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HISTOIRE
DE LA
COLONIE FRANÇAISE
EN CANADA
PARIS. IMPRIMERIE POUPART-D AVYL ET Cie
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T'A "'jO,
HISTOIRE
DE LA
COLONIE FRANÇAISE
EN CANADA
TOME II
V
VILLEMARIE
BIBLIOTHÈQUE PAROISSIALE
1 865
â
TABLE DES SOMMAIRES
DU DEUXIÈME VOLUME
DEUXIÈME PARTIE
LA SOCIÉTÉ DE NOTRE-DAME DE MONTREAL COMMENCE A REALISER LES
religieux desseins des rois de france.
(suite)
Chap. V. — Suite de la première guerre des Iroquois,
de 1641 à 1645.
Pages
I. Nécessité de conftruire un Fort sur la rivière des Iroquois. 1
II. Au défaut des AssociéSj le Roi envoie une recrue pour
garder le Fort. . . " 2
III. Nouvelles hoftilités des Iroquois. Prise du P. Jogues. . 3
IV. Cruauté des Iroquois envers les catholiques 3
V. Conftruction du Fort sur la rivière des Iroquois 4
VI. Les Iroquois attaquent le nouveau Fort & sont vigoureu-
sement repoussés 5
VII. Quoique repousséSj les Iroquois tiennent la colonie en
alarme 6
VIII. Attention de la Providence dans la conftruction de l'hô-
pital de Villemarie 6
IX. Les relations ayant dû passer sous silence les faits d'armes
de Villemarie, M. Dollier les a recueillis en partie .... 7
X. Dangers où fut exposée la colonie de Villemarie à sa nais-
sance 8
XI. Les IroquoiSj inftruits de la formation de Villemarie., se
disposent à l'attaquer . 9
tome 11. a
II TABLE DES SOMMAIRES.
Pages.
XII. Excités par de perfides Hurons, les Iroquois vont atta-
quer Villemarie 1 1
XIII. Les Iroquois tuent trois Montréaliftes & en prennent
trois autres. . . 12
XIV. Les Hurons tués ou mis en fuite; les trois prisonniers
conduits d'abord à Chamhly i3
XV. L'un des trois prisonniers s'évade & retourne à Ville-
marie 1 3
XVI. Les deux autres prisonniers Montréaliftes brûlés par
les Iroquois » 14
XVII. Pourquoi Villemarie a-t-elle été appelée Tiotiaki par
les Iroquois ? i5
XVIII. Villemarie exposée aux surprises des Iroquois, qui
infeftent l'île & le fleuve 16
XIX. M. de Maisonneuve., au lieu d'attaquer les Iroquois, se
tient sur la défensive 17
XX. Inftinct admirable des dogues de Villemarie pour décou-
vrir les Iroquois cachés dans les bois ...... 18
XXL Pour céder à Pardeurde ses soldats^ M. de Maisonneuve
se dispose à marcher à l'ennemi 19
XXII. Voyant les siens inveftis par les Iroquois & manquer
de munitions, M. de Maisonneuve leur ordonne la retraite. 20
XXIII. Saisis par la crainte., les Montréaliftes laissent M. de
Maisonneuve seul au milieu des Iroquois 21
XXIV. M. de Maisonneuve tue de sa main le chôf des Iro-
quois, & regagne le Fort. " . 22
XXV. Ce coup de valeur réhabilite M. de Maisonneuve dans
l'eftime de ses soldats 22
XXVI. Protection de Dieu sur la personne de M. de Maison-
neuve pendant vingt-quatre ans 2 3
XXVII. Trois Montréaliftes tués dans cette action; deux
autres brûlés par les Iroquois . 24
XXVIII. Ce trait de valeur de M. de Maisonneuve semble
avoir eu lieu à la place d'Armes '. 25
XXIX. Les incursions & les hoftilités des Iroquois persé-
vèrent 26
XXX. Prise d'une troupe de Hurons & du P. Bressani par
les Iroquois ' . 27
XXXI. La crainte des Iroquois fait abandonner la mission de
Sillery 27
XXXII. Hoftilités des Iroquois chez les Hurons 28
XXXIII. La Reine envoie une compagnie de soixante soldats
pour secourir la colonie 29
TABLE DES SOMMAIRES. III
Pages.
XXXI V. Hoftilités des Iroquois au Fort Richelieu 3o
XXXV. Nouvelles hoftilités au Fort Richelieu, d'où la gar-
nison ne peut plus sortir * 3i
XXXVI. Les Iroquois attaquent Villemarie, qui les repousse
avec succès, sans perdre un seul homme , . . . . 32
XXXVII. Secours]envoyés aux Hurons; presbytère & église
de Québec 33
Chap. VI. — Paix fourrée des Iroquois avec les Français, les
Hurons & les Algonquins, ibqS. Rupture de la paix, 1646.
I. Pour faire la paix, M. de Montmagny demande des Iro-
quois captifs aux Hurons, qui les lui refusent 3q
II. Sur la reftitution d'un de leurs prisonniers, les Iroquois
Agniers demandent la paix 35
III. Conclusion de la paix avec les Iroquois 36
IV. Confirmation de la paix parles Iroquois 37
V. Après la paix conclue, M. de Maisonneuve fait un voyage
en France , . . "ij
VI. Le P. de Noue meurt victime de sa charité, en allant au
Fort Richelieu 3g
VIL A la faveur de la paix, des sauvages vont à Sillery, aux
T rois-Rivières, à Villemarie 40
VIII. Réponse d'un néophyte sur les avantages de la paix
avec les Iroquois 41
IX. Après la paix, les Agniers vont à Villemarie, où ils don-
nent des preuves de leur mauvaise foi 42
X. Combien les Iroquois étaient peu disposés à devenir chré-
tiens q3
XL Algonquins & Hurons à Villemarie. Leur piété q3
XII. Sentiments remarquables d'un cathécumène 44
XIII. Ce néophyte eft baptisé, & reçoit de M. & madame
d'Aillebouft le nom de Jean-Baptifte 45
XIV. Jean-Baptifte Attironta exhorte à la persévérance le
nouveau chrétien 46
XV. A l'occasion de la paix, les Associés de Montréal veulent
faire ériger à leurs frais un évéché en Canada 47
XVI. M. Legauffre désigné & nommé évéquè du Canada. . . 48
XVII. M. Legauffre meurt sur ces entrefaites. Sa générosité
pour le Canada 49
XVIII. M. Godeau expose à l'assemblée du clergé l'opportu-
nité de la fondation d'un évéché au Canada 5
IV TABLE DES SOMMAIRES.
Pages.
XIX. L'assemblée approuve le dessein d'un évêché en Canada,
& le cardinal Mazarin promet de contribuer à sa fondation. 5 i
XX. Le projet de l'établissement d'un évêché eft différé. . . . 52
XXI. Par suite de ces démarches, la Cour se propose de faire
ériger prochainement un évêché au Canada 53
XXII. Charles Le Moyne se fixe à Villemarie en qualité d'in-
terprète. 53
XXIII. M. de Maisonneuve arrive à Québec & repasse aus-
sitôt en France 5 5
XXIV. Fin de M. de Puiseaux. Reconnaissance de Mes-
sieurs de Montréal pour ce bienfaiteur 56
XXV. Mauvaise foi des Agniers dans la paix qu'ils avaient
faite 58
XXVI. A la faveur de la paix , M. d'Aillebouft fortifie Ville-
marie 59
XXVII. Le P. Jogues envoyé à Agnié pour confirmer la
paix par des présents 60
XXVIII. Les Agniers pressent le P. Jogues de repartir. . . 60
Chap. VII. — Deuxième guerre des Iroquois, de 1646 à i65o.
I. Deux femmes sauvages arrivent à Villemarie, portées sur
des bâtons flottants 62
II. Les Onneiouts attaquent le Borgne de l'île & lui tuent un
jeune sauvage, qui reçoit le baptême 63
III. Rencontre singulière de ces Onneiouts avec des Hurons;
Onneiout conduit à Villemarie 63
IV. Le P. Jogues va négocier la paix chez les Agniers, qui,
au contraire, se préparent à nous faire la guerre 65
V. A Pinftigation des perfides Hurons les Agniers attribuent
aux missionnaires les calamités publiques & massacrent le
P. Jogues 65
VI. Les Iroquois recommencent leurs hoftilités dans l'île de
Montréal 66
VIL Deux colons de Villemarie pris & mis à mort par les
Iroquois. — Richelieu brûlé. . . 67
VIII. Hoftilités des Iroquois aux Trois-Rivières 68
IX. Algonquins massacrés du côté des Trois-Rivières. Mort
du sauvage Jean-Baptifle 69
X. Piété des Algonquins dans cette cataftrophe . ...... 70
XI. Supplices des prisonniers conduits au pays des Iroquois. 71
XII. La femme de Jean-Baptifle arrive fugitive à Villemarie . 7 r
TABLE DES SOMMAIRES. V
Pages.
XIII. Récit de l'évasion de Marie du pays des Iroquois. . . . 72
XIV. Extrémité où Marie se voit réduite dans sa fuite. ... 73
XV. Indurtrie de Marie pour subsilter dans son voyage. ... 73
XVI. Plusieurs autres femmes sauvages se réfugient aussi à
Villemarie 74
XVII. Trait de courage de huit Algonquins 76
XVIII. Perfidie de quelques lâches Hurons contre Villemarie,
qui leur donnait l'hospitalité 77
XIX. Pourquoi l'on ne sévit pas contre les Hurons perfides.
— Petour de M. de Maisonneuve 78
XX. A Villemarie, des Iroquois feignent de vouloir parle-
menter & se saisissent de Normanville 79
XXI. Charles Le Moyne conduit au Fort de Villemarie deux
Iroquois qu'il prend par représailles 80
XXII. Les Iroquois ramènent Normanville. M. de Maison-
neuve leur rend les deux prisonniers 81
XXIII. Nouvelles hoftilités des Iroquois à Villemarie. ... 82
XXIV. Charles Le Moyne & Godé prennent deux Iroquois,
qu'ils conduisent au Fort de Villemarie 83
XXV. Iroquois pris ou tués par des Hurons, près des Trois-
Rivières ; . . 84
XXVI. Des Français vont avec les RR. PP. Jésuites chez les
Hurons. — Premier moulin conftruit à Villemarie 85
XXVII. M. d'Aillebouft repasse en France pour les affaires
de la colonie ....... 86
XXVIII. M. de Montmagny était le'principal & quelquefois
le seul arbitre des affaires du pays 86
XXIX. M. de Montmagny chargé de pourvoir à la sûreté du
pays 87
XXX. M. de Montmagny laisse sans garnison le Fort Riche-
lieu, qui eft brûlé par les Iroquois 88
XXXI. La bravoure des Iroquois inspire de la crainte aux
colons, & à M. de Montmagny lui-même 89
XXXII. Sur le refus de M. de Maisonneuve, la place de
Gouverneur général eft réservée à M. d'Aillebouft 90
XXXIII. J uftification de M. de Maisonneuve & de M. d'Ail-
lebouft dans la révocation de M. de Montmagny 91
XXXIV. Trifte état de la colonie à la fin du gouvernement
de M. de Montmagny 92
XXXV. Création d'un nouveau conseil; établissement d'un
camp volant pour la sûreté de la colonie 93
XXXVI. Murmures contre M. d'Aillebouft. — Mort de M. de
Repentigny 94
VI TABLE DES SOMMAIRES.
Pages.
XXXVII. M. d'Aillebouft succède à M. de Montmagny
comme Gouverneur général ç)5
XXXVIII. Arrivée du camp volant à Villemarie. ..... 95
XXXIX. Arrivée de M. d'Aillebouft à Villemarie 96
XL. Seigneurie de la Prairie de la Madeleine, concédée aux
RR. PP. Jésuites 97
XLI. Nouvelles affligeantes pour Villemarie 98
XLII. Mademoiselle Mance passe en^'France pour le bien de
la colonie 98.
XLIII. Zèle persévérant de madame de Bullion; les Associés
de Montréal nommés dans un acte public 99
XLIV. La Compagnie de Montréal favorise le défrichement
des terres & encourage mademoiselle Mance 101
XLV. Zèle de la Compagnie de Montréal à poursuivre son
œuvre 102
XLVI. Zèle des colons de Villemarie pour l'agriculture. . . io3
XLVII. Les colons de Villemarie se livrent à l'agriculture
pour contribuer à la conversion des sauvages. ....... 104
XLVIII. Établissement d'une commune pour les beftiaux &
d'un vacher 106
XLIX. Récolte extraordinaire à Villemarie 107
Chap. VIII. — Suite de la deuxième guerre des Iroquois. Ruine
des Hurons. M. de Maisonneuve passe en France pour amener
un secours devenu nécessaire. De i65o à i652.
I. Mœurs des Hurons, obftacle à la conversion de ce peuple. 109
IL Missions Huronnes établies parles RR. PP. Jésuites . . 110
III. Hurons massacrés par les Iroquois. Les PP. Daniel,
Brébeuf & Lallemant mis à mort en haine de l'Évangile. . m i
IV. Mort admirable d'un Huron chrétien 111
V. Cataftrophe d'un autre grand nombre de Hurons .... 112
VI. Dispersion des reftes de la nation Huronne 1 i3
VIL Quelques Hurons chrétiens demandent à se retirer auprès
des Français 114
VIII. Six cents hommes s'établissent dans l'île d'Orléans,
près de Québec ■ 114
IX. Hurons fugitifs qui passent à Villemarie. Réflexions de
mademoiselle Mance 1 1 5
X. Les Iroquois attaquent les Français des Trois-Rivières. . 116
XL Les Iroquois attaquent surtout Villemarie, où ils sont
vigoureusement repoussés 117
TABLE DES SOMMAIRES. VII
Pages.
XII. Les Iroquois détruisent la nation neutre qui avait
donné asile a des Hurons, & se tournent ensuite contre
Villemarie . 118
XIII. A Villemarie, Boudart ell massacré "par les Iroquois &
sa femme prise * 119
XIV. Aciion hardie de trois Montréaliltes pour secourir Bou-
dart & sa femme . . . . . 120
XV. Résiftance' vigoureuse de Chicot, qui lui sauve la vie. . 121
XVI. Mort admirable de Catherine Mercier, cruellement
tourmentée par les Iroquois 121
XVII. Les Iroquois invertissent quatre colons à la pointe
Saint-Charles. Courage audacieux de Lavigne 122
XVIII. Action de la pointe Saint-Charles, très-meurtrière
pour les Iroquois 123
XIX. M. de Maisonneuve oblige les colons de Villemarie de
se retirer dans le Fort & tient garnison à l'hôpital. .... 124
XX. La garnison de l'hôpital, assiégée par deux cents Iro-
quois, les oblige à la retraite 1 25
XXI. Hoftilités des Iroquois aux Trois-Rivières. Piété des
colons envers Marie 128
XXII. Villemarie & les Trois-Rivières harcelées par les Iro-
quois. Crainte des colons de Québec 129
XXIII. M. de Maisonneuve résolu d'aller demander à la Com-
pagnie de Montréal un renfort devenu nécessaire i3o
XXIV. Mademoiselle Mance offre à M. de Maisonneuve
vingt-deux mille francs de l'hôpital pour lever une recrue. 1 3 1
XXV. M. de Maisonneuve offre la moitié du domaine des
Seigneurs, pour dédommager l'hôpital, & part pour la
France i32
XXVI. M. de Lauson succède à M. d'Aillebouft en qualité
de Gouverneur général i33
XXVII. M. de Maisonneuve nomme pour commander à
Montréal M. des Musseaux, & non M. d'Aillebouft. . . . 134
XXVIII. M. de Lauson se montre peu bienveillant pour
Villemarie ....... . . . . , . 1 3 5
XXIX. Hoftilités des Iroquois contre les sauvages alliés &
contre les Français eux-mêmes 1 3 6
XXX. Hoftilités à Villemarie contre les sauvages alliés &
contre les colons. 137
XXXI. Mademoiselle Mance descend à Québec pour y appren-
dre des nouvelles de M. de Maisonneuve 1 38
XXXII. A Paris, M. de Maisonneuve voit madame de Bul-
lion & lui parle de Montréal i38
VIII TABLE DES SOMMAIRES .
Pages.
XXXIII. M. de Maisonneuve expose à madame de Bullion
la nécessité d'abandonner Montréal } s'il n'y conduit un
renfort 140
XXXIV. M. de Maisonneuve fait connaître à madame de
Bullion l'affaire des vingt-deux mille livres. . . ... . . 141
XXXV. Madame de Bullion donne quarante-deux mille
livres pour secourir Montréal 141
Chap. IX. — ■ Suite de la guerre; paix avec les Onneiouts , &
suspension d'armes avec les Agniers. M. de Maisonneuve arrive
de France avec une recrue de plus de cent hommes. .De 1 65 2 à 1 653.
I. Martine Meissier, frappée à coups de hache par trois
Iroquois, se délivre de leurs mains 143
II. Vertu admirable de Martine Meissier 144
III. Les Iroquois tuent le Gouverneur des T rois-Rivières ,
ainsi que quinze colons de ce lieu 145
IV. Sept colons des Trois-Rivières pris par les Iroquois. —
Autres hoftilités < 146
V. Le Major Closse va attaquer les Iroquois. — Mort de La
Lochetière, qui tue son meurtrier 147
VI. Le Major se retire avec les siens dans une maison de terre,
d'où ils tuent un grand nombre d'Iroquois. 148
VII. Bafton passe au milieu des feux de l'ennemi & amène un
renfort qui assure la vi£toire 149
VIII. Retraite des Iroquois. Leurs pertes dans cette action. . i5o
IX. Bravoure du Major Closse. Son adresse au maniement des
armes 1 5 1
X. Coup mémorable du Major & de ses soldats 1S2
XI. Autre action mémorable des colons de Villemarie. . . . 1 5 3 -
XII. Les Iroquois vont pour attaquer les Trois-Rivières & se
retirent ensuite • 154
XIII. Nouvelles hoftilités des Iroquois aux Trois-Rivières &
à Villemarie 1 55
XIV. Dangers imminents que courait la colonie de Ville-
marie 1 56
XV. Recours des Montréaliftes à la Très-Sainte Vierge, leur
patronne 1 57
XVI. Les Iroquois d'Onnontaé demandent la paix à Ville-
marie 1 58
XVII. Les Iroquois d'Onneiout demandent la paix à Ville-
marie. 1 59
TABLE DES SOMMAIRES. IX
Pages.
XYIII. Six cents Agniers attaquent Villemarie & sont con-
traints de se retirer 160
XIX. Mademoiselle Mance descend à Québec, où l'arrivée
prochaine de M. de Maisonneuve fait renaître la confiance. t 60
XX. Les Agniers résolus de surprendre & de ruiner les Trois-
Rivières 161
XXI. A Villemarie, les Agniers sont battus par des Hurons,
qui font plusieurs prisonniers 162
XXII. Près de Québec, les Agniers prennent le P. Poncet &
son compagnon . . 1 63
XXIII. Les Trois-Rivières bloquées par les Agniers .... 164
XXIV. Villemarie fait proposer la paix aux Iroquois, qui
l'acceptent 1 65
XXV. Incident inopiné qui pense faire évanouir l'espérance
dela'paix 166
XXVI. Les Iroquois proteftent qu'ils veulent sincèrement la
paix avec les Français & les Hurons 168
XXVII. Pourparler des Agniers près de Québec pour con-
clure la paix 169
XXVIII. Tourments du P. Poncet; on le ramène à Québec. 170
XXIX. Inquiétude qu'on éprouve à Québec de ne pas voir
arriver M. de Maisonneuve & sa recrue 170
XXX. Nombre, qualités & lieux de naissance des hommes
enrôlés par M. de Maisonneuve. . . . . 172
XXXI. Actes d'engagement des hommes de la recrue de M. de
Maisonneuve . 172
XXXII. Mademoiselle Bourgeoys. Désir qu'elle éprouve de
passer à Villemarie 174
XXXIII. Mademoiselle Bourgeoys reconnaît M. de Maison-
neuve, qu'elle avait vu en songe 175
XXXIV. M. de Maisonneuve veut conduire mademoiselle
Bourgeoys à Villemarie 176
XXXV. Mademoiselle Bourgeoys fixée dans sa vocation pour
Villemarie. 176
XXXVI. Départ. La recrue eft obligée de relâcher 178
XXXVII. La maladie se met dans la recrue . 178
XXXVIII. L'arrivée de la recrue fait renaître la confiance. . 179
XXXIX. Etat de faiblesse où la grande Compagnie avait
laissé Québec. . . 180
XL. M. de Lauson essaye, mais en vain, de retenir la recrue
à Québec 181
XLI. M. de Maisonneuve présente la Sœur Bourgeois à made-
moiselle Mance 182
X TABLE DES SOMMAIRES.
Pages.
XLII. Changement remarquable dans plusieurs des hommes
de la recrue . 1 83
XLIII. Occupation de la Sœur Bourgeoys à Québec, en atten-
dant le départ de la recrue 184
XLIV. Arrivée de la recrue à Villemarie 1 85
Chap. X. — Première organisation de la colonie de Villemarie.
I. Villemarie ne prend la forme d'une colonie qu'en 1 65 3. . . 186
II. M. de Maisonneuve assure des avantages à tous ceux qui
veulent se fixer dans l'île 187
III. Gratifications honorables faites aux premiers colons par
la Compagnie de Montréal , . . . 188
IV. Sévérité des moeurs primitives de la colonie 189
V. Conftruclion de maisons à Villemarie. . . 191
VI. Les colons de Villemarie sortent du Fort & habitent des
maisons de défense 191
VII. Redoutes conftruites au milieu des champs pour pro-
téger les travailleurs 192
VIII. Les artisans nécessaires à toute société civile 193
IX. Artisans divers dont se composa la recrue de 1 65 3: . . 194
X. Le travail des mains en honneur chez les anciens 195
XI. Application des premiers colons de Villemarie au travail. 196
XII. Adresse pour les ouvrages de mains, héréditaire chez les
Canadiens. . - 197
XIII. Les colons] travaillent chacun pour son propre compte. 197
XIV. Des procureurs-syndics & de leurs attributions. ... 198
XV. Élection du procureur-syndic 199
XVI. Établissement d'un receveur & d'un directeur des bâti-
ments pour la conftruftion d'une église paroissiale 200
XVII. Conftruelion d'une nouvelle église paroissiale .... 201
XVIII. Nouveau cimetière établi 202
XIX. Premiers mariages à Villemarie 202
XX. Origine de Catherine Primot. Charles Le Moyne s'oblige
à l'épouser ....... . 204
XXI. M. de Maisonneuve, au nom des seigneurs^ favorise le
mariage de Le Moyne 206
XXII. Sollicitude de M. de Maisonneuve envers les orphelins
dont les pères avaient péri dans les guerres 207
XXIII. Scandale arrivé à Villemarie^ découvert par Louis
Prudhomme 208
TABLE DES SOMMAIRES. XI
Pages.
XXIV. Le coupable convaincu repasse en France 209
XXV. Réparations envers Anne Archamhault 209
XXVI. Jean Gervaise épouse Anne Archamhault 210
XXVII. Eitime dont jouit la famille Gervaise. Charlotte
Chauvin 211
XXVIII. Charité & piété des colons de Villemarie 212
XXIX. Confrérie militaire de la très-sainte Vierge, établie
par M. de Maisonneuve 2i3
XXX. Fidélité des^confrères à faire la garde autour des tra-
vailleurs 2l3
XXXI. Désintéressement parfait de" M. de Maisonneuve . . 214
XXXII. Simplicité de M. de Maisonneuve dans ses vête-
ments. Sa frugalité 216
XXXIII. Rapports de la Sœur Bourgeoys avec M. de Mai-
sonneuve. ........ 216
XXXIV. M. de Maisonneuve allie ensemble le métier des
armes & la perfection chrétienne 217
XXXV. La Sœur Bourgeoys rétablit la croix à la montagne. 218
XXXVI. Charité héroïque de la Sœur Bourgeoys 219
XXXVII. Efficacité des exemples & des prières de la Sœur
Bourgeoys 220
Chap. XL — Troisième guerre ; paix conclue . A la faveur de cette
paix , les Iroquois exigent que des Français aillent s'établir à
Onnontagué ; ils s'efforcent de détruire les Hurons de Vile d'Or-
léans.
I. Proposition des Agniers & des Onnontagués aux Hurons
de l'île d'Orléans pour les détruire . 222
IL Réponse des Hurons pour éviter ce piège 223
III. M. de Lauson, embarrassé, renvoie les Iroquois à M. de
Maisonneuve . . . . .- 224
IV. Malgré la paix, les Iroquois font prisonnier un chirurgien
de Villemarie 225
V. Des Onnontagués entrent au Fort de Villemarie & pro-
mettent de rendre le chirurgien 226
VI. Sauvages du Pétun qui amènent à Villemarie treize pri-
sonniers Iroquois 227
VIL Le chirurgien ramené à Villemarie. Les Onnontagués
proteftent de vouloir garder la paix 227
VIII. Malgré la paix, les Iroquois enlèvent une de nos sen-
tinelles. , . . 229
XII TABLE DES SOMMAIRES.
Pages.
IX. Le capitaine La Barrique eft blessé & pris 23o
X. La Barrique, gagné par les soins qu'on prend de lui, change
de sentiments à l'égard des colons 23 i
XI. Le frère de La Barrique, touché à son tour, devient le
médiateur de la paix 232
XII. Hoftilités des Iroquois dans l'île aux Oies 232
XIII. Nouvelles hoftilités des Iroquois à Villemarie 234
XIV. Deux Iroquois pris & conduits au Fort de Villemarie. . 23 5
XV. Le capitaine La Plume menace les Montréaliftes s'ils ne
rendent les prisonniers 236
XVI. Le capitaine La Plume eft pris lui-même avec quatre
des siens 237
XVII. Le capitaine la Grande-Armée arrive à Villemarie &
demande la paix. . 237
XVIII. Les captifs rendus de part & d'autre. Les demoiselles
Moyen & Macart 238
XIX. A la faveur de la paix, ceux de Villemarie se fortifient
& s'avancent dans les bois pour se préparer à la guerre. . . 2 3 9
XX. Générosité de Montréal dans les guerres, peu appréciée
par M. de Lauson ... , 240
XXI. Terres & charges dont M. de Lauson pourvoit ses fils
en Canada 241
XXII. Ni M. de Lauson ni ses fils n'attirent des colons pour
défricher les terres 242
XXIII. La famille de Lauson semble n'être venue en Canada
que pour rétablir ses affaires 243
XXIV. Prétentions injuftes de M. de Lauson à l'égard des
Associés & des colons de Montréal 244
XXV. Lettre du roi pour faire cesser les prétentions de M. de
Lauson à l'égard des Associés & des colons de Montréal. . . 245 '.
XXVI. M. de Lauson inquiète les Associés de Montréal sur
la propriété de leur magasin de Québec 246
XXVII. M. de Lauson, en affaiblissant Villemarie, nuisit au
refte de la colonie Française 247
XXVIII. Les Iroquois veulent qu'on fasse une habitation
française chez eux, pour y attirer les Hurons & les détruire . 248
XXIX. Après leur guerre contre la nation du Chat, les Iro-
quois pressent M. de Lauson de former chez eux cet établis-
sement i .. . . . . ... . . . 248
XXX. Les Iroquois menacent de rompre la paix si M. de
Lauson n'accomplit ses promesses 249
XXXI. Embarras de M. de Lauson, qui consent à former l'éta-
blissement exigé .... 25o
TABLE DES SOMMAIRES. XIII
Pages.
XXXII. Concession de terres au pays des Iroquois faite par
M. de Lauson 2 5o
XXXIII. Des Français partent enfin de Québec avec des Iro-
quois Onnontagués & d'autres Sonnontouans 25 1
XXXIV. Les Agniers, pour empêcher cet établissement, vont
tomber sur les Hurons de l'île d'Orléans 252
XXXV. Les Agniers, chemin faisant, tombent sur le convoi. 25 2
XXXVI. Dans l'ile d'Orléans les Agniers enlèvent quatre-
vingt-cinq Hurons & en tuent six autres 253
XXXVII. Les Agniers passent victorieux devant Québec, sans
que M. de Lauson leur dispute le passage 254
XXXVIII. Les Agniers font périr par le feu six des Hurons
chrétiens 255
XXXIX. Des Français qui allaient hiverner chez les Outawas
se désiftent par la crainte des Agniers 255
XL. Un convoi d'Outawas eft défait par les Agniers. Le
P. Carreau blessé mortellement 256
XLI. Mort du P. Garreau à Villemarie 257
XLII. M. de Lauson quitte le Canada & meurt en France. . 257
XLIII. M. de Lauson-Charny occupe provisoirement la place
de Gouverneur 2 58
XLIV. Les Agniers somment M. de Lauson-Charny de leur
livrer les Hurons 25g
XLV. M. de Lauson-Charny consent à laisser conduire les
Hurons chez les Agniers. . , , 260
XLV bis. Les Hurons du Rocher massacrés par les Onnonta-
gués qui les conduisaient 261
XLVI. Autres Hurons conduits à Agnié. Onnontagués qui
hivernent à Québec pour emmener le refte des Hurons. . . 262
XLV II. M. de Lauson-Charny quitte le Canada; M. d'Aille-
bouft le remplace 263
XLVIII. Insolence des Onnontagués reftés à Québec. . . . 264
XLIX. M. dAillebouft prend des moyens pour protéger les
Hurons & les Français 264
Chap. XII. — Evénements politiques ou religieux antérieurs
à l'arrivée du Vicaire apostolique en Canada, de 1 6 5 5 à i65q.
I. Sage prévoyance de M. de Maisonneuve avant son départ
pour la France 266
II. M. de Maisonneuve se propose d'amener de France des
prêtres & des hospitalières pour Villemarie 267
XIV TABLE DES SOMMAIRES.
Pages.
III. M. de Maisonneuve veut presser M. Olier d'envoyer de
ses prêtres à Villemarie 268
IV. Compromis entre les Associés de Montréal & les filles de
Saint-Joseph de la Flèche 269
V. Sur les inftances des Associés^ M. Olier désigne quatre
ecclésiaftiques pour Villemarie 270
VI. Les Associés de Montréal pensent de nouveau à faire éri-
ger un évêché au Canada, & désignent M. de Queylus. . . 271
VII. Qualités & travaux de M. de Queylu s 272
VIII. L'Assemblée générale des évéques de France demande
l'érection d'un évêché pour le Canada 273
IX. Le cardinal Mazarin promet de contribuer à Péreftion de
ce nouveau siège 274
X. Les RR. PP. Jésuites proposent M. de Laval pour le futur
évêché jp. a , 275
XI. Les Associés pressent le départ des prêtres de Saint-Sul-
pice & veulent les charger de l'œuvre de Montréal 276
XII. L'archevêque de Rouen nomme M. de Queylus grand-
vicaire pour le Canada 278
XIII. M. d'Aillebouft procure des reliques à Villemarie; ses
dispositions teftamentaires avant l'embarquement 279
XIV. Arrivée des prêtres de Saint-Sulpice en Canada. . . . 280
XV. M. de Queylus pressé d'exercer ses pouvoirs de grand'
vicaire à Québec 281
"XVI. A Villemarie les prêtres de Saint-Sulpice se logent à
l'hôpital & prennent la conduite de la paroisse 282
XVII. A Villemarie, première élection de marguilliers. Dons
faits à la paroisse 283
XVIII. M. de Maisonneuve donne à la Sœur Bourgeoys une
maison pour les écoles 284
XIX. Commencement de la congrégation de Notre-Dame a
Villemarie 285
XX. Premières filles sauvages inftruites & formées par la
Sœur Bourgeoys 286
XXI. La Sœur Bourgeoys fait jeter les fondements de la cha-
pelle de Notre-Dame de Bon-Secours à Villemarie 287
XXII. La conltruftion de Notre-Dame de Bon-Secours eft
suspendue 288
XXIII. Le P. Poncet remet à son supérieur les clefs de la
paroisse de Québec 289
XXIV. M. de Queylus administre lui-même comme curé la
paroisse de Québec 291
TABLE DES SOMMAIRES. XV
Pages.
XXV. Chapelains qui se joignent à M. de Queylus; son union
avec les RR. PP. Jésuites 292
XXVI. M. de Queylus exerce à Québec les fonctions de
grand vicaire ■ 293
XXVII. M. de Queylus donne commencement à la chapelle
de Sainte-Anne de Beaupré 295
XXVIII. La chapelle de Sainte-Anne devient un lieu de pèle-
rinage pour toute la colonie 296
XXIX. Eftime & considération dont M. de Queylus jouissait
à Québec " 297
XXX. Arrivée à Québec de M. d'Argenson, Gouverneur gé-
néral 299
XXXI. M. de Queylus cesse d'exercer les pouvoirs de grand
vicaire à Québec 299
XXXII. M. de Queylus retourne à Villemarie 3oo
XXXIII. Nécessité d'un évêque en Canada 3 02
XXXIV. Mademoiselle Mance se dispose à passer en France
pour amener des Hospitalières de la Flèche à Villemarie. . 3o3
XXXV. M. de Queylus approuve le voyage de mademoiselle
Mance en France 304
XXXVI. M. de Queylus appelle à Villemarie deux Hospita-
lières de Québec 3o5
XXXVII. A Paris; on juge que le mal de mademoiselle Mance
eft incurable 3o6
XXXVIII. Mademoiselle Mance visite le tombeau de M. Olier. 3 08
XXXIX. Mademoiselle Mance eft guérie inftantanément par
l'attouchement du cœur de M. Olier 3 08
XL. A l'occasion de sa guérison, mademoiselle Mance obtient
une fondation pour ses Hospitalières 3og
XLI. La Sœur Bourgeoys s'associe trois compagnes pour
l'aider à Villemarie 3 10
XLII. Désintéressement de la Sœur Bourgeoys. Le dessein de
la Compagnie de Montréal accompli 3i2
Chap. XIII. — Instances pour la création d'un évêché en Canada.
Etablissement d'un Vicaire apostolique . Nouvelle recrue. De i65j
à 1659.
I. M. de Laval présenté au Roi par les RR. PP. Jésuites
pour être évêque de Canada 3i3
II. Louis XIV nomme au Pape M. de Laval pour l'évêché du
Canada. . . . y -, > . . W V • • • 3 1 5
XVI TABLE DES SOMMAIRES.
Pa ges
III. Louis XIV prie le Pape d'ériger un siège épiscopal en
Canada 3i6
IV. Zèle du Roi pour le succès de cette affaire 3 17
V. Incidents qui font différer l'érection du siège du Canada. . 3 18
VI. Mémoire adressé par la Propagande à la Cour de France. 3 19
VII. Au lieu d'un Evêque, on propose d'établir un Vicaire
apoftolique, ce qui eft agréé 320
VIII. Inftances pour faire donner au Vicaire apoftolique un
titre d'Evêque in partibus. » . . 32 1
IX. Préventions des Evêques de France au sujet des titres in
partibus 322
X. Préventions des Evêques & des magiftrats sur les Com-
missions apoftoliques 324
XI. On écrit aux Evêques'de ne pas imposer les mains à M. de
Laval qu'on n'ait vu ses bulles . . . 325
XII. Arrêt du Parlement de Rouen sur cette affaire 3 26
XIII. Consécration de M. de Laval. Arrêts pour l'obligera
présenter ses bulles '. 327
XIV. Le Pape blâme ces oppositions. Accord entre la Cour de
Rome & celle de France 328
XV. Bulle du Vicaire apoftolique. Prétentions de l'Arche-
vêque de Rouen 329
XVI. Réflexions sur les prétentions de l'Archevêque .... 33o
XVII. Lettres patentes. Fin de la puissance des princes. . . 33 1
XVIII. Résumé des négociations pour l'établissement d'un
Evêque en Canada 332
XIX. Clauses des lettres patentes 333
XX. Ces clauses donnaient atteinte à l'autorité du Saint-Siège. 333
XXI. M. de Laval se dispose à partir. Les Associés de Mont-
réal lui exposent leur dessein 33.4
XXII. M. de Laval désire que le départ des Hospitalières de
Saint-Joseph soit différé 335
XXIII. Arrivée de M. de Laval à Québec 336
XXIV. A Québec, on eft un inftant partagé sur l'autorité du
Vicaire apoftolique " 337
XXV. L'autorité du Vicaire apoftolique seule reconnue en
Canada. . 338
XXVI. M. de Queylus reconnaît l'autorité du Vicaire apos-
tolique 33q
XXVII. Ordres contradictoires de la Cour sur l'autorité de
l'Archevêque de Rouen 340
XXVIII. M. de Queylus a-t-il reconnu de nouveau l'autorité
de l'Archevêque? . . 341
TABLE DES SOMMAIRES. XVII
Pages.
XXIX. La générosité de M. de Queylus donne lieu à des
comparaisons entre lui & M. de Laval 343
XXX. Lettre de cachet pour faire repasser M. de Queylus en
France. ...... . * .1 «... . . 345
XXXI. M. de Queylus conduit à Québec par une escouade
de soldats 346
XXXII. Silence des contemporains sur le prise de M. de
Queylus à main armée 348
XXXIII. Départ de M. de Queylus pour la France 3 5o
XXXIV. Les Hospitalières de la Flèche obtiennent enfin
l'obédience pour Villemarie 3 5o
XXXV. Émeute à la Flèche pour empêcher le départ des
Hospitalières 3 5 1
XX.XVI. A la Rochelle, on veut empêcher les Hospitalières
départir 352
XXXVII. Le capitaine du navire refuse d'embarquer la recrue. 3 53
XXXVIII. Départ de la recrue. Contagion 354
XXXIX. Zèle courageux des Hospitalières & de la Sœur
Bourgeois pour assifter les malades 354
XL. Arrivée de la recrue à Québec 3 56
XLI. Préventions de M. de Laval contre l'inftitut de Saint-
Joseph. . 3*57
XLII. Conftance des filles de Saint-Joseph 3 58
XLIII. Les Hospitalières partent enhn pour Villemarie. . . 359
XLIV. Avantages que cette recrue procura à Villemarie. . . 36o
XLV. M. Picoté de Béleftre, Brigeac & autres officiers. . . 36 1
Chap. XIV. — Quatrième guerre des Iroquois, depuis \6Sj
jusqu'à 1660.
I. Nouvelle déclaration de guerre par les Iroquois, dans la
mort de Saint-Père & autres 363
II. La tête de Saint- Père reproche aux Iroquois leur per-
fidie 364
III. M. de Maisonneuve retient prisonniers tous les Iroquois
qu'il peut saisir 365
IV. M. d'Aillebouft ordonne d'arrêter tous les Iroquois qu'on
peut saisir 3 67
V. Ambassadeurs Agniers qui demandent avec insolence la
liberté des leurs détenus dans les fers 368
VI. R éponse de M. dAillebouft aux ambassadeurs 369
VII. Coalition de toutes les nations Iroquoises pour détruire
TOME II. b
XVIII TABLE DKS SOMMAIRES.
Pages.
les Français 370
VIII. Les missionnaires & les Français d'Onnontasué se dis-
posent à s'enfuir secrètement 371
IX. Feftin à tout manger pour surprendre la vigilance des
Iroquois 372
X. Les missionnaires & les Français s'enfuient à petit bruit. 372
XI. Les fugitifs arrivent à Villemarie 373
XII. Accueil que les fugitifs reçoivent à Villemarie 374
XIII. Hoftilités d'Iroquois Onneiouts; ils sont repoussés à
Villemarie 376
XIV. Les Agniers ramènent le P. Le Moyne & demandent la
liberté des prisonniers de leurination 376
XV. Hoftilités des Iroquois à Québec 377
XVI. M. d'Argenson manque d'hommes pour repousser les
Iroquois. . . . . . 379
XVII. Défricheurs nécessaires pour procurer la sûreté de
Québec. — Pauvreté du pays 38o
XVIII. Faiblesse où M. d'Argenson se voit réduit 38o
XIX. Etat de Villemarie au milieu de ces hoftilités 38 1
XX. Prisonniers Iroquois qui s'échappent de Villemarie & de
Québec 382
XXI. Pendant deux ans & demi, Villemarie ne perd qu'un
seul homme ...... t 382
XXII. Ordonnance de M. de Maisonneuve pour la sûreté des
colons & du pays. . . . 383
XXIII. Autre ordonnance de M. de Maisonneuve concernant
les lieux de chasse 385
XXIV. M. de Maisonneuve fait conftruire la redoute du coteau
de Saint-Louis. 385
XXV. Pour protéger Villemarie, on conftruit les maisons
fortifiées de Sainte-Marie & de Saint-Gabriel 386
XXVI. Etablissement du fief Closse pour la défense de Ville-
marie 387
XXVII. Officiers de mérite attachés à la garnison de Ville-
marie 388
XXVIII. Premiers puits à Villemarie creusés pour l'utilité
des colons en cas de siège . . . ■ . . 38g
XXIX. Armée Iroquoise en campagne pour détruire la
colonie . . . 3g 1
XXX. Jufte terreur que l'armée Iroquoise inspire aux colons
des environs de Québec. 3 02
XXXI. Frayeur des colons de Québec à la nouvelle de l'ap-
proche des Iroquois. 3q?
TABLE DES SOMMAIRES. XIX
Pages.
XXXI I. Précautions prises à Québec à l'égard des Reli-
gieuses ig3
XXXIII. Perfidie des Hurons renégats. Nouvelles alarmes à
Québec 3 94
XXXIV. L'armée Iroquoise arrêtée en chemin par dix-sept
Montréalistes 395
Chap. XV. — Fait d'armes du Long-Saut & ses suites,
de 1660 à 1 661 .
I. Résolution héroïque de Dollard & de ses compagnons
d'armes. . , . . 397
II. L'empressement de Dollard à partir sauve la colonie &
plusieurs braves 398
III. Dollard perd trois de ses compagnons d'armes, qui sont
remplacés par trois autres 3g8
IV. Dollard cantonne sa petite troupe dans un réduit de
pieux 399
V. Quatre Algonquins & quarante Hurons se joignent à
Dollard 400
VI. Dollard attaque & défait Pavant-garde des Iroquois. . . 401
VII. Dollard fortifie à la hâte son réduit 402
VIII. Les Iroquois, battus, cessent leurs attaques & envoient
chercher des renforts . 403
IX. Lâcheté des Hurons, qui passent à l'ennemi; leur per-
fidie .... 403
X. Malgré l'arrivée du renfort Iroquois, Dollard repousse
toutes les attaques 404
XL Sur le point de lever le siège , les Iroquois résolus de
vaincre ou de périr au pied du réduit 405
XII. Les Iroquois attaquent de nouveau le réduit 406
XIII. Courage invincible de Dollard & des siens. Leur mort
héroïque 406
XIV. Fureur cruelle des Iroquois après cette action. .... 408
XV. Relations fautives de ce combat faites par des Hurons
transfuges 409
XVI. Les Iroquois épouvantés, reprennent le chemin de
leurs bourgades 410
XVII. Ces dix-sept braves sauvèrent le Canada par leur
mort 411
XVIII. Dans les hiftoiresdes Grecs & des Romains, rien n'eft
comparable à l'action de ces braves , . . . . 412 ■
XX TABLE DES SOMMAIRES.
Pages.
XIX. Les dix-sept braves ont sacrifié leur vie par les motifs
purs de la foi 41 3
XX. Dans la mort des dix-sept braves, nul motif humain. . . 414
XXI. Noms des dix-sept braves du Long-Saut 40
XXII. Inventaire des biens mobiliers de plusieurs des dix-
sept braves . ........ . 417
XXIII. M. de Maisonneuve se fortifie & écrit aux Trois-
Rivières & à Québec le dessein des Iroquois 418
XXIV. A Québec on cesse la garde. On chante le Te Deum. 419
XXV. Convoi de pelleteries très-utile à la colonie dans ces
circonffances 41g
XXVI. Ordre aux habitants de la campagne de se renfermer
dans des réduits communs 420
XXVII. M. de Maisonneuve fait saisir des Iroquois, & arrête
par là l'armée de ces barbares 421
XXVIII. Dessein des Iroquois contre Villemarie. Ils retour-
nent dans leurs pays 422
XXIX. Nécessité d'envoyer des troupes de France pour dé-
truire les Iroquois 424
XXX. Projet d'aller attaquer les Iroquois. Lettres & ambas-
sade au Roi 42 5
Chap. XVI. — Suite de la quatrième guerre, hostilités des Agniers
depuis Villemarie jusqu'à Tadoussac, 1661.
•
I. Les Agniers ravagent la colonie 427
II. Irruption d' Iroquois qui enlèvent treize Montréaliftes.
Intrépidité de madame du Clos 427
III. La plupart de ces captifs furent ensuite ramenés à Ville-
marie 428
IV. Vigoureuse défense de travailleurs de Villemarie , invertis
par des Iroquois 429
V. Autres hoftilités à Villemarie 430
VI. Quatre Montréaliftes horriblement massacrés 430
VII. Hoftilités aux Trois-Rivières 432
VIII. Hoftilités près de Québec. Résolution du- sénéchal pour
secourir son beau-frère 433
IX. Vigoureuse résiftance du sénéchal & des siens. Leur
mort 434
X. Québéquois tués dans cette action 435
XI. Qualités du sénéchal ■. 435
XII. Impression que laisse à Québec la perte du sénéchal. . 436
TABLE DES SOMMAIRES. XXI
Pages.
XIII. Quatre prisonniers ramenés à Villemarie par les Iro-
quois 437
XIY. Propositions des ambassadeurs Iroquois q38
XV. M. de Maisonneuve renvoie les ambassadeurs au Gou-
verneur général 439
XVI. M. d'Argenson, dans l'état de faiblesse où il était, ac-
corde aux ambassadeurs ce qu'ils demandent 440
XVII. Nouvelles hoftilités à Villemarie 441
XVIII. M. Lemaître économe du séminaire de Villemarie. . 441
XIX. Mort de M. Lemaître 442
XX. Autres circonftances de la mort de M. Lemaître. . . . 444
XXI. Scène bouffonne des Iroquois en dérision des cérémo-
nies de l'Eglise 444
XXII. Meurtriers de M. Lemaître 445
XXIII. Circonstance miraculeuse touchant la mort de M. Le-
maître 446
XXIV. Témoin oculaire de cette circonftance 447
XXV. Vérité de ce témoignage 447
XXVI. Nouvelles hoftilités à Villemarie 448
XXVII. Garacontié part pour Villemarie, où il ramène neuf
prisonniers 449
XXVIII. Malgré les inftances des siens qu'il rencontre, Gara-
contié poursuit sa route 449
XXIX. Arrivée des prisonniers à Villemarie. Accueil fait à
Garacontié 45 o
XXX. M. de Laval envoie à Rome la relation des événements
de cette année 45 1
XXXI. Dans sa relation, M. de Laval passe sous silence la
mort de M. Lemaître 452
XXXII. Précautions prises par les Iroquois à l'égard de leurs
prisonniers 454
XXXIII. Un colon, après avoir été pris & repris, arrive enfin
à Villemarie 454
XXXIV. Malgré la reddition des prisonniers, on doute des
sentiments des Iroquois pour la paix 456
Chap. XVII. — Administration de M. d'Argenson. Ses rapports
avec M. de Laval. De 16 5g à 1661.
I. Réserve de la grande Compagnie sur Villemarie 457
IL Honneurs que M. d'Argenson exige à Villemarie. . . . 458
III. Tableau de Villemarie par M. d'Argenson 459
XXII TABLE DES SOMMAIRES.
Pages.
IV. Plaintes de M. d'Argenson sur M . d'Aillebouft 461
V. Trifte situation de M. d'Argenson à Québec 46 e
VI. M. d'Argenson n'a pas de quoi subsifter & songe à re-
passer en France 462
VII. Qualités de M. d'Argenson, sa piéti, son zèle 46 3
VIII. Dévouement de M. d'Argenson pour le soutien de la
colonie « . 464
IX. M. d'Argenson demande son rappel 465
X. Refroidissement entre M. d'Argenson & M. de Laval . . 466
XI. Conteftations sur les honneurs & les préséances 466
XII. Consultation sur les honneurs & les préséances. . . . 468
XIII. Plaintes de M. d'Argenson contre M. de Laval 469
XIV. Changements dans les usages des Hospitalières & dans
ceux des Ursulines 470
Chap. XVIII. — Retour momentané de M. de Queylus
en Canada. M. d'Argenson remplacé.
I. Lettres de cachet contre M. de Queylus 472
II. Compromis pour que M. de Queylus pût aller en Canada. 473
III. M. de Laval agit, de son côté, pour procurer l'effet du
compromis 475
IV. M. de Laval fait sa visite à Villemarie. Requête que lui
adressent les colons. . . 476
V. Les Associés de Montréal demandent au Pape Péreclion
d'une cure 477
VI. M. de Queylus faussement accusé de jansénisme à Rome. 478
VII. Bulles pour la cure de Villemarie obtenues à Rome. . . 480
VI il. Le nonce ne fait aucune opposition à ces bulles, qui re-
lèvent les espérances de l'archevêque de Rouen 48 1
IX. M. de Queylus part pour le Canada, nonobftant sa lettre
de cachet 482
X. Abus des lettres de cachet 483
XL M. de Laval s'oppose à lere&ion de la cure, & veut re-
tenir M. de Queylus à Québec ■ 484
XII. Nouveaux efforts de M. de Laval pour retenir M. de
Queylus à Québec. 486
XIII. M. de Queylus part pour Villemarie. Procédures de
M. de Laval 488
XIV. Pureté d'intention de M. de Laval dans ces procédures;
M. de Queylus quitte de nouveau le Canada 489
TABLE DES SOMMAIRES XXIlt
Pages.
XV. La Daterie se jultiHe auprès du Roi & du nonce de la
concession des bulles 491
XVI. Montréal éprouvé par la contradiction. Sévérité de la
Cour contre cette œuvre 492
XVI T. Les prêtres de Saint-Sulpice accusés auprès du Saint-
Siège. . 493
XVIII. Dévouement des prêtres de Saint-Sulpice envers le
Saint-Siège 494
XIX. M. d'Argenson quitte son gouvernement 496
XX. Mort de M. Louis d'Aillebouft 497
XXI. M. Boucher envoyé au Roi pour demander des troupes. 498
XXII. Le Roi envoie le sieur de Mons pour connaître le
pays 499
XXIII. M. Boucher publie son Histoire de la Nouvelle-
France ........ Soi
XXIV. Nécessité de défendre les colons pour cultiver le pays. 5o2
Chap. XIX. — Suite de la quatrième guerre. Nouvelles hostilités.
M. de Maisonneuve considéré comme juge. De 1661 à 1662.
I. Nouvelles hostilités à Villemarie. Contagion 5o3
II. M. Vignal conduit des travailleurs à l'Ile-à-la-Pierre. . . 504
III. M. Vignal blessé par les Iroquois; ses travailleurs pren-
nent la fuite 5o6
IV. Intrépidité du sieur de Brigeac, qui fait fuir trente-cinq
Iroquois 5 06
V. Défaite des colons. De Brigeac blessé & pris avec plu-
sieurs autres 507
VI. M. Vignal, blessé & pris, exhorte ses compagnons d'in-
fortune 5o8
VII. Les Iroquois tuent M. Vignal & mangent sa chair. . . 5o8
VIII. De Brigeac, Dufresne & Cuillerier emmenés captifs. . 509
IX. Regrets causés par la perte de M. Vignal 5 09
X. De Brigeac & Cuillerier conduits à Onneiout 5 10
XI. Lettre que de Brigeac écrit avant son supplice 5 1 1
XII. Horrible supplice du sieur de Brigeac. Sa charité, sa
patience invincible 5 12
XIII. Cuillerier & deux autres prisonniers s'échappent & re-
tournent en Canada . 5i3
XIV. Mort du Major Closse 514
XV. Eloge du Major Closse 5 1 5
XVI. La veuve Closse. Autres colons tués avec le Major. . . 5 16
XXIV
TABLE DES SOMMAIRES.
Pages
XVII. M. du Puis, Major. M. de Béleftre, commandant à
Sainte-Marie 517
XVIII. Embuscade des Iroquois à Sainte-Marie 5 1 8
XIX. Quatre colons assiégés par cinquante Iroquois .... 5 18
XX. M. de Béleftre délivre les assiégés avec perte pour les
Iroquois 519
XXI. M. de Maisonneuve considéré comme juge de Ville-
marie 519
XXII. Funeftes effets des jeux de hasard & de la boisson. . . 5 21
XXIII. Ordonnance contre les jeux de hasard, la boisson &
le blasphème 52 2
XXIV. Blasphémateurs punis par M. de Maisonneuve. . . 522
XXV. Adresse de M. de Maisonneuve pour rétablir l'union
entre les parties divisées 523
XXVI. Ordonnance pour prévenir les paroles injurieuses. . 525
XXVII Jugements de M. de Maisonneuve à l'occasion de
batteries -. 525
XXVIII. Sagesse & équité de M. de Maisonneuve dans ses
sentences 526
XXIX. Sentences de bannissement pour procurer les bonnes
mœurs dans la colonie 527
Rôle général de la recrue de 1 6 5 3 5 3 1
Première chapelle de Sainte-Anne à la côte de Beau-
pré. i658 562
Litige au sujet du presbytère de Québec 567
FIN DE LA TABLE DES SOMMAIRES.
DEUXIÈME
PARTIE
(suite)
CHAPITRE V
SUITE DE LA PREMIÈRE GUERRE DES IROQUOIS
DE I 64I A 1645.
Nous avons différé de parler jusqu'ici des suites de la
déclaration de guerre faite aux Français par les Iroquois,
en 1641, un mois avant l'arrivée de M. de Maisonneuve ,
nous réservant de traiter ce sujet à part, afin de mettre
plus de liaison & de clarté dans nos récits. La crainte,
qui tenait tout le monde en alarme à Québec, avait telle-
ment saisi tes sauvages alliés, que ceux d'entre eux qui,
au mois de juillet 1642, allèrent visiter les premiers l'ha-
bitation naissante de Villemarie, n'osèrent jamais donner
parole de venir pour s'y fixer, ni d'y cultiver la terre,
quoiqu'ils le désirassent tous. C'eft qu'ils auraient craint,
en s'écartant de Villemarie pour la chasse & la pêche, de
tomber dans quelqu'une des embuscades que leurs enne-
mis leur dressaient partout (1). « Les. Iroquois, vrai fléau
« de notre Eglise naissante, écrivait le P. Vimont, per-
« dent & détruisent nos néophytes avec les armes & le feu;
« ils ont juré une cruelle guerre à nos Français; ils bou-
c chent tous les passages de notre grande rivière, empê-
TOME II. I
I.
NÉCESSITÉ DE CONS •
TRUIRE UN FORT SUR
LA RIVIÈRE DES IRO-
QUOIS.
( 1 ) Relation de 1 042".
p. 3 7, 38.
2 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« chent le commerce de ces messieurs;, & menacent de
(0 Relation de 1642, « ruiner tous le pays (i): » Comme ces barbares entraient
f- -■ dans le fleuve Saint-Laurent par la rivière qui portait
autrefois leur nom, & qui joint le lac Champlain avec ce
fleuve, M. de Montmagny désirait de conftruire un Fort
sur le bord de cette rivière même, afin de leur couper le
chemin, ou de leur disputer le passage ; mais par suite de
l'abandon où la grande Compagnie semblait le laisser, il
se voyait dépourvu d'hommes, tant pour conftruire ce
Fort que pour y tenir garnison. C'efï qu'avant rétablisse-
ment de Villemarie, le roi n'avait fait aucun envoi de
troupes en Canada; & on conçoit qu'il n'était pas obligé
de prendre sur lui cette charge, la grande Compagnie étant
engagée alors à défendre elle-mçme & à peupler le pays.
11.
AU DÉFAUT DES ASSO- Toutefois, lorsque le cardinal de Richelieu vit que,
cifs, le roi envoie çpun côté, cette Compagnie ne s'occupait guère que des
UNE RECRUE POUR ' . . , . ,
GARDER LE FORT, profits qu'elle pouvait retirer du commerce, & que,
d'autre part, les Associés de Montréal, par une généro-
sité jusqu'alors inouïe, en vue de la seule gloire de Dieu,
venaient d'envoyer M. de Maisonneuve, avec une pre-
mière recrue de quarante hommes, ce Miniftre, à la prière
de la duchesse d'Aiguillon, voulut que le roi contribuât
lui-même au soutien de la colonie chancelante, & promit
d'envoyer, l'année suivante, une recrue de trente à qua-
rante hommes, deftinée à occuper le pofte de défense qu'on
désirait conftruire, pour arrêter les Iroquois. Dès que
M. de Montmagny eut appris l'envoi de ces hommes, &
avant même leur arrivée, il fit disposer à Québec la char-
pente d'une maison qu'on devait transporter ensuite au
lieu désigné pour le Fort, afin que, par ce moyen, ils pus-
(2) Relation de 1642, sent s'y loger & s'y garantir du froid (2).- La recrue arriva
?-44- en effet, l'année 1642, & fit naître partout l'allégresse.
« La joie que les Français & les sauvages (alliés) ont
« éprouvée, à la vue de ce secours, n'eft pas concevable,
« rapporte le P. Vimont. La crainte des Iroquois avait
« tellement abattu les cœurs, qu'on ne vivait que dans les
HOSTILITÉS DES IROQUOIS. 1642.
3
DES IROQUOIS. PRISE
DU PÈRE J03UES.
a appréhensions de la mort. Mais, sitôt que la nouvelle
« fut venue qu'on allait dresser des fortifications sur les
» avenues des Iroquois, toute crainte cessa, chacun reprit
« courage 8: commença à marcher tète levée, avec autant
« d'assurance que si le Fort eût été déjà bâti (i). » ^(i) Relation de 1642,
m.
Cette confiance cependant ne dura pas longtemps & ncuvelles hostilités
fut remplacée presque aussitôt, avant même qu'on eût
conltruit ce Fort, par une crainte plus grande encore que
ne l'avait été la précédente. Le 2 août, à treize lieues plus
haut que les Trois-Rivières, douze canots de Hurons, qui
revenaient de faire la traite & retournaient dans leur
pavs, avec le P. Isaac Jogues, furent attaqués soudain par
Line troupe d'IroqLiois. A la faveur des arqLiebuses, que
les Hollandais leur fournissaient, les Iroquois défirent ces
Hurons, en massacrèrent ou en firent prisonniers vingt-
trois ou vingt-huit, & du nombre de ces captifs deLix
jeunes Français, avec le P. Jogues. Entre les prisonniers
Hurons, quatre étaient Chrétiens, les aLitres Païens ou
Catécïiumènes (2); tOLis furent liés 8c garrottés, aussi bien (2) Lettres de Marie
qLie le P. JogLies & ses compagnons, & conduits aLi pays ^ l'incarnation-, f-
des IroqLiois (3). Les douze canots qui tombèrent au poLi- (3) Relation de 1642,
voir de ces barbares portaient le petit ameublement p- 49-
nécessaire aux PP. JésLiites de la mission des Hurons, &
des vivres poLir trente-trois personnes, que ces Pères y
entretenaient : tout devint la proie des vainqueurs, ainsi
que les armes à feu & les nrunitions, dont ces Hurons (4) Relation de 1642,
, . . . . , . p. 40. Lettres de Ma-
venaient de se pourvoir dans leLir traite (4). riede nnCarnation. -
IV.
Ali pays des Iroquois, le P. Jogues fut accablé de cruauté des iroquois
mauvais traitements. Après qu'on lui eut coupé le poLice envers les catho.
J1 • 1 11 ■ 1 r LIQUES.
de la main gauche, arraché les ongles & mis du- feu sur
l'extrémité de ses doigts ainsi mutilés, on lui ôta sa sou-
tane & on le vêtit à la manière des sauvages, en vomis-
sant mille paroles OLitrageantes contre les Français &
contre les sauvages chrétiens(5). Car la haine des Iroquois (5)Reiationde 164:',
contre nous avait la religion pour motif, aussi bien que p' 67' °8'
4 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
la politique nationale. Un jeune Français, nommé René
Goupil, compagnon du P. Jogues, ayant formé le signe de
la croix sur le front d'un Iroquois en bas âge & pris la
main de celui-ci pour lui apprendre à le faire, le grand-
père de cet enfant, qui aperçut Goupil dans cette action,
dit incontinent à l'un de ses neveux : « Les Hollandais
« nous assurent que ce que fait ce prisonnier ne vaut
« rien; cela causera la mort de mon petit-fils; va donc
« tuer ce misérable. » Là-dessus, l'autre s'arme d'une
hache, attend le moment favorable & casse la tête à
Goupil, qui, en rendant le dernier soupir, prononça le
saint nom de Jésus. Le P. Jogues lui-même fut menacé
d'un pareil traitement, pour avoir fait le signe de la
(i) Relation de 1,647, croix (i); heureusement les Hollandais, informés de sa
p- 25> a6- captivité, parvinrent ensuite, au moyen de présents, à le
C2)ReiationdeiG43, retirer des mains de ces barbares (2). La prise du
p,8K P. Jogues remplit d'épouvante l'habitation de Québec.
« Le Canada n'avait point encore vu un pareil accident,
« depuis qu'on y prêche le saint Evangile, écrivait Marie
« de l'Incarnation; & vers le même temps, ajoute-t-elle,
« un autre parti Iroquois prit une compagnie de Hurons,
« qui venaient faire leur traite au porte de Montréal ;
'« tellement que ces barbares commandaient la rivière de
(3) Marie de l'Incar- <.„ * ?o\
nation, p. 364. « t0UteS P3rtS (3)' »
V. .
CONSTRUCTION DU FORT Avant la prise du P. Jogues, M. de Montmagny s'était
embarqué à Québec, vers la fin de juillet, avec la nou-
velle recrue, pour aller conftruire son Fort sur la rivière
des Iroquois, & conduisait, en tout, environ cent hommes
armés, montés sur trois barques bien équipées, & sur un
brigantin. Aux Trois-Rivières, il fut obligé de s'arrêter,
pour attendre un vent favorable; & il y était encore, lors-
que la défaite des Hurons & la prise du P. Jogues eurent
lieu, treize lieues plus haut. Sans savoir encore que les
Français avaient dessein de leur fermer la rivière, par où
( -) Lettres de Marie ^ ^ ^ ■ j attaquer, les Iroquois y conftruisirent eux-
<*c 1 Incarnation ; p. T- ' i j
365. mêmes un Fort, pour sien assurer le passage (4) ; &, de
SUR LA RIVIERE DES
IROOUOIS.
FORT RICHELIEU. 1642
5
son côté, M. de Montmagny, qui ignorait cette précaution
de guerre de leur part, alla avec tout son monde établir le
sien à une lieue plus bas. Le i3 août, il désigna, vers
T embouchure de la rivière, la place du nouveau Fort; on
la défricha incontinent, on la bénit, on y célébra la pre-
mière messe, qui fut suivie de décharges d'artillerie & de
mousquets; après quoi chacun s'empressa de travailler
à la conltruction d'une palissade, pour se mettre au plutôt
, . , N - (2 ) Relation de 1642.
a couvert de 1 ennemi (i). V &5l<
*■ . [VI.
Sept jours après, des Iroquois, au nombre d'environ les iroquois atta-
trois cents, sortent de leur Fort, descendent la même QUENT LE N0UVKAU
FORT ET SONT VIOOU-
rivière, pour tomber sur les Français & les sauvages alliés REUSEMENT REPOUS-
qu'ils pourraient surprendre, & sont étrangement étonnés SES-
de rencontrer, sur leur passage, cette fortification nouvelle,
qu'ils n'y avaient pas vue quelques jours auparavant.
Enflés néanmoins par leur récente victoire (2), ils se di- 0) Marie de l'incaf-
visent en trois bandes & attaquent le Fort avec tant de ntUlcm> p-
résolution, qu'ils semblaient devoir l'enlever d'emblée. Ils
mettaient même déjà le pied dans le retranchement, &
d'autres tiraient sur les Français, par les meurtrières de
la redoute, lorsqu'un caporal, nommé Durocher, fond sur
eux, tête baissée, avec quelques soldats, & les repousse
vigoureusement. M. de Montmagny, qui était alors sur
son brigantin, se fait porter promptement à terre, entre
dans le réduit; & les Français, fortifiés par la présence du
gouverneur, repoussent l'ennemi avec tant d'impétuosité,
qu'ils lui font lâcher pied & l'obligent à la retraite. Dans
cette action, les Français perdirent un caporal nommé
Deslauriers & eurent quatre hommes blessés; du côté des
ennemis, il y eut aussi bien des blessés, & l'un d'eux refta
mort sur la place. Ils firent néanmoins leur retraite avec
beaucoup d'ordre & regagnèrent ainsi- leur Fort. Celui que
les Français conftruisirent reçut, dès son établissement, le
nom du cardinal de Richelieu, qui l'avait fait élever, & le
même nom fut donné insensiblement à la rivière des
Iroquois, appelée encore aujourd'hui rivière de Richelieu.
NENT LA COLONIE EN
ALARME.
6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
VII.
quoique repoussés, Le courage que montrèrent les Iroquois dans cette
les iroquois tien- rencontre & leur habileté à manier les armes à feu jeté-
rent les Français dans l'étonnement; & cette tentative, la
plus hardie & la plus audacieuse qu'eussent faite encore
ces barbares, augmenta, dans les colons, les alarmes
qu'ils leur avaient inspirées jusqu'alors. « L'on a trouvé,
« proche de notre nouveau Fort, rapporte la mère Marie de
<( F Incarnation, une place où ces barbares ont fait brûler
« des hommes; mais on ne sait si ce sont de nos captifs ou
(OMarie^de rincar- « d'autres (i). » Enfin les Iroquois annonçaient à leurs
nation, p. 365 & 366. - • i • . .... .
prisonniers qu au printemps prochain ils partiraient, au
nombre de sept cents, pour tomber sur la colonie Fran-
çaise , & que les Hollandais, avec lesquels ils trafiquaient,
(2) Relation de ib^?., leur avaient promis des secours pour la ruiner (2). La
p.^53, ancienne edi- mere Marie de l'Incarnation ajoute aux paroles que nous
venons de rapporter : « Sans la rencontre de ce Fort, que
« M. de Montmagny venait de faire conftruire, on dit que
« les Iroquois se seraient jetés sur celui de Montréal &
« sur les Trois -Rivières. » C'était ce qu'on conjectu-
rait à Québec, & avec beaucoup de fondement, à cause
de la position avancée de Villemarie; mais cette conjec-
ture était fausse quant à ce dernier polie. Tandis que les
Français des Trois-Rivières & de Québec étaient dans la
crainte, la Providence voulut que ceux de Villemarie pas-
sassent plus d'une année sans que les Iroquois, qui cou-
raient le fleuve, eussent aucune connaissance de la forma-
tion de ce dernier polie, & qu'ainsi les nouveaux colons
eussent tout le loisir nécessaire, non-seulement pour s'éta-
blir, mais encore pour se fortifier & se mettre en état de
repousser leurs attaques, ce qui ne tarda pas d'arriver.
vin.
ATTENTION DE LA PRO- Cette attention de la divine Providence ne parut pas
vidence , dans la ^une manière moins frappante dans la conftruction de
CONSTRUCTION DE r r . . A .
l'hôpital de ville- l'hôpital de Villemarie, qu'on avait différé de bâtir. Made-
>,ARIE- moiselle Mance n'en voyait pas encore la nécessité, comme
on l'a rapporté déjà; mais à peine ce bâtiment eut-il été
achevé, qu'il se trouva assez de malades & de blessés
HOTEL-DIEU DE YILLEMARIE CONSTRUIT J
pour le remplir, à cause des attaques journalières des
Iroquois. On fut même obligé, peu après, d'y ajouter une
nouvelle salle, les deux premières ne pouvant suffire aux
besoins: 8: cette circonftance donna lieu aux colons de
bénir Dieu de ce qu'il avait si heureusement inspiré, en
leur faveur, la bienfaitrice inconnue. De son côté, made-
moiselle Mance admira avec combien de sagesse cette
charitable dame aA'ait refusé d'appliquer sa fondation à
une mission, ce qui aurait été en pure perte, comme nous
le dirons dans la suite. Étant allée se loger dans les nou-
veaux bâtiments, le 8 oclobre 1644, elle écrivit à sa chère
fondatrice; 8c datant sa lettre de l'hôpital Saint-Joseph de
Villemarie, elle lui disait : « D'abord que la maison où je
« suis a été coniïruite, incontinent elle a été garnie, & le
« besoin que nous en avons fait bien voir la conduite de
« Dieu en cet ouvrage (i). » L'hiftoire militaire de Ville- (i)HiitoireduMont-
marie, que nous avons maintenant à raconter, iufhriera *eaLPar •Poll'erde
J- _ ' J Casson, 104-, 1644.
de la manière la plus inconteftable & la plus frappante
cette étonnante promesse que les Associés de Montréal,
en 1643, avaient faite avec tant de confiance : qu'en éta-
blissant une colonie dans leur île, ils protégeraient par là
Québec & tout le refte des établissements Français (2); & (2) Les véritables
cette hiltoire montrera, en même temps, ce que la Foi mollff'&c'
chrétienne peut inspirer de dévouement & de courage
héroïqLie à ceux qui ont tout sacrifié pour la propager &
pour la défendre.
rx.
Il eft vrai que l'absence de monuments écrits nous a LES RELATIONS AYANT
privés de plusieurs traits de valeur qui illufïrèrent Ville-
marie; du moins, à partir de l'année 1643, les auteurs des
Relations de la Nouvelle-France n'en ont presque plus m. dollier les a re-
r • . 1 1 CUEILLIS EN PARTIE.
fait mention, soit par ménagement pour la grande Com-
pagnie, toujours peu favorable à Montréal, soit pour ne
pas blesser les pieux promoteurs de cette œuvre, qui,
résolus de la conduire en secret, ne voulurent jamais per- (3) Hiftoire du Mont
mettre qu'on imprimât rien de ce qui arrivait de remar- réai, parM.Doiiier de
. , , . . 1 Casson. Avis au Icc-
quable a Villemarie (3). D ailleurs, ces Relations ayant tewr.
DU PASSER SOUS SI-
LENCE LES FAITS d'ar-
iMES DE VILLEMARIE,
8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
pour objet les missions des RR. PP. Jésuites, on conçoit
que ce pofte, qui était une œuvre à part, ne devait pas y
trouver place ; & c'eft ce qui explique pourquoi, après
même la suppression de la grande Compagnie, il n'y eft
point parlé non plus de Montréal, ni de plusieurs autres
objets importants, comme le faisait remarquer la mère
0 Lettre 112, du 9 Marie de l'Incarnation dans ses lettres (1). C'eft une perte
août 1668, p. 259. irréparable pour l'hiftoire de la colonie Française en
Canada : Villemarie, comme le pofte le plus avancé, ayant
été le théâtre ordinaire de la guerre & le lieu où se faisaient
les coups de valeur. Pour suppléer, en partie, à ces la-
cunes si regrettables, M. Dollier de Casson entreprit de
recueillir plusieurs traits de l'hiftoire de Montréal, dont les
acteurs ou les témoins vivaient encore, & poussa cette his-
toire jusqu'à Tannée 1672, où les relations cessèrent d'être
données au public. Mais il fait remarquer qu'il a passé
sous silence plusieurs des plus belles actions de Villemarie,
n'ayant pu en connaître les circonftances d'une manière
assez précise, parce que ceux qui en avaient été les témoins
n'exiftaient plus alors ; & que les récits qu'on en faisait
encore n'avaient plus toute la certitude hiftorique dési-
rable, le souvenir s'en étant affaibli avec le temps.
x.
dangers ou fut expo- Après la déclaration de guerre faite aux Français par
SÉE LA COLONIE DE 1 t ■ r Tt-11 • 1
villemarie a sa nais- les Iroquois, en 1 64 1 , \ îllemarie, regardée alors comme
sance, frontière de ces barbares, se trouvait naturellement plus
exposée qu'aucun autre pofte à leurs incursions. Aussi
a-t-on vu que, lorsque madame de la Pelterie, touchée
du désintéressement des Associés & du courage des pre-
miers colons de Montréal, voulut, l'année suivante, se
joindre à ces derniers, on lui fit toute sorte de représen-
tations pour la détourner d'allar se fixer dans un lieu où
elle devait être en péril continuel de perdre la vie. Depuis
son départ, chacun, à Québec, était inquiet sur les dan-
gers qu'elle avait à courir; & les religieuses Ursulines, sur-
tout, ne pouvaient être sans alarmes, pour une personne
qui leur était devenue chère à si jufte titre. « Ce qui m'af-
DANGERS DE CEUX DE V1LLEMAR1E. O,
« flige sensiblement, écrivait la mère Marie de l'Incarna-
« tion, c'eft son établissement à Montréal, où elle eft dans
« un danger évident de sa vie, à cause des courses des
« Iroquois ; ce qui eft plus touchant, elle y refte contre
« le conseil des Révérends Pères & de M. le Gouver-
« neur, qui ont fait tout leur possible pour la faire reve-
« nir. Ils font encore une tentative, on en espère peu de
« succès : cette bonne dame m'écrit de Montréal qu'elle
« eft, en effet, résolue d'y passer l'hiver/ parmi les dan-
« gers(i). » Elle fit plus encore; elle y passa l'hiver de (i) Lettres hiïtori-
1643 à 1644; car nous voyons, par les regiftres de la ques- Lettre 2Ô- 29
, . . ... , septembre 1642. p.
paroisse de Villemarie, que, le 21 janvier de cette dernière 309,370,272.
année, elle leva des Fonts du baptême une femme sauvage,
à qui elle donna le nom d'Agnès ; & que madame d'Aille-
bouft, le même jour, fut marraine d'une autre femme sau-
vage, à qui elle imposa le nom de Claire (2). Il n'y eut (2) RegHtredesbap-
point, cette année, d'autre baptême de sauvages à Mont- témes de la ParoIsse
, 1 , , • ,\ ■ • ■ 1 de Villemane, .1644.
real, a cause des périls de la guerre, qui éloignaient de ce
lieu toutes les nations alliées à la France ; & ce fut un
nouveau motif pour réitérer les prières & les inftances
auprès de madame de la Pelterie. On la pressa de nou-
veau, on lui intima même des ordres, & alors elle se sou-
mit; mais, comme elle le disait sur la fin de ses jours, elle
eut besoin de toute sa vertu pour quitter Villemarie (3). (3) Premier ctabiis-
Son départ dut avoir lieu au printemps de 1644. Ce zèle sement^deiaFoi, t. ir,
courageux & magnanime, qui l'avait amenée au milieu des
dangers, était donc l'unique motif qui pût retenir à Ville-
marie les colons, dévoués à la formation de cet établisse-
ment; & cette considération faisait dire au P. Vimont,
dans la relation de 1643 : « La crainte des Iroquois n'a
« pas empêché tant de personnes d'aller à Montréal, pour
« y consacrer à Dieu si saintement leur vie (4). » (4) Relation de io4:>,
XI.
Voici quelle fut enfin l'occasion qui amena ces bar- les iroquois, instruits
bares à Villemarie, dans le courant de la même année
Un Iroquois ayant été tué, dans son pays, par des Algon-
quins au nombre de dix, d'autres Iroquois se mirent à °-'JER
DE LA FORMATION DE
VILLEMARIE, SE DIS-
POSENT A L'ATTA-
IO IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
poursuivre les meurtriers, qui prirent la fuite, sans savoir
qui les poursuivait. La frayeur les faisait ainsi s'éloigner
avec promptitude, ce qui était fort ordinaire aux sauvages,
quand ils avaient fait quelque mauvais coup : leur ombre
suffisait seule alors pour les effrayer & les mettre en fuite.
Quittant ainsi le pays des Iroquois, ces Algonquins, assu-
rés d'être bien reçus à Villemarie, s'y rendaient en toute
hâte comme dans un lieu de sûreté, & ils y arrivèrent heu-
reusement, sans avoir été atteints par les Iroquois, qui
les virent pourtant entrer dans le Fort. Comme ces der-
niers n'étaient pas en assez grand nombre pour tomber
sur les colons, ils évitèrent de se faire connaître, se con-
tentant d'examiner le lieu avec soin, & sans bruit, afin
d'aller porter la nouvelle de cet établissement à ceux de
(i)HiftoireduMont- leur nation (i), & de venir ensuite l'attaquer en nombre
reai, par m. Doiherde „jus considérable. Les Iroquois de la nation d'Agnies,
Casson, i!e 1642 à { . . 1 . u
16^3. taisant environ sept ou huit cents hommes d armes,
étaient voisins de l'habitation des Hollandais, appelée alors
Orange, qui leur fournissaient des armes à feu & des mu-
nitions; &, cette année 1643, ces barbares avaient environ
trois cents arquebuses, dont ils savaient déjà se servir
avec beaucoup d'adresse. Jusqu'alors ils étaient venus, en
assez grosses troupes, auprès des habitations Françaises;
& cela pendant l'été seulement, laissant ensuite la rivière
, libre. Mais en 1643, inftruits sans doute de la formation
d'un nouvel établissement Français dans l'île de Montréal,
ils changèrent de plan de campagne, & se divisèrent en
petites troupes de vingt, trente, cinquante, & au plus de
cent hommes, & se répandirent sur tous les passages du
fleuve Saint-Laurent. « Quand une bande s'en va, l'autre
« lui succède, écrivait le P. Vimont; ce ne sont que
« petites troupes bien armées, qui partent les unes après
« les autres du pays des Iroquois, pour occuper toute la
« grande rivière & y -dresser partout des embuscades,
« d'où ils sortent à r'improvifte, se jetant indifféremment
« sur les Montagnais, les Algonquins, les Hurons & les
« Français. On nous a écrit de France que le dessein
VILLE MARIE DÉCOUVERTE PAR LES IROQUOIS. 1 . II
des Hollandais eft de faire tellement harceler les Fran-
çais par les Iroquois, à qui ils fournissent des armes,
qu'ils les contraignent de quitter le pays, & même
d'abandonner la conversion des sauvages (i). »
(i)Relation de 1648,
P- 62..
XII.
EXCITÉS PAR DE PERFI-
DES HURONS, LES IRO-
QUOIS VON T Al TAQUER
Au commencement du mois de juin de cette année,
soixante Hurons, qui descendaient de leur pays, dans
treize canots, sans arquebuses & sans armes, mais tout villemarie.
chargés de pelleteries, se rendaient à Villemarie & de là
aux Trois-Rivières, pour la traite, 8c portaient les lettres
des PP. Jésuites, résidant chez les Hurons. A trois lieues
au-dessus de Villemarie, ils trouvèrent des Iroquois, en
nombre considérable, dans un endroit nommé ensuite la
Chine; 8c ces Hurons, au lieu de les traiter en ennemis,
se joignirent à eux, comme s'ils eussent été les meilleurs
amis du monde, apparemment par la crainte de tomber
entre leurs mains, s'ils en usaient autrement. Bien plus,
causant familièrement avec ces Iroquois, ils les excitèrent
eux-mêmes à aller attaquer Villemarie, quoique les
Hurons y eussent toujours reçu un si bon accueil : « Nous
« avons appris, leur dirent-ils, jusque dans notre pays,
« que des Français étaient venus s'établir dans cette île,
« immédiatement au-dessous de ce Sault que vous voyez ;
« que n'allez-vous donc les attaquer? Vous pourrez y
« faire quelque coup considérable 8c détruire une bonne
<( partie de. ces colons, vu le grand nombre que vous
« êtes (2). » Les Iroquois dont nous parlons avaient
dressé, dès leur arrivée dans ce lieu, un petit Fort, à cent réai par m. Doiher de
. ' r 7 Casson, de 1642 a
pas du neuve Saint-Laurent ; 8c, après ce conseil perfide, ^43.
ils s'empressèrent de détacher quarante des leurs, des
plus lefles, pour aller attaquer en effet Villemarie. S'en
étant approchés, ces barbares aperçurent six Français qui
travaillaient à une charpente à deux cents pas du Fort ;
8c, pour s'assurer de cette proie, trente d'entre eux
allèrent donner, d'un autre côté, une fausse attaque
à la place, par une décharge de plus de cent coups
d'arquebuse; ce qui, en effet, donna la facilité aux
(2) Hiftoire du Mont-
12 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
TROIS MONTREALISTES
ET EN PRENNENT
TROIS AUTRES.
dix autres de surprendre à Timprovifte nos travail-
leurs.
XIII.
LES IROQUOIS TUENT Ces pieux colons, comme s'ils eussent prévu leur
mort, s'y étaient disposés par des actes signalés de vertu,
& par la fréquentation des sacrements, dont ils s'étaient
approchés peu de jours auparavant, & quelques-uns ce
jour-là même, qui fut le 9 de juin. Ils essayèrent de se dé-
fendre, & ils étaient hommes à faire payer leur vie bien
cher; mais leur valeur ne put résider à un coup si im-
prévu ; & d'ailleurs le vent violent, qui soufflait ce jour-
là, empêcha qu'on entendît du Fort ce qui se passait à
leur chantier, qui se trouvait un peu engagé dans le bois,
quoique à une si petite diftance. Trois d'entre eux péri-
rent sous les coups de ces assassins, qui leur écorchèrent
ensuite la tête & leur enlevèrent la chevelure : les trois
(1) Relation de 164?, autres furent pris 8c conduits au Fort des Iroquois (1).
p- Ô2' 63' Comme on n'avait rien entendu de ce qui venait de se
. passer, on ne s'empressa pas d'aller savoir des nouvelles
des six travailleurs; mais enfin, ne les voyant pas revenir,
M. de Maisonneuve envoya des hommes sur le lieu, pour
s'assurer de la cause de leur retard. On y trouva le corps
mort de l'un d'eux : Guillaume Boissier, de Limoges. Il
fut inhumé, le jour même, dans un cimetière qu'on établit
à côté du fossé du Fort, au confluent de la grande & de
la petite rivière, & qu'on eut soin d'entourer, de pieux. Il
paraît que les deux autres, en se défendant, s'étaient éloi-
gnés dans le bois & avaient été tués plus loin, & que la
prudence ne permit pas d'aller , le jour même , à la re-
cherche de leurs corps, par la crainte de quelque embus-
cade. Du moins, quoiqu'ils eussent été tués le 9 de juin, ils
ne furent inhumés que trois jours après, sans doute parce
que la retraite des Iroquois, comme nous allons le ra-
conter, avait donné aux colons de Villemarie plus d'assu-
(2) HiftoireduMont- rance. Ces deux victimes furent Bernard Berté, des en-
réai.-Regiftredessé- virons de Lyon , & Pierre Laforeft, dit vulgairement
pultures de la paroisse , '
de villemarie, 1643 : / Auvergnat (2).
PREMIÈRES HOSTILITÉS A VILLEMARIE . 1643. l3
XIV.
Les trois prisonniers Français, conduits au Fort des les HURONS TUÉS OU
ennemis, furent aussitôt liés étroitement, pour qu'ils ne WIS EN FUtTE; LES
' 1 1 TROIS PRISONNIERS
pussent s'enfuir à la faveur des ténèbres. Alors les Hu- conduits d'abord a
ronSj joignant la scélératesse à la perfidie, se mirent eux- chambly.
mêmes à les insulter, 8c continuèrent de la sorte toute la
nuit ; mais, le matin survenant, accablés qu'ils étaient de
sommeil, ils s'endormirent profondément tout proche du
Fort des Iroquois, qui profitèrent de ce moment pour
tomber sur eux 8c les tailler en pièces. La moitié de ces
Hurons relièrent sur la place; les autres, parvenant à
s'échapper, coururent à Villemarie, où on voulut bien
leur donner un asile, au lieu de la mort, qui leur était
due si jultement. Les uns y arrivèrent le jour même,
d'autres le lendemain 10 juin, & apprirent aux colons les
triltes détails que nous venons de donner (i). Après que (i)Hiftoire du Mont-
lés Iroquois eurent traité de la sorte les Hurons, ils s'em- ^éaL Relation de i643,
parèrent de leurs treize canots 8c de toutes leurs pellete-
ries, 8c traversèrent le fleuve, conduisant avec eux nos
trois prisonniers, à la vue des colons de Villemarie, qui
n'étaient pas en force pour pouvoir prudemment les pour-
suivre 8c les attaquer. Le dessein de ces barbares était,
après avoir descendu quelque temps le fleuve, d'aller par
terre 8c de couper à travers les bois jusqu'au lieu appelé
ensuite Chambly. Mais, ayant une trop grande quantité
de caffors à porter, ils furent contraints d'en abandonner
une partie 8c rompirent à coups de hache les canots, afin
de les rendre inutiles, comme ils faisaient toujours dans
de semblables occasions. Etant donc arrivés au lieu où ils
avaient résolu de se rendre, ils jugèrent que quatre ou
cinq lieues faites dans les bois auraient assez dépaysé
leurs prisonniers, 8c qu'il n'était plus nécessaire de les
garder désormais si étroitement, n'y ayant point d'appa-
rence qu'ils pussent reconnaître leur chemin pour retour-
ner à Villemarie.
xv.
Toutefois, l'un des trois prisonniers, chargé de servir L,UN DES TR0IS PRIS0N.
un sauvage, 8c, en cette qualité, de faire bouillir la chau- nierss'iIvadeétre-
14 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
toirne a vili.ema- dière, profita de la nécessité où il était d'aller chercher
RIR' du bois pour se dérober à la surveillance de son maître,
8c trouva son salut dans la fuite. Il fut assez heureux pour
se rendre, à travers les bois, jusqu'au lieu même où les
vainqueurs avaient laissé leurs canots & leurs pelleteries.
Choisissant alors un des canots qui étaient le moins en-
dommagés, il boucha avec des herbes les trous que les Iro-
quois y avaient faits, y mit une certaine quantité de peaux
de caftor, & alla ainsi équipé à Villemarie. M. de Maison-
neuve, en le revoyant, éprouva une satisfaction aussi vive
qu'elle était naturelle, & dit : « Au moins celui-ci a échappé
« au feu des Iroquois. » Après que chacun l'eut félicité,
cet homme se mit à raconter son infortune & celle de ses
compagnons de captivité. Il rapporta que les Iroquois ne
leur avaient fait aucun mal depuis leur prise, les ayant
tenus liés seulement pendant deux jours; qu'ils leur avaient
donné à entendre que d'autres Français étaient déjà pri-
sonniers dans leur pays; & que, quand ils y seraient ar-
rivés, ils laboureraient ensemble la terre. Enfin il ajouta
qu'ils avaient laissé bien du caftor dans le lieu d'où il
venait de prendre celui qu'il avait amené dans son canot;
qu'on pouvait aller le chercher sans crainte, & que, si on
n'y allait pas, il serait infailliblement perdu. M. de Mai-
sonneuve, charmé de pouvoir abandonner ce butin à ses
soldats, l'envoya chercher incontinent ; &, à leur retour,
riaiTeS'à ^ont" lé leur diftribua, sans en rien retenir pour lui-même (ï).
xvi.
les deux autres PRi- L'un des deux prisonniers reftés entre les mains des
sonniers montréa- ir0ciTJiois se nommait Henri, & ces barbares lui conser-
LISTES BRULES PAR 1 . ' . — '
les iroquois. vèrent la vie, après avoir cruellement brûlé l'autre. Henri,
qui craignait, à son tour, de devenir la proie des flammes,
& avec d'autant plus de raison que, ayant vu rôtir deux
Hurons à petit feu, les Iroquois l'avaient assuré qu'on lui
réservait un semblable supplice, chercha l'occasion de
{2) Relation de 164:^ s'enfuir, & parvint à s'échapper dans les bois (2). Il paraît
F' 7<3, cependant qu'on courut à sa poursuite & qu'il fut repris
par ces barbares. Du moins, un sauvage Huron, échappé
PREMIÈRES HOSTILITÉS A VILLEMARIE. 1643. l5
des mains des Iroquois , annonça à Villemarie que les
deux captifs avaient été brûlés l'un 6c 1' autre (i). La fuite Relation de 1648,
de Henri devait, d'ailleurs, fournir aux Iroquois un motif P* 20-
impérieux pour le dévouer à la mort. Car, parmi eux, la
fuite, dans un prisonnier, passait pour un crime irrémis-
sible (2). Nous ne connaissons pas les noms de ces deux (2) Relation de 1644,
victimes, immolées dans leur captivité par la fureur des
Iroquois : c'eft que les PP. Jésuites, qui desservaient alors
momentanément la colonie de Villemarie, ne mention-
naient sur les regiftres des décès que ceux aux corps des-
quels ils avaient donné la sépulture ecclésiaflique. On
peut remarquer ici que le P. Vimont, dans sa Relation, a
rapporté ce trait, mais avec des altérations considérables,
provenant, sans doute, de l'imperfection des récits qui en
furent portés immédiatement à Québec ; ou peut-être des
ménagements qu'il crut devoir garder à l'égard des Hu-
rons, dont nous venons de raconter la noire perfidie. Ces
sauvages avaient quelque liaison avec les PP. Jésuites
établis au pays des Hurons comme missionnaires, qui les
avaient chargés de porter leurs lettres à Québec, & même
la relation de leurs travaux apoftoliques de cette année,
laquelle ayant péri dans cette rencontre ne put être don-
née au public. Le P. Vimont jugea, sans doute, que la
prudence ne lui permettait pas de dévoiler une trahison si
infâme & si cruelle, tant pour ne pas blesser les autres
Hurons, qu'on s'efforçait d'attirer à l'Évangile, que pour
ne pas éloigner du Canada les Français qui auraient eu
le dessein de s'y établir. Quoi qu'il en soit, il a représenté
ces soixante Hurons perfides comme autant de victimes
immolées par la fureur des Iroquois, aussi bien que les six
colons de Villemarie, dont ils avaient causé la mort par
leurs perfides conseils; & le récit que nous venons de
faire, d'après M. Dollier de Casson, qui avait appris ces
circonftances de témoins oculaires, doit servir de correc-
tif à cet endroit de la Relation.
- - - 1 v
Il eft bon de faire observer ici que les Iroquois, dès pourquoi villemarie
l6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
a-t-elle été appe- qu'ils eurent connaissance de rétablissement de Ville-
lee tiotiam par les marie jg désignèrent sous le nom de Tiotiaki , qu'ils
IROQUOIS r ' o ^ ? T.
n'ont cessé de lui donner depuis ce temps; & ce mot, qui
n'a aucun rapport avec celui de Villemarie ou de Mont-
réal, ni aucune signification qu'on puisse rapporter à cette
ville, semble indiquer qu'ils étaient accoutumés à le don-
ner précédemment à quelque village situé tout auprès, &
peut-être sur l'emplacement même où fut ensuite établie
Villemarie. Selon toutes les apparences, ce village aurait
été celui de Tutonaqui, dont parle Jacques Cartier, situé,
non comme Hochelaga, à côté de la montagne, mais sur
le bord même du fleuve, 8c à deux lieues environ au-des-
(1) Troisième voyage SOUS des cascades de la Chine (i). Des hommes versés
chapJ mqpeS-cCartUr' dans ^a langue Iroquoise pensent, en effet, que le mot Tio-
tiaki, que les Iroquois donnent encore à Montréal, efl le
même que celui que Jacques Cartier a rendu par Tuto-
naguy : rien n'étant plus ordinaire aux voyageurs que de
(2) Hifioirc de la donner, comme noms propres, des mots mal compris (2)
NouveHa-France^par Qu a\^r^s par l'orthographe qu'ils s'imaginent répondre à
t. i, p. i5. la prononciation de ces mots. Il eft, en effet, bien remar-
quable que, tandis que les Algonquins ont francisé le nom
de Montréal ou Villemarie, par celui de Moniang, qu'ils
lui donnent encore, les Iroquois aient conftamment ap-
pelé cet établissement du nom purement sauvage de Tio-
tiaki; & cette singularité peut confirmer, de plus en plus,
ce que nous avons déjà établi, savoir : que les anciens
habitants de l'île de Montréal n'étaient point Algonquins,
& appartenaient réellement à la nation Huronne-Iro-
quoise.
XVIII.
villemarie exposée Le refte de cette année 1643, les Iroquois ne cessè-
rent d'infefler l'île de Montréal, par des courses conti-
nuelles ; jusque-là qu'à Québec on n'aurait pas été
fleuve. surpris d'apprendre que ces barbares eussent emporté
Villemarie d'un coup de main & taillé en pièces tous ses
habitants. Il n'y avait plus aucune sécurité à s'éloigner du
Fort ou à naviguer sur le fleuve ; aussi, à la fin du mois
AUX SURPRISES DES
IROQUOIS, QUI INFES-
TENT LILE ET LE
VILLE MARIE SE TIENT SUR LA DÉFENSIVE. 1643. 17
d'août, ou au commencement de septembre de cette an-
née, lorsqu'on apprit que M. d'Aillebouft remontait le
fleuve Saint-Laurent, avec sa femme & la recrue qu'il
conduisait, comme il a été dit, on ne fut pas sans crainte
qu'ils ne tombassent en chemin dans quelque embuscade.
La barque qui les portait étant cependant arrivée heureu-
sement à la vue du Fort, M. d'Aillebouft n'osait pas s'en
approcher, dans l'appréhension de tomber lui & les siens
entre les mains des Iroquois, s'ils étaient déjà les maîtres
de la place; &, de leur côté, les colons, ne sachant si
cette barque n'était pas remplie d'ennemis qui s'en fus-
sent emparés, craignaient, pour le même motif, d'aller
chercher la recrue. Il fallut enfin que M. de Maisonneuve
s'avançât lui-même, avec des hommes armés, pour les
reconnaître & les conduire à Villemarie, ce qui ne fut
point sans de juftes craintes d'être assaillis par les Iro-
quois, spécialement au retour, m Tant il eft vrai, ajoute
« M. Dollier de Casson, que, dans ce temps, on n'était
« plus en assurance dès qu'on avait franchi le sèuil de sa
« porte. »
XIX.
Cependant les colons de Villemarie, outrés de dou- M. DE MAISONNEUVE, AU
leur de la perte qu'ils avaient faite de cinq des leurs, & lieu d'attaquer les
1 3- . . , - . ' IROQUOIS, SE TIENT
impatients d'aller attaquer l'ennemi, qui leur donnait fré- EUR LA DÉFENSIVE,
quemment l'alarme au milieu de leurs travaux, ne se las-
saient pas de presser M. de Maisonneuve de les conduire
sur le champ de bataille. Ce sage Gouverneur, en qui la
prudence n'était pas moindre que la valeur, se contentait
de leur répondre : « Sans doute, nous pourrions pour-
« suivre les Iroquois, ainsi que vous le souhaitez avec
« tant d'ardeur; mais nous ne sommes qu'une poignée de
« monde, peu expérimentés aux bois, théâtre ordinaire de
« la guerre avec ces barbares ; & tout à coiip nous tom-
« berons dans quelque embuscade, où il y aura vingt Iro-
« quois contre un Français. Prenez donc patience ; quand
« Dieu nous aura donné du monde , nous risquerons des
« coups ; maintenant ce serait hasarder imprudemment
TOME II. 2
j8 I1g PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« la perte de tout en une seule fois; & je me croiçais cou-
« pable en conduisant, avec si peu de prudence, l'œuvre
« qui m'elt confiée. » Il se borna donc à se tenir sur la
défensive, & veilla, autant qu'il le pouvait, à, la conser-
(1) HiitoireduMont- vation des siens (i). Pour cela, il avait ordonné qu'ils
reai, de iô-p a 1644. jrajent tous ensemble au travail, au son de la cloche, tou-
jours armés ; & que, pareillement, quand l'heure du dîner
serait venue, la cloche les rappelant au Fort, ils revien-
(2) ibid. 164431645, draient tous ensemble, comme un seul homme (2). Cette
i6|5ài646. précaution était nécessaire pour se prémunir contre les
surprises des Iroquois, qui reliaient quelquefois cachés
plusieurs jours de suite dans les broussailles, attendant
l'occasion de tuer quelque colon, & ensuite s'enfuyaient,
avec une vitesse extrême, dans les bois, leur refuge or-
dinaire.
xx.
jNSTixcT admirable Mais la Providence, qui veillait à la conservation de
des dogues de vil- yir}emarie , avait ménagé elle-même aux colons un moven
LEMARIE POUR DECOU- ? V J
YRIR LES IROQUOIS sûr, pour connaître les endroits où les ennemis étaient
cachés dans les bois. cachés, sans exposer pour cela la vie d'aucun homme. On
avait amené de France quelques dogues pour qu'ils veil-
lassent, à leur manière, à la garde du Fort; & ces animaux,
par un inftind particulier & fort étonnant, discernaient, à
l'odorat, tous les endroits où il y avait des Iroquois cachés
en embuscade. M. Dollier de Casson parle ainsi de ce
phénomène : « Les chiens faisaient, tous les matins, une
.« grande ronde pour découvrir les ennemis, & allaient
« ainsi sous la conduite d'une chienne nommée Pilotte.
« L'expérience journalière avait fait connaître à tout le
« monde cet inftmc"t admirable que Dieu donnait à ces
« animaux, pour nous garantir de quantité d'embuscades,
« que les Iroquois nous faisaient partout, sans qu'il nous
« fût possible de nous en garantir, si Dieu n'y eût pourvu
(3) Hiftoire du Mont- « par ce moyen (3). » Le P. Jérôme Lallemant, dans sa
reaij ds 1643 a 1044. relation de 1647, fait mention, de son côté, de cette parti-
cularité étonnante. « Il y avait dans Montréal, dit-il, une
« chienne qui jamais ne manquait d'aller, tous les jours,
M.
DE MAISONNEUVE MARCHE A LENNEMi, 1644. 19
« à la découverte, conduisant ses petits avec soi; 8c si
u quelqu'un d'eux faisait le rétif, elle le mordait pour le
«. faire marcher. Bien plus : si quelqu'un retournait au
« milieu de sa course, elle se jetait sur lui, comme par
» châtiment, au retour. Si elle découvrait dans ses recher-
« ches quelques Iroquois, elle tournait court, tirant droit
« au Fort, en aboyant, 8c donnant à connaître que l'en-
« nemi n'était pas loin. Sa confiance à faire la ronde tous
« les jours, aussi fidèlement que les hommes, commen-
« cant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; sa persévérance
« à conduire ses petits 8c à les punir quand ils man-
u quaient de la suivre ; sa fidélité à tourner court quand
« l'odeur des ennemis frappait son odorat 8c à aboyer de
« toutes ses forces, en faisant face au côté où les ennemis
« étaient cachés, tout cela donnait de rétonnement (i) » (i) Relation de 1647,
8c devait être regardé, avec raison, comme un signe ma- P-74,75-
nifefte de la vigilance 8c de la protection de Dieu sur
ViUemarie.
Mais les aboiements 8c les hurlements prolongés de
ces animaux semblaient exciter 8c rendre plus vive encore
l'impatience des colons, pour aller à l'ennemi. Chaque
fois qu'ils les entendaient de la sorte, ils accouraient vers
M. de Maisonneuve, 8c lui disaient : « Monsieur, l'ennemi
« eft aujourd'hui dans tel endroit du bois, nous n'irons
u donc jamais le débusquer? » — « Le temps n'en efl pas
« encore venu, mes enfants, leur répondait-il. La mort de
« cent Iroquois, que nous pourrions tuer, ne diminuerait
« pas les forces de ces barbares, qui arrivent par bandes,
« de tous côtés, tandis que la perte de quelques hommes
« affaiblirait de beaucoup la colonie. » Mais ces raisons,
8c d'autres également solides qu'il leur alléguait, ne pro-
duisaient aucun effet sur les cœurs ardents de ses soldats.
Au contraire, elles leur firent croire que c'était par lâcheté
qu'if refusait de les conduire à l'ennemi; 8c enfin, cette
fausse opinion se fortifiant de plus en plus clans leurs
esprits, ils commencèrent à murmurer si haut, que M. de
xxi.
POUR CÉDER A l'aRDEUR
de ses soldats, m.
de maisonneuve se
dispose a marcher a
l'ennemi.
20 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Maisonneuve en eut lui-même connaissance. Craignant
alors que ce jugement si défavorable de sa valeur ne
nuisît à son autorité sur eux & ne compromît l'avenir de
la colonie, il résolut de céder à leur impatience, & crut
qu'il valait mieux hasarder imprudemment quelque atta-
que que de les laisser plus longtemps dans cette fausse
persuasion, qui n'était propre qu'à tout perdre & à tout
(i)Hiftoire du-Mont- ruiner (i). Le 3o mars de l'année 1644, les chiens s'étant
reai de 1643 à 1644. m-ls ^ arj)0yer & a hurler de toutes leurs forces, les colons
coururent pleins d'ardeur vers M. de Maisonneuve, & lui
dirent, selon leur coutume : « Monsieur, n'irons-nous
« donc jamais à l'ennemi? » Contre sa coutume, il leur
repartit brusquement, car il était toujours calme, modéré
dans ses paroles : « Oui, vous verrez l'ennemi; qu'on se
« prépare donc à marcher tout à l'heure ; mais qu'on soit
« aussi brave qu'on le promet. Je vais moi-même à votre
« tête. »
xxii. . a
voyant les siens in- Aussitôt chacun se dispose à marcher au combat;
vestis par les iRo- mais, comme on n'avait que très-peu de raquettes, & que
OUOIS, ET MANQUER , ..y . . ., X -
de munitions, m. de *es neiges étaient encore assez hautes, il ne tut pas pos-
MAisoNNEuvE leur sible de s'équiper aussi bien que la circonstance le deman-
donïs e retrait e ^ ^ Maisonneuv e cependant, ayant mis son monde
dans le meilleur ordre qu'il put, laissa le Fort & le com-
mandement entre les mains de M. d'Aillebouft, à qui il
donna ses ordres, en cas qu'il dût relier sur le champ de
bataille, & sortit à la tête de trente hommes, en se diri-
geant vers les Iroquois. Lorsque les barbares, qui étaient
au nombre de deux cents, les eurent aperçus, ils se divi-
sèrent en plusieurs bandes , se mirent en embuscades,
afin de les recevoir à leur arrivée ; & dès qu'ils les virent
entrer dans le bois, ils commencèrent, en effet, à tirer sur
eux de tous côtés. Le combat fut d'abord très-chaud de
part & d'autre. M. de Maisonneuve, voyant ses gens atta-
qués par cette multitude, leur ordonna de se placer der-
rière les arbres, ainsi que le faisaient les Iroquois; & le
feu recommença alors avec une ardeur nouvelle. Il dura
M. DE MAISONNEUVE MARCHE A L'ENNEMI. 1644. 21
réal, de 1643 à 1644.
enfin si longtemps, que les munitions manquèrent aux
nôtres, ce qui obligea M. de Maisonneuve à leur ordonner
la retraite. Accablés d'ailleurs par un si grand nombre
d'ennemis, & ayant déjà plusieurs de leurs gens morts ou
blessés, c'était l'unique moyen de salut qui reftât, à lui
& à sa troupe ; & toutefois ce moyen offrait de grandes
difficultés. Ses gens étaient beaucoup engagés dans le bois,
8c si mal montés en raquettes, comparativement aux Iro-
quois, « qu'à peine, dit M. Dollier de Casson, étions-nous
« de l'infanterie, au rapport de la cavalerie. »
XXIII.
N'ayant donc d'autre parti à prendre, il leur ordonna saisis par la crainte,
de se retirer lentement, & de faire face de temps en temps ^'jl™*™*™*
' LAISSENT jM. DE MAI-
à l'ennemi; leur recommandant surtout de se diriger tous sonneuve seul au
vers un chemin de traîne, par lequel on avait amené le MILIEU DES ,R0(iU0IS-
bois pour bâtir l'hôpital , ce chemin étant ferme, & des
raquettes n'étant pas nécessaires pour y marcher (i). Cha- (i)Hïftoire du Mont-
cun exécuta cet ordre, mais plus précipitamment que ne
l'avait prescrit M. de Maisonneuve, qui, voulant être le
dernier dans la retraite, attendit que tous les blessés se
fussent éloignés, avant de quitter lui-même le champ du
combat. Quand ils furent arrivés à ce chemin, leur sen-
tier de salut, effrayés par le nombre des Iroquois qui les
poursuivaient, ils s'enfuirent à toutes jambes & laissèrent
M. de Maisonneuve seul, fort loin derrière eux. Les colons
du Fort, les voyant accourir ainsi en désordre, les prirent
pour des ennemis, & l'un d'eux mit le feu imprudemment
à une pièce de canon braquée sur ce chemin même. Heu-
reusement, & par un effet visible de la Providence,
l'amorce se trouva si mauvaise, que le coup n'éclata pas.
Sans cela, ils étaient tous emportés par cette pièce, dispo-
sée & chargée exprès pour défendre ce même chemin,
comme conduisant naturellement au Fort. Cependant
M. de Maisonneuve, armé de deux piftolets, faisait face à
chaque inftant aux Iroquois qui étaient toujours sur le
point de le saisir. Leur dessein n'était pas de le tuer sur
place, ce qu'ils auraient pu faire aisément; ayant reconnu
22 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
qu'il était le Gouverneur de Villemarie, ils avaient à cœur
de le prendre vivant, pour le conduire ensuite dans leur
pays, & le donner en spectacle à ceux de leurs bourgades,
comme victime de leur cruauté.
XXIV.
M. DE MAISONNEUVE TUE
DE SA MAIN LE CHEF
DES IROQ_UOIS,ET RE-
GAGNE LE FORT.
(i) Hiftoire du Mont
réal, de 1648 à 1C44
Ils voulaient même déférer à leur chef une telle cap-
ture ; & pour cela se tenaient un peu écartés de celui-ci,
afin qu'il eût l'honneur de le prendre de ses propres mains.
A la fin, M. de Maisonneuve, s'en trouvant si importuné,
& l'ayant presque toujours sur les épaules, se met en
devoir de tirer sur lui. Le chef sauvage se baisse à l'inltant,
pour éviter le coup ; mais le piftolet ayant raté, cet homme
se relève plein de fureur pour sauter sur M. de Maison-
neuve, qui, prenant son second piftolet, le tire si -promp-
tement & si heureusement sur ce barbare, que celui-ci
tombe mort à ses pieds (i). La sœur Bourgeoys, qui pou-
vait avoir appris les circonftances de cette aétion de la
bouche même de M. de Maisonneuve, ajoute que le sau-
vage le saisit par le cou, & le serrait contre lui avec ses
bras, afin de le faire prisonnier, & qu'en même temps
M. de Maisonneuve, levant son second piftolet au-dessus
de son épaule, le tira dans la tête du sauvage, qui tomba
(2) Écrits autogrà- mort au même moment (2). Comme cet homme était à
phesdeiasœurBour- une petite diftance des siens, M. de Maisonneuve eut le
geoys. i- ii • • i
loisir de s éloigner; & au heu de le poursuivre, comme ils
eussent pu le faire aisément, ces barbares s'approchent
incontinent du corps de leur chef déjà sans vie, le char-
gent soudain sur leurs épaules, & l'emportent en toute
hâte, par la crainte que quelque secours inopiné, envoyé
du Fort, ne leur ravît sa dépouille mortelle, pour en faire
ensuite un trophée de vicloire à la honte des Iroquois ; &
ce procédé ridicule fit que M. de Maisonneuve arriva au
Fort sans être poursuivi par personne.
XXV.
.CE COUP DE VALEUR
RÉHABILITE M. DE
MAISONNEUVE DANS
On comprend assez que, dans la crainte qui les avait
saisis, ses soldats devaient le recevoir avec autant de joie
pour sa conservation que d'admiration pour son courage :
M. DE MAISONNEUVE MARCHE A L'ENNEMI. l(v|/| , 2.3
8c, en effet, ils le considérèrent, dès ce moment, comme L ESTIME DE SES SOI--
aussi supérieur à eux, en bravoure 8c en adresse, qu'il DATS-
l'était déjà par son expérience & son autorité. Il parut
même que, dans leur retraite, Dieu ne leur avait imprimé
une sorte de terreur panique que pour faire éclater davan-
tage le courage de M. de Maisonneuve & le mieux établir
dans leur esprit. Du moins, si sa sage & prudente con-
duite, en se tenant jusqu'alors renfermé dans le Fort,
avait été mal interprétée par eux 8c avait diminué l'eftime
qu'ils auraient dû faire de sa bravoure, rien au monde
ne pouvait effacer plus efficacement ces impressions ni
leur donner plus d'admiration pour sa personne, qu'une
aclion si glorieuse & si hardie. Ce combat leur fit conce-
voir à tous une si grande idée de sa valeur 8c de son
adresse dans le métier des armes, que, dès ce moment,
ils eurent pour lui le dévouement le plus entier, & pour
ses avis la confiance la plus parfaite, proteftant tous qu'ils
ne ■ • , • ■ * a. • • ■ ii ■ / \ (0 Hiftoire du Mo::t-
ne souffriraient jamais qu il s exposât ainsi a 1 avenir (i). \^ mi
XXVI.
Il n'eft pas inutile de faire remarquer ici que, le } OUr PROTECTION DE DffiU
des Rois de Tannée précédente 1643, avant de porter sur
la montagne la croix dont on a parlé, M. de Maisonneuve,
venu en Canada dans la résolution de sacrifier sa vie TRE ANS-
pour l'établissement de la religion, avait voulu être fait
premier soldat de la Croix, avec toutes les cérémonies de
l'Eglise (2) en pareille circonftance. En lui remettant cet ( 2) Relation de 164
étendard du salut, on avait fait sur lui les oraisons du p- b2> 53-
rituel romain, en usage lorsqu'on imposait la croix à ceux
qui partaient pour quelque expédition religieuse, ou qui
se dévouaient autrefois au recouvrement des saints lieux
de la Paleftiiie; &, assurément, cette cérémonie ne fut
jamais pratiquée avec un fondement plus légitime que
dans cette occasion, puisque Villemarie était, dans la
pensée de ses fondateurs, une œuvre sàinte 8c apoftolique ;
8c que les Iroquois, ennemis de la Foi chrétienne, comme
on le verra de plus en plus dans la suite de cette hiftoire,
n'étaient pas moins cruels que ne l'avaient été les Sar-
SUR LA PERSONNE DE
M. DE MAISONNEUVE
PENDANT VINGT-QUA-
24 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
TUES DANS CETTE AC-
TION ; DEUX AUTRES
BRULES PAR LES 1RO-
rasins. Jamais aussi elle ne fut employée avec plus de suc-
cès : car, dans les dangers sans nombre que courut M. de
Maisonneuve pendant vingt-quatre ans, les assiftances
providentielles, on pourrait dire miraculeuses, qui procu-
rèrent toujours son salut, furent comme l'accomplisse-
ment littéral de cette prière qui fut faite alors pour lui, au
nom de l'Eglise : « Seigneur, nous prions votre clémence
« infinie de protéger toujours & partout, & de délivrer
« de tous les périls votre serviteur qui, selon votre pa-
(0 pontificale <^o- (( r°le; désire porter sa croix à votre suite, & combattre
manum, 1° part., de « contre nos adversaires, pour le salut de votre peuple
Benedidione & im- i • • / \
« choisi (i). ))
positionc cracis. \ /
XXVII.
trois montréalistes Dans l'affaire que nous venons de rapporter, la colo-
nie de Villemarie perdit trois hommes, Guillaume Lebeau,
qui reçut l'extrème-onction après ses blessures, & fut
^U0IS- enterré au cimetière le même jour, 3o du mois de mars;
Jean Mattemale & Pierre Bigot, qui ne furent enterrés que
(2) Regiftre des sé- le lendemain (2); sans doute parce qu'on n'osa pas, le
puitures de la paroisse jour même, rentrer dans les bois pour aller chercher leurs
de Villemarie, 1644. 1 • 1 t 1 ' 1 11
corps, par. la crainte de tomber dans quelque nouvelle
embuscade. Le P. Vimont, qui parle de ce fait, ajoute
que, lorsqu'il eut lieu, les Iroquois étaient déjà cachés
depuis quatre jours dans les bois; & il nous apprend
qu'outre les trois hommes tués, il y en eut deux autres
qui furent Jpris & brûlés cruellement pendant quatre jours,
(3) Reiationdei644, dans le pays des Iroquois (3). Mais le récit assez succinct
^•I9»20- qu'il fait de ce combat manque d'exactitude, dans plu-
sieurs de ses circonfïances. Nous devons même remar-
quer qu'il a passé entièrement sous silence ce trait de
valeur de M. de Maisonneuve, sans doute par respect,
pour la rare modeitie de ce héros chrétien, en qui il
n'ignorait pas que la vertu surpassait encore la prudence
& la bravoure. S'étant cru obligé, dans sa Relation de
l'année précédente, de le nommer comme chef de l'ex-
pédition de Montréal, il avait ajouté : « Il me suffit de
« dire que c'efl M. Chomedey de Maisonneuve, sa mo-
M. DE MAISON NE LA' E MARCHE A L'ENNEMI. 1644. 25
« deftie ne me permettant pas d'en dire davantage (i). »
Aujourd'hui que nous n'avons pas à craindre de bles-
ser une humilité si pure, il eif jufte de donner à M. de
Maisonneuve les éloges qu'il a si bien mérités de la patrie,
par ce trait aussi heureux que singulier de courage & de
valeur. On dirait même que, si la Providence a permis
que le souvenir en reftàt oublié jusqu'ici, elle veuille le
réveiller de nos jours, & qu'il devienne même, en peu de
temps, notoire & populaire à Villemarie, à cause de l'im-
portance qu'a prise le lieu qui en fut le théâtre. Ce pre-
mier combat des colons de Montréal avec les Iroquois
eut lieu sur un terrain situé au-dessus de la concession
accordée, en i65i, à Urbain Texier, surnommé Lavi-
gne (2), 8c appelée depuis de ce dernier nom. Elle com-
mençait au milieu de la grande rue Saint-Jacques & occu-
pait l'emplacement sur lequel ont été conftruits les deux
grands monuments des banques de Montréal & de la Cité;
ce qui, dans les anciens plans, l'a fait désigner sous le nom
de Bastion Lavigne (3). Comme M. de Maisonneuve fit
ce trait de courage, en se retirant de ce lieu, pour rega-
gner le Fort situé à la Pointe, dite ensuite à Callière (au-
jourd'hui à l'extrémité de la rue Saint-François), il peut
très-bien se faire que, s'y rendant par le chemin de
traîne dont on a parlé, qui a été l'origine de la rue Saint-
Joseph, il ait tué de sa main le chef Iroquois, sur la
place même qui eff en face des deux banques, & cette
action hardie, le premier fait militaire passé dans ce lieu,
juffifie à bon droit le nom de place d'Armes, que les an-
ciens lui ont donné depuis plus d'un siècle (4). Pour
transmettre le souvenir des grandes actions, la reconnais-
sance publique a élevé, à la mémoire des hommes célèbres,
des monuments de marbre & de bronze, qui, en servant
d'ornement aux places principales des villes d'Europe,
sont une exhortation puissante pour la poftérité, qu'ils
semblent provoquer aux actions héroïques. Si la gloire de
M. de Maisonneuve était depuis longtemps comme obs-
(1) Relation de 1643.
p. 52.
XXVIII.
ce trait de valeur
de m. de maison-
neuve semble avoir
eu lieu a la place
d'armes.
(2) Hiltoire du Ca-
nada, par M. de Bel-
mont.
(3) Dépôt des forti-
fications des colonies,
à Paris. Plan de Ville-
marie dressé en 1704,
parLevasseurdeNéré,
n° 468.
(4) Plan de Villema-
rie, par Paul Labrosse,
176t. Archives du sé-
minaire de Montréal.
26 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
HOSTILITES DES IRO-
QUOIS PERSÉVÈRENT.
curcie, nous osons espérer que la publication de Y His-
toire de la Colonie Française contribuera à lui rendre son
premier luftre, en faisant partager pour lui à la génération
présente la jufte admiration de ses contemporains; &
nous ne craindrions pas d'être contredit par personne, si
nous formions ici le vœu de voir un jour la place d'Armes
de Montréal décorée de la ftatue de ce grand homme,
qu'on peut regarder, à tant de titres, comme le père & le
créateur de cette Cité.
XXIX.
les incursions et les La crainte de la cruauté des Iroquois qui, Tannée
précédente, avait éloigné de Villemarie tous les sauvages
alliés, venus déjà dans ce lieu avec tant d'empressement,
les empêcha d'y revenir cette année. C'elï ce qui faisait
dire au P. Vimont : « J'ai de la peine à croire qu'il y ait
« jamais grand nombre de sauvages à Notre-Dame de
« Montréal, jusqu'à ce que les Iroquois soient domptés,
« ou que nous ayons la paix avec eux. Ce lieu eft agréable,
« ils y demeureraient volontiers, si l'on avait la paix
« avec leurs ennemis; sans cela, ils ne viendront pas, &
« la colonie Française ne pourra pas prospérer. » Cette
année, les Iroquois avaient jeté, en effet, la terreur dans
tout le pays. Au printemps, ils s'étaient divisés en dix
bandes & répandus çà & là sur le fleuve Saint-Laurent,
allant à la chasse des Français, des Algonquins & des
(1) Relation de 1644, Hurons, qu'ils pourraient surprendre (1). L'une de ces
p' I9' bandes alla se camper au-dessus de l'île de Montréal, &
une autre dans l'île même, où elle fut attaquée, sous les
ordres de M. de Maisonneuve, comme nous venons de le
raconter. Une autre se rendit vers la rivière des Prairies,
& surprit une bande d'Algonquins, qui tous furent emme-
nés prisonniers, & la plupart brûlés incontinent après
(2) nid , p. 42. leur arrivée au pays des Iroquois (2). En remontant le
fleuve Saint-Laurent, deux flottes de sauvages, la plupart
Chrétiens, trouvèrent la mort ou la captivité, les uns
au-dessous de Villemarie, les autres environ à soixante
lieues plus haut; car le péril continuait cent lieues de
XXX.
PRISE D'UNE TROUPE DE
HURONS ET DU PÈRE
BRESSAN! PAR LES
iRpp_ûo:s.
HOSTILITÉS DES IROQUOIS. 1644. 27
chemin,, n'y ayant pas un seul moment ni un seul lieu où
Ton pût être en assurance d'un ennemi caché dans les
joncs qui bordaient la rivière, ou dans l'épaisseur des forêts
qui le dérobaient à la vue.
Le 27 avril de cette année 1644, trois canots de
Hurons étant partis des Trois-Rivières, accompagnés du
P. Joseph Bressani, Italien de nation, 8c d'un jeune Fran-
çais, deiîiné à servir les PP. Jésuites, ces Hurons, à six
lieues des Trois-Rivières, se mirent imprudemment à tirer
des coups de fusil sur des outardes, 8c se firent par là dé-
couvrir par une bande de trente Iroquois, qui leur dres-
sèrent des embuscades 8c les firent prisonniers. Après en
avoir tué un, des chairs duquel ils se nourrirent, en la
présence des autres, ils donnèrent le P. Bressani en la
place du chef Iroquois, fraîchement tué à Villeoiarie par
M. de Maisonneuve, sans faire pourtant alors à ce Père
aucun mal, quoiqu'ils le menaçassent de le brûler à l'en-
trée de leur village (1). Mais les vainqueurs ayant ren-
contré une autre bande d' Iroquois, à qui ils racontèrent
la mort de ce chef, très-fameux dans leur nation, ce récit
fut cause qu'on fit souffrir à ce religieux toutes sortes
d'indignités 8c de tourments cruels, par le moyen du feu,
sans lui ôter pourtant la vie (2). (2) md., p. 43, 44.
XXXI.
Ce Père, qui savait leur langue, comprit que, dans la crainte des iro-
leur conseil, ces Iroquois avaient pris la résolution d'aller Q-U0IS FAIT ABANDON"
 1 . NER LA MISSION DE
à Sillery, près de Québec & d y faire prisonnières les sillery.
Filles blanches; c'eft ainsi qu'ils désignaient les Hospita-
lières, établies depuis environ quatre ans, dans cette mis-
sion, pour le soulagement des sauvages. N'ayant ni
papier ni encre avec lui, il écrivit leur dessein sur un
morceau d'écorce, 8: par le moyen d'un Huron qui s'é-
chappa des mains des vainqueurs 8c' descendit jusqu'à
Québec, M. de Montmagny reçut cette écorce, en guise
de lettre. Effrayé à cette nouvelle, il assemble Les princi-
paux du pays 8c les Jésuites; 8ç la résolution eft prise de
(1) Relationde 1644,
p. 41, 42.
28 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Hiftoire de l'Hô-
tel-Dieu de Québec,
par la mère Juchereau,
p. 48, 49, 5o, 5i.
XXXII.'
HOSTILITÉS DES IRO-
- QUOIS CHEZ LES HU-
RO.NS.
faire revenir au plus tôt les Religieuses à Québec. Cepen-
dant, sur les représentations inftantes de ces courageuses
filles, toutes disposées à mourir, il les laissa encore
quelque temps dans leur mission, & se contenta de leur
envoyer six soldats, qui faisaient la garde jour & nuit, &
étaient relevés, chaque jour, par six autres qu'il envoyait
de Québec. Mais, peu après, des Iroquois ayant pris des
Français & des sauvages, non loin de Sillery, ceux de cette
mission furent si épouvantés, qu'ils s'enfuirent à Québec,
sans attendre le départ des Religieuses; & enfin M. de
Montmagny ayantjreprésenté à ces filles qu'il ne pouvait
plus dégarnir son Fort pour leur fournir des soldats, &
que, dans ces conjonctures alarmantes, elles n'avaient
d'autre parti à prendre que de retourner à Québec, elles
quittèrent Sillery, le 29 mai de cette même année 1644 (1).
D'autres bandes d'Iroquois étaient allées porter la
guerre dans le pays même des Hurons, où ils avaient
mis tout à feu & à sang, &, au mois de mars de la même
année, le P. Jérôme Lalemant en écrivait en ces termes :
La désolation eft extrême dans ce pays. Presque tous
les jours, de pauvres femmes se sont vues assommées
dans leurs champs, les bourgs ont été dans des alarmes
continuelles; & toutes les troupes huronnes, qui s'é-
taient levées en bon nombre, pour aller donner la
chasse à l'ennemi sur les frontières, ont été défaites &
mises en déroute. On a emmené les captifs par cen-
taines, & souvent nous n'avons pas eu d'autres por-
teurs de ces funeftes nouvelles, que de pauvres malheu-
reux échappés des flammes, dont les corps à demi
brûlés & les doigts des mains coupés, nous donnaient
plus d'assurances que leurs paroles mêmes du malheur
qui avait fondu sur eux & sur leurs "compatriotes. Enfin
au fléau de la guerre se joignit celui de la famine uni-
verselle, parmi ces nations, à plus de cent lieues à la
ronde. Le plus fort obftacle que nous ayons eft que les
Iroquois, ennemis de ces peuples, ayant le dessus par
HOSTILITÉS DES IROQUOIS. 1644. 2Q
« le moyen des armes à feu, qu'ils reçoivent de quelques
« Européens ; nous sommes maintenant comme inveftis
« & assiégés de tous côtés, sans pouvoir soulager la mi-
« sère d'une infinité de sauvages, qui vivent encore dans
« l'ignorance du vrai Dieu, ni recevoir même des secours
« de la France qu'avec des peines incroyables (i). » p!'.^ lotTity644'
XXXIII.
Après la mort du Cardinal de Richelieu & celle de la reine envoie une
Louis XIII, on avait espéré que la Reine régente Anne compagnie de soixax-
, , . . , , , . , . r, . , N „ l / s TE SOLDATS POUR SE-
d Autriche se déclarerait la protectrice du Canada (2), ce courir la colonie.
qu'elle fit en effet (3). Cette princesse, sachant le parfait (2) Relation de 1643,
désintéressement des Associés de Montréal, qui ne cher- p' , . ,
. . ... . . . , \ (3)Relationdei655,
chaient qu à établir une vraie colonie, afin de procurer P. 2.
par ces moyens la conversion des sauvages, se fit un
plaisir de les favoriser en toute occasion; & nous remar-
querons ici, en passant, qu'elle leur fit donner, au nom du
jeune Roi, son fils, deux petites pièces de fonte, qui étaient
depuis longtemps dans les rues de la Rochelle (4), & que, (4) Archives du mi-
selon toutes les apparences, M. de la Dauversière y avait niftere des affaires
rjr ' J étrangères, volume m-
remarquées, en se rendant dans cette ville, pour les em- titulé : Amérique, de
barquements de Villemarie. Mais un secours plus puis- l592 à l66o> fo1- l54-
sant qu'elle procura, dans ces circonifances alarmantes,
fut l'envoi d'une compagnie de soldats (5), qu'elle joignit (5) Hiiton-e du Ca-
à une nouvelle recrue envoyée par les Associés de Mont- nadl par M- Belmont-
réal. Cette compagnie se comp.osait de soixante hommes,
qui devaient être distribués dans les divers polies du
pays (6). & la Reine donna cent mille livres pour les (6) Hiftoire du Mont-
lever & les équiper. C'était apparemment cette même rea1, de Ib4J a l664"
somme qu'elle fit prendre sur l'épargne & remettre à
l'un des Associés de Montréal, dont la vertu, le désinté-
ressement & le zèle apoftolique lui étaient parfaitement
connus. Nous parlons du baron de Renty, déjà nommé
dans cette hiftoire, qui fut pendant quelque temps direc-
teur de la Compagnie de Montréal, & dans la vie duquel
nous lisons qu'un jour de la Semaine Sainte il alla prendre
à l'épargne une grande somme d'argent que la Reine
avait donnée avec « une bonté & une libéralité vraiment
3o IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i)ViedeM.deRen- « royales, pour aider l'Église naissante du Canada (i). »
ty, par le p. j.-B. de çes soixante soldats arrivèrent dans l'été de 1644, accom-
St-Jure,3cpart.ch.nr, . . '
in- 12, 7664. p. 268. pagnes de 1 autre recrue, qui venait aux irais de la Com-
pagnie de Montréal, & ce puissant renfort avait été mis
sous la conduite du sieur de Labarre, qui passait en France
pour un homme apoftolique. A la Rochelle, il affectait de
porter à sa ceinture un grand chapelet, avec un grand
crucifix, qu'il avait presque toujours devant les yeux; tout
son extérieur, qui annonçait les dehors de la pénitence,
donnait une grande idée de sa personne ; & ce fut pour ce
motif qu'on lui confia le commandement de la recrue
qu'on envoyait, comme pour une expédition de religion.
Mais à Villemarie, où le sieur de Labarre passa toute l'an-
née, on eut occasion de se détromper sur son compte &
de se convaincre que cet hypocrite, sous de fausses appa-
rences de vertu, cachait une très-méchante vie (2).
(2) Hiftoiredu Mont-
réal de 1643 à 1644.
XXXIV.
HOSTILITÉS DES IRO-
QUOIS AU FORT RI-
CHELIEU.
Toutefois la recrue qu'il conduisit ne pouvait arriver
plus à propos que dans ces circonftances, où les hoftilités
des Iroquois persévéraient avec la même fureur & la
même confiance. Le 14 septembre de cette année 1644,
un soldat du Fort Richelieu, travaillant dans un petit
champ, pour y planter du blé d'Inde, à une portée de
mousquet de la palissade, quatre ou cinq Iroquois, qui
étaient cachés, sortent tout, à coup, se jettent sur lui & le
prennent,sans lui faire pourtant aucune blessure. Ce jeune
homme, qui aimait mieux mourir par le fer que par le feu
des Iroquois, saisit si fortement une souche & quelques
racines, que jamais ils ne purent l'en détacher. Outrés de
colère de la résiftance qu'ils éprouvent, ils déchargent sur
sa tête un grand nombre de coups de hache, & voyant
qu'ils avaient été découverts du Fort, & qu'on tirait déjà
sur eux, ils s'enfuient, pensant l'avoir massacré. Ce jeune
homme veut s'avancer vers le Fort, & aussitôt deux Iro-
quois, qui l'aperçoivent, fondent sur lui, & lui donnent
encore deux grands coups d'épée au travers du corps. On
le croyait mort, mais le chirurgien accourut & arrêta le
HOSTILITÉS DES IROQUOIS. 1 644.
3i
sang, nonobltant les décharges que les ennemis cachés
dans le bois faisaient sur l'un 8c sur Vautre. On trouva
qu'il avait reçu six blessures, qu'on jugeait être mortelles,
& néanmoins on parvint à le guérir. Mais, le 7 novembre
de la même année, un jeune homme, qui était préposé aux
ouvriers du Fort, étant sorti seul pour tirer sur quelque
gibier , fut environné d'une troupe d'Iroquois cachés
dans les broussailles, qui le mirent à mort; &, après l'a-
voir dépouillé, lui enlevèrent la chevelure avec la peau de
la tête.
Le 1 2 du même mois, lorsque la terre était couverte
d'un pied de neige, comme on ne pensait presque plus à
ces chasseurs d'hommes, sept soldats sortirent pour aller
chercher du bois de chauffage : car le froid se faisait vive-
ment sentir. Après avoir chargé leur traîneau, ils le tiraient
sur la neige, lorsque soudain une bande d'Iroquois se jette
sur eux à Timprovifte. Les plus leftes & les moins embar-
rassés se déprennent aussitôt du cordage passé autour de
leur corps pour traîner leur charge, & se sauvent à la
course, dans le Fort. Mais un autre, plus fortement lié au
traîneau, ne put se dégager assez promptement, & fut pris
par ces barbares, qui lui donnèrent sur-le-champ de
grands coups de leurs masses d'armes, & l'ayant renversé
par terre, lui coupèrent une partie de la peau de la tête,
qu'ils emportèrent avec la chevelure. Aux cris de la sen-
tinelle, on fait incontinent des décharges d'arquebuse sur
leslroquois, & ceux-ci prennent aussitôt la fuite, abandon-
nant leur prisonnier, qu'ils croyaient déjà mort : car il était
sans mouvement; mais comme on eut mis le feu au canon
pour le tirer sur les Iroquois, il revient à lui & commence
à se traîner. On accourt aussitôt; on le trouve blessé à la
tête de sept ou huit grands coups de hache, que chacun
jugeait être mortels; il était tout couvert de sang, avait
une partie du crâne découvert & présentait un spectacle
horrible à voir. On l'appelle, on lui parle ; il n'avait plus
de connaissance ni d'usage de ses sens, & ne conservait
xxxv.
NOUVELLES HOSTILITES
AU FORT RICHELIEU,
D'OU LA GARNISON NE
PEUT PLUS SORTIR.
32 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
plus qu'un mouvement animal , qui le faisait se traîner
çà et là. Il relia trois jours sans connaissance; le chirur-
gien en prit néanmoins tant de soin , qu'il lui rendit la
santé. Pour tout dire, en un mot, la garnison du Fort
Richelieu se vit contrainte de relïer enfermée dans ce
petit retranchement, & plus étroitement que ne Tétait
(1) Relation de 164.S, , ... ,r. , • j
p. 18, 19. alors aucun religieux dans les plus petits monafteres de
xxxvi. France (1).
LES IROQUOIS ATTA-
am^LEs^RE^SsE L'auteur de la relation de 1645 assure que les Iro-
avec succès, sans quois ne s'approchèrent pas de Villemarie cette année (2).
perdre un seul jj vouiait dire sans doute, qu'ils n'y firent aucun coup
HOMME. ' ' 1 ' J r
(2) Relation de 1645 contre les colons. « Au commencement de cette année
p- l8- « 1645, nous eûmes diverses attaques de la part des Jro-
« quois, dit M. Dollier de Casson, & Dieu nous fut tou-
« jours favorable. » Les colons tuèrent même bien des
ennemis, dont les corps furent enlevés ou cachés par ces
barbares ; & par la sage conduite de M. de Maisonneuve,
Villemarie ne perdit pas un seul homme dans tout le cours
de cette année, malgré les hoftilités continuelles des Iro-
quois. Il arriva, un jour, qu'une bande de ces barbares,
étant venus pour faire quelques coups, l'un d'eux, après
que tous nos travailleurs s'étaient retirés au son de la
cloche qui les appelait pour dîner, s'approcha de leur
chantier, monta sur un arbre fort épais & s'y cacha, dans
l'intention de tirer de là sur quelqu'un, s'il en trouvait
l'occasion. Mais après le dîner, la cloche ayant sonné de
nouveau, il vit que les travailleurs armés revenaient tous
ensemble à l'ouvrage, & se mit à considérer de tous côtés
quel serait l'endroit le plus favorable pour en surprendre
quelqu'un. Fort heureusement pour les travailleurs, qui
n'avaient pas aperçu ce sauvage, ils placèrent, pendant
leur travail, un corps de garde sous l'arbre même où cet
Iroquois s'était caché, ce qui fut cause qu'il relia là immo-
bile, sans faire aucun bruit, quoique grandement effrayé;
& il attendit que les travailleurs se fussent retirés pour
descendre. Après la conclusion de la paix, dont nous
ÉGLISE ET PRESBYTÈRE DE QUÉBEC. 1 645 . 33
(i)Hiftoiredu Mont-
allons parler, ce sauvage & ses camarades racontèrent réal, par m. Doiiierde
eux-mêmes cette aventure aux colons de Villemarie (i). CasS°nXXXVII
Depuis trois ou quatre ans, la crainte des Iroquois SECOURS ENVOYÉ AUX
avait empêché les Hurons de descendre pour la traite (2). «urons. presbytère
-rr 1 1 1 t • > /- n T 1 ET ÉGLISE DE QUÉBEC.
Une bande de ces derniers étant venue en 1644, M. de
, r , ■ 1 ii i (2) Relation de 1646,
Montmagny la fît escorter par vingt-deux soldats de ceux p. 54.
que la reine venait d'envoyer, qui allèrent avec eux au
pays de ces barbares, pour y passer l'hiver. C'eft qu'on
pensait qu'une armée d' Iroquois devait ravager leurs
bourgades & y mettre tout à feu & à sang; mais les Iro-
quois, ayant eu connaissance de ce secours, changèrent
de résolution pour le moment. Ces mêmes soldats revin-
rent, l'année suivante 1645, & arrivèrent à Montréal avec
soixante Hurons, le 7 du mois de septembre. Ils étaient
chargés de quantité de pelleteries, dont le prix pouvait
s'ëlever à trente ou quarante mille livres; & la considé-
ration de ce bénéfice fut l'occasion d'un différend entre
les habitants, mis nouvellement en possession de la traite,
& les Associés de la grande Compagnie. Enfin ils s'accor-
dèrent à employer une partie du produit à bâtir une église
à Québec, ainsi qu'un presbytère : les habitants se trou-
vant chargés des frais du culte, depuis la cession que la
Compagnie leur avait faite du commerce des pelleteries.
En conséquence ils donnèrent six mille livres aux PP. Jé-
suites pour conftruire le presbytère, en leur laissant la
liberté d'ajouter à cette somme, si bon leur semblait; elle
lut, en effet, employée à conftruire leur maison de Qué-
bec (3); &, cette année 1645, M. de Montmagny & les (3) Journal des Je'-
habitants appliquèrent le produit de douze cent cinquante smtes' l645'
caftors à la conftruction de leur nouvelle église, qu'ils
voulaient dédier à Marie, sous le titre de Notre-Dame
de la Paix (4), en vue d'obtenir la cessation de la guerre, (4) Archives du sé-
ou plutôt la durée confiante de la paix qu'on négociait ç^o^de?1^ •
alors avec les Iroquois, & qui fut conclue cette année faiteurs de Notre-Da-
niême me ^e Recouvrance.
TOMF. II.
3
34 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
CHAPITRE VI
PAIX FOURRÉE DES IROQUOIS AVEC LES FRANÇAIS,
LES HURONS ET LES ALGONQUINS. 1645.
RUPTURE DE LA PAIX. 1646.
SENT.
pour faire la paix, La guerre avait diminué le commerce avec les sauvages
M.DEMONTMAGNYDE- alliés, qui n'apportaient plus, comme auparavant des
JIANDE DES IROQUOIS . . . . i ■ ,
CAPTIFS AUX HURONS,
pelleteries aux colons : ce qui devait réduire le pays à une
oui les lui refu- grande détresse. En vue de prévenir ce malheur, M. de
Montmagny cherchait quelque moyen pour faire la paix
avec les Iroquois ; le plus efficace eût été de leur rendre
des prisonniers de leur nation; mais il n'en avait
aucun à leur offrir. Ayant appris que des sauvages alliés,
qui se trouvaient aux Trois-Rivières, venaient de prendre
à la guerre quelques Iroquois, il se rendit dans ce pofte;
&, à l'aide de présents, il retira des mains des Algonquins
un captif, déjà cruellement tourmenté par eux. Les
Hurons en avaient deux autres ; mais ils refusèrent de les
lui remettre, malgré tous les présents qu'il avait fait étaler
dans la cour du Fort. L'un des capitaines Hurons lui dit
même à ce sujet, d'un ton plein de fierté & de fâcherie :
« Je suis homme de guerre, & non marchand ; je suis
« venu pour combattre, & non pour trafiquer; ma gloire
« n'eft point de rapporter des présents dans mon pays,
« mais d'y amener des captifs : je ne puis donc toucher
« ni à vos haches ni à vos chaudières. » Un autre capi-
taine Huron, pour adoucir ce qu'il y avait d'acerbe dans
ce discours, dit alors à M. de Montmagny : « Ne te fâche
« pas : ce n'eft pas par désobéissance que nous agissons
'« de la sorte, mais par la crainte de perdre l'honneur & la
D UN DE LEURS PRF*
SONNIERS , LES IRO-
AGNIERS DE-
MANDENT LA PAIX.
p. 4.1
PAIX AVEC LES 1ROQUOIS. 1 645 . 35
« vie. Si l'on nous voyait retourner dans notre pays avec
« des présents, on nous prendrait pour des marchands
« avares, & non pour des guerriers. On dit que la rivière
« eft pleine d'ennemis, & si nous en rencontrons de plus
« forts que nous, nos prisonniers Iroquois témoigneront
« que nous ne leur avons fait aucun mal, & nous sauve -
« ront ainsi la vie (0. » Ces Hurons, retournèrent donc (i) Relation 'de 1644,
dans leur pays, 8c conduisirent avec eux ces deux pri- p-47&48-
sonniers.
11.
Cependant, l'année suivante, un capitaine Algonquin, SUR LA RESTITUTION
ayant pris deux Iroquois, les donna à M. de Montma-
gny (2), & celui-ci pour engager leurs compatriotes à la paix, ^uôïs
en renvoya un, qui était capitaine Agnier, avec promesse
de rendre l'autre, ainsi que l'Iroquois qu'on lui avait (2) Relation de l65o>
remis Tannée précédente. En effet, au mois de juillet 1645,
arrivèrent au Fort Richelieu trois Iroquois ramenant un
prisonnier Français, nommé Guillaume Couture, dans
l'intention d'offrir eux-mêmes la paix aux Français, aux
Algonquins & aux Hurons; & comme ils devaient pour
cela se rendre aux Trois-Rivières, à Richelieu on leur
fournit une chaloupe qui les y conduisit. Le plus remar-
quable des trois, voyant les habitants des Trois-Rivières
courir sur le bord du fleuve à leur arrivée, se lève debout
sur l'avant de la chaloupe, & faisant signe de la main pour
qu'on Técoutât, il s'écrie : « Mes frères, j'ai quitté mon
« pays pour venir vous voir; me voilà enfin arrivé sur
« vos terres. On m'a dit, à mon départ, que je venais
« chercher la mort & que je ne verrais plus ma patrie;
« mais je me suis volontairement exposé pour le bien de
« la paix. Je viens donc entrer dans les desseins des
« Français, des Hurons & des Algonquins, & vous com-
« muniquer les pensées de tout mon pays. » Après ces
paroles, on tira de la chaloupe un coup de pierrier, & on
répondit du Fort par un coup de canon, en signe de
mutuelle réjouissance. Ces députés, ayant mis pied à terre,
furent conduits à la chambre de M. de Champflour, gou-
36 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
verneur des Trois-Rivières, qui leur fit un fort bon
accueil, & dépêcha, le même jour, un canot à M. de
Montmagny, pour l'informer de leur venue. Il arriva de
Québec & leur donna audience.
m.
conclusion de la paix Elle eut lieu dans la cour du Fort, où Ton avait
avec les iroqlois. étencju de grandes voiles contre l'ardeur du soleil, & au
milieu étaient plantées deux perches, avec une corde
attachée de Tune à l'autre, pour y suspendre les présents
des Iroquois. Ils consifïaient en dix-sept colliers de por-
celaine, dont une partie était sur les corps des ambassa-
deurs, en guise d'ornements ; les autres présents étaient
renfermés dans un petit sac placé près d'eux. Enfin, tout le
monde étant assemblé, & chacun ayant pris sa place, le
plus considérable des députés, qui était d'une haute ftature
& presque tout couvert de porcelaine, se leva, & regar-
dant le soleil, puis tournant ses yeux sur toute la compa-
gnie, commença une suite de harangues emphatiques,
conformes au génie de ces barbares, & attacha successi-
vement ses colliers au lieu désigné. Le lendemain, M. de
Montmagny fit un feftin à toutes les nations sauvages qui
se trouvaient aux Trois-Rivières, pour les exhorter à ban-
nir de leurs cœurs les défiances qui pourraient les diviser
entre eux; & le quatorzième jour du même mois, il ré-
pondit aux présents des Iroquois par quatorze présents, qui
tous avaient leur signification, conformément à l'usage de
ces peuples. Les Iroquois les reçurent avec de grands té-
moignages de satisfaction, en poussant trois cris à chaque
présent qui leur était fait. Ainsi fut conclue la paix avec
les Iroquois Agniers, à condition qu'ils ne feraient aucun
a£ïe d'hoftilité à l'égard des Hurons & des autres nations
alliées à la France, jusqu'à ce que les principaux de ces
mêmes nations, qui n'étaient pas présents, eussent traité
avec eux. Le lendemain, quinzième de juillet, qui était un
samedi, M. de Montmagny leur donna deux jeunes gar-
çons Français, tant pour leur témoigner la confiance qu'il
avait en leur promesse que pour les aider à reconduire
PAIX AVEC LES IROQUOIS. 1 645 . 3j
leurs canots & leurs présents. Celui des députés qui avait
pris la parole, voyant tous ses gens embarqués, éleva la
voix 8c dit aux Français & aux sauvages qui étaient sur la
rive du fleuve : « Adieu, mes frères, je suis de vos parents, je
« m'en vais rapporter de bonnes nouvelles en notre pays. »
Puis, se tournant vers M. de Montmagny : « Onontio,
« dit-il, je ne pensais pas reporter ma tête, que j'avais ha-
« sardée, ni qu'elle dût ressortir de vos portes, & je m'en
« retourne comblé de bienveillance & d'honneurs, & chargé
« de présents. » Les sauvages répondirent par des décharges
t <->it-'-i A-n/\ (1) Relation de 1645,
de mousquets, 6c le r ort tira le canon au même mitant ( i ). p 2> 3j 4> 5j 7j a8j 29-
IV.
Le i5 septembre suivant, comme les sauvages de confirmation de la
toutes ces nations étaient assemblés aux Trois-Rivières, PAIX PAR LES IRO0-UOIS-
on vit arriver un canot qui portait cinq Iroquois. Ils as-
surèrent que les présents d'Onontio avaient été portés
dans leur pays, pour la confirmation de la paix, & que,
dans peu de jours, on recevrait leurs ambassadeurs. En
effet, deux jours après, ils arrivèrent, au nombre de
quatre, ce qui donna de la joie à tous les Français, & à plus
de quatre cents sauvages de toutes ces nations, qui se trou-
vaient alors aux Trois-Rivières (2). Enfin, le 23 septembre, (2) Relation de 1645,
les députés Iroquois , accompagnés de deux Français , p' 3o'
de deux Algonquins & de deux Hurons, partirent pour
leur pays, après avoir laissé trois hommes de leur nation
en signe de leur fidélité à garder l'alliance.
v.
Cette année 1645, M. de Maisonneuve eut la douleur après la paix conclue,
de perdre son père, dont on lui apprit immédiatement la M" DE MAIS0NNEUVE
1 . L 1 L FAIT UN VOYAGE EN
mort, en le priant de repasser en France pour y régler SeS FRANCE,
intérêts domeftiques. Ce commencement de paix avec les
Iroquois lui fit juger, avec raison, que sa présence n'était
pas nécessaire alors à Villemarie, & il profita de la circons-
tance pour ramener avec lui le sieur de Labarre, & dé-
livrer le pays de cet hypocrite, dont les exemples auraient
pu devenir pernicieux aux* colons. C'était le premier
voyage que M. de Maisonneuve faisait en France, depuis
38 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
son départ de ce pays, en 1641. Les habitants de Ville-
marie, dont il semblait être la protection & le salut par
sa seule présence, ne purent se défendre d une vive afflic-
tion en le voyant partir ; & ne se consolèrent que par les
assurances réitérées qu'il leur donna d'un prochain re-
tour (*). M. de Maisonneuve, ayant donc mis ordre à
toutes choses, laissa le gouvernement de Villemarie à
M. d'Aillebouft en son absence, & partit pour Québec,
où il mit à la voile le 24 oftobre de cette année 1 645 . La
flotte se composait de cinq vaisseaux, chargés, disait- on,
de vingt mille livres pesant de caftor, pour le compte des
habitants, & de dix mille livres pour la Compagnie de la
Nouvelle-France. Le caftor se vendant alors dix ou onze
francs la livre, cette riche cargaison reproduisait, pour les
habitants, la valeur de plus de deux cent mille livres de
francs, & celle de plus de cent mille pour la Compagnie.
Ce fut Tun des heureux effets que produisit, pour le pays,
(*) La peine très-sensible qu'éprouva mademoiselle Mance de
cette privation momentanée fut adoucie par une lettre qu'elle reçut
alors de la bienfaitrice inconnue. Nous avons dit que, l'année précé-
dente, cette charitable dame avait fondé deux mille livres de rente
pour l'entretien de l'hôpital & la subsistance des personnes chargées
de la conduite de cet établissement. Lorsque mademoiselle Mance
eut appris cette nouvelle, elle écrivit à madame de Bullion : « Si
« vous pouviez faire encore une charité, qui serait que j'eusse la sùb-
« siftance pour moi & ma servante, & que les deux mille livres de
« rente que vous avez données fussent entièrement deftinées aux pau-
« vres, on aurait le meilleur moyen de les assifter. J'ai de la peine à
« vous faire cette demande; mais vos bontés sont si grandes, que
« j'aurais' peur d'un reproche éternel, si je manquais à vous la pro-
« poser. » Ce peu de paroles eut aussitôt l'effet que mademoiselle
Mance s'en était promis; car, avant le départ de M. de Maisonneuve,
elle reçut de madame de Bullion cette réponse : « J'ai plus d'envie de
« vous donner les choses nécessaires que vous n'en avez de me les
« demander. Pour cela, j'ai mis vingt mille livres entre les mains de
« la Compagnie de Montréal, pour vous les placer à rentes, afin que
« vous serviez les pauvres sans leur être à charge; &, outre cela, je
« vous envoie deux mille livres, cette année, pour être employées
« suivant votre bon plaisir. »
PAIX AVEC LES IROQUOIS. 1646.
39
la paix qu'on venait de conclure avec les Irôquois. M. de
Répentigny, dont on a déjà parlé, était amiral de cette flotte,
& son frère, M. de Tilly, commandait la Notre-Dame de
Montréal, qui ccr.Juisait M. de Maisonneuve. Au mo-
ment où M. de Répentigny sortait du Fort, on tira trois
coups de canon, & lorsqu'il s'embarqua dans la chaloupe,
on tira du magasin trois autres coups; enfin, tous ces vais-
seaux levant l'ancre, saluèrent, de leur côté, le gouver-
neur par d'autres décharges (i).
Au mois de janvier de l'année suivante 1646, le
P. Anne de Noue profita de la liberté que lui donnait la
paix avec les Iroquois, pour aller adminiftrer les. sacre-
ments de Pénitence 8c d'Eucharime aux Français reftés
en garnison au Fort Richelieu. Il partit des Trois-Rivières,
en compagnie de deux soldats & d'un Huron, marchant
chacun sur des raquettes, à cause des neiges fort élevées
qui couvraient le pays. La première journée, ils ne purent
faire que six lieues, & encore avec bien de la peine, à
cause des difficultés de la marche, & se conftruisirent, le
soir, une cabane avec des branches d'arbre, pour y
passer la nuit. Le P. de Noue, ayant remarqué que les
deux soldats, peu accoutumés à aller en raquettes, avaient
de la peine à traîner le bagage après eux, se lève à deux
heures environ après minuit, & se met à gagner les devants,
pour donner avis aux soldats du Fort Richelieu d'aller se-
courir leurs camarades. Mais cette charité lui coûta la vie :
n'ayant point de boussole pour se guider, il s'égara, &
fut ensuite trouvé gelé, sur la neige, vis-à-vis de l'île
Platte (*) (2).
(1) Journal des Jé-
suites_, 24 o£t. 1643.
vr.
LE P. DE NOUE MEURT
VICTIME DE SA CHA-
RITÉ, EN ALLANT AU
FORT RICHELIEU.
(2) Relation de 1 646,
3. 0. 10.
(*) Un autre missionnaire de la même Compagnie, dont nous
avons déjà parlé, le P. Ennemond Massé, mourut le 12 mai suivant à
la résidence de Saint-Joseph, dans la soixante-douzième année de son
âge. Lui & le P. de Noue ne furent pas cependant les premiers Jé-
suites décédés en Canada (3). Déjà le P. Charles Raimbeault était
mort à Québec, le 22 oclobre 1642, & M. de Montmagny, qui efti- P. 1
(3) Relation de 1645,
40 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Cependant, de leur côté, les Algonquins & les Hu-
rons, à la faveur de la paix, qui leur laissait les chemins
libres, affluaient aux habitations Françaises : « C'eft ce
« qui me fait penser, écrivait le P. Jérôme Lallemant,
« que le temps de la conversion de ce nouveau monde eft
« enfin venu , & que l'esprit de Dieu veut conduire ces
« pauvres peuples à la fin pour laquelle il les a créés. Plu-
« sieurs choses, à ce que je puis reconnaître, ont con-
« tribué à ce bonheur : le bon état dans lequel Messieurs
« de la Compagnie de la Nouvelle-France ont mis le pays
« & la colonie (en abandonnant le commerce des pelle-
ce teries aux habitants) , le secours & l'assifïance qu'ont
« donnés Messieurs de Montréal, la piété & le bon
« exemple des habitants, & particulièrement la charité
« des deux familles religieuses de l'Hôpital & des Ursuli-
« nés (i). » Un grand nombre de sauvages abordaient,
en effet, de toutes parts, à Sillery, pour s'y faire ins-
truire (2), & un plus grand nombre encore aux Trois-
Rivières, quoique, parmi ceux-ci, il y eût beaucoup de
païens, & même quelques apoftats, qui allaient à cette ha-
bitation pour se pourvoir des choses nécessaires à la
mait sa vertu, avait même désiré qu'il fût inhumé auprès du corps
de Champlain, à qui on avait érigé un sépulcre particulier pour ho-
norer sa mémoire. Enfin, six jours après la mort du P. Raimbeault,
le Canada avait fait une perte considérable dans la personne du sieur
Nicollet, qui avait demeuré vingt-cinq ans dans le pays en qualité
d'interprète & de commis des Compagnies qui s'étaient succédé. Il
venait de s'embarquer à Québec, sur les sept heures du soir, pour
aller aux Trois-Rivières, afin d'y traiter de la délivrance d'un pri-
sonnier sauvage, lorsque, avant que sa chaloupe fût arrivée à Sillery,
une horrible tempête s'étant élevée sur le fleuve Saint-Laurent, la
remplit d'eau & la coula à fond, après lui avoir fait faire deux ou trois
tours dans l'eau; & Nicollet, qui ne savait pas nager, se noya, ainsi
que plusieurs autres qui voyageaient dans sa compagnie. Ce n'était
pas le seul voyage où il s'était ainsi exposé au danger de la mort pour
le bien & le salut des sauvages. « Il l'a fait fort souvent, dit le P. Vi-
ce mont, & nous a laissé des exemples qui tiennent de la vie apofto-
cc lique, & sont dignes de l'imitation des Religieux les plus fer-
ce vents (3). »
PAIX AVEC LES IROQUOIS. 1646. 41
chasse. Dans l'île de Montréal, les Français passèrent
cette année en assurance, depuis la paix faite avec les
Iroquois, 8c eurent toujours auprès d'eux quelques sau-
vages de toutes ces nations (i). Le Borgne de File, capi- (i)Reiatïonde 1646,
taine Algonquin, dont nous avons parlé, s'y rendit avec p' 34'
ceux de sa tribu, ainsi que le capitaine de la nation d'Iro-
quet, & un autre capitaine, chacun accompagné des
siens (2), résolus d'y demeurer & de semer du blé d'Inde (2) Relation de ifM7,
au printemps. Mais les faux bruits qui coururent, que les p' 7U
Agniers n'avaient fait qu'une paix feinte, firent déloger
le Borgne de l'Ile ; il se retira aux Trois-Rivières avec
une partie de ses gens. Le refïe, ainsi que les deux autres
tribus, dont nous parlons, prirent la détermination de
refter à Villemarie, & y passèrent, en effet, tout l'hiver,
où ils firent une chasse abondante, & cultivèrent quel-
ques terres lorsque le printemps fut venu (3). ^3) Relation de 1646,
VIII.
Madame d'Aillebouft, qui s'était exercée à l'étude des RÉPONSE D'UN NÉOPHYTE
langues sauvages, depuis son arrivée à Villemarie, & en-
tendait assez bien l'Algonquin, demanda un jour, à un
bon néophyte de cette nation, quelles pensées il avait
eues en voyant les Iroquois arriver aux Trois-Rivières
pour traiter de la paix. Ce sauvage, prenant alors son
bonnet, joignant ensuite les mains & élevant les yeux au
Ciel, parut vivement touché, & répondit : « Hélas! je di-
« sais dans mon cœur, parlant à Celui qui a tout fait : Ces
« gens ne te connaissent pas ; la paix leur apportera de
« grands biens : car ils seront infïruits, & nous serons avec
« eux dans le Ciel. Je ne me réjouissais pas tant d'être déli-
te vré de la main & de la dent de ces peuples cruels que
« de les voir dans la disposition d'être faits enfants de
« Dieu : nous ne serons plus avec eux qu'une même
« chose. Voilà ce que je pensais. » M. d'Aillebouft, qui
était présent, fut ravi de trouver des sentiments si élevés
& si purs dans l'âme d'un barbare (4). Mais il s'en fallait (4) Relation de 1645,
beaucoup que les Iroquois fussent dans les sentiments que p' 5' 6"
supposait ici ce néophyte. Ils n'avaient demandé la paix
SUR LES AVANTAGES
DE LA PAIX AVEC LES
iroojjois.
42 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
qu'à dessein de la rompre ensuite, & de rallumer la
guerre avec plus d'avantage pour eux; du moins, tous
les Iroquois qui venaient à Villemarie, depuis la paix,
donnaient une idée assez peu avantageuse de leur sin-
cérité & de leurs dispositions à l'égard des Français, &
bien peu d'espérance de les voir embrasser le Chriflia-
nisme.
IX.
après la paix, les Comme l'île de Montréal était, en quelque sorte,
agniers vont a vil- frontière des iroquois d'Agnié, il y eut, presque tout l'hi-
LEJIARIE, OU ILS DON- * . . .
nent des preuves de ver, des sauvages de cette nation, qui venaient y voir, par
leur mauvaise foi. curiosité, les Français & les Algonquins; &, dans le sé-
jour qu'ils y faisaient, ils prenaient plaisir à reconnaître les
lieux où ils étaient venus en guerre, ceux où ils avaient
fait des prisonniers ou massacré des Français & des Algon-
quins. Quand on leur demandait comment ils en avaient
usé, dans leur pays, envers ces captifs : « Nous n'étions
« pas présents, répondaient-ils, lorsqu'on les amena
« dàns nos bourgades ; » 8c ils assuraient, avec impudence,
qu'on ne les avait pas tourmentés. On savait cepen-
dant le contraire à Villemarie ; car un jeune Algonquin,
échappé des mains des Iroquois, avait attefté avoir vu
brûler vifs les Français dont nous parlons ; & que même
les Iroquois n'avaient traité aucuns prisonniers avec plus
de rage qu'ils ne le firent à l'égard de ceux-ci. 11 avait
ajouté que ces infortunés Français, joignant les mains au
milieu des flammes, avaient le regard fixé vers le ciel ;
qu'enfin des Algonquins captifs dans le même pays, les
voyant dans ces horribles souffrances, ne pouvaient con-
tenir leurs larmes, se baissant & se cachant pour pleu-
(i) Relation de 1646, rer (i). Le Père Isaac Jogues, qui se trouvait alors à
p" 34î 35- Villemarie, profitait néanmoins de ces rencontres pour en-
tretenir dans ces Iroquois le désir de continuer la paix, &
s'efforçait de les disposer d'avance à écouter ses paroles
lorsqu'il irait un jour en mission dans leur pays, selon le
dessein qu'il avait formé déjà. Mais tout était encore à
faire pour les amener à la lumière de la foi.
PAIX AVEC LES IROQUOIS. 1646.
43
L'un de ces Iroquois, qui semblait avoir quelque bonne
inclination pour les Algonquins, voyant que ceux-ci allaient
prier Dieu,- se glissait ordinairement parmi eux quand ils se
rendaient à la chapelle pour la ^sainte messe. Le mission-
naire, l'ayant aperçu, veut le faire sortir. L'autre répond
qu'il croit en Dieu, qu'il a un chapelet; &, de leur côté,
les Algonquins assurent que cet Iroquois est chrétien. Le
missionnaire lui ayant fait demander alors s'il avait été
baptisé, 8c quel nom il avait reçu à son' baptême, l'Iro-
quois fut contraint d'avouer qu'il n'avait aucune connais-
sance de ce sacrement ; mais entendant parler d'une eau
merveilleuse qui efface toutes les souillures de l'àme : « Ah !
s'écrie-t-il, les Hollandais m'en ont donné souvent, & j'en
ai tant bu, qu'on était contraint de me lier les mains &
les pieds, de peur que je ne fisse mal à quelqu'un. » Enfin
on reconnut que le nom imposé par les Hollandais à cet
Iroquois était un sobriquet, tel que les Français en don-
naient quelquefois aux sauvages. Cet exemple montre avec
quelle sagesse les missionnaires ne donnaient le baptême
aux infidèles qu'après s'être assurés qu'ils avaient acquis
les dispositions nécessaires pour le recevoir; & cette pra-
tique était louée par les païens eux-mêmes, disant que rien
ne les éloignait tant du christianisme que la conduite des
faux chrétiens.
x.
COMBIEN LES IROQUOIS
ÉTAIENT PEU DISPO-
SÉS A DEVENIR CHRÉ-
TIENS.
XI.
A VILLEMARIE. LEUR
PIÉTÉ.
Deux Pères Jésuites, l'un versé dans la langue algon- algonquins et hurons
quine & f'autre dans la langue Huronne, instruisirent, à
divers temps, les sauvages qui venaient à Villemarie, ou
qui y faisaient leur demeure une grande partie de l'année.
Pour leur donner l'inUxuction, on les assemblait à l'hôpi-
tal: un jour les femmes, un autre les enfants, & un autre
jour les hommes; & mademoiselle Mance, ravie de les
voir accourir de la sorte, leur faisait toujours feftin dans
ces occasions. Le jour de Pâques, où eut lieu leur Com-
munion générale, ces sauvages, par les sentiments de piété (i) Relation de i65o-
qu'ils firent paraître, inspirèrent de la dévotion à tous les l6Sl' par le R Ra~
1 r ' r gueneau, p. 41, 42,
Français (i); &, le jour de la fête du Très-Saint-Sacrement, 2e édit.
44 ne PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
ils voulurent assister à la Procession;, aussi bien que les
païens qui se trouvaient à Villemarie. Une escouade d'ar-
quebusiers français & ces sauvages marchaient deux à
deux, dans un bel ordre, avec grande modestie, & se
rendirent ainsi depuis la chapelle du Fort jusqu'à l'hôpital,
où Ton avait dressé un reposoir. Le premier jour de Tan,
il arriva que, comme on tirait du Fort quelques pièces de
canon, dès le point du jour, pour honorer la fête, les sau-
vages alarmés accoururent aussitôt, demandant ce que
signifiait donc ce signal. On leur répondit qu'à pareil jour
le Fils de Dieu avait été nommé Jésus, c'est-à-dire; Sau-
veur, & que le bruit des canons donnait à entendre qu'il
fallait l'honorer : « Allons, se dirent-ils les uns aux autres,
« allons, & rendons-lui ce même honneur; » & là-dessus
ils se mirent à faire, de leur côté, des décharges d'arque-
(0 Relation de 1646, buses (1). Voici un trait de simplicité naïve bien excusable
p-41- dans un sauvage nouvellement chrétien. Pendant que les
deux missionnaires étaient absents de Villemarie, ce néo-
phyte, qui devait se marier avec une fille de la même
nation, s'adressa à madame d'Aillebouft. & lui dit :
« Puisque tu nous entends fort bien, ne pourrais-tu pas
« suppléer au défaut du prêtre & nous marier publique-
« ment dans l'église? » La simplicité de ce sauvage fit rire
madame d'Aillebouft, qui lui répartit, non sans quelque
rougeur, qu'il devait attendre le missionnaire ou des-
p(19Re4ot!ondei646' cendre jusqu'à Québec (2).
xii. ... .
sentiments remarqua- Parmi ceux qui furent baptisés cette année à Villemarie,
il y en eut un surtout qui s'était fait remarquer par une
exacte fidélité, durant trois ans, à remplir tous ses devoirs,
afin de mériter la grâce du baptême. « Hélas ! disait-il,
« avant que j'eusse entendu parler de Gelui qui a fait toutes
« choses, je commettais toutes sortes de péchés; mais dé-
fi puis que j'ai appris qu'ils lui déplaisent, je n'y suis point
« retombé. Il y a trois ans que je demande le baptême; je
« me fâche contre moi-même & non contre ceux qui me le
« refusent : car j'ai beaucoup offensé Dieu. » Un hiver, il
BLES D UN CATÉCHU-
MÈNE.
PAIX AVEC LES IROQUOIS. 1646. ^.5
avait pensé mourir de froid ; s'adressant à Dieu, dans cette
extrémité, il lui tint ce langage : « Secours-moi, mon Père;
« si tu veux, tu le peux faire; mais sache que tu ne me
« fâcheras point si tu ne le fais pas. Si j'étais baptisé, je ne
« serais pas marri d'être malade, je ne craindrais point la
« mort : fais-moi recevoir le baptême avant que je meure. »
Le missionnaire à qui il demandait ce sacrement avec
infiance lui dit un jour, pour réprouver, qu'après son
baptême il serait infidèle à ses engagements. « Peut-être
h que oui, répondit le sauvage, car je n'ai point d'esprit;
« néanmoins, si je ne craignais de parler en téméraire, je
«, dirais que je tiendrai bon & que je serai confiant; du
« moins j'en ai le désir sincère. » Madame d'Aillebouft, qui
aimait à s'entretenir avec ce catéchumène, lui dit un jour :
« Oui, tu désires le baptême; mais si ta femme voulait t'em-
« pêcher d'être chrétien, que ferais-tu? — « Je ne l'aime
« pas, répondit-il, j'aime le baptême. » C'était leur façon
de s'énoncer, afin de témoigner leur amour pour une chose
qu'ils préféraient à toute autre. « Je n'aime personne,
« j'aime le baptême. Le missionnaire peut bien me le re-
« fuser; il ne saurait m'empêcher de prier; &, quand il
>< me chasserait d'auprès de lui, je ne laisserais pas de
tv j , j . . r - r \ (1) Relation de 1646,
« croire en Dieu, dans quelque endroit que je fusse (i). » p. 35, 37.
XIII..
Les longues épreuves de ce sauvage, qui augmentèrent ce néophyte est bap-
sa ferveur, contribuèrent à rétablir dans l'esprit des païens mISeX"ADame0Id\,l!
l'estime de la doctrine chrétienne ; & enfin, lorsqu'on l'eut leboust le nom de
suffisamment éprouve, il reçut solennellement le baptême, jean-baptiste.
le 24 juin de cette année 1646. M. d'Aillebouft voulut être
son parrain, & madame d'Aillebouft se fit un plaisir d'être
sa marraine; & comme c'était la fête de saint Jean-Bap-
tiste, ils lui imposèrent le nom de ce saint. Il paraît que ce
néophyte, alors âgé de trente-cinq ans, n'avait pas eu
moins de zèle à s'inftruire des vérités de la religion que de
générosité à en observer les préceptes : c'est le témoi-
gnage qu'on lui rend dans l'ade même qui fait foi de son (2). Ref de .la
Y , . paroisse de Villeniane,
baptême (2). Aussi les Français & les principaux d'entre 24 juin 1G46.
46 IIe PARTIE. LES CENTASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
les sauvages assiftèrent-ils à cette cérémonie ; & nous de-
vons ajouter que ce ne fut pas sans une grande édification
pour eux. Quoique le néophyte fît paraître une modestie
peu commune dans un sauvage, elle ne l'empêchait pas de
répondre d'une voix forte & assurée à toutes les interro-
gations qu'on lui fit. Passant même les limites qu'on lui
avait prescrites, de peur que la cérémonie ne traînât en
longueur, il donnait à chaque infiant des marques de sa
foi, en proteftant qu'il la conserverait & la défendrait au
péril de sa vie; & quand on lui demanda s'il renonçait à
ses anciennes superftitions, au lieu de répondre par un
seul mot, il les nomma toutes en particulier, en présence
(1) Relation de 1G4G, 1 «.■.,/ \
p ^ des sauvages ses compatriotes (i).
XIV.
jean - Baptiste atti- Après la cérémonie du baptême, un capitaine Huron,
ronta exhorte a nommé Jean-Baptifte Attironta, qui était présent, ayant
LA PERSEVERANCE LE T ^ > l £ > J
nouveau chrétien, obtenu la permission de parler, apofiropha le néophyte
en ces termes : « Mon frère, écoute-moi; je te nomme
« ainsi, car tu es mon frère, en vérité, tant parce que nous
« n'avons plus qu'un même père qui est Dieu, que parce que
a nous portons tous deux le nom de celui que les chrétiens
« honorent en ce jour (saint Jean-Baptifte). Tenons ferme
« dans la foi ; ne t'étonne point pour les crieries de tes
« gens, & ne te mets pas dans l'esprit qu'ils doivent tous
« croire, car tu serais trompé. Pour moi, je t'assure que,
« quand je serais persécuté de tout le monde & que je me
« verrais à deux doigts de la mort, jamais je ne ferai un
« pas en arrière. » — « J'espère, lui répondit le néophyte,
« que je respecterai mon baptême toute ma vie, & que la
« crainte de la mort n'ébranlera pas ma créance. » Tout
ceci se passa avant la Messe que ce nouveau chrétien en-
tendit pour la première fois, & à laquelle il fit sa première
Communion. Ces deux sacrements, qu'il reçut ainsi le
même jour, produisirent en lui un changement si remar-
quable, qu'encore qu'il fût ordinairement bien répandu à
l'extérieur, ajoute le P. Lallemant, on vit néanmoins dans
toute sa personne une modefiie extraordinaire, qu'il a
TAIX. ÉVÊCHÉ EN CANADA. 1646.
47
conservée jusqu'à ce jour (i). Le capitaine huron dont
nous venons de parler, Jean-Baptiste Attironta, frappé de
la beauté des blés d'Inde de Montréal, prit la résolution
d'aller chercher sa famille & d'en amener encore une
autre, pour venir y faire leur séjour. « S'il continue dans
« ce propos, ajoute le Père Lallemant, il ébranlera beau-
0 coup de Hurons pour le suivre, & je ne puis douter que,
« si les Iroquois supérieurs ne descendent point jusqu'à
« Montréal, cette île ne se peuple de sauvages en quelque
« temps, 8c que Dieu n'y soit honoré. »
La nouvelle de la paix faite avec les Iroquois s'étant
répandue en France, les Associés de Montréal jugèrent
que l'occasion était favorable pour envoyer à Villemarie
un clergé nombreux, que cette paix devait naturellement
rendre nécessaire, en ouvrant aux ouvriers apostoliques
la porte de toutes les nations. On a vu déjà qu'en 1643
ces pieux Associés avaient écrit au Souverain Pontife,
pour qu'il lui plût d'autoriser le Nonce résidant à Paris à
donner des pouvoirs de juridiction aux ecclésiaftiques
qu'ils avaient résolu d'envoyer alors au Canada. Mais,
n'ayant point reçu de réponse à cette demande, ils con-
certèrent entre eux le moyen de réaliser enfin le dessein
qu'ils avaient conçu de faire ériger, dans le pays, un Siège
épiscopal. Ce moyen, qu'ils jugeaient nécessaire pour
y établir solidement la religion, leur semblait d'ailleurs
être le plus doux & le plus naturel, pour introduire à
Villemarie les prêtres séculiers qu'ils avaient en vue. Après
donc que M. de Maisonneuve eut réglé les affaires do-
meftiques qui l'avaient amené en France, l'érection de ce
futur évêché fut l'objet de toute sa sollicitude & des con-
férences qu'il eut avec les autres Associés de Montréal.
Comme ils avaient déclaré que, dans l'établissement de
Villemarie, ils ne voulaient être à charge ni au peuple,
ni au clergé^ ni au Roi, ils résolurent de doter, à leurs
propres frais , le nouveau Siège épiscopal & de cher-
cher parmi les membres de leur Compagnie un homme
(1) Relation de 1646,
p. 38.
XV.
a l'occasion de la paix,
lesassociésde mont-
real veulent faire
éiîiger a leurs frais
un évêché en canada
48 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
ET NOMME EVEQl'E DU
CANADA.
qui eût toutes les qualités désirables pour le remplir.
XVI.
m. legatjffre désigné Déjà ils avaient jeté les yeux sur M. Legauffre, sans
lui découvrir pourtant leur pensée. Thomas Legauffre,
autrefois maître des Comptes à Paris, converti à Dieu par
le miniftère du P. Bernard, dit le pauvre prêtre, avait
embrassé l'état ecclésiafliqûe, pour rompre entièrement
avec le monde, & s'était donné à ce saint Prêtre comme
son coadjuteur dans l'exercice de sa charité. Le P. Ber-
nard avait obtenu, par ses prières, de l'avoir pour succes-
seur, ainsi qu'il le lui avait déclaré lui-même avant sa
(1) Vie de m. Le- mort, qui eut lieu en 1641 (1); & M. Legauffre lui succéda,
gauffre, par Grandet, en eff dans le service des malades de la Charité à Paris,
manuscrit, 1. 1, p. 401. ' . . -
dans le soin des prisonniers de la Conciergerie du palais
& dans l'assiftance des criminels condamnés au dernier
(2) Le Nouveau supplice (2). Comme il jouissait d'un riche patrimoine &
chrétienne1 pàr^choi- clu '1 ^tailL très-généreux à le répandre en bonnes œuvres,
mer. dès qu'il eut appris que les Associés de Montréal, ses
confrères, se proposaient de fournir une somme considé-
rable pour en former un revenu à l'évêque & à son clergé,
M. Legauffre, qui ne savait pas qu'on pensât à lui pour
ce Siège, donna trente mille livres, à quoi les Associés
joignirent encore d'autres sommes. Pour en venir à l'exé-
cution, ils proposèrent leur dessein au cardinal Mazarin,
qui avait alors la conduite des affaires, & ce Miniftre
approuva hautement l'érection d'un Siège épiscopal dans
la Nouvelle-France, en ajoutant que M. Legauffre, dont il
connaissait le zèle, le courage & la vertu, était très-propre
pour le remplir. Il crut cependant qu'avant de donner
suite à cette affaire il était de la sagesse & de la prudence
de savoir si l'érection d'un évêché & si la personne de
l'élu seraient agréables aux RR. PP. Jésuites, chargés
seuls de toutes les missions du Canada. Les Associés
allèrent donc trouver le P. Georges Delahaye, qui prenait
soin alors de la mission de ce pays. Ce Père, après avoir
ouï leur proposition, en conféra avec deux autres Religieux
de la même Compagnie, qui l'un & l'autre connaissaient
PAIX. ÉVÊCHÉ EN CANADA. 1646.
aussi la Nouvelle-France. Tous
49
trois applaudirent au
choix de la personne proposée, 8c cette réponse ayant été
portée au Cardinal Ministre, M. Legauffre fut enfin nommé
pour remplir le nouveau siège épiscopal.
Mais lorsqu'il apprit le choix qui venait d'être fait de
sa personne, il refusa son consentement & répondit à ses
confrères qu'il croyait avoir été appelé à des fondions
incompatibles avec l'épiscopat. Les autres lui représentant
que cette nomination, à laquelle il avait été étranger, était
pour lui une marque suffisante de vocation, Dieu se ser-
vant de la personne du Roi pour donner des évêques aux
églises de France, il répondit qu'il consulterait ceux qui
dirigeaient sa conscience, & qu'au bout de dix jours il ren-
drait réponse à la Compagnie. « Ce grand serviteur de
« Dieu, dit la mère Marie de l'Incarnation, ne se doutait
« de rien : car c'était un homme extraordinairement
« humble ; aussi ne voulut-il jamais consentir à la propo-
« sition qui lui était faite qu'après une retraite, pour se
« préparer à connaître la volonté de Dieu & pour de-
« mander l'avis de son Directeur (i). » Il alla donc trouver
le Révérend Père Hayneuve, qui lui conseilla, en etfet, de
faire une retraite pour consulter Dieu sur une affaire si
importante; mais l'événement montra que M. Legauffre,
comme il l'avait déclaré aux Associés de Montréal, n'était
point appelé à être évèque ; car, dans cette retraite même,
il fut frappé d'une attaque d'apoplexie, ou, selon d'autres,
d'une fausse pleurésie, qui l'emporta au bout de trois
jours, l'année 1645. Néanmoins, pour contribuer à l'érec-
tion de ce Siège, il laissa, par son teftament, les trente
mille livres qu'il avait déjà promis de donner, & en outre
dix mille pour l'établissement de la Foi dans l'île de Mont-
réal (2). Ce saint prêtre fit pour plus de cent trente mille
livres de legs pieux, & si l'on en croit M. Dollier de Casson,
il aurait laissé, pour le futur évêché du Canada, quatre-
vingt mille livres, que pourtant la Compagnie de Montréal
laissa perdre, n'ayant pas pris assez tôt certaines pré-
TOME II. 4
XVII.
. LEGAUFFRE MEURT
SUR CES ENTREFAI-
TES. SA GÉNÉROSITÉ
POUR LE CANADA.
(1) Lettres spirituel-
les de la Mère de l'In-
carnation, let. 42e, 1 1
octobre 1646, p» 80.
(2) Teftajnent de M.
Legauffre , cité par
Grandet.
50 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
EVECHE AU CANADA.
(OHiftoireduMont- cautions de droit nécessaires pour toucher la somme
réal.parM.Dollicrde [é ,
Casson. 0 v y
XVIII.
m. godeau expose a Malgré la mort inopinée de M. Legauffre, les Associés
l assemblée du CLBR- ^e ]y[ontréal ne laissèrent pas de poursuivre leurs négo-
GE L OPPORTUNITE DE _ JT r O
LA FONDATION D'UN dations, & prièrent les évêques de l'assemblée générale
du clergé de France, commencée en 1 645 , de prendre en
considération cette affaire; ce que les prélats firent volon-
tiers. Dans la séance du vendredi 25 mai 1646, Mgr Go-
deau, évêque de Grasse, après avoir rappelé aux évêques
la générosité de M. Legauffre, qui, avant sa mort, avait
donné dix mille écus & se proposait de donner beaucoup
davantage encore, ajouta : « Il eft digne de la piété & de
« la dignité du clergé de France de travailler à la perfec-
« tion d'un si religieux dessein, afin que l'Église que Dieu
« a assemblée au pays de Canada, avec tant de merveilles,
« ne demeure plus longtemps privée d'un évêque pour la
« gouverner. Dans l'état où elle se trouve maintenant, on
« peut dire que ce n'est qu'à moitié une Église chrétienne,
« l'Église étant l'assemblée du peuple, uni à son évêque.
« Les Apôtres ayant annoncé l'Évangile quelque part y
a laissaient toujours un évêque pour gouverner ceux qu'ils
1 avaient éclairés de la lumière de la Foi; telle a été aussi
« la pratique confiante de leurs successeurs, & l'Église
a de France, en particulier, a donné souvent des évêques
« à d'autres royaumes. L'établissement d'un évêque en
« Canada ayant été retardé jusqu'ici, à cause de la guerre
« qui existait entre les deux plus puissantes nations de ce
« pays, il n'y a plus sujet de différer, maintenant que la
« paix établit la sûreté & le commerce entre elles. Les
« Français habitués en ces quartiers désirent ardemment
« d'avoir un parieur qui les régisse, dans l'ordre de la
« hiérarchie, & leur adminiiire, à eux & à leurs enfants, le
« sacrement de la Confirmation ; & les infidèles qui se con-
« vertissent en ont particulièrement besoin pour être for-
ci tifiés dans la Foi qu'ils ont embrassée. Enfin messieurs
a .de la Compagnie de Montréal sont disposés à contri-
l'assemblée générale
du clergé de France,
PAIX. ÉVÈCHÉ EN CANADA. 1646. 5l
< buer, de leur pant, pour assurer, autant qu'ils le pour-
> ront, la subsistance de l'Evèque & celle de son clergé (i). (i) Procès-verbaLde
a C'est pourquoi il me semble que rassemblée ferait une
9 action très-sainte 8c très-honorable de députer quel- 1645, P.°748
s ques-uns de ses membres vers la Reine pour la sup-
« plier de nommer un évèque en Canada, afin que l'Eglise,
« privée de cette consolation depuis si longtemps, s'ac-
• croisse, de jour en jour, par les soins 8c la conduite d'un
« bon pasteur, que la Reine choisira, sans doute, tel qu'il
« doit être pour une si grande entreprise. Nous espérons
« même de sa piété 8c de son zèle pour la gloire de Dieu
« qu'elle contribuera par quelque don à la fondation de
« cet évèché 8c qu'elle trouvera bon que la Compagnie
« supplie Sa Majesté d'interposer son autorité, afin que
« les dix mille écus destinés par feu M. Legauffre, pour
« ce dessein, y soient appliqués, selon son intention. »
XIX.
L'assemblée des évèques accueillit avec empressement l'assemblée approuve
une proposition si conforme à ses propres désirs 8c réso- LE DESSEIN D UN EVE"
r r . r . r . CHE EN CANADA, ET
lut, d'un commun avis, de faire des inftances à la Reine.
LE CARDINAL MA2ARIN
Elle nomma même, pour porter la parole de sa part à cette promet de contri-
I , * i r> , o J/~> •• BUER A SAFONDATION.
princesse, les eveques de Seez 8c de Grasse, ainsi que
MM. d'Aquilinguy 8c Barsillon, priant en même temps
les deux évêques d'écrire à Sa Sainteté, si leur demande
était favorablement accueillie (2). Le mercredi n juillet (3) Procès-, erbai de
suivant, le cardinal Mazarin, s'étant rendu en personne à ede %^ca,
l'assemblée du clergé, 8c présidant la séance, l'évêque de 1G4.5, p. 730.
Grasse prit la parole pour lui rappeler la résolution des
évèques de supplier la Reine de favoriser l'établissement
d'un évêque en Canada. Il ajouta que tous ces prélats es-
péraient de son zèle 8c de l'affeclion qu'il portait en toute
occasion à leur Compagnie, qu'il apprécierait très-volon-
tiers cette humble supplication ; que toute l'assemblée la
lui faisait d'une commune voix, 8c qu'enfin ces prélats se-
raient doublement satisfaits du succès , soit à cause de
l'avantage qui en reviendrait à l'honneur 8c au service de
Dieu, soit parce qu'ils auraient obtenu l'accomplissement
52 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
d'un si pieux dessein par l'entremise, de Son Éminence.
Le Cardinal reçut cette proposition avec une satisfaction
toute particulière. Il répondit qu'il la jugeait si utile à
l'Eglise, que non-seulement il était prêt d'employer, pour
la faire réussir, ses services auprès de Sa Majesté, mais
qu'il offrait même de donner du sien propre pour là dota-
(1) Procès-verbal de tion de l'évêque, jusqu'à mille écus par an, en attendant
rassemblée générale qU'0n pût créer une pension de pareille ou de plus grande
du clergé de France . ■
1645, p 8.22. ' somme, sur le premier bénéfice qui viendrait à vaquer (1).
xx.
le projet de l ETA- \[ paraît que le cardinal Mazarin promit même de don-
blissementd'un ÉVÉ- 1 , 1 » 1
ché est différé. ner douze cents ecus de pension, a prendre sur ses pro-
(2) Procès-verbal de près bénéfices (2). Mais, quelque zèle qu'il fît paraître
rassemblée générale p0ur Péredion d'un évêché en Canada, & quelque em-
du cierge de Frence, r a 1
i656. p. G29. pressement que montrât, de son côté, le clergé de France,
la chose n'eut pas lieu alors. Les RR. PP. Jésuites, que
le cardinal avait jugé convenable de pressentir sur l'érec-
tion de ce Siège, n'ignoraient pas que, pour former une
véritable Église, il eft nécessaire qu'elle soit gouvernée
par un évêque. « Il ne faut pas attendre, écrivait l'un
« d'eux, le P. Biard, que les sauvages n'aient besoin
« ni de curés ni d'évêque. Dieu n'a pas encore fait de
« tels chrétiens, ni n'en fera, comme je le pense : car
« notre vie spirituelle dépend de la doctrine & des sacre-
« ments, &, par conséquent, de ceux qui, selon l'infhtution
« divine, doivent nous les administrer. » Mais il paraît
que ces Religieux, après de mûres réflexions, considérant
l'état incertain de la paix, que déjà les Iroquois cher-
chaient à rompre, jugèrent que le moment de cet établis-
sement n'était pas encore venu. On peut du moins le con-
clure de ce qu'écrivait, sur ce sujet, la Mère Marie de
l'Incarnation, le u oétobre de cette année 1646 : « L'on
« parle de nous donner un évêque en Canada; pour moi,
« mon sentiment eft que Dieu ne veut pas encore d'é-
« vêque dans ce pays, lequel n'elt pas assez bien établi.
« D'ailleurs, nos Révérends Pères y ayant planté, le chris-
« tianisme, il semble qu'il y a de la nécessité qu'ils le
PAIX. CHARLES LE MOYNE. 1646.
53
« cultivent encore quelque temps sans qu'il y ait personne
» qui puisse être contraire à leurs desseins (i). » Nous (i) Lettres spirituel-
devons ajouter que, si Ton considère ce qui eut lieu immé- Ies de Marie de Yln-
j- . v • 1 , T r carnation, lettre 42e,
diatement après, savoir que la paix avec les Iroquois fut p. 8o-
rompue au bout d'une année, & que la guerre avec ces
barbares réduisit la Colonie Française aux dernières ex-
trémités, on conviendra en effet qu'un évêque n'était pas
encore devenu nécessaire.
Quoique cette tentative n'eût pas alors le succès que
désiraient les Associés de Montréal, elle fut néanmoins
l'occasion qui fit prendre à la Cour la résolution arrêtée de
donner, dans un temps plus ou moins éloigné, un évêque
à la Nouvelle-France. Aussi voyons-nous que, l'année
suivante, 1647, dans les articles dressés pour le gouverne-
ment de ce pays, le roi déclara que le conseil qu'il éta-
blissait à cette fin serait composé de trois personnes : du
gouverneur de Québec, de celui de Montréal & du Supé-
rieur des Jésuites, en attendant qu'il y eût un évêque en
Canada. Il est bien probable, comme la suite le mon-
trera de plus en plus, que, sans ces efforts de la Compa-
gnie de Montréal, on n'aurait point songé à donner un
évêque à ce pays, & qu'il en aurait été du Canada comme
de la Martinique & des autres îles Françaises, qu'on a vues
relier si longtemps sur le pied de simples missions, & qui
n'ont été pourvues de Sièges épiscopaux que vers le milieu
de notre siècle.
XXI.
par suite de ces dé-
marches, LA COUR SE
PROPOSE DE FAIRE
ÉRIGER PROCHAINE-
MENT UN ÉVÊCHÉ AU
CANADA.
Cependant la paix faite avec les Iroquois allait être
rompue par ces barbares, quoiqu'ils l'eussent eux-mêmes
désirée ; & la Providence, qui veillait à la conservation de
Villemarie, lui procura, dans ces circonftances, un secours
important dans le don qu'elle lui" fit d'un habile inter-
prète en langue iroquoise, qui rendit les services les plus
signalés & illustra même le pays : nous parlons de Charles
Le Moyne. Jusqu'alors on n'avait pas eu à Villemarie
d'interprète assez capable pour négocier avec les Iroquois ;
XXII.
CHARLES LE MOYNE SE
FIXE A VILLEMARIE,
EN QUALITÉ d'iNTER-
PttÈTE.
54 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
& cette année 1646;, M. de Montmagny y envoya, très à
propos, celui dont nous parlons, pour qu'on s'en servît
dans les pourparlers avec ces barbares. Charles Le Moyne,
venu de France en 1641, s'était d'abord engagé au service
des Pères Jésuites, qui l'avaient conduit & entretenu pen-
dant quatre ans au pays des Hurons , ainsi qu'un de ses
oncles appelé Duchesne. Dans le séjour qu'ils y firent, ils
acquirent une certaine habitude des langues sauvages,
avantage qui les mit à même de servir ensuite utilement
les Français. Aussi voyons-nous que Duchesne fut envoyé
aux Trois-Rivières, & Charles Le Moyne à Vi.llemarie,
( 1) Journal des Jé- \\m & l'autre en qualité d'interprètes & de soldats. Ce
dernier était né à Dieppe, paroisse Saint-Remi (*), & ce
fut, sans doute, sur ses invitations ou à son exemple, que
plusieurs honnêtes familles de la même ville quittèrent la
France & allèrent s'établir à Villemarie (**). Nous n'osons
(*) Charles Le Moyne, fils de Pierre Le Moyne & de Judith
Duchesne, fut baptisé dans l'église paroissiale de Saint-Remy de
Dieppe, le 2 août i62Ô,.& reçut le nom de Charles, que lui imposa
(2) État civil de honorable homme Charles Ledoux, son parrain (2). Vers l'année
Dieppe, regiftres de la i633, ses parents quittèrent cette paroisse & s'établirent sur celle de
paroisse de St-Remy; Saint-Jacques (3), alors habitée principalement par des marins & des
de 1621 a i632. commerçants, & y tinrent une hôtellerie : ce qui les a fait qualifier
(3) Ibid., régi res jl^teijers dans je regiftre de la paroisse de Villemarie (4).
de la paroisse de St- _ , D. . _ . r T . Vj ».
loques de 1604 à ( ) ^e 'a Par01sse de Saint-Jacques de Dieppe, ou demeuraient
l6.2 ' " les parents de Charles Le Moyne, sont parties une multitude de.
(4) Regiïtres de la familles pour aller s'établir en Canada. Dans le regiftre de la seule
paroisse de Villemarie. année 1628, on trouve mentionnés des Duhamel, Hardy, Auger,
Aubuchon, Dubuc, Godebout, Symon, Davignon, Caron, Dujardin,
Bourdon, Boulanger, Léger, Fontaine, Baudry, Le Duc, Brunei,
Dufresne, Hébert, Sénécal, Gaudry, Thierry, Duval, Blondel, Ger-
vais, Vallée, Leroy, Lecomte, Lemercher, Dumetz, Godard, Neveu,
Lécuyer, Leroux, Dumouchel, etc. Sur la paroisse de Saint-Remy
étaient établies des familles des noms de Viger, Cardinal, Gisfard,
Duchesne, etc., etc. Dieppe étant alors l'un des principaux ports d'oïl
partaient les navires pour la Nouvelle-France, & ou ils arrivaient à
leur retour chargés des productions de ce pays, ces relations com-
merciales devaient naturellement attirer en Canada un grand nombre
d'habitants de cette ville, & en mettre beaucoup d'autres en rapport
avec les précédents. Aussi voyons-nous qu'en l'année 1647 on avait
PAIX. M. DE MAISON NEUVE EN FRANCE. 1646. 55
pas assurer qu'il ait été parent de Pierre Le Moyne,
écuver, qui, en 1602, était lieutenant général en l'amirauté
de France, au siège de Dieppe (1) ; mais nous ne craignons
pas de dire qu'il s'eft rendu plus illuftre encore par ses
belles qualités personnelles, par son courage & par celui
de ses enfants, comme nous aurons occasion de le mon-
trer dans la suite de cette histoire (*) .
(1) Archives de la
marine à Paris.
XXIII.
Cependant M. de Maisonneuve, ayant terminé les af- M. DE MAISONNEUVE AR-
faires qui l'avaient appelé en France, se mit en mer, &
arriva à Québec le 20 septembre 1646 (2), trois jours avant
M. de Répentigny. Celui-ci était parti de la Rochelle sur
le navire appelé la Marquise, que le Roi avait prêté pour
le conduire en Canada ; & la lettre de ce prince sur ce
sujet fait assez connaître l'esprit de piété qui animait alors
la Cour de France : « Voulant, dit le Roi, contribuer, au-
« tant qu'il m'eft possible, au bien & à l'avantage de la
<( Nouvelle-France, à peupler ce pays, à y faire enseigner
« la Foi & l'Evangile de Notre-Sauveur, j'ai résolu, par
« l'avis de la Reine régente, madame ma mère, de prêter
« l'un de mes vaisseaux, nommé la Marquise, qui est
« maintenant au port de la Rochelle, avec ses agrès, ca-
« nons & munitions, pour faire un voyage audit pays,
RIVE A QUEBEC ET
REPASSE AUSSITOT EN
FRANCE.
(2) Journal des Jé-
suites, i()4G, sep-
tembre.
déjà donné à une rue de Dieppe le nom de la Pelleterie, le seul sous
lequel elle fût alors connue (3).
(*) Il serait difficile aujourd'hui de connaître les ancêtres de
Charles Le Moyne, & même de suivre & de diftinguer entre elles les
diverses branches de cette famille à Dieppe, mentionnées dans les
regiftres de Y état civil. Ainsi, dans les années 161 5, 161 6, 16 17, nous
y voyons quatre chefs de famille de ce nom : Barthélémy, Antoine,
Jean & Pierre Le Moyne, & vraisemblablement deux autres encore
du nom de Pierre, qui tous eurent des enfants. De i63o à 1640, nous
trouvons, même dans cette petite ville, au moins quatorze chefs de
famille du nom de Le Moyne : Thomas, Nicolas, Olivier, Charles,
Roger, Jacques-François, Marc-Antoine, deux du nom de Jean,
quatre du nom de Pierre, & peut-être un cinquième qualifié capi-
taine pour le Roi, & même un sixième Pierre, exerçant, en i643, la
charge de procureur.
(3) Antiquités &
chroniques de Dieppe,
parAsseline, 1647. Bi-
bliothèque de Dieppe,
manusc, in-fol.
56 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(0 Archivesdu mi- « durant la présente année (i). » Mais à Québec, M. de
niftère des affaires Maisonneuve reçut une lettre de M. de La Dauver-
étrangeres, Amérique, >,
foi. 35 1. Lettre du roi sière, qui lui apprit que, depuis son départ de la France,
du 6 avril 1646. son beau-frère avait été assassiné; que sa propre mère
songeait à passer à de secondes noces; & que, ce dessein
devant être ruineux pour sa famille, il eût à repasser in-
continent en France pour en empêcher l'exécution. Jugeant
alors que ce voyage était nécessaire, il résolut de repartir,
par le retour des vaisseaux ; &, pour ne pas affliger trop
vivement les colons de Villemarie, par une nouvelle sépa-
ration , il ne remonta pas à Montréal, & se contenta de
leur écrire, en s'effbrçant de les consoler le mieux qu'il
put, par l'assurance qu'il leur donna de son retour Tannée
(2) Hiftoire du Mont- suivante (2). Dans le séjour qu'il fit à Québec, en atten-
tai, 1645 a 1646. ^ant |e ^part des navires, il acheta, le 12 octobre, au nom
de M. de Fancamps, tous les biens que madame de la Pel-
terie avait encore en France (*), & termina quelques af-
faires d'intérêt, que les Associés de Montréal avaient avec
M. Pierre de Puiseaux, dont on a parlé.
xxiv.
fin de m. de puiseaux. Ce vieillard, qui s'était joint à la Compagnie de Mont-
reconn aisance de é , av£C de dévouement & de bonheur, étant en-
MM. DE MONTREAL '
pour ce bienfaiteur, suite devenu paralytique & affaibli de cerveau, se mit, au
bout de quelques années, à redemander à M. de Maison-
neuve ce qu'il avait donné à la Compagnie, alléguant qu'il
voulait repasser en France & s'y faire traiter. Une telle
demande eût pu surprendre tout autre que M. de Maison-
neuve ; mais, toujours semblable à lui-même, ce cœur si
noble & si élevé, lui fit cette réponse bien digne de lui :
« Monsieur, nous n'avons rien fait par intérêt, tout est
vous pouvez en être assuré. Ici je vous
(*) C'étaient la métairie de Saint-Barthélémy, située dans la pa-
roisse de Corbye, proche d'Alençon; le fief d'Harinvillers, dans les
paroisses de Saint-Aubin & Coulonges, consiftant en rentes seigneu-
riales; enfin les terres de Launay & de Souches, dans la paroisse de
Saint-Aubin; le tout pour la somme de vingt-trois mille livres.
PAIX. M. DE PUISEAUX. 1646. 5j
« donnerai tout ce dont vous aurez besoin; & je vous
« adresserai à MM. de la Compagnie de Montréal, en
« France, qui reconnaîtront largement le bien que vous
« nous avez fait. » Ceci s'était passé en 1644. M. de Pui-
seaux avait quitté alors Villemarie, avec madame de la Pel-
terie, au grand regret de tous les colons, & était retourné
à Québec, où il avait repris possession de ses biens; ce
qui fut cause que, le 1 3 septembre suivant, il fit une dona-
tion devant notaire (1). Deux ans après, le 19 oclobre fi) Actes Je Tron-
1646, M. de Maisonneuve, étant donc à Québec, ratifia, au quet' li sept- I(314*
nom de MM. de la Compagnie de Montréal, la cession
qu'il lui avait déjà faite des fiefs de Saint-Michel & de
Sainte-Foy, ainsi que celle de tous les biens mobiliers
donnés en 1641, & M. de Montmagny, Gouverneur, assifté
du sieur Noël Juchereau, licencié en droit, devant les-
quels fut conclu cet accord, déclara que M. de Puiseaux,
en rentrant en possession de ses terres, rembourserait à
M. de Maisonneuve les sommes que MM. de Montréal
avaient dépensées, pour des défrichements faits à Saint-
Michel (2). Mais, ce qui eft très-remarquable, quoique (2) Documents pour
M. de Puiseaux eût repris tous ses biens, les Associés de !f vir, à I'hlft°ire du
r 7 Canada, de 1026 a
Montréal exécutèrent avec une religieuse fidélité la pro- 1768, in-fol., pièce
messe que lui avait faite M. de Maisonneuve. Nonobstant 6°e'a °-uebec-
ce désiftement qu'ils attribuaient à l'affaiblissement de ses
facultés, ils le considérèrent toujours comme l'un d'eux,
lui prodiguèrent toutes sortes de soins, le traitèrent avec
la même affedion que s'il eût été leur propre frère, &
veillèrent sur lui avec la même sollicitude jusqu'à son
dernier soupir, qu'il rendit à l'âge de soixante-dix-sept ou
soixante-dix-huit ans. Comme tous les Associés de Mont-
tréal, M. de Puiseaux désirait beaucoup de voir ériger un
Siège épiscopal en Canada, & donna même par son
teftament, fait à la Rochelle le 21 juin 1647, ^a terre de
Sainte-Foy, pour le soutien du futur évêque(3) (*). M. de i'3) Notes sur les re-
giftres de Notre-Dame
de Québec, in- 12, p.
19.
(*) Cette disposition teftamentaire de M. de Puiseaux refta long-
58 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Maisonneuve, ayant terminé les arrangements dont nous
parlons, repartit donc pour la France le 3 1 ocrobre, quoique,
sans le savoir, il dût trouver sa mère remariée. Il fit cette
traversée avec MM. Giffart & Tronquet, qui allaient sol-
liciter, touchant la traite, quelques règlements dont nous
parlerons ailleurs ; & M. d'Ailleboult, en l'absence pro-
longée de M. de Maisonneuve, continua d'être chargé du
commandement à Villemarie.
xxv.
MAUVAISE FOI DES
AGNIERS DANS LA PAIX
QU'ILS AVAIENT FAITE.
p. 3
Malgré la joie universelle que l'alliance, conclue
en 1645 avec les Iroquois avait fait naître à Québec, à
Villemarie & aux Trois-Rivières , on n'avait cependant
contracté la paix qu'avec une seule des cinq nations iro-
quoises, celle des Agniers, les plus rapprochés de l'île
de Montréal. Sous le nom d'Iroquois, on comprenait cinq
nations confédérées : les Agniers, les Onneiouts, les Onon-
(1) Relation de 1646, tagués, les Sonnontouans & les GoïogBens (i). Ces quatre
dernières n'avaient point paru dans le traité d'alliance ; &
encore les Agniers ne firent avec les Français qu'une
paix fourrée, résolus qu'ils étaient de les surprendre lors-
qu'ils les verraient le moins sur leurs gardes, & qu'ils
pourraient les accabler impunément. Mais, ne jugeant pas
que le moment fût favorable pour faire alors quelque coup,
ils réitèrent tranquilles cette année 1646. Ceux d'entre eux
qui allèrent à Villemarie dirent cependant aux sauvages
des diverses nations qu'ils y trouvèrent que les Iroquois
d'Onneiout & ceux d'Onnontagué, n'étant point entrés
dans le traité de paix, ils eussent à se tenir sur leurs
gardes, attendu que ces deux nations Iroquoises étaient
(2) Notes sur les re-
gistres de Notre-Dame
de Québec, in- 12, p.
19.
(3) Hiftoire du Mont-
réal, de 1640 à 1641.
temps ignorée, & ne fut connue en Canada que vers l'année 1733.
Mais, quelque diligence que fissent alors les membres du Chapitre de
Québec pour en presser l'exécution, ils ne purent jamais découvrir
la terre de Sainte-Foy (2), qui, après la mort du teftateur, dut être
occupée par d'autres particuliers, ou rentrer dans le domaine de la
grande Compagnie, comme un bien abandonné. Cette terre, d'après
M. Dollierde Casson, était situéeà une journée au-dessus de Québec,
sur le bord du fleuve Saint-Laurent (3).
PAIX. VILLEMARIE FORTIFIÉE. 1646. 5g
parties de leur pays pour surprendre les Hurons 8c de là
venir fondre sur Villemarie. A ce discours la terreur saisit
quelques-uns des sauvages ; ils s'éloignèrent incontinent
de cette place, 8: le Borgne de l'île, qui s'était déjà retiré
précédemment aux Trois- Rivières, envoya des messagers
coup sur coup, pour presser ceux de sa nation qui reliaient
encore à Villemarie de descendre au plus vite, ce que
. -i j~ i / \ fi) Relation de 1646,
pourtant ils ne firent pas alors (1). y4
XXVI.
Les Agniers ne laissaient pas cependant de rôder a la faveur de la
souvent auprès du Fort des Trois-Rivières, & plus sou- ™*M-^™otsT
r ■ r. FORTIFIE VILLEMARIE
vent encore autour de Villemarie. La défiance qu'ils inspi-
raient fut cause que, dans ce dernier poife, on crut sage-
ment qu'il fallait se prémunir contre eux. « M. d'Aillebouft,
« rapporte le P. Lallemant, s'eft bravement fortifié ; il eff
s louable en ce point, ayant mieux aimé quitter quelques
* ouvrages particuliers fort importants, que de manquer
c au public (2). » Il parle ici de plusieurs terres que (2) Relation de 1647,
M. d'Aillebouft faisait défricher & mettre en culture, pour p' 23' anc- edlt'
son propre compte 8: pour le bien des colons, quoique
sans dessein de se les approprier, les Associés de Mont-
réal ayant promis de renoncer à toute propriété particu-
lière sur les terres de Pile & de travailler gratuitement à
l'œuvre de Villemarie. Il profita donc de ce temps de
calme pour achever les fortifications de Villemarie, &
réduisit le Fort à quatre bâfrions réguliers, si bien cons-
truits & si solides, qu'on n'avait encore rien vu de sem-
blable au Canada. Il eff. vrai que ce Fort, ayant été établi
trop près du Saint-Laurent, qui sort quelquefois de son
lit, était menacé, à certains temps de l'année, d'un entier
bouleversement, à cause des montagnes de glace poussées
par les eaux de ce fleuve; & il arriva de là que, dans la
suite, après que les colons furent sortis du Fort pour se
fixer sur les terres, on négligea d'en réparer les bail ions,
qui n'exifïaient plus déjà en 1672, ainsi que nous le di-
rons en son lieu. Néanmoins, au temps où M. d'Aille-
bouft les fit conftruire, ces balfions furent très-avantageux
ÔO IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
pour la défense de la place & inspirèrent de la terreur aux
Iroquois.
XXVII.
le père jogues, en- A l'occasion de la paix faite avec les Agniers, on
voye a agnie pour avajt :Ug£ a pr0pOS d'envoyer chez eux le P. Jogues, pour
CONFIRMER LA PAIX > ° r r -/. . 1
par des présents, leur témoigner la satisfaction & la joie de M. de Mont-
magny de voir enfin la bonne harmonie si heureusement
rétablie. Mais des Algonquins chrétiens, voyant ce Père
qui s'embarquait, l'avertirent de ne point parler de la foi
de prime abord aux Agniers : « Il n'y a rien de si rebu-
tant, au commencement, lui dirent-ils, que notre doc-
trine, qui semble exterminer tout ce que les hommes
ont de plus cher; & parce que votre longue robe prêche
aussi bien que votre bouche, il serait à propos de
paraître chez les Agniers avec un autre habit. » Le
P. Jogues suivit ce conseil, comme étant très-sage ; &
accompagné du sieur Bourdon, habitant de Québec, il
partit, le 16 mai 1646, des Trois-Rivières, conduit par
quatre Iroquois Agniers & suivi de jeunes Algonquins,
qui portaient dans un canot à part des présents, de la
part de M. de Montmagny pour la confirmation de la
paix. La veille de la fête du Saint-Sacrement, ils arri-
vèrent au bout d un lac qui se joint à un autre plus grand,
nommé déjà lac Champlain, & ils donnèrent à l'autre le
nom de lac du Saint-Sacrement, qu'il a conservé jus-
qu'à ce jour.
XXVIII
les agniers pressent A Orange, première habitation des Hollandais, ils iu-
le père jogues de rent fort bien reçus par le capitaine, & arrivèrent enfin au
repartir. pays des Agniers, qui, informés de leur venue, firent une
assemblée générale de tous les principaux capitaines &
des anciens du pays, dans laquelle on diftribua les pré-
sents envoyés par Onontio. Le P. Jogues réunit ensuite
quelques chrétiens, encore captifs chez les Agniers, les
inftxuisit & leur adminiftra le sacrement de Pénitence ;
mais, sur l'invitation des Agniers eux-mêmes, qui pres-
saient le départ des députés, il repartit, avec le désir, ce-
PAIX. LE PÈRE JOGUES A AGNIÉ. 1646. 6l
pendant, d'y faire un second voyage & d*y commencer
une mission. Si ces barbares pressaient ainsi les Français
de partir, c'efï que déjà ils leur avaient appris qu'une
troupe d'Iroquois des autres nations étaient en marche
pour attendre les Hurons au passage : « Nous ne pen-
« sons pas, ajoutèrent-ils, s'adressant aux députés, qu'ils
« vous fassent aucun mal; mais nous craignons pour les
« deux Algonquins qui sont avec vous (i). » Cependant Oj Relation de 1646,
les sauvages d'Onneiout & d'Onnontagué, qui s'étaient p' I4' l5' l6' I?'
mis, en effet, en campagne, avaient dessein de tomber
sur les Français aussi bien que sur les Hurons 8c les
Algonquins, & ils commencèrent par ces derniers, comme
nous allons le voir au chapitre suivant.
62 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
CHAPITRE VII
DEUXIÈME GUERRE DES IROQUOIS, DE 1 646 A l65o.
deux femmes sauvages Le 3 de juillet 1 646, on vit arriver à Villemarie deux
arrivent a ville- femmes sauvages, mouillées depuis les pieds jusqu'à la tète,
MARIE, PORTEES SUR ^ ' r .
DES BATONS FLOT- abattues & tout éplorées. Interrogées sur le sujet de leur
TANTS* triftesse : « Nous descendions ici, ma fille & moi, dit la
. « plus âgée, lorsque nous avons aperçu des hommes que
« nous croyions être de nos ennemis. La peur nous sai-
« sissant, nous avons abandonné notre petit bateau d'é-
« corce & tout notre bagage, marchant & courant huit
« jours entiers dans ces grands bois, de peur de tomber
« entre leurs mains, & ne mangeant, pendant ce temps,
« que des fruits sauvages, quand nous en rencontrions, &
« encore ne les cueillions-nous qu'à la course. » — Mais
« comment avez-vous donc pu aborder à cette île, sans
« canot? » lui demanda-t-on. — « Nous avons ramassé des
« morceaux de bois, reprit-elle, nous les avons liés en-
« semble avec des écorces & nous nous sommes mises
« dessus, ramant avec des bâtons, aimant mieux nous
« confier à la merci des eaux & être noyées que de
« tomber entre les mains d'ennemis si cruels. Ces mor-
« ceaux de bois venant enfin à se séparer, nous sommes
« tombées dans le courant; &, après nous être bien dé-
« battues, nous avons saisi de nouveau nos bois, qui
« nous ont conduites jusqu'au bord de votre île. » Elles
avaient fait ainsi plus de deux lieues sur ces bâtons flot-
tants, n'attendant que l'heure d'être englouties dans la
profondeur du fleuve, qui, au-dessus de l'île de Montréal,
paraît vaite comme une mer. Ces femmes, ainsi échap-
DEUXIÈME GUERRE DES IROQUOIS. 1646.
63
pées du péril, firent sécher leurs robes, sans paraître
touchées de la perte de leur canot, de leurs vivres & de
tout leur bagage, heureuses de se voir dans ce lieu de
sûreté (i).
Au mois d'août de cette même année, le Borgne de
l'île, remontant dans son pays avec les siens, tomba dans
une embuscade que lui avaient dressée les Iroquois, &
perdit un jeune guerrier. Celui-ci, blessé à mort d'un
coup d'arquebuse, fut aussitôt porté à Montréal ; 8: quoi-
qu'il n'eût jamais été infiruit de la Foi chrétienne, il reçut
avec tant de fruit les paroles qu'on lui adressa dans cette
extrémité, qu'il sembla n'avoir reçu le coup de la mort
que pour passer, par le sacrement du Baptême, à la pos-
session de la véritable vie (2). Il était âgé d'environ
■quinze ans & avait perdu ses père 8c mère; ce qui don-
nerait à entendre qu'il avait été pris dans quelque combat :
car il était Iroquois de nation. Il fut nommé Laurent, 8c
mourut le jour même de son baptême, le 1 1 août 1646 (3).
Ceux qui avaient dressé l'embuscade dans laquelle tomba
le capitaine de l'île étaient de la nation d'Onneiout, au
nombre de dix-sept, & nonobftant leur petit nombre
avaient blessé à mort ce jeune homme 8c fait prisonnières
deux femmes, dont l'une était déjà fort âgée.
Comme ils retournaient dans leur pays, ils aper-
çurent, de loin, un canot de Hurons, 8c furent en même
temps découverts, à leur tour, par ceux qui conduisaient
ce canot. Aussitôt les Hurons, au nombre de trente
hommes, mettent pied à terre, pour aviser à ce qu'ils
feraient; Se, de leur côté, ceux d'Onneiout en font autant.
Les uns ne savaient pas le nombre des autres, ce qui fut
cause que les capitaines de ces deux petites troupes, pour
donner courage à leurs gens, les exhortèrent à se mon-
trer braves 8c à mourir plutôt que de lâcher pied. Enfin
ceux d'Onneiout viennent les premiers, pour attaquer les
Hurons, placés derrière une pointe, 8c, à leur abord, on
(1) Relation de 1646,
p. 40, 5o.
II.
LES ONNEIOUTS ATTA-
QUENT LE BORGNE DE
l'île ET LUI TUENT
UN JEUNE SAUVAGE
QUI REÇOIT LE BAP-
TÊME.
(2) Relation de 1646,
P. 35.
(3) Regiftre des bap-
têmes de la paroisse
de Villemarie, 1 1 août
1646.
III.
RENCONTRE SINGULIERE
DE CES ONNEIOUTS
AVEC DES HURONS.
ONNEIOUT CONDUIT A
VILLEMARIE.
64 II* PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
pousse, de part & d'autre, un grand cri, selon la coutume
des sauvages, à qui ce bruit servait de trompettes & de
tambours. Mais les Hurons, s'imaginant que les Iroquois,
qui les prévenaient de la sorte, étaient en grand nombre,
s'enfuirent aussitôt dans les bois, à la réserve de cinq qui
tinrent ferme, résolus de mourir sur la place ; &, de leur
côté, les Iroquois, jugeant par le cri qu'avaient poussé les
Hurons que ceux-ci leur étaient supérieurs en nombre,
s'enfuirent aussi, sans qu'il en reftât un seul; en sorte
que les cinq Hurons qui n'avaient pas lâché pied se re-
gardèrent les uns les autres, bien étonnés de se trouver
sans ennemis. A la faveur de ce désordre causé par la
frayeur, les deux femmes prisonnières, dont nous avons
parlé, se délient, se sauvent dans les bois, & l'une d'elles
venant à rencontrer l'un des Hurons lui fait connaître
que les Iroquois ne sont qu'au nombre de dix-sept. A ces"
mots il court pour avertir ses camarades, qui se' rallient
& commencent à couper le chemin aux ennemis. Enfin,
ils font si bien qu'ils en saisissent un & l'amènent à Ville-
marie. Les Hurons s'étaient empressés de rendre la liberté
à cette femme Algonquine qui leur avait donné un si utile
avertissement; mais ils ne purent retrouver sa compagne
plus âgée, tant elle s'était éloignée précipitamment dans
sa fuite. Quelques jours après, elle arriva seule à Ville-
marie, au grand étonnement des Français & des sauvages,
qui admiraient comment une vieille femme avait pu tra-
verser tant de terres & tant d'eau sans bateau & sans
vivres, n'ayant ni couteau ni hache, & parcouru une
étendue d'eau de plus de trois lieues. M. d'Aillebouft
accueillit avec joie ces Hurons, & fit tous ses efforts afin
de retirer de leurs mains l'Iroquois qu'ils avaient pris. I!
offrait même de grands présents pour sa délivrance ;
mais, voyant qu'ils voulaient le conduire dans leur pays,
il les pria, par un présent, de lui sauver la vie & de le
ramener, l'an prochain, à Onontio, à dessein de faire
alliance avec les Iroquois par le moyen de ce prison-
Ci) Relationde 1G4G, . L i J £
p ît,5z. nier (ij.
DEUXIÈME GUERRE DES IROQUOIS. 1646.
C5
Pour apporter quelque remède à ces maux, on jugea
expédient de renvoyer chez les Agniers le P. Jogues. Il
devait y passer l'hiver & avait ordre de faire tout ce qui
serait en lui pour porter à la paix les Iroquois des autres
nations qu'il pourrait voir dans les bourgades des Agniers.
En cas de refus de la part des autres, il devait fortement
presser les Agniers de les empêcher de se répandre sur la
rivière des Prairies, par laquelle passaient les Hurons,
comme aussi engager ces nations Iroquoises à prendre
pour théâtre de leurs guerres cette partie du fleuve Saint-
Laurent qui eft beaucoup au delà de l'île de Montréal;
ou du moins leur défendre d'approcher de cette île.
« Si Dieu nous accorde cette bénédiction, disait à ce
« sujet le P. Jérôme Lallemant, cette île sera le centre de
« la paix, comme elle a été le lieu de toutes les guer-
« res (1). » Le 24 septembre 1646, le P. Jogues partit donc
des Trois-Rivières pour aller au pays des Agniers; mais
avant qu'il arrivât, ceux-ci avaient déjà envoyé des pré-
sents aux autres nations Iroquoises, afin de s'unir toutes
entre elles & de conspirer, de concert, à la ruine des
Français, des Hurons & des Algonquins. On dit que le
sujet de cette perfidie vint de la haine que des Hurons
captifs chez les Agniers leur avaient inspirée pour la reli-
gion chrétienne. Ces Hurons, ayant été atteints, dans leur
pays, de maladies contagieuses, qu'ils attribuaient aux
charmes prétendus des missionnaires, avaient jeté ces
pensées dans l'esprit des Iroquois, en leur persuadant
que, ces Religieux portaient avec eux des démons, & que
leur doctrine, aussi bien que leurs personnes, ne tendait
qu'à la perte de tous les. sauvages.
Les Agniers, convaincus de ces prétendus maléfices,
accusaient, en effet, le P. Jogues d'avoir caché, dans son
premier voyage, des sorts dans une petite caisse qu'il
avait laissée à son hôte pour gage de son retour; & ce
qui les confirmait encore dans cette fausse opinion, c'eft
que, depuis son départ, la maladie s'était répandue parmi
TOME II. 5
IV.
LE PÈRE JOGUES VA NÉ-
GOCIER LA PAIX CHEZ
LES AGNIERS, QUI, AU
CONTRAIRE, SE PRÉ-
PARENT A NOUS FAIRE
LA GUERRE.
(1) Relation de 1646,
p. 41, 42.
V.
l'instigation des
perfides hurons ,
les agniers attri-
buent aux mission-
naires les calamités
publiques et massa-
crent le père jo-
GUE6.
66 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
eux,- & que leurs blés avaient été endommagés par les
(1) Reiatïondei647, insectes (i). Ce récit du P. 'Lallemant eft fortifié encore
pu 2,i- par la mère Marie de l'Incarnation : « Ce qui a porté ces
« barbares à rompre la paix que nous croyions si bien
« établie, dit-elle, c'eft l'aversion que quelques Hurons
« captifs leur ont donnée de notre Foi, disant que c'était
« ce qui avait attiré toutes sortes de malheurs sur leur
« nation, l'avait infectée de maladies contagieuses & avait
« rendu leur chasse & leur pêche moins abondantes
h qu'elles ne l'étaient avant qu'ils eussent reçu notre.
« croyance. Presque en même temps, la mortalité s'étant
« répandue dans les villages des Iroquois, où elle a mois-
it sonné beaucoup de monde, & le mauvais air ayant
« fait naître une espèce de ver dans leurs blés, qui les a
« presque tous rongés, ces accidents fâcheux leur ont
« facilement persuadé que ce que les Hurons captifs leur
(2) Lettre 34, 1647, « avaient dit était véritable (2). » Aussi le P. Jogues étant
p. 419, 420. arrivé chez eux le 7 octobre, à peine eut-il mis pied à
terre que , contre toute juftice , lui & son compagnon ,
jeune Français séculier, furent battus, dépouillés & con-
duits en cet état au bourg le plus voisin, où, le lendemain
(3) Relation de 1 047, de leur arrivée, on les massacra l'un & l'autre (3). Après
P\l>2&3' ■ une si noire perfidie, les Agniers se mirent aussitôt en
campagne pour surprendre les Français & leurs alliés,
avant même que ceux-ci eussent appris la nouvelle de
cette déclaration de guerre.
VI.
LES IROQUOIS RECOM- LeS Hurons & les Algonquins se considéraient alors
mencent leurs hos- comme dans un état de paix profonde, & étaient sans dé-
TILITES DANS L ILE DE ...
MONTRÉAL, fiance occupés à la chasse sur différentes rivières ; ce qui
fut cause que les Iroquois, étant venus à tomber sur eux
tout à coup, en firent un épouvantable massacre, comme
nous le raconterons bientôt. Le 17 de novembre 1646,
trois Hurons, qui étaient à Villemarie & retournaient de
la chasse, perdirent un de leurs compagnons, & s'étant
mis en devoir, quelques jours après, d'aller le chercher,
ils furent pris par une bande d'Iroquois cachés en embus-
2e GUERRE. HOSTILITÉS A VILLEMARIE. 1646. 67
cade dans cette île (j). Le bruit de cette nouvelle guerre (ij Relation de , 1647
se répandit bientôt, & les sauvages alliés s'éloignèrent in- p- 3-
continent de Villemarie. Il n'y refta que six Hurons, qui,
s'étant éloignés à quelques lieues du Fort, se mirent à
conftruire leurs cabanes pour la chasse. Un Français,
qui les avait accompagnés afin de les aider charitablement
dans ce travail, en blessa un par mégarde d'un coup de
hache qu'il lui déchargea sur la main. Affligés de cet acci-
dent, & voulant procurer quelque soulagement au blessé,
le Français & un Huron le conduisent à Villemarie, &,
comme ils s'avançaient vers le Fort, ils aperçoivent sur
la neige une pifte fraîchement battue par une troupe d'Iro-
quois venus à la chasse des hommes : « Ah! je vois bien
« maintenant, s'écrie le blessé, que cette plaie eft un coup
« de la Providence, & non point un accident ; la bonté de
« Dieu m'a fait perdre une main pour nous sauver la vie
« à tous trois. ». En effet, des quatre Hurons refiés à la
cabane, trois furent pris par les Agniers, & le quatrième
se perdit. Le blessé dont nous parlons ajoutait en témoi-
gnant déjà à Dieu sa reconnaissance : « Il elt vrai que
« nous ne sommes pas encore en assurance, nous pou-
« vons rencontrer l'ennemi dont nous avons vu les ves-
« tiges; mon seul regret eft que je ne me suis pas confessé
« depuis longtemps. » L'autre Huron qui l'accompagnait
s'attriftait bien davantage encore, pensant qu'il n'était
pas même baptisé; cependant ils arrivèrent à l'hôpital
sans être assaillis par personne. Là, comme le blessé ne
pouvait souffrir la main du chirurgien, on lui reprocha
de n'avoir pas de cœur, & l'interprète ajouta qu'en France
on liait ceux qui ne pouvaient souffrir la cure de leurs
plaies. — « Eh bien! repartit-il, puisque je suis parmi les
« Français, il faut m'accommoder à la Française ; liez-
« moi & me faites garder vos coutumes. » On le lia en
effet, & il endura, plusieurs jours, cette douloureuse opé-
ration, sans donner aucun signe d'impatience.
vu.
Le 3o novembre de la même année 1646, jour de saint DEUX COLONS DE V1LLB •
68 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
LEMARIE PRIS ET MIS André, deux Français, s'étant un peu écartés de Villema-
a mort par les iro- r-ie furent pris par jes Iroquois & emmenés par ces bar-
Q.UOIS. RICHELIEU TV t 1 11
brûlé. bares. « Nous en avons demandé des nouvelles aux cap-
« tifs échappés du pays des Agniers, dit le P. Lallemant :
« ils n'en ont eu aucune connaissance ; ce qui nous fait
« conjecturer que, s'étant peut-être déliés pour s'enfuir,
« ils ont été repris & assommés, ou qu'ils sont morts de
« faim & de froid, dans les bois; ou qu'enfin ces perfides,
« ce qui est plus probable, ne trouvant pas de vivres à
« leur retour, car la saison était mauvaise, les auront tués
« & mangés en chemin. Le bruit a couru qu'on avait vu
« leurs chevelures dans le pays des Iroquois. » Un de
cette nation, qui fut pris ensuite par les Français, interrogé
sur le sort de ces deux prisonniers, répondit qu'on ne les
avait point amenés dans son pays, que leurs chevelures
seulement y avaient été apportées, & il nomma ceux des
(1) Reiationdei6.)7, Iroquois qui les avaient massacrés l'un & l'autre (i). Nous
p-74- ignorons les noms de ces deux victimes, attendu que
n'ayant point été inhumées à Villemarie, les Pères Jésuites,
selon leur coutume, ainsi que nous l'avons fait obser-
ver déjà, ne les ont point mentionnées dans le regiftre des
sépultures. Au commencement de cet hiver, les Iroquois
pillèrent le Fort Richelieu, laissé sans soldats par M. de
Montmagny, & le brûlèrent ensuite, disant par raillerie
(2) DoiiierdeCasson, qu'il n'était que de bois (2); puis, au mois de mars 1647,
1G46, 1647. s'étant divisés en plusieurs bandes, ils allèrent en guerre
de toutes parts.
vm. _ ,!•',". ,'•
hostilités des iro- Le 5 du même mois, deux Algonquins, partis des Trois-
Rivières avec deux femmes pour prendre, à quatre ou
cinq lieues de là, la chair d'un élan qu'un Huron avait
tué, furent aperçus & pris par une bande d'Iroquois. Mais,
dans l'espérance, sans doute, d'éviter une mort cruelle,
ces perfides captifs leur firent connaître l'état des Français
aux Trois -Rivières & les endroits où les Algonquins
étaient allés pour leurs grandes chasses depuis peu. Le
lendemain 6, qui était le jour des Cendres, comme tous les
0_L'OIS A'JX TROIS-RI-
VIERES.
2e GUERRE. HOSTILITÉS AUX TROIS RIVIÈRES. 1647. 69
colons de ce poire étaient assemblés à l'église pour le ser-
vice divin, ces Iroquois, profitant de la circonftance, pil-
lèrent deux maisons un peu écartées du Fort, dans les-
quelles plusieurs Français avaient cru mettre en sûreté la
meilleure partie de leurs meubles ; en sorte qu'au sortir
de la messe, ils se trouvèrent dénués d'habits, de couver-
tures, de poudre, de plomb, d'arquebuses & d'autres
choses de première nécessité, les Iroquois ayant enlevé la
charge de plus de quinze hommes, & n'ayant laissé que
ce qu'ils ne purent emporter avec eux. Après quoi, ces
barbares mirent leur butin en sûreté pour aller tom-
ber ensuite sur les Algonquins, qui chassaient, les uns du
côté du sud, les autres du côté du nord du fleuve Saint-
Laurent.
ix.
Sur les indications des perfides captifs, ils trouvé- ALGONQUINS MASSACRÉS
rent aisément les pistes des chasseurs empreintes sur la
neige (i) & se divisèrent en deux bandes. Ceux qui tirè-
rent au nord arrivèrent bientôt aux cabanes des Algon- TISTE-
quins, où ils ne trouvèrent que des femmes &des enfants, ^0Relatlondei647>
les hommes étant tous à la chasse. Ils se saisirent aussitôt
des personnes & du bagage, sans permettre qu'aucun des
prisonniers s'échappât, & dix Iroquois allèrent à la re-
cherche des hommes. On était censé alors être en paix; l'un
des capitaines Algonquins, croyant que ces Iroquois ve-
naient en amis & en visite, les aborde sans défiance, & se
met à entonner sa chanson de paix, lorsqu'un Iroquois lui
enfonce son épée dans les reins, le transperce d'outre en
outre, & lui enlève la chevelure. De leur côté, ceux des
Iroquois qui s'étaient dirigés vers le sud attaquent à
l"improviste plusieurs capitaines qui venaient de prier
Dieu & qui étaient alors accompagnés de leurs femmes &
de leurs enfants. L'une d'elles, nommée Marie, femme de
Jean-Baptiste, le même que M. d'Ailleboust avait levé des
Fonts du baptême, le 24 juin 1646, marchait des dernières
avec son enfant, & aperçoit ces assassins qui se jetaient
sur un Huron. Incontinent elle crie à son mari de doubler
DU COTE DES TBOIS-
RIVIÈRES. MORT DU
SAUVAGE JEAN-BAP-
70 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
le pas pour donner avis à ceux qui étaient devant de se
mettre en défense. Jean-Baptiste prend aussitôt ses armes
& tue le premier des Iroquois qui marchait en tête des
autres ; mais il eft massacré lui-même à son tour. Les
ennemis, se répandant alors de tous côtés, environnent
les Algonquins, leur font rendre les armes ; & après avoir
garrotté ceux qui auraient pu s'enfuir, ils se jettent sur
les vieillards, sur les femmes & les enfants, incapables de
les suivre dans leur pays; ils tranchent, ils coupent, ils
taillent, ils brûlent, ils mettent tout à feu & à sang, battent
& frappent brutalement ceux qu'ils veulent mener en
triomphe dans leurs bourgades, & leur arrachent les
ongles à tous.
x.
piété des algonquins L'un des chefs Algonquins, du nombre des prison-
dans cette GATAS- niers ne perci point cœur dans cette catastrophe générale:
TROPHE. f ,
il se lève hardiment, & jetant un regard ferme & assuré
sur tous ses compagnons d'infortune : « Courage, mes
« Frères! leur dit-il; ne quittons point la prière ni la foi.
« L'orgueil de nos ennemis passera bientôt, nos tour-
« ments ne seront pas de longue durée, & le Ciel sera
« notre demeure éternelle. Que personne ne soit ébranlé
« dans sa croyance; nous ne sommes pas délaissés de
« Dieu, malgré cette infortune; mettons-nous à genoux
« & prions-le de nous donner courage dans nos tour-
« ments. » Aussitôt non-seulement les Chrétiens, mais
encore les Catéchumènes & leurs parents se jettent à
terre, & l'un d'eux prononçant les prières à haute voix,
tous les autres le suivent à leur ordinaire & chantent en-
suite des cantiques pour se consoler dans leur malheur.
Les femmes qui portaient leurs enfants avec elles ne crai-
gnaient pas de leur faire faire le signe de la croix, en pré-
sence & sous les yeux des Iroquois, & personne ne prenait
son repas, qu'il ne fît sur lui ce signe adorable. Enfin,
comme les Iroquois leur avaient tout enlevé, & jusqu'aux
(i) Reiat* de 164 m°irïdres objets de dévotion, ils se servaient de leurs doigts
p. 4,5. ' pour réciter le chapelet (1). Ces détails font assez con-
NIERS CONDUITS AU
PAYS DES 1ROQUCIS.
2e GUERRE. GRILLADES CHEZ LES IROQUOIS. 1647. 71
naître que la guerre des Iroquois contre les Français & les
autres nations sauvages était, à certains égards, une véri-
table guerre de religion. Aussi assurait-on que ces bar-
bares avaient crucifié, dans ces circonftances, un petit en-
fant baptisé, âgé de trois ou quatre ans, étendant son corps
sur une grosse écorce & perçant ses petites mains & ses
petits pieds avec des bâtons aigus.
xr
Lorsque toutes ces viciâmes arrivèrent au pays des supplices des prison
Iroquois, on les reçut avec les cris, les huées, les coups
de bâton & les feux ordinaires dans ces circonftances. On
donna la vie aux femmes & aux filles, ainsi qu'à deux
petits garçons. Quant aux hommes & aux jeunes gens
capables de lancer un javelot, ils furent diftribués en di-
verses bourgades pour y être brûlés, bouillis & rôtis; le
chrétien qui faisait les prières publiques fut grillé & tour-
menté d'une horrible façon. Jamais il ne jeta un seul cri
ni ne donna le moindre signe de faiblesse, ayant toujours
les yeux levés au ciel, au milieu de ses tourments. On
commença de le tourmenter avant le coucher du soleil, &
on le brûla toute cette nuit, depuis la plante des pieds jus-
qu'à la ceinture; le lendemain, depuis la ceinture jusqu'à
la tète ; sur le soir, les forces lui manquant, on jeta dans
les flammes son corps ainsi tout grillé (i). (0 Relation ei -47,
XII.
La défaite des Algonquins était arrivée le 5 mars lafemmedejean-bap.
1647. Le 8 juin suivant, parut au-dessus de Villemarie un
canot, dans lequel on ne voyait qu'une seule personne.
Quelques-uns, s'étant approchés pour la reconnaître, furent
très-étonnés de trouver dans le canot Marie, femme du
brave Jean-Baptifte, massacré récemment. On la conduisit
aussitôt dans la chambre de M. d'Aillebouft. Ses larmes & ses
sanglots, qui lui ôtaient la parole, furent le préambule de sa
harangue & touchèrent de compassion tous les assiftants.
Madame d'Aillebouft, qui avait toujours eu beaucoup
d'affection pour elle, lui dit en sa langue qu'elle cessât de
s'attrister, puisqu'elle se voyait enfin parmi ses parents &
TISTE ARRIVE FUGI-
TIVE A VILLEMARIE.
72 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. E,T LA COMP. DE MONTRÉAL.
ses amis. — « Et c'est cela même, dit-elle, qui excite mes
« larmes & fait revivre ma douleur. Voyant les personnes
« & les lieux où Ton m'a témoigné tant d'amitié ainsi
« qu'à mon pauvre mari & à mon enfant, je ne puis rete-
« nir mes larmes. Il y a longtemps qu'elles étaient taries,
« & quand je vous ai vue, elles sont sorties de mes yeux
« malgré moi. » Portant ensuite ses regards pleins d'an-
goisses sur madame d'Aillebouft & sur les autres dames,
qui lui prodiguaient mille témoignages de tendresse & de
compassion, elle fait tout ce qui eft en son pouvoir pour
dissimuler sa douleur ; mais elle ne peut se contraindre
plus longtemps, & donne enfin un libre cours à ses pleurs.
XÏIÏ.
récit de l évasion de Après qu'elle eut ainsi soulagé son cœur, elle ra-
marie du pays des £0nta à la Compagnie les moyens dont Dieu s'était servi
pour la tirer du pays des Iroquois. Comme déjà elle avait
été prise une première fois & conduite à Onnontagué ,
quelques sauvages de cette nation, l'ayant reconnue dans
l'une des bourgades des Agniers, après sa deuxième cap-
ture, l'enlevèrent pour la ramener dans leur propre pays,
comme une esclave qui était à eux. Chemin faisant, ces
barbares devaient passer par le village où demeurait l'Iro-
quois qui l'avait prise récemment, & craignant qu'elle n'y
fût reconnue, ils donnèrent à Marie un sac, un pot de terre,
& un peu de vivres, lui disant de se cacher dans le bois,
& qu'ils viendraient la reprendre le jour suivant. La nuit
étant venue, elle s'approche de la bourgade, où elle entend
les cris & les huées des Iroquois,, qui brûlaient l'un de ses
compatriotes. Alors elle se met dans l'esprit que, s'étant
échappée de cette bourgade, on lui fera souffrir le même
traitement, les Iroquois ne pardonnant presque jamais aux
fugitifs. Elle prend donc la résolution de s'enfuir, se met
aussitôt en chemin, & afin qu'on ne pût la découvrir à la
piste, elle suit la route battue, qu'elle connaissait fort bien.
Arrivée proche de la bourgade, elle se cache dans le plus
épais du bois & y demeure dix jours & dix nuits, sans
feu, au milieu des neiges, avec une robe fort mince, qui
VOIT REDUITE DANS
SA FUITE.
2e GUERRE. FEMMES FUGITIVES. 1647. 7 3
lui couvrait à peine la moitié du corps. Toutes les nuits,
elle sortait, pour aller chercher, sous la neige, dans les
champs, quelques bouts d'épis de blé d'Inde échappés à 1
la main des moissonneurs ; mais elle ne put en trouver
qu'environ deux petits plats pour se nourrir durant son
voyage, qui devait durer plus de deux mois.
XIV.
Cette considération la remplissant d'épouvante, elle extrémité ou marie S2
fit ce raisonnement, plein d'erreur à la vérité, mais par-
donnable à une femme sauvage qui se voyait ainsi en
présence de la mort : si je vais à la bourgade, je serai
brûlée, & si je me mets en chemin, je serai consumée par
la famine, peut-être même tomberai-je entre les mains des
Iroquois. Il vaut donc mieux que je meure d'une mort
plus douce. Là-dessus elle fait sa prière pour se recom-
mander à Dieu, attache sa ceinture à un arbre où elle
monte, & passant à son cou l'autre bout où était un lacet
coulant, elle se jette en bas. Mais le poids du corps rom-
pit la ceinture; elle remonte une seconde fois sur l'arbre,
& la ceinture se rompt de nouveau. Etonnée elle-même
de ne pouvoir mettre fin à sa vie : « Peut-être, se dit- elle,
Dieu veut me sauver par la fuite. Et n'est-il pas assez puis-
sant pour me nourrir? » Là-dessus elle fait de nouveau sa
prière & entre dans la profondeur de ces grands bois, es-
pérant y trouver son salut. Seule dans sa fuite, elle se
conduisait à la vue du soleil. Mais, comme il y avait en-
core de la neige sur la terre, elle souffrit d'abord un froid
intolérable & une faim dévorante pendant dix jours, n'ayant
eu pour se nourrir que les bouts d'épis qu'elle avait gla-
nés. Lorsqu'elle les eut consommés, elle se mit à fouiller
la terre pour chercher de petites racines, ou à écorcher
certains arbres pour en sucer & manger l'écorce intérieure.
xv.
Elle était dans cette extrémité, lorsqu'elle trouva fort industrie de marie
heureusement une petite hache, dans un lieu où des chas-
seurs Iroquois avaient séjourné, ce qui lui sauva la vie. Au
moyen de cet inftrument, elle fit un briquet de bois, avec
POUR SUBSISTER DANS
SON VOYAGE.
74 II<; PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
lequel elle allumait du feu pendant la nuit ; & elle l'étei-
gnait dès l'aurore, de peur que la fumée ne parût 8c ne la
fît découvrir. « Ayant fait ma prière, disait-elle, j'allais
« chercher, dans les petites rivières, des tortues, que je
« mangeais avant de m'endormir auprès du feu. Je mar-
« chais & priais Dieu tout le jour. » Enfin, le mois de
mai arrivant, elle découvrit des chasseurs Iroquois, sans
être aperçue par eux, & reconnut qu'ils avaient laissé
leurs canots sur le bord d'une rivière. Elle en prit un à la
dérobée, s'y embarqua, & quoique le canot fût beaucoup
trop grand pour une seule personne, elle eut l'adresse de
le raccourcir & de l'approprier à son usage. Bien plus,
elle se fit à elle-même une espèce d'épée de bois, dont elle
brûla le bout pour le durcir ; &, avec cet infiniment, elle
tua plusieurs cerfs, en s'aidant encore de sa hache. Elle
prit aussi de grands efturgeons & quantité d'œufs d'oiseaux
de rivière, en sorte que, quand elle arriva à Montréal, elle
avait encore, dans son canot, un grand nombre de ces
œufs & assez de viande boucanée. Cette femme, s'adres-
sant à madame d'Aillebouft : « Il me semblait, lui disait-
« elle, que je vous voyais dans ma fuite, priant Dieu pour
« moi à la chapelle ; & que le Père, qui m'avait inftruite,
« priait aussi pour moi & me conduisait dans mon voyage.
« Enfin, grâce à Dieu, me voici au milieu de mes pa-
ît rents! » La joie ayant succédé aux larmes, elle em-
brassa madame d'Aillebouft & les autres dames avec une
vive affection, &, pour conclusion, elle fit sa confession &
(0 Relation de 1647, Communia ensuite avec de grands sentiments de piété (i).
p. 8, g, 10, 1 1. 0 r \ y
XVI.
PLUSIEURS AUTRES FEM- Cinq jours après un canot parut, qui portait une femme
mes sauvages se ré- chrétienne, de la nation des Poissons blancs. Marie, l'ayant
FUGIENT AUSSI A VIL- - ,, * t '■ > I*-- 111
lemarie. abordée 6c lui ayant raconte toutes les privations qu elle
avait endurées dans sa captivité & dans sa fuite, lui dit ces
paroles remarquables : « La Foi efl un don admirable,
« qui réunit ensemble les nations. C'est la Foi qui fait que
« les Français sont mes parents, qu'ils m'ont reçue & me
« traitent comme leur parente. C'est la Foi qui fait que
2e GUERRE. FEMMES FUGITIVES. 1647. j5
« je t'aime; 8c quel sujet aurais-jede t'aimer? Tu n'es pas
« de ma nation; mais je sens bien que je t'aime, & à
« cause de cela, je ne saurais m'empêcher de te donner
« de bons conseils. »
Le 20 du même mois de juin, on entendit une voix, qui
venait de l'autre côté du fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis
de VrMemafie. On ne se pressa pas d'y aller, les Iroquois
avant feint plusieurs fois d'être des prisonniers échappés,
pour massacrer ensuite ceux qui seraient allés les cher-
cher sur l'autre rive. C'était une captive réduite aux abois,
qui criait ainsi depuis deux ou trois jours. Lorsqu'elle
était arrivée au Saut Saint-Louis, un peu au-dessus de
Villemarie, n'ayant point de canot, pour le passer elle
avait lié ensemble plusieurs pièces de bois qui s'étaient en-
suite détachées les unes des autres, ce qui avait été cause
qu'elle avait coulé plusieurs fois à fond ; revenant néan-
moins toujours au-dessus de l'eau., elle avait été emportée
dans les bouillons & aurait dû se briser mille fois contre
les rochers si Dieu n'eût veillé sur elle par une providence
toute spéciale. On envoya donc de Villemarie, pour la
reconnaître, en approchant toutefois avec circonspection,
pour éviter toute surprise. Elle était si défigurée, si mécon-
naissable, qu'on l'eût prise pour un squelette; car n'ayant
eu avec elle ni hache, ni couteau, ni canot, & n'étant cou-
verte qu'à demi, il est difficile d'imaginer tout ce qu'elle
avait eu à souffrir dans sa fuite. Après qu'on lui eut pro-
curé les soulagements que réclamait son état, elle demanda
à être inflruite. a J'ai attribué ma captivité, disait-elle, aux
« résiftances que je fis l'an passé, lorsqu'on voulait m'en-
« seigner la prière; quoique je ne fusse pas baptisée, je
« n'ai pas laissé de prier Dieu, & je disais au fond de mon
« cœur : C'en eft fait, je croirai, je me ferai inftruire. »
Elle annonça que deux femmes sauvages s'étaient
échappées des mains des Iroquois deux jours avant sa
fuite ; &, en effet, le 24 juin, des cris se firent encore en-
76 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
tendre à l'autre rive du fleuve, où Ton aperçut la fumée
d'un feu qu'on avait allumé à dessein. On y courut en
canot, & Ton y reconnut ces deux femmes. Elles avaient
trouvé le moyen de faire du feu & s'étaient secourues
mutuellement; aussi étaient-elles moins exténuées que
la précédente. Après qu'on leur eut procuré aussi les sou-
lagements nécessaires, on leur donna à chacune une robe,
avec un canot d'écorce, sur lequel elles s'embarquèrent,
pour aller trouver leurs maris, qui étaient à Sillery, près
(1) Relation de 1647, de Québec (1). Celle de ces femmes qui avait annoncé la
p" 12, fuite des deux dernières, apprit aux colons que les Iro-
quois se proposaient d'aller en grand nombre attaquer
les Français, & notamment ceux de Villemarie, mais
qu'ils étaient, dans ce moment, affligés d'une maladie épi-
démique qui leur enlevait beaucoup de monde & désolait
(2) ibid., p. 12. le pays (2).
XVII.
trait de courage de II était arrivé à Villemarie, le 29 mai 1647, un canot
conduit par trois sauvages de la petite nation des Algon-
quins, qui, sans connaître encore la trahison des Iroquois,
en avaient néanmoins formé de fortes conjectures. Ces
Algonquins, craignant de tomber, à leur tour, entre les
mains de ces barbares, supplièrent M. d'Aillebouft de leur
donner des armes, bien résolus de se battre s'ils rencon-
traient l'ennemi en chemin. Il ne crut pas devoir leur re-
fuser ce secours, dans des circonftances si critiques;' &
ainsi armés, ils descendirent aux Trois-Rivières & re-
montèrent, de là, dans leur pays, sans rencontrer aucun
Iroquois. Cependant l'un de ces Algonquins s'était em-
barqué avec sa femme, pour aller porter à ceux de sa na-
tion la nouvelle de la défaite des leurs; de loin il aper-
çoit un canot d'Iroquois, conduit par sept hommes;
quoique seul avec sa femme, il ne craint pas d'aller sur
eux pour les attaquer. Mais pendant que l'un & l'autre
font ainsi jouer leurs avirons, ils aperçoivent plus loin
quatre ou cinq canots remplis d'hommes. Aussitôt l'Algon-
quin met sa femme à terre; puis, passant de l'autre côté
HUIT ALGONQUINS.
2° GUERRE. BRAVES ALGONQUINS. 1647. 77
de la rivière, il tire un coup d'arquebuse, pour connaître
qui étaient ceux qu'il avait aperçus. Aux cris qu'ils firent
alors, il comprit que c'étaient des Iroquois. Sur-le-champ
il repasse de l'autre côté de l'eau, reprend sa femme, &
court, à force de rames, vers quelques sauvages Algon-
quins qu'il avait quittés. Sept jeunes hommes de cette na-
tion, se présentant incontinent à lui, montent dans deux
canots, se dirigent leftement au lieu où étaient les Iro-
quois ; là ils les épient sans bruit & reconnaissent que ces
barbares avaient dressé cinq cabanes, dont une seule con-
tenait plus de guerriers qu'ils n'étaient d'assaillants. Ils
attendent le milieu de la nuit pour aller les attaquer; &
alors; entrant tout à coup, l'épée à la main, ils transper-
cent, avec une promptitude incroyable, les Iroquois en-
dormis, en tuent dix, en blessent beaucoup d'autres, &
délivrent dix captifs. Enfin, ayant embarqué avec eux ces
captifs, ils se retirent promptement & les mettent en li-
L , / % /A\ fi) Relationde 1647,
berte(i)(*). p.À,H,t5.
XVIII.
Quant aux sauvages Hurons, contre lesquels les Iro- perfidie de quelques
quois n'exerçaient pas de moindres cruautés, ils ne mar- LACHES hurons con-
J- •> -t ' TRE VILLEMARIE, QUI
chaient pas sur les traces des Algonquins dans cette nou- leur donnait l'hos-
velle guerre. Au contraire, effrayés par la crainte du feu
des Iroquois, ils se rendaient lâchement à eux & en-
traient même dans leur parti contre les colons de Ville-
marie, regardant comme une grande faveur qu'il leur fût
permis de se joindre ainsi aux ennemis, afin d'éviter, par
PITAL1TE.
(*) Vers le même temps, un capitaine Algonquin, allant aussi
avec ses gens à la découverte des Iroquois, s'arrêta à Villemarie, où
on lui fit un grand ferlin. Après le repas, il adressa ce compliment à
M. d'Aillebouft & aux assiftants : « Autrefois, quand on nous avait
« fait faire une grande chère, nous remerciions ceux qui nous avaient
« donné à manger... Mais j'ai quitté ces anciennes coutumes ; main-
« tenant, c'eft à Dieu que je m'adresse, quand on me fait du bien, &
« je lui dis :• O toi, qui as tout fait, tu es bon, prête secours à ceux ^ Lettres de Marie
« qui nous assiftent; fais qu'ils t'aiment toujours & donne-leur de l'Incarnation, lett.
« place avec nous dans ton paradis (2) ! » 34, p. 4.33.
78 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
ce moyen, une mort cruelle. De leur côté, les Iroquois ne
négligeaient rien pour surprendre les colons de ce porte,
tantôt en feignant un pourparler spécieux, & tantôt en se
cachant dans des embuscades, où ils repaient des jour-
nées entières, chacun derrière sa souche, attendant l'occa-
sion de faire quelque coup ; jusque-là qu'à dix pas de sa
(1) Doiiier de Cas- porte un colon n'était pas en assurance (1). Bien plus,
son, 1647, 1648. rïes Hurons, qui étaient aux environs de Villemarie, s'é-
tant réfugiés dans ce pofte, où on les accueillit avec une
cordialité généreuse, ces mêmes Hurons, qu'on nourris-
sait à grands frais, dans un temps où, la culture des champs
étant impraticable, Ton était obligé de faire venir de France
toutes les provisions de bouche, conçurent le dessein per-
fide de livrer la place aux Iroquois. Fréquemment ils par-
lementaient avec ces barbares, comme s'ils eussent pris
les intérêts des Français; puis ils allaient à la chasse,
tantôt l'un, tantôt l'autre, & celui qui était allé de la sorte
revenait toujours accompagné d'Iroquois. Etant près de
la maison où il était logé, car les habitants, par un excès
de bonté, voulaient bien les recevoir chez eux, le Huron
appelait son hôte, comme s'il eût eu besoin de quelque
chose, afin de l'attirer dehors, par ce noir ftratagème ; &
plusieurs ayant été assaillis jusque dans leurs propres
foyers, on entra alors en défiance contre ces perfides Hu-
rons; on reconnut le piège & on les laissa crier, sans s'en-
quérir davantage du sujet de leurs demandes.
XIX. A - : ■
pourquoi l'on ne sévit Il paraîtra peut-être étonnant que l'on n ait pas sévi
contre ces déloyaux, qui joignaient ainsi l'ingratitude à la
perfidie la plus atroce. Sans doute ils étaient indignes de
sonneuve. l'hospitalité qu'on leur donnait si généreusement; mais le
grand désir qu'on avait de les gagner à Dieu était cause
qu'on se laissait toucher assez aisément par leurs pro-
teftations & leurs belles promesses. D'ailleurs il était
d'une sage politique de ne pas les punir, dans la crainte
d'avoir toute leur nation contre Villemarie, dans un temps
où les colons ne se trouvaient pas en assez grand nombre
PAS CONTRE LES HU-
RONS PERFIDES. — RE«
TOUR DE M. DE MAI-
2° GUERRE. IROQUOIS PRIS A VILLEMARIE. 1648. 79
pour faire face à tant d'ennemis, attendu que les Iroquois
étaient alors plus audacieux que jamais, par les victoires
continuelles qu'ils remportaient dans le pays des Hurons.
Ainsi le temps se passa en trahisons & en alarmes, jusqu'à
ce que, l'été étant venu, les colons de Villemarie, qui de-
puis longtemps s'entretenaient de leur cher Gouverneur,
apprirent enfin qu'il revenait de France, & cette nouvelle
fit naître la joie dans tous les cœurs. Ce fut un coup de
Providence que le retour de M. de Maisonneuve, dans
les circonftances alarmantes dont nous parlons; car l'ef-
froi était alors général dans le Canada; partout les cœurs
étaient glacés, surtout à Villemarie, polie si avancé & si
difficile. La présence seule de M. de Maisonneuve ranima
la confiance; & c'était l'effet ordinaire qu'elle produisait
sur les Français dans les périls & les hasards des com-
bats, en même temps qu'elle imprimait des sentiments de
crainte aux Iroquois, au milieu même de leurs triomphes.
Nous avons dit que ces barbares cherchaient toutes
sortes de moyens pour surprendre les colons de Ville-
marie, jusqu'à feindre des pourparlers, afin de s'emparer
de quelqu'un d'eux plus aisément, à la faveur de ce ftra-
tagème. Voici un exemple mémorable de cette noire con-
duite, arrivé peu après le retour de M. de Maisonneuve
en Canada. Le 18 mai 1648, des Iroquois, qui remplis-
saient deux canots, ayant traversé le fleuve Saint-Laurent
à la vue des colons, allèrent mettre pied à terre dans l'île ;
& sans faire paraître aucune appréhension, sept ou huit
d'entre eux tirèrent droit au Fort, sous prétexte d'un pour-
parler. M. de Maisonneuve fait aussitôt avancer quelques
soldats pour les reconnaître ; & dès que ces barbares les
ont aperçus, ils font halte & demandent, par signes, à
parlementer. Incontinent on leur envoie deux interprètes,
Normanville & Charles Le Moyne, qui s'avancent un peu
vers eux ; &, en même temps, trois des Iroquois se déta-
chant des autres vont les joindre , comme pour leur
parler. « Nous n'avons point de guerre avec les Fran-
xx.
A VILLEMARIE DES IRO-
QUOIS FEIGNENT DE
VOULOIR PARLEMEN-
TER ET SE SAISISSENT
DE NORMANVILLE.
80 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« çais, disent-ils en les abordant; nous n'en voulons
« qu'aux Algonquins ; ceux-là seulement sont nos enne-
« mis ; oublions le passé & renouons la paix entre nous
« plus fortement que jamais. » Le Moyne & Norman-
ville, charmés de cette belle déclaration, les assurent ré-
ciproquement de la sincérité de leurs sentiments & du
désir qu'avaient les Français de vivre avec eux comme
avec des frères. Les trois Iroquois dont nous parlons
s'étaient ainsi approchés sans armes, afin de mieux trom-
per les Français par cette marque de confiance. Norman -
vjlle, voulant leur donner, de son côté, le même témoi-
gnage, s'avance vers le gros des Iroquois, n'ayant qu'une
demi-pique en main, par manière de contenance. Mais
Le Moyne, qui se doutait de la fourberie de ces barbares,
lui crie aussitôt : « Ne vous avancez pas ainsi vers ces
« traîtres. » L'autre, trop confiant envers les Iroquois, à
cause de sa tendre affection pour eux, quoique par la
suite ils l'aient fait cruellement mourir, ne laissa pas d'al-
ler vers eux. Enfin, comme l'avait craint Le Moyne, lors-
que Normanville fut arrivé près des Iroquois, ils se mi-
rent à l'envelopper insensiblement, & avec tant de ruse,
que, dès qu'il s'aperçut de l'embuscade où il était tombé,
il ne lui fut plus possible de se dégager de leurs mains.
xxi.
CHARLES LE MOYNE C:N- Le Moyne, indigné d'une si lâche & si noire perfidie,
duit au fort de couche alors en joue les trois de ces barbares qui se trou-
LEMARIE DEUX IRO- -. . I l- . ■ .
Quois qu'il pend par vaient auprès de lui, & leur dit qu'il tuera le premier qui
représailles. osera branler, à moins que Normanville ne revienne. L'un
des trois demande aussitôt à Le Moyne qu'il lui permette
d'aller le ramener, &, sur la réponse affirmative, il s'é-
loigne. Mais cet homme ne revenant pas, Le Moyne
contraignit les deux autres à marcher devant lui, & les
(0 Dollier de Cas- conduisit au Fort (i). Cependant M. de Maisonneuve,
son, 1647, 1648. informé de cette trahison, se transporte, avec quelques
soldats, au lieu du pourparler, & fait entendre à Norman-
ville qu'il tâche de s'évader la nuit suivante ; son inten-
tion était, après que celui-ci serait revenu au Fort, d'en-
2e GUERRE. IROQUOIS PRIS A VILLEMARIE. 1648. Si
voyer les deux Iroquois à M. de Montmagny (i). Ce
pourparler étant donc ainsi rompu, chacun se retira. Du-
rant la nuit, les Iroquois détenus au Fort entrèrent en
conversation avec les Français & demandèrent ce qu'é-
tait devenu un des leurs qui avait été pris l'automne pré-
cédent. L'interprète, ne voulant pas déclarer qu'il avait
péri par le feu des sauvages alliés, s'efforça d'éluder la
demande ; mais les Iroquois insifïant, il leur repartit : « Et
« vous, dites-nous donc ce que sont devenus le P. Jogues
« 8c un Français qui étaient allés confldemment dans
« votre pays, sous la foi publique? » Plus rusés qu'ils ne
paraissaient l'être, ces Iroquois changèrent alors eux-
mêmes de discours : « Parlons de choses bonnes, répli-
ci qua l'un d'eux; vous verrez bientôt à vos portes les
« plus anciens &. les plus considérables de notre pays de-
« mander la paix aux Français; & ils amèneront avec
« eux quelques Hollandais pour marque de leur sincérité
« parfaite. »
Malgré l'avis que lui avait fait donner M. de Maison-
neuve, Normanville ne revint point au Fort durant la
nuit, soit qu'il n'en eût pas l'occasion favorable, soit qu'il
crût être obligé de garder parole à ces barbares, qui fai-
saient profession de n'en avoir point. Mais, les Iroquois
l'ayant ramené eux-mêmes le lendemain, M. de Maison-
neuve jugea à propos de mettre en liberté les deux otages,
& les rendit aux Iroquois. Ceux-ci, qui voyaient leur per-
fidie découverte & avaient douté jusqu'alors du retour des
deux prisonniers, furent épris d'une si grande joie, en les
voyant revenir, qu'ils s'approchèrent sans armes des
Français, à la réserve d'un seul, plus défiant que les
autres. Comme les nôtres étaient en plus grand nombre
qu'eux, & bien armés, il leur eût été aisé de les saisir
tous. Mais M. de Maisonneuve les traita avec bonté, leur
donna même à manger, & eux, de leur côté, lui firent
présent de leurs chasses. Toutefois, pour marque de leur
bonne volonté, ils dérobèrent, en se retirant, les filets
TOME K. S
(1) Relation de 164^,
p. 4, 5.
XXII.
LES IROO.UOI5 RAMÈNENT
NORMANVILLE. M. DE
MAISONNEUVE LEUR
REND LES DEUX PRI-
SONNIERS.
82 IMPARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
DES IROQUOIS A VIL-
J-E5IARIE.
qu'on avait tendus dans la rivière, assez près du Fort : ce
fut leur dernier adieu (*).
xxm,
nouvelles hostilités Environ vers ce temps, un Français s'étant un peu
écarté de sa maison, un Iroquois, caché en embuscade,
attendit qu'il eût déchargé son arquebuse sur des tourte-
relles qu'il poursuivait, & fondit aussitôt sur lui; mais,
fort heureusement, le Français parvint à se dégager, &
arriva sain & sauf à sa maison. Le 29 du mois de juillet
de cette année 1648 , douze ou treize Iroquois s'étaient
mis en embuscade près de Villemarie, à l'extrémité d'un
bois voisin d'une prairie, où quelques faucheurs étaient
occupés à couper & à ramasser du foin. Soudain ces tra-
vailleurs, qui ne se doutaient de rien, entendent quelques
coups d'arquebuse, qui jettent par terre l'un d'eux; &, en
même temps, ils voient sortir du bois ces barbares, qui,
poussant de grands cris, courent à toutes jambes pour leur
couper le chemin. Sans se déconcerter d'une surprise si
brusque & si inopinée, ces colons, mettant incontinent la
main aux armes qu'ils portaient toujours a^ e; eux au
travail, font trois décharges sur les ennemis, dont un ou
deux tombent à l 'mitant par terre ; & cette résiftance si
prompte & si vigoureuse étonna & intimida si fort les Iro-
quois, qu'ils prirent incontinent la fuite. Le Français tué
en cette occasion fut le seul que perdit, cette année, la
colonie de Villemarie, quoique, dans les diverses attaques
qu'ils lui livrèrent, les Iroquois eussent blessé beaucoup
(1) Hiftoire du Ca- de colons (i). Celui qui fut ainsi tué était l'un des plus
nada, par m. de Bel- ^QUX & d < de Hen de villemarie (2). M. Dollier
mont. P
(vjReiationde 1(548, de Casson en fait cet éloge : « Cet homme, le seul qu'ils
P- I0- « nous tuèrent cette année, fut plutôt une victime que
« Dieu voulait tirer à soi ; & il n'eût peut-être pas permis
« qu'il pérît par les armes de ces barbares, s'il ne l'eût
(*) Le récit de ce fait, rapporté par le P. Lallemant, efl incom-
plet & inexafi dans quelques circonitances, dont M. Dollier de Casson
a rétabli la vérité dans son Histoire du Montréal.
2e G L'ERRE. IR0QU01S PRIS À VILLE-MARIE. 1648. 83
« trouvé aussi digne qu'il Tétait de sa possession. » Ce fut
Mathurin Bonenfant, âgé de vingt-cinq ans, du pays d'Igé,
près de Bélesme, diocèse de Séez, en Normandie. Il fut
inhumé le jour même de cette lâche surprise, par le
P. Bailloquet, qui lui rendit ce témoignage dans l'acle
de son intrumation : « Peu de jours avant sa mort, il
« s'était dignement approché du sacrement de Pénitence,
« 8c à Yillemarie sa conduite avait l'approbation de
« tous (ï). »
(1) Regiftrc de la pa-
roisse de Villemarie,
1Ô48, 29 juillet.
XXIV.
:ne et
godé prennent deux
iroquois, qu'ils con-
duisent au fort de
yilllemarie.
Voici Lin autre exemple de la fourberie de ces bar- charles le mot
bares. Il y avait alors, vis-à-vis du Fort de Villemarie,
Line pointe de rochers qLii formait Line petite île, appelée
vulgairement le Saut Normand (*). Deux IroqLiois, y étant
allés en canot, se mirent à feindre de vouloir parlementer,
ce qLii engagea M. de Maisonneuve à commander à Charles
Le Moyne & à Nicolas Godé d'aller les y joindre, afin
de savoir le sujet de leLir discours. Les deux Français
s'embarquent aLissitôt & se dirigent vers eLix; mais, à leLir
arrivée, l'Lin des deux Iroquois, soit par un sentiment de
frayeur, soit par quelque remords de sa conscience, se
jette incontinent dans son canot, s'enfiiit & laisse là son
camarade. CelLii-ci, interrogé par Le Moyne pourquoi
son compagnon s'eft enfui si précipitamment, s'efforce de
voiler leurs mauvaises intentions, & répond qLie l'autre
avait été saisi d'une terreur panique, mais qLi'ils n'avaient
eu. aucun dessein hoffile, en venant ainsi s'aboucher avec
eux. Cette réponse n'empêcha pas qLi'on ne le prît & qu'on
ne le conduisît au Fort. Il y était depLiis peu, lorsque le
fuyard reparut aLi loin, vogLiant & haranguant sLir le
fleuve. Dès qu'on l'aperçut, M. de MaisonneLive donna
ordre à Le Moyne & à Godé de se tenir prêts avec le ca-
not, afin de le joindre à la rame, s'il approchait de trop
(*) Cette île a été donnée par le séminaire à la corporation de
Villemarie, qui l'a jointe au quai & en a fait, comme on l'a déjà dit,
une sorte d'embarcadère pour la commodité des voyageurs.
84 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
près. Ce moyen eut tout l'effet qu'on s'en était promis;
car l'Iroquois, pendant qu'il faisait ses belles harangues,
s'étant avancé insensiblement dans le courant du fleuve,
les deux Français se jettent soudain dans leur canot, & le
poursuivent si vivement, qu'il lui eft impossible de sortir
du courant & de gagner la terre avant d'être pris; en
sorte qu'on le conduisit au Fort, où il fut mis aux fers,
aussi bien que son camarade.
xxv.
IROQUOIS PRIS OU TUÉS L'année 1647, les Hurons ne descendirent pointa Mont-
par des hurons près r£aj n- aux aufres habitations Françaises, tant afin de dé-
DES TROIS -RIVIERES. '
fendre leur propre pays, menacé par les Iroquois, que
parce qu'ils craignaient une autre armée d'Agniers, qu iles
attendaient au passage, s'ils eussent osé descendre le fleuve
(0 Relation de 1648, Saint-Laurent (1). Mais la nécessité de se procurer des
f- 47- haches & d'autres objets venus de France les contrai-
gnant de s'exposer à tous les dangers, deux cent cin-
quante Hurons, dont cent vingt chrétiens ou catéchu-
mènes, conduits par cinq braves capitaines, se mirent en
marche l'année suivante, 1648. Ils avaient fait plus de
deux cents lieues de chemin sans rencontrer d'Iroquois,
lorsqu"enfin, près du Fort des Trois-Rivières, ils furent
aperçus par une armée ennemie qui les attaqua, mais qui
fut battue par eux & mise en fuite. Plusieurs Iroquois res-
tèrent sur la place, & une vingtaine d'autres furent- faits
prisonniers. L'un de ces fuyards, effrayé par la crainte de
la mort, courut jusqu'à Villemarie, traversa la rivière, &
se ressouvenant sans doute de la bonté & de la courtoisie
des Français de ce poste, alla volontairement se rendre à
eux. Il entra dans la cour de l'Hôpital, sans rencontrer
d'autre personne que la sœur de madame d'Aillebouft,
mademoiselle Philippine de Boulongne, qui récitait alors
son chapelet ; & dominé encore par la frayeur, il se pré-
senta à elle en lui tendant les bras. Cette circonftance
singulière fit dire agréablement aux colons, qui portaient
tous un très-grand respect à la vertu de mademoiselle de
Boulongne, que, « par ses prières, elle avait pris un Iro-
2e GUERRE. CONVOI CHEZ LES HURONS. 1648. 85
STRU.T A VILLEMARIE.
p. I--., 14.
quois, » quoique sa grande pudeur lui donnât une crainte
f , , -, , , / n (1) Relation de 1648,
épouvantable de ces barbares (i). l3>
xxvr.
Après que ces Hurons eurent fait leur traite, ils se re- des français vont avec
mirent en canot, pour retourner dans leur pays, 8c emme- LES RR" pp" JESUITES
' r . CHEZ LES HURONS.
nèrent avec eux, outre le P. Bressani, quatre autres PREMIER MOULIN CON-
Jésuites & un de leurs frères, accompagnés de vingt-cinq
ou trente Français, qui tous, par un courage vraiment
chrétien., osaient entreprendre ce voyage, malgré les pé-
rils qu'ils avaient à redouter. Cette petite armée de Hu-
rons, arrivée vers la pointe de l'île de Montréal, se divisa
en deux. Les uns passèrent par Villemarie, comme ils
l'avaient promis à M. de Montmagny, & les autres prirent
la rivière des Prairies, qui leur offrait un chemin plus
court & plus facile (2). Ceux qui passèrent par Villemarie (2) Relation de 104S,
furent, sans doute, les seuls sauvages alliés qu'on y vit
paraître cette année-là; du moins, le P. Lallemant assure
qu'il n'y resta qu'un seul sauvage qui était aveugle, & en-
core n'y fit-il pas un long séjour; car, ennuyé d'y être seul
de sa nation, il descendit aux Trois-Rivières, malgré les
dangers qu'il avait à courir pour se procurer cette légère
consolation. Cette année 1648, M. de Maisonneuve fit
conlfruire le premier moulin à vent qu'il y ait eu dans
l'île de Montréal. Il l'établit près du fleuve Saint-Laurent,
dans le voisinage du Fort; ce qui le fit appeler depuis
Moulin du Fort. Son dessein, en élevant cette conffruc-
tion, était non-seulemênt de fournir aux colons un moyen
plus facile pour moudre leur blé, mais encore d'avoir
par là une redoute avancée : car le moulin devait servir à
ce double usage. On eut soin d'y pratiquer des meur-
trières pour se défendre en cas d'attaque : c'est ce qui fait
dire à M. Dollier de Casson qu'on le construisit « pour
narguer davantage les Iroquois, leur donnant par là à
comprendre que ce boulevard public (Villemarie), n'était
pas menacé d'une ruine prochaine, malgré tous leurs
efforts; & que, de leur côté, les colons étaient bien loin ,vl _ .... '
j W Collier de Cas-
d abandonner aux Iroquois ce champ de gloire (3). » son, 1647 à 164?.
SE EN FRANCE POUR
LES AFFAIRES DE LA
COLONIE.
86 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XXVII.
h. d'ailleboust repas- Lorsque M. de Maisonneuve était revenu de France,
en 1647, il avait averti M. d'Aillebouft, son lieutenant, de
se préparer à faire le même voyage, en ajoutant qu il re-
viendrait en Canada comme Gouverneur général, en rem-
(1) Doiiïer de Cas- placement de M. de Montmagny (1). Dans l'automne de
son, 1646 à 1647. cette annee ils étaient descendus l'un & l'autre à
Québec, pour les affaires générales du pays, & le 18 oc-
tobre, M. de Maisonneuve étant reparti de Québec pour
Villemarie, M. d'Ailleboufi avait fait voile pour la France
(2) Journal des Jé- le 21 du même mois (2) (*). Nous avons raconté qu'en 1 643
s mes, année 1647. \a Compagnie des Cent- Associés, pour procurer plus effi-
cacement qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors la formation
d'une vraie colonie Française & la conversion des sauvages,
avait abandonné la traite des pelleteries aux habitants,
réunis en communauté de villes, mais en faisant peser sur
eux seuls toutes les charges qui lui avaient été imposées
à elle-même par l'édit de sa création. En exécution de ce
nouvel arrangement, on rédigea, concernant le gouverne-
ment du pays, divers articles qui furent approuvés en 1 647,
par Un arrêt du Conseil du Roi, peut-être sans une assez
grande connaissance de cause. Du moins plusieurs per-
sonnes, en Canada & en France, ne pouvaient goûter ces
articles, qui leur semblaient avoir été inspirés par un autre
motif que celui de l'intérêt public.
xxviii.
M. DE MONTMAGNY. ÉTAIT D'abord les affaires concernant la police, le commerce
le principal et quel- g, |a gUerre devaient être résolues à la pluralité des voix,
QUEFOIS LE SEUL AR- A^ ■! J "
bitre des affaires & même souverainement par un conseil composé de trois
DU PAYS- personnes : du Gouverneur général, du Supérieur des Jé-
(*) Le P. Ducreux a écrit, dans son Histoire du Canada, que
M. d'Aillebouft était Gouverneur des Trois-Rivières, lorsqu'il lut
pourvu du Gouvernement général, & le P. de Charlevoix répète la
même assertion, fondée, sans doute, sur le précédent. C'eft apparem-
ment une confusion entre les Trois-Rivières & Villemarie qui a
donné lieu à cette erreur : M. d'Aillebouft, comme on l'a vu, ayant
été Gouverneur de Villemarie' en l'absence de M. de Maisonneuve.
2e GUERRE. ADMINISTRATION DE LA COLONIE. 1648. 87
suites ou de l'évèque, lorsqu'on aurait érigé un Siège épis-
copal en Canada , enfin du Gouverneur particulier de
Villemarie, ou de son lieutenant, en son absence. Mais,
en pratique , le Gouverneur général pouvait être très-
souvent le seul arbitre des affaires 8c représenter, au
fond, tout le conseil; car le Gouverneur particulier de
Villemarie, faisant sa résidence à soixante lieues de Qué-
bec, ne pouvait que difficilement, dans l'état d'alarmes
continuelles où était alors sa petite colonie, se déplacer
fréquemment sans exposer sa vie ni sans compromettre
le sort du polie qui lui était confié; 6c de son côté, le Su-
périeur des Jésuites pouvait être obligé à des courses loin-
taines pour le bien des missions. D'ailleurs, ce Religieux
eût-il été présent à Québec, la voix du Gouverneur, en
cas de conflit, aurait toujours eu la prépondérance.
Il eft vrai que le Général de la flotte, ainsi que les syn-
dics de Québec, de Villemarie 8c des Trois-Rivières pou-
vaient entrer au conseil; mais, dans ce cas, les syndics
n'avaient voix délibérative que pour les objets relatifs à
leur communauté particulière, 8c le Général de la flotte,
que pour ce qui regardait sa charge. D'où il résultait que
le Gouverneur général pouvait être lui seul, en bien des
circonftances, l'arbitre souverain des affaires du pays.
xxix.
D'après ces mêmes articles, le Gouverneur de Québec m.demontmagnychar-
avait vingt-cinq mille livres d'appointements par an, avec ge de pourvoir a la
U ,L . rr . . SURETE DU PAYS.
privilège de faire venir, chaque année, sans frais pour lui,
soixante-dix tonneaux de fret par les vaisseaux de la flotte,
à la charge pour lui d'entretenir le Fort de munitions 8c
d'armes; d'avoir, outre son lieutenant particulier, un
autre lieutenant aux Trois-Rivières, &, enfin, soixante-dix
hommes de garnison, qui seraient nourris aux frais du
magasin, 8c que le Gouverneur général repartirait dans le
pays, selon qu'il le jugerait plus utile. Quant au Gouver-
neur particulier de Villemarie, il devait avoir dix mille
livres d'appointements, trente tonneaux de fret 8c entre-
tenir une garnison de trente hommes; enfin cinq mille
88 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
livres étaient accordées, chaque année, aux Jésuites pour
(O Archives de leurs missions (i). En fixant ainsi ces appointements, on
l'Empire, à Paris ; re- j ■ ji •> < i * ^'
giitre des arrêts du ayait prétendu pourvoir d une manière efficace a la surete
conseil, vol. 1929, p. du pays; & cependant, depuis que ces articles étaient
110 SU1V" censés être en vigueur, on n'avait presque rien fait pour
le défendre. M. de Montmagny, comme Gouverneur géné-
ral, devait entretenir un lieutenant aux Trois -Rivières,
placer un commandant au Fort Richelieu, pourvoir ces
portes d'hommes, de munitions & de vivres ; & on ne voit
pas qu'il les ait secourus depuis le renouvellement de la
guerre, alors qu'ils avaient tout à redouter de l'audace des
Iroquois. C'eft peut-être ce qui explique pourquoi M. de
Champflour, qui avait commandé jusqu'alors aux Trois-
Rivières, repassa en France après l'arrangement dont
nous parlons, & fut remplacé, pendant un court, espace de
temps, par M. Bourdon, jusqu'à ce que M. de La Poterie
(2) Relationdei668, A , , \ ' , . « r n , A
p 6> prit le commandement de ce polie, en 1048 (2).
xxx.
ji. de montmagny laisse Ce fut peut-être aussi pour le même motif que M. de
Senneterre, Commandant au Fort Richelieu, quitta pareil-
lement cette place, plus exposée qu'aucune autre aux at-
iroquois. taques des Iroquois, & repassa en France; du moins eft-
il certain que le Fort Richelieu, confinait d'abord à grands
frais, fut presque abandonné par M. de Montmagny, qui
n'y laissa que huit ou dix soldats, selon la remarque du
(3) journal des Jé- P. Jérôme Lallemant (3). Il paraît même que ce Fort fut
suites, 1645. entièrement évacué au commencement de la seconde
guerre des Iroquois, sans doute à cause de la crainte
qu'avaient laissée dans tous les esprits les hoftilités si
pressantes & la cruauté de ces barbares contre ceux qui
le gardaient auparavant. C'eft ce que suppose M. Dollier
de Casson, en assurant qu'au commencement de l'hi-
ver 1646, le Fort Richelieu avait été laissé sans monde, &
qu'après l'avoir pillé, les Iroquois le brûlèrent, afin de ne
(4) Hiftoire du Mont- pouvoir être accusés de leur pillerie (4); motif qui eût été
reai, 1646, 1647. gans fonciement, & contre toute raison, si le Fort eût été
occupé encore par huit ou dix hommes. On doit donc
SANS GARNISON LE
FORT RICHELIEU, QUI
EST BRULE PAR LES
2e GUERRE. ADMINISTRATION DE LA COLONIE. 1648. 89
conclure que ta crainte qu'avaient laissée dans tous les es-
prits les hostilités si brusques & si pressantes de ces bar-
bares, contre ceux qui les premiers s'établirent à Riche-
lieu, ht juger plus expédient de l'évacuer tout à fait que
d'y laisser une garnison, qui serait infailliblement exposée
à être taillée en pièces. Peut-être même que M. de Mont-
magny, qui montra tant d'empressement pour aller cons-
truire ce Fort, afin de couper le chemin aux Iroquois,
aurait renoncé à cette entreprise , s'il eût connu déjà,
comme il l'apprit alors par expérience, leur courage &
leur audace.
xxxi.
11 eft certain que les Français ne s'attendaient pas à LA BRAVOURE DES IRO-
trouver dans ces barbares tant de résolution & de bra- (1U0IS INSPIRE DE LA
, . . CRAINTE AUX COLONS
voure. C eit la remarque du P. Vimont : « Nos soldats, ETA M. DE montma-
« écrivait-il, sont bien étonnés de voir le courage & la ré- GNY lui-même.
« solution d'un ennemi qui passe, dans l'estime de ceux
« qui ne le connaissent pas, pour timide, & qui fait des
« actions d'une très-grande hardiesse ; ne pensant pas que
« des gens qui portent le nom de sauvages eussent les ar-
« mes si bien eh la main : tel s'avança pour mettre le
« pied dans une barque; d'autres tirèrent dans la redoute
« par les meurtrières mêmes (i). » La Mère Marie de Tin- (0 Relation de 1642,
carnation écrivait, de son côté : « Jamais les Iroquois p' 3I*
« n'avaient osé attaquer les Français dans leurs Forts ; &
« si M. de Montmagny n'eût pas été sur le lieu, tout était
« perdu (2). » Comme donc, après la déclaration de la (2) Lettres hiitori-
seconde guerre, ce Gouverneur ne doutait pas que le Fort queS) p' 36d'
ne fût attaqué par les Iroquois, lorsqu'ils viendraient à
descendre pour faire leurs hostilités dans la colonie, &
que d'ailleurs il ne pouvait y mettre une garnison assez
nombreuse ou assez résolue pour leur faire tête, il prit le
parti de l'abandonner tout à fait; ou, s'il y mit des hommes,
ceux-ci l'évacuèrent. Cette conduite n'a rien qui doive
surprendre, si on considère la crainte que le renouvellement
de la guerre avait inspirée, même tout auprès du Fort de
Québec, puisque les sauvages de Sillery n'osaient plus sortir
Ç0 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
de chez eux pour la chasse, & que même ils abandonnèrent
l'enceinte de pieux, dont nous avons parlé, dans laquelle
se trouvait la maison des missionnaires. Enfin, pour les
mettre à l'abri des insultes de l'ennemi dans le temps de
leurs moissons & de leurs semailles, on résolut de cons-
truire un Fort au milieu de leurs champs ; & M. de Mont-
(i) joumai des Je- magny alla lui-même en désigner la place (i). Aussi ne
suites, it>48. voyons-nous pas que ce Gouverneur, malgré l'emploi qu'il
exerçait dans la colonie, ait pris aucune part aux mouve-
ments de guerre qui agitèrent l'île de Montréal ; & ce qu'on
aurait de la peine à croire, s'il n'était attefté par M. Dol-
lier de Casson, & qui montre la grande crainte que M. de
Montmagny avait conçue des dangers de .ce pofte avancé,
il s'efforçait d'arrêter & de retenir à Québec tous ceux qui
venaient de France pour monter à Villemarie, assurant
(>)HiftoireduMont- que ce lieu n'était pas tenable (2), quoique pourtant on
reai, de 1647 à 1648-. fut dariS une absolue nécessité d'y envoyer des hommes
si l'on voulait conserver Québec & tout le reste de la co-
lonie.
xxxn.
sur le refus de m. de Pour toutes les raisons que nous venons d'énumérer,
maisonneuvej lapla- plusieurs personnes, sincèrement affectionnées au pays,
CE DE GOUVERNEUR , , . . , rAj .• i i «• J
général est réser- désiraient qu on fit aux articles dont nous parlions des
vée a m. d'aille- amendements considérables. Il paraît que M. de Maison-
neuve avait agi dans ce sens pendant son dernier séjour
en France, & ses avis devaient inspirer d'autant plus de
confiance que jusqu'alors il avait donné des preuves in-
contestables de prudence, de zèle pour la colonie, de cou-
rage & d'un parfait désintéressement. On lui offrit même
la place de Gouverneur général, en remplacement de
M. de Montmagny, qui allait être rappelé ; mais comprenant
de quelle importance il était de conserver le pofte de Vil-
(3)Hiftoh-eduMont- lemarie, il refusa cette charge, par une sagesse (3), dit
réai, de i 46 a 1647. jyj _ Dollier de Casson , qui sera mieux connue dans
l'autre monde que dans celui-ci. Comme on désirait cepen-
dant qu'il y eût un parfait accord entre tous ceux qui
étaient les dépositaires de l'autorité royale en Canada, on
2e GUERRE. ADMINISTRATION DE LA COLONIE. 1648. QI
convint, sur le refus de M. de Maisonneuve, de nommer
à cette charge un autre associé de Montréal, M. d'Aille-
boulf , ce qui fut conclu 8c arrêté d'une manière définitive,
avant même que M. de Maisonneuve eût quitté Paris.
Nous devons ajouter que, de retour à Villemarie, celui-
ci, en annonçant à M. d'Aillebouft, son lieutenant, qu'il
eût à partir pour la France, & qu'il reviendrait avec la
commission de Gouverneur général, ne lui fit point con-
naître, par une très-rare humilité, qu'il eût lui-même re- . , „
' t ' 1 (i) Dollier de Cas-
fusé cette place (i). son, ,646-1647.
XXXIII.
Tels furent les motifs du rappel de M. de Montma- justificationdem.de
gny, continué jusqu'alors de trois ans en trois ans (2) dans J^^^^s
la charge de Gouverneur de la Nouvelle-France. C'est là la révocation ds m.
cependant ce que M. de La Chesnaye, dans un mémoire de montmagny.
1 , . 1 .. „ (2) Compléments des
tort peu exact, composé cinquante ans plus tard, qualifie ordonnances, commis-
une cabale ourdie contre ce Gouverneur, par cinq ou six sions &c-> Québec,
familles, qui passèrent, dit-on, en France, & firent nommer 1 ' p' 1
l'un d'eux (3) (*). Parlant sans doute ici, entre autres, (3) Archives de la
de M. de Maisonneuve, de M. d'Aillebouft, de M. des ;™'de ïdfk
Chàtelets, il suppose que ce fut pour s'enrichir eux-mêmes chesnaye, 169,5.
qu'ils firent révoquer M. de Montmagny. Mais assuré-
ment on ne peut attribuer un pareil motif à M. de Mai-
sonneuve; son désintéressement n'a jamais été contefté
ni en France ni en Canada; ce fut lui d'ailleurs qui, dans
le Conseil, à Québec, refusa de signer, comme contraire
au bien général, un certain article par lequel les autres
conseillers voulaient s'attribuer des gratifications exorbi-
tantes, en sorte que, par son refus, cet article n'eut point
lieu, malgré les intrigues des intéressés. « Tous ceux du
(*) Ce mémoire, composé en 1695, eft assez inexact, pour ne rien
dire davantage ; l'auteur attribue même à cette prétendue intrigue,
ourdie en 1647, l'abandon fait aux habitants du commerce des pelle-
teries, qui avait eu lieu deux ans auparavant, & qu'il représente
comme un coup porté aux Cent-Associés, & la ruine de leur Com-
pagnie.
92 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Journal des Jé-
suites, 1646. •
(2) Archives de la
marine, à Paris ; arrêt
du conseil du 5 mars
1648.
« Conseil, rapporte le P. Lallemant, se firent pùissam-
« ment augmenter leurs gages & récompenser de leurs
« services ; ce qui apporta une telle confusion qu'on en
« eut honte , & que, M. de Maisonneuve n'ayant point
« voulu signer, rien ne fut signé de ces gratifications (i). »
On ne peut non plus le soupçonner d'avoir voulu dominer,
en sollicitant la révocation de M. de Montmagny, puisqu'il
refusa la place de Gouverneur général, lorsqu'elle lui était
offerte. Quant à M. Louis d'Ailleboufl, il y aurait de Tin-
justice à l'accuser d'avoir brigué cette charge, M. de Mai-
sonneuve lui ayant annoncé, en arrivant de France, qu'elle
lui avait été réservée à son insu. On ne pourrait non plus
le soupçonner d'avoir voulu s'enrichir, puisque, dans cette
occasion, il alla en France comme député des habitants,
ainsi que M. des Châtelets (2) pour demander, entre autres
choses, que les appointements du Gouverneur général,
au lieu d'être maintenus à la somme de vingt-cinq mille
livres, fussent réduits à celle de dix mille; ce qui fut ap-
prouvé par la Cour ainsi que les autres amendements
qu'ils proposèrent de faire à l'arrêt de 1647.
xxxrv.
TRISTE ÉTAT DE LA CO-
LONIE A LA FIN" DU
GOUVERNEMENT DE M.
DE MONTMAGNY.
Au refte, la supplique des colons, qui servit de motifs
au nouvel arrêt du conseil du 5 mars 1648, fait assez con-
naître le trifte état où la colonie était réduite à la fin du
gouvernement de M. de Montmagny. « L'intention de Sa
Majefté & des rois ses prédécesseurs, disent-ils, était
d'accroître les colonies & de peupler le Canada de Fran-
çais catholiques, afin de disposer plus facilement, par
leurs exemples, les sauvages à la religion chrétienne &
à une vie civile, comme aussi de tirer de ces terres
quelque commerce avantageux & utile à ses sujets. Néan-
moins, au lieu de cela, le pays se dépeuple & le com-
merce y dépérit, tant par défaut de police que pour les
grandes dettes qu'on y contracte pour subvenir aux dé-
penses nécessaires, comme aussi pour l'inobservation de
plusieurs articles de l'Édit d'établissement de la Compa-
gnie de la Nouvelle-France, & même pour l'inexécution de
2e GUERRE. ADMINISTRATION DE LA COLONIE. 1648. q3
« l'arrêt du dernier règlement de mars 1647; mais princi-
« paiement à cause des incursions des Iroquois, ennemis
« communs de tout le pays, qui pillent & ravagent
« les habitations Françaises & sauvages par eau 8c par
« terre, sans qu'on se mette en devoir d'y remédier. Afin
» donc qu'il soit pourvu par Sa Majefté à ces maux, les
« sieurs d'Aillebouft 8c des Chàtelets, députés des habi-
« tants de la Nouvelle-France, supplient qu'en inter- . . . . . ,
' r r . 1 ( 1 ) Archives de
« prêtant 8c modifiant le règlement dernier, il lui plaise l'Empire, regiftresdes
« de leur accorder les articles énoncés dans leur re- arré£s dut conseil> 5
« quête (1). »
mars 1G48.
Ces articles, ayant été examinés au Conseil du Roi, en
présence de la Reine régente, furent approuvés pour ser-
vir de règle à l'avenir. Le Roi ordonna que le Conseil fût
composé non plus de trois membres, mais de cinq: du
Gouverneur, du Supérieur ecclésiaftique & de MM. de
Chavigny, Godefroy de Québec 8c Giffard, ou même de
sept membres, lorsque les Gouverneurs particuliers de
Montréal 8c des Trois-Rivières se trouveraient à Québec ;
enfin il déclara qu'en l'absence de quelques-uns des con-
seillers, il serait nécessaire qu'ils fussent au moins deux
pour délibérer légitimement avec le Gouverneur, & même
trois, si le Gouverneur était continué dans sa charge. Il
réduisit les appointements du Gouverneur général à dix
mille livres; les soixante-dix tonneaux de fret à douze, 8c
sa garnison à douze soldats, 8c régla que les Gouverneurs
particuliers de Montréal 8c des Trois-Rivières recevraient
trois mille livres, qu'ils auraient six tonneaux de fret 8c six
soldats pour leur garnison. Enfin, quant aux dix-neuf
mille livres supprimées par cet arrêt, & prises sur les ap-
pointements assignés par celui de 1647, le R°i ordonne
qu'elles soient employées à former, sans délai, un camp
volant de quarante soldats, qui seront tirés des garnisons
déjà exiftantes, si l'on y trouve ce nombre d'hommes dis-
ponibles, ou, dans l'autre cas, qui seront levés le plus tôt
qu'il se pourra. L'été, ce camp volant gardera les passages
xxxv.
CRÉATION D'UN NOUVEAU
CONSEIL ; ÉTABLISSE-
MENT d'un CAMP VO-
LANT POUR LA SURETE
DE LA COLONIE.
94 IIe PARTIE . LES CENTASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
par eau & par terre , sous la conduite de celui que le
Gouverneur général en jugera capable; & l'hiver, il sera
départi dans les garnisons pour aller de là battre la cam-
pagne & courir le pays. Le reste des dix-neuf mille livres
sera employé en achat d'armes, de munitions de guerre
& au soulagement des sauvages, suivant les ordres du
Conseil de Québec. Outre ce camp volant, le Roi permet
de faire passer tous les ans au pays des Huronsune com-
pagnie composée de ceux des habitants qui auraient le
désir d'y aller à leurs frais pour servir d'escorte tant aux
Hurons qui seront venus à la traite qu'aux missionnaires,
qui ne peuvent plus s'y rendre sans ce secours. Et pour
donner à cette Compagnie de volontaires le moyen de sub-
sifter, le Roi leur permet le négoce des pelleteries durant
( i ) Archives de leur voyaëe5 a la charge de les rapporter aux magasins
l'Empire, regiftres des du pays pour le prix qui aura été fixé par le Conseil de
Québec (i).
arrêts du conseil, 5
mars 1648.
XXXVI.
MURMURES CONTRE M
Les changements que nous énumérons ici, quoique
d'ailleboust. mort tous dans l'intérêt public, ne furent pas cependant goûtés
DEM. DE REPENTIGNY. . ... • 1 • . 1
par quelques particuliers, qui devaient sans doute en re-
cevoir du dommage, en se voyant déçus de leurs préten-
tions. Quelques-uns de ces derniers, qui allaient retourner
en Canada sur les vaisseaux de la flotte, en prirent même
occasion de se montrer ouvertement opposés à M. d:Ail-
lebouft; & il semble que M. de Répentigny, jusqu'alors
Général de cette flotte, était du nombre dés mécontents.
Du moins le Roi, informé des oppositions faites à M. d'Ail-
lebouft, nomma celui-ci Général de la flotte, pour ce voyage
seulement, sans que sa nomination dût tirer à consé-
quence pour l'avenir ; en même temps il lui donna le pou-
voir de nommer les Commandants de vaisseaux qu'il aurait
pour agréables; & quant à M. de Répentigny, il déclara
(2) Archives du mi- qU'j| ne serait Général de la flotte qu'au prochain retour en
ni stère des affaires J, . 7-i , \
étrangères, à Paris, vo- France des mêmes vaisseaux (2). Cette mesure severe, qui
lume Amérique, foi. réduisait M. de Répentigny à faire la traversée, cette fois,
367, lett. du g mars . , • i- i , „ a n .
l648- comme simple particulier, était de nature a 1 artecter beau-
2e GUERRE. M. d'aILLEBOUST, GOUV. GÉNÉRAL. 1 648 . C)5
coup. Il tomba malade dans la traversée & mourut même
avant que la flotte fût arrivée à Québec (i). (0 Relation de 1648,
XXXVII.
Le 20 août, tète de saint Bernard, M. d'Aillebouft m. d'ailleboust suc-
arriva devant ce polie (2), & fut reçu comme Gouverneur CÈDE A M- DE M0NT-
J ... JIAGNY COMME GOU-
général avec tout 1 appareil usité en pareille rencontre, verneur général.
Les principaux du pavs le complimentèrent ; & les sauva- (2) Journal des jé-
ges qui se trouvaient présents lui firent une petite harangue, sultes' ! °4S'
qui fut interprétée par un Religieux de la Compagnie de
Jésus. Le P. Lallemant fait remarquer que M. de Mont-
magnv, dès qu'il eut connaissance de son rappel, ne se
contenta pas de l'accepter avec le respecl & l'honneur dus
à la volonté du Roi 8: à celle de la Reine; mais que, de
plus, il fit paraître une généreuse magnanimité, en ordon-
nant qu'on disposât toutes choses pour la digne réception
de son successeur (3). L'emphase de cette expression (3) Relation de 1648,
semblerait donner à entendre qu'il ne quitta la Nouvelle- p- 2'
France qu'à regret, 8c que son rappel lui offrit la matière
d'un vrai sacrifice. Quoi qu'il en soit, il partit le 23 de sep-
tembre suivant, sur le vaisseau amiral, qu'il commanda
lui-même, 8c où était M. Godefroy, qui fut amiral au re-
tour (4) en remplacement de M. de Répentigny. Madame (4) Journal des Jé-
d'Aillebouft, dont le mari devait résider à Québec, en sa suites> 23 sept- l6^8-
qualité de Gouverneur, quitta Villemarie pour aller le
joindre ; 8c à cette occasion mademoiselle Philippine de
Boulongne, sa sœur, qui l'y suivit, exécuta le dessein
qu'elle avait conçu d'embrasser rinflitut des Ursulines,
au noviciat desquelles elle entra le 2 décembre de la même
année 1648 (5). Nous pouvons remarquer ici, en passant, (5) Les Ursulines de
que, le 19 mars de l'année suivante, M. d'Aillebouft leva Québec: in-8°, Qué-
des Fonts baptismaux Marie Morin (6), qui fut dans la ^ Regîffres de No-
suite Religieuse hospitalière à Villemarie, 8c l'auteur des tre-Dame de Québec,
Annales de Y Hôtel-Dieu Saint-Joseph , citées plusieurs ; 4j'
fois dans cette hiftoire.
^ " . xxxvin.
Au printemps, M. d'Aillebouft envoya à Villemarie ARRIVÉE DU cmP vo_
le camp volant ordonné par le Roi, composé de quarante 1 ANT A villemarie.
96 if PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Emplois de M.
d'Argenson , manus-
crit de la Bibliothèque
du Louvre., fol. 28.
XXXIX.
ARRIVÉE DE M. d'aILLE-
BOUST A VILLEMARIE.
(2) Greffe de Mont-
réal, 3 mai 1 649.
hommes, sous la conduite de M. Charles d'Ailleboufl des
Musseaux, son neveu. Ce renfort, dès qu'il parut, excita
parmi tous les colons une grande joie, augmentée encore
par le nom & la qualité de celui qui en avait le comman-
dement. M. des Musseaux venait, en effet, pour les aider
à repousser les Iroquois, « ce qui, dit M. Dollier de Cas-
son, était plus aisé que de les battre; car, à peine ces
barbares entendaient-ils le bruit des rames des cha-
loupes du camp volant, qu'ils s'enfuyaient tout aussitôt
avec une telle vitesse, qu'il n'était pas facile de les
joindre, & par conséquent de les attaquer. Si l'on avait
eu alors, ajoute-t-il, l'expérience que nous avons aujour-
d'hui, & la connaissance du pays de ces barbares, qua-
rante hommes bien commandés se seraient acquis beau-
coup de gloire, auraient rendu des services très-signalés
& retenu nos ennemis dans une grande crainte, par les
coups qu'ils auraient faits sur eux. Mais nous n'avions
pas les lumières que nous avons aujourd'hui, & nous
étions moins habiles que nous ne le sommes mainte-
nant à la navigation du canot, qui est l'unique moyen
dont on doit user pour poursuivre ces barbares. » D'a-
près le règlement du Roi, ce camp volant devait être com-
posé de quarante soldats, & M. d'Ailleboufl, qui en com-
prenait la nécessité, l'accrut encore de trente hommes en
i65i (1).
Le nouveau Gouverneur monta lui-même à Villemarie,
au printemps de l'année 1 649, & réjouit, par sa présence,
tous les colons, charmés de voir ainsi dans sa personne
l'un des Associés de Montréal occuper la place de Gou-
verneur du pays (2). Les hoftilités incessantes des Iroquois
ne permettaient guère de voyager alors sur le fleuve sans
escorte, & nous voyons que M. d'Ailleboufl, en faisant ce
voyage, avait dans sa chaloupe douze soldats armés. Ce-
pendant, toute l'année 1648 & surtout la suivante, la plu-
part des Iroquois ayant été occupés à harceler les Hurons
dans leur pays & à y mettre tout à feu & à sang, on n'eut
2e GUERRE. COMP. DE MONTRÉAL ÉBRANLÉE. 164g. 97
à repousser à Villemarie que de petits partis de ces bar-
bares, dont M. de Maisonneuve vint aisément à bout, par
sa prudence 8c le courage intrépide de ses soldats (i). Il (o Doiiier de Cas-
ne perdit qu'un seul homme, qui fut pris le 3o mai (2) par son' 1 648"1 649-
les IroqLiois, 8c conduit sans doute dans leur pays : car les suitès^maTie^q6.8 j6"
regiirres de la paroisse ne font nullement mention de sa
sépulture. M. d'Aillebouft annonça à M. de Maisonneuve
que la grande Compagnie, voulant reconnaître les bons 8c
agréables services que le pays recevait de Villemarie sous
son digne GoLiverneur, en avait augmenté la garnison de
six soldats, & qu'au lieu de trois mille livres qui lui avaient
été assignées pour lui 8c sa garnison, il en recevrait à l'a-
venir quatre mille (3). Il apporta aussi un règlement que (3) Doiiier de c.s
les Associés de Montréal avaient fait touchant l'adminis- LOn> l647->648-
tration de THôtel-Dieu. Entre autres choses, ils ordon-
naient que le chirurgien de cette maison servirait gra-
tuitement tous les habitants de l'île, tant Français que
sauvages, 8c que, chaque année, l'adminiftration rendrait .'
ses comptes au Gouverneur de Villemarie , au Supérieur minairc^dcJ0 Québec,
ecclésiaftique 8c aux syndics des habitants, qui signeraient papiers de motei-
la copie de cet aéte qu'on enverrait à Paris (4). ^1^6™°™™'
XL.
Dans le séjour qu'il fît alors à Villemarie, M. d'Aillé- SEIGNEURIE DE LA PR\I-
bouft mit les RR. PP. Jésuites en possession de la sei
gneurie de la Prairie de la Magdeleine, qui leur avait PP. JÉSUITES
été concédée depuis deux ans. Comme la Compagnie
de Montréal refusait de faire aux gens de mainmorte
d'autres concessions que celles qu'elle accordait aux habi-
tants (5), M. François de Lauson, conseiller au Parlement (5) Premierétabliss.
de Bordeaux, avait donné, le ier avril 1647, aux RR. PP. Lee^erFoi; f le5„P-
Jésuites, deux lieues de terre, sur quatre lieues de profon- er ' P
deur, en face de Villemarie, du côté du. sud, à commen-
cer depuis l'île Sainte-Hélène 8c à continuer, en tirant de
là, vers le Saut Saint-Louis, jusqu'à un quart de lieue
au delà d'une prairie dite alors de la Magdeleine (6) . Ces (6) Pièces & docu-
r» v • i -i ments sur la tenure
Religieiix n ayant pas encore ete mis en possession de cette seigneuriaiei Québec
seigneurie, M. d'Aillebouft, comme Gouverneur général, iS52, P, 75.
TOME II. 7
RIE DE LA MADELEINE,
CONCÉDÉE AUX RR.
98 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. DE LA COMP. DE MONTRÉAL.
les en invertit selon les formes le 3 mai de cette année,
assifté de Jean Bourdon, qualifié ingénieur arpenteur, &
*Sll Jo"lnal rdelJr de François de Chavigny, l'un des conseillers de Québec.
suites, 1049. Grenede ■> D J '
Montréai,aae de prise L'acte de cette prise de possession fut écrit & signé au
de possession du 3 Fort de Villemarie (i).
mai 1049. v 7
XLI
nouvelles affligean- Il était difficile que les changements arrivés dans le
tes pour viLLEMARiE. gouvernement du pays, provoqués surtout par le zèle dé-
sintéressé des Associés de Montréal, n'excitassent pas contre
l'œuvre de Villemarie quelque orage qui menaçât de la
ruiner de fond en comble. Aussi, en arrivant de France,
M. d'Aillebouft avait-il appris à M. de Maisonneuve &. à
mademoiselle Mance une affligeante nouvelle, bien propre
à les abattre l'un & F autre, s'ils eussent eu d'autre appui
que leur immense confiance en Dieu. C'est que plusieurs
des plus notables Associés de la Compagnie de Montréal
s'en étaient détachés par les conseils de quelques per-
sonnes, qui les avaient déterminés à préférer les missions du
Levant. Cette nouvelle devait beaucoup affliger les colons
de Villemarie ; personne n'y fut plus sensible que ma-
demoiselle Mance. Inquiète sur le sort de la Compa-
gnie de Montréal, elle descendit à Québec, dès que l'été
de 1649 fut venu, afin d'y recevoir sans délai les nouvelles
. qui pourraient arriver de France. Elle en apprit, en effet,
mais des plus triftes qu'elle pût recevoir : d'abord, la mort
du P. Rapin, son entremetteur & son protecteur auprès
de madame de Bullion ; en second lieu, que la Compagnie
de Montréal était presque dissoute, & qu'enfin M. de la
Dauversière, ayant éprouvé de fâcheux contre-temps dans
ses affaires, on était sur le point de saisir tout son bien, &
que lui-même, gravement malade, était en danger de
dre la vie.
XLII
mademoiselle mance Pleine de confiance en Dieu, quoique vivement
passe en france affectée de ces nouvelles, elle prit aussitôt la résolution de
POUR LE BIEN DE LA O J ' Jl 11
colonie. repasser en b rance. bon dessein était d aller trouver ma-
dame de Bullion, de lui exposer l'état des choses & de faire
2e GUERRE. COMPAG. DE MONTRÉAL AFFERMIE. 164C). 9g
ensuite ce qu'elle lui prescrirait. Sachant que les Asso-
ciés de Montréal étaient, après Dieu, Tunique soutien de
Villemarie, 8c voulant faire tout ce qui serait en elle
pour conserver cette œuvre, qu'elle croyait être de Dieu,
elle résolut de proposer à tous les membres qui compo-
saient encore la Compagnie de Montréal de cimenter leur
Société par quelque acte public qui conftatât leur droit de
propriété sur l'île. Car jusqu'alors, par un effet de leur
grand amour pour la vie cachée, les propriétaires, si Ton
en excepte M. de la Dauversière & M. de Fancamp, étaient
tous légalement inconnus. Mademoiselle Mance ne dou-
tait pas que non-seulement la conservation de T Hôtel-
Dieu, mais encore celle de tout le Canada, dépendaient
de la Habilité de cette Compagnie charitable, attendu que,
si Villemarie venait une fois à succomber, il était bien à
craindre que tout le refïe ne pérît, n'ayant plus ce boule-
vard pour le défendre. Cette année 1649, tout le Canada
était, en effet, dans l'épouvante & la confternation, à
cause des cruautés exercées contre les Hurons & de l'en-
tière dehruction de leur pays par les Iroquois, qui mena-
çaient les Français d'un traitement semblable. Voyant
donc toute la colonie Française réduite à cette extrémité,
mademoiselle Mance, de l'avis de M. de Maisonneuve,
résolut de s'embarquer au plus tôt pour la France, &
partit, en effet, de Québec le 8 septembre. M. de Maison-
neuve, ainsi que tous les colons de Villemarie, l'accom-
pagnèrent de leurs prières & de leurs vœux, & sa tra-
versée fut heureuse (1). ^ Dollier de QïS-
v ' son, 1648- 164c,.
Arrivée à Paris, elle alla voir d'abord madame de zélé persévérant de
Bullion, qui la reçut avec une affection que leur longue madame de bullion;
, . - , . LES ASSOCIÉS DE MONT-
separation & les périls qu avait courus mademoiselle RÉAL NOm]ÉS DANS
Mance semblaient avoir rendue plus tendre & plus vive. UN ACTE public.
Après avoir appris l'état des choses, cette charitable & gé-
néreuse bienfaitrice lui déclara qu'elle n'avait rien perdu
de son premier dévouement envers l'œuvre de Villemarie,
qu'elle était prête encore à faire toutes sortes de sacri-
IOO IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. DE LA COMP. DE MONTRÉAL.
fïces pour la soutenir; & comme, dans l'espérance d'une
paix solide avec les Iroquois, mademoiselle Mance eût
souhaité que l'hôpital pût faire cultiver des terres, afin
d'attirer & de nourrir beaucoup de sauvages par ce
moyen, Madame de Bullion lui donna une somme pour
qu'elle l'employât à lever sur-le-champ & à gager des
défricheurs. Les Associés de Montréal firent, de leur côté,
l'accueil le plus empressé à mademoiselle Mance'; &, par
un effet de la confiance que sa grande vertu & la recti-
tude de son esprit leur inspiraient à tous, ils entrèrent vo-
lontiers dans le dessein qu'elle leur proposa de s'unir
entre eux par un contrat authentique, qui rendît public
& inconteftable leur droit de propriété sur l'île de Mont-
réal. Déjà, le 25 mars 1644, M. de Fancamp & M. de la
Dauversière avaient reconnu, il eft vrai, par un acte en
forme, n'avoir accepté cette île que pour & au nom de
MM. les Associés de Montréal, pour la conversion des
sauvages de la Nouvelle-France , dans ladite île de
Montréal, auxquels parlant, ils en avaient fait cession &
transport, n'y prétendant pour eux-mêmes que comme
(i) Aae de Pouvert membres de leur Société (1). Mais aucun acte ne faisait
& chaussieres, no- connaftFe \es noms de ces Messieurs, &, en cas de litige,
taires a Pans, ib mars . ; . . . A T.
,644. ils n auraient point eu de titre certain qui conftatât qu ils
étaient réellement membres de cette Compagnie. Pour
rendre leur droit inconteftable, ils firent un nouvel acte
public, le 21 mars i65o, dans lequel fut désigné par
son nom chacun des neuf Associés qui composaient
alors la Société de Montréal, en y comprenant M. d'Aille-
boufl & M. de Maisonneuve. Les deux propriétaires re-
cennus par les contrats de donation, MM. de Fancamp &
de la Dauversière, déclarèrent donc que leurs coas-
sociés étaient messire Jean- Jacques Olier, prêtre, curé
de l'église Saint-Sulpice ; MM. Alexandre Le Ragois de
Bretonvilliers, prêtre; Nicolas Barreau, aussi prêtre;
Roger Duplessis, seigneur de Liancourt; Henri-Louis
Habert, seigneur de Montmor, conseiller du Roi &
maître des requêtes; Bertrand Drouart, écuyer, & Louis
2e GUERRE. COMPAG. DE MONTRÉAL AFFERMIE. 1649. IOI
Séguier, sieur de Saint-Germain, qui tous acceptèrent la
propriété de File de Montréal, tant pour eux que pour
MM. d'Ailleboufi & Paul de Chomedey, sieur de Maison-
neuve. En même temps ils firent donation mutuelle, réci-
proque 8c irrévocable, entre vifs, de la même île aux sur-
vivants les uns des autres & au dernier survivant, en (,) Aae de Pomert
excluant à jamais tous leurs héritiers 8c ayants cause, pour & Chaussures, notai-
quelque occasion que ce fût (i).
res à Paris, 21 mars
i65o.
XLIV.
LA COMPAGNIE DE MONT-
REAL FAVORISE LE
DÉFRICHEMENT DES
TERRES, ET ENCOU-
RAGE MADEM0ISFI..LF
MANCE.
De plus, voulant favoriser les généreuses intentions
de madame de Bullion, ils donnèrent à l'Hôtel-Dieu deux
cents arpents de terre : « Nous ayant été remontré par
mademoiselle Jeanne Mance, disent-ils, que, pour
mettre l' Hôtel-Dieu de Villemarie en état d'asshter les
sauvages, qu'on espère y devoir venir en grand nombre,
lorsque la paix sera faite avec les Iroquois, il n'y
a point de meilleur moyen que de faire défricher des
terres, 8c qu'à cette intention, la personne quia fondé
ledit Hôtel-Dieu Saint- Joseph de Villemarie veut cha-
ritablement donner, cette année, une somme notable,
afin d'y envoyer des défricheurs, nous, pour témoigner
le désir que nous avons de contribuer, autant qu'il nous
sera possible, au soulagement des pauvres sauvages, le
zèle du salut desquels nous a assemblés, avons donné,
par ces présentes, deux cents arpents de terre, au lieu
qui sera trouvé le plus commode, 8c qui seront bornés
huit jours après l'arrivée de mademoiselle Mance dans
la même île (2). » Enfin, pour que la Compagnie des
Associés de Montréal pût procéder librement à toutes ses
opérations, on en nomma les officiers, 8c M. Olier en fut
fait Directeur, en remplacement de M. de Renty, décédé
rie, 8 mars i65o.
au mois d'avril de l'année précédente (*). Mademoiselle
(2) Archives du sé-
minaire de Que'bec.
Acle concernant l'Hô
tel-Dieu de Villema-
(*) M- Dollier de Casson dit qu'on nomma M. Olier Directeur, à
cause que M. de Renty était du Conseil prive. Cette assertion sem-
blerait supposer que M. Olier avait été nommé Directeur avant le
mois d'avril 1649, où M. de Renty mourut.
102 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. DE LA COiMP. DE MONTRÉAL.
Mance., voyant dans tous ces Messieurs les dispositions
les plus sincères & les plus généreuses de contribuer, de
tout leur pouvoir, à l'œuvre de Villemarie, fut beaucoup
consolée & remplie d'une nouvelle ardeur, pour s'y dé-
vouer elle-même. Elle eut des conférences particulières &
des communications intimes avec M. Olier, qui l'encou-
ragea à se sacrifier, jusqu'à son dernier soupir, pour
l'œuvre de Dieu. Elle visita aussi M. de Bretonvilliers,
prêtre du séminaire de Saint-Sulpice, qui l'assura de son
généreux concours, & qui, en effet, fut en grande partie le
soutien de la colonie de Montréal, par ses largesses; il
jouissait d'un gros revenu, & passait même pour être l'ec-
clésiaflique de France le plus riche en biens de patri-
moine. Enfin elle vit, en particulier, chacun des autres
membres de la Compagnie, qui tous lui témoignèrent le
plus entier dévouement.
XLV.
ZÈLE DE LA COMPAGNIE Cependant , des personnes peu portées pour cette
œuvre, voyant mademoiselle Mance a Paris, & n'ignorant
pas la grande eftime qu'avaient pour elle tous les Associés
de Montréal, l'engagèrent à leur faire abandonner ce des-
sein, qu'elles regardaient toujours comme téméraire, & la
pressèrent de leur conseiller d'employer plutôt leurs lar-
gesses à assifter les Hurons, dans l'état malheureux où ils
se trouvaient alors réduits. Quoique mademoiselle Mànce
eût engagé, en 1643, madame de Bullion à appliquer, en
effet, aux missions Huronnes les fonds considérables
qu'elle venait de donner alors pour l'Hôtel-Dieu de Ville-
marié, elle ne se sentit pas portée à entrer dans ces vues,
& répondit que MM. de la Compagnie de Montréal, mal-
gré leur petit nombre, étaient tous résolus à poursuivre
leur œuvre, & plus zélés que jamais. Voyant donc qu'elle
se refusait à ce qu'on demandait d'elle, une des personnes
dont nous parlons ne laissa pas d'aller trouver le Duc &
la Duchesse de Liancourt, pour leur faire à eux-mêmes
la proposition d'employer leurs aumônes en faveur des
missions Huronnes. Mais, pour toute réponse, ils lui di-
DE MONTREAL A POUR-
SUIVRE SON OEUVRE.
vfllemarie pour
l'agriculture.
2e GUERRE. AGRICULTURE. 1649. 103
rent qu'ils travaillaient à l'œuvre de Montréal (i). Ayant (1) Dollier de Cas •
ainsi obtenu la fin de son voyage, mademoiselle Mance se 9Qn> 1649- f65°,
remit en mer pour le Canada, conduisant avec elle des
défricheurs & quelques filles vertueuses. Au mois de sep-
tembre, elle arriva heureusement à Québec, & partit de
là, le 2D du même mois, sur la barque de Montréal, qui
la conduisit sans accident à Villemarie.
XL VI.
Son retour consola les colons, & ce qu'elle leur ap- zèle des colons de
prit du zèle généreux des Associés & de la résolution où
ils étaient de soutenir le pays les remplit tous d'allégresse
& de confiance. Jusqu'alors les hoflilités des Iroquois les
avaient obligés à refter presque tous enfermés dans le Fort ;
mais se flattant qu'on ferait prochainement la paix avec
eux, & que, par ce moyen, un grand nombre de sauvages
viendraient à Villemarie, pour y résider & s'y faire infiruire,
ils prirent la résolution de sortir du Fort & de s'établir
sur des terres. Dès son arrivée mademoiselle Mance fît
commencer des défrichements sur les deux cents arpents
qui venaient d'être donnés à THôtel-Dieu, sous le nom de
contrée Saint-Joseph ; & encouragés par cet exemple, ils
demandèrent à M. de Maisonneuve des terres, pour les
défricher eux-mêmes & s'y conltruire des maisons. Déjà,
en 1648, quelques-uns avaient commencé des défriche-
ments (*); mais, à partir de l'année i65o jusqu'en i652,
un grand nombre d'autres demandèrent des concessions
de terrains & se livrèrent, comme à l'envi, à l'agricul-
ture (**). Ces premières concessions n'étaient, presque
(*) Entre autres, Pierre Gadois, Simon Richomme, Biaise Juillet,
Léonard Lucault, dit Barbot, François Godé_, Godefroy de Nor-
manville.
(**) De. ce nombre Lambert Closse, Auguftin Le Ber, Urbain Archi d
Tessier, dit Lavigne, Louis Prudhomme, Gilbert Barbier, Jean de r . rc, '^f. u s.e"
. _r 0 ? * . mineure de Villcriicirie
Samt-Père, Jacques Archambault, Jacques Messier, Antoine Primot, Ratification de conees-
Jean des Carries, Jean Le Duc, Nicolas Godé, Jean des Roches, sions faites à Paris le
Charles Le Moyne, Henri Perrin, André David, François Dave nne 30 mars i653, par la
& d'autres encore (2). Compagnie.
104 IlG PARTIE. LES CENT ASSOC. DE LA COMP. DE MONTRÉAL.
toutes, que de trente arpents seulement, dans le voisi-
nage du Fort & de la brasserie située tout auprès, afin
que les travailleurs pussent y être protégés en cas d'at-
taque; &, pour ce dessein, elles avaient été prises sur rem-
placement déjà choisi pour bâtir Villemarie. Aussi, comme
ces concessions n'étaient que provisoires, les hoftilités des
Iroquois ne permettant pas aux habitants d'aller s'établir
plus loin, il avait été ftipulé que les seigneurs, pour faci-
liter la conltrucriori de la ville, pourraient reprendre ces
mêmes terrains (*).
XLVII.
les colons de ville- Une particularité que nous devons remarquer ici, &
marie se livrent a • ^ y propre à faire admirer le dévouement de ces
L AGRICULTURE POUR J- C t
contribuer a la con- généreux colons, c'eft qu'en exposant ainsi leur vie pour
défricher ces terrains & y résider, ils n'avaient d'autre
vue que de faciliter par là la conversion des sauvages &
de contribuer, selon leurs moyens, à la propagation de la
Foi. C'eft ce qui eft expressément déclaré dans les acres
de toutes ces concessions, signées par les colons ou agréées
par eux lorsqu'ils n'étaient pas en état d'écrire. « Sui-
« vant les pouvoirs à nous donnés par MM. les Associés
« pour la conversion des sauvages de la Nouvelle-France,
VERSION DES SAUVA-
GES.
(*) Il avait été convenu que les seigneurs, en reprenant ces terrains,
pourraient en donner deux arpents à chaque habitant, à la réserve,
cependant, de deux arpents, qui réitéraient au concessionnaire, avec
sa maison principale; &, dans ce cas, les seigneurs promettaient de
donner à celui-ci une égale quantité de terre & de le dédommager de
tous les travaux qu'il aurait faits sur cel'e qu'il délaisserait ainsi. Les
seigneurs s'engageaient pareillement, dans le cas où ils ouvr" 'aient
des chemins sur ces terres, d'indemniser les particuliers. Il fut aussi
convenu que chaque propriétaire bâtirait une maison & résiderait sur
sa terre, ou qu'au moins il demeurerait ordinairement dans l'île de
Montréal, avec cette clause expresse, que, s'il s'absentait de cette île
trois années consécutives, sa terre serait vendue par le procureur
fiscal, & que le prix en serait remis au syndic des habitants, pour
être employé au profit de la corporation. Toutefois les propriétaires
pouvaient vendre leurs terres & même résider ailleurs que dans l'île,
pourvu qu'ils en eussent une permission signée du Gouverneur de
Villemarie.
2f GUERRE. AGRICULTURE. 164g. 105
« en l'île de Montréal, dit M. de Maisonneuve dans ces
« acres, pour en départir les terres à ceux qui auraient
« affection de s'y établir & d'y faire leur demeure ordinaire,
« afin de procurer, par ce moyen, la propagation de la
« Foi dans ce pays (i). »> Il eft vrai qu'on trouve des for- (0 Greffe de Mont-
mules d'actes introduites & accréditées par l'usage, qui ne ^éa'5 4 'anvier l648-
r . Concessions & autres
doivent pas toujours être regardées comme l'expression des semblables,
sentiments de ceux pour qui elles ont été employées. Mais
on eft autorisé à juger autrement des dispositions des co-
lons de Villemarie, qui, les premiers, usèrent de la formule
dont nous parlons ici, & qui, comme on l'a rapporté déjà,
avaient un si ardent désir de contribuer à la conversion
des sauvages. Au refte, c'eft ce que prouvent divers acres
de simples particuliers qui, d'eux-mêmes, ont spontané-
ment déclaré ce noble motif. Ainsi, quelques-uns, qui,
jouissant d'une certaine aisance, pouvaient s'entretenir,
sans recourir à la libéralité des seigneurs, ont cru devoir
faire une manifeftation publique de leurs sentiments reli-
gieux par des actes notariés, dont on conserve encore
les originaux à Villemarie. Qu'on nous permette de rap-
porter ici la déclaration faite le 3 août i65o, par Jean de
Saint-Père, Gilbert Barbier & Lambert Closse : « Nous
« étant unis avec MM. de la Compagnie de Montréal, afin
« de contribuer, autant que nous le pourrions , à la con-
« version des sauvages, nous avons cru qu'il était néces-
« saire, pour cela, que chacun de nous fît en particulier
« quelque établissement; & M. de Maisonneuve, notre
« Gouverneur, qui a jugé, de son côté, que notre dessein
« serait utile au bien des sauvages, nous ayant délivré,
« aujourd'hui même, des concessions de terre pour ce
« sujet, nous déclarons ne prétendre aucune récompense
« pour les services que nous avons rendus jusqu'à ce jour
« à MM. de la Compagnie de Montréal (2) (*). » (2) Archives du sé-
minaire de Villemarie.
' ~ Déclaration du 3 août
( *) Comme tous ces colons s'étaient engagés à défricher leur terre l65°-
& à y conftxuire des maisons, & que M. de Maisonneuve ne pouvait
donner à chacun d'eux, en même temps, des défricheurs & des ou-
IOÔ IIe PARTIE. LES CENTASSOC. DELA COMP. DE MONTRÉAL.
XL VIII,
établissement d'une Mais, comme tous ces soldats devenus agriculteurs
COMMUNE POUR LES l ■ • 1 1 /T n VI , • 11
bestiaux et d'un va- devaient avoir des beihaux, & qu il était nécessaire de leur
cher. procurer un lieu où ils pussent les faire paître en assu-
rance; M. de Maisonneuve leur donna, le 2 octobre i65i,
une certaine étendue de terre, qui leur servit à tous de
commune, & dont il remit le contrat de concession à Jean
de Saint- Père, leur syndic. Pour prévenir le danger de
voir les animaux enlevés ou tués par les Iroquois, il assi-
gna provisoirement, eu égard à la difficulté des circons-
tances, le terrain qui bordait la grande rivière, à partir du
Fort, en suivant le cours de l'eau. Cet espace, défendu par
le Fort même & enclavé entre le fleuve Saint-Laurent &
les concessions qui étaient au-dessus, se trouvait par là à
l'abri des irruptions subites des barbares, qui, du moins,
n'auraient pu s'en approcher sans être aperçus de loin.
Cette première commune avait un arpent de large, & con-
tinuait dans cette même largeur, le long du fleuve, jusqu'à
la quantité de quarante arpents. Enfin on établit un va-
cher public pour garder le bétail dans ce lieu & prévenir
toute surprise. Mais cet ordre de choses n'étant que provi-
soire, il fut convenu également que, lorsque les temps de-
viendraient meilleurs, les seigneurs pourraient reprendre
ce terrain & le donner à des particuliers pour y bâtir des
vriers pour les aider, plusieurs, par un motif de charité fraternelle &
de bien public, formaient ensemble des sociétés pour s'entr'aider mu-
tuellement. Ainsi, le 18 novembre i65o, Jean des Carries & Jean Le
Duc s'obligèrent, l'un envers l'autre, à bâtir, à frais communs, une
maison, d'abord sur la concession du premier, & d'y défricher dix
arpents de terre; & ensuite à bâtir une maison semblable sur la terre
du second, & à y faire les mêmes défrichements. Il fut ftipulé que,
si l'un des deux venait à tomber malade avant l'achèvement de ces
travaux, l'autre serait obligé à continuer l'ouvrage, sans prétendre à
aucun dédommagement, nonobffant la maladie de son associé. Après
que ces travaux eurent été exécutés sur la terre de des Carries, la
guerre, qui survint, n'ayant pas permis, apparemment, de les entre-
prendre sur la concession de Jean Le Duc, celui-ci reçut de son com-
pagnon la somme de cinq cent quatre-vingts livres, en dédommage-
ment de ses services.
2e GUERRE. AGRICULTURE. 164g. IO7
maisons 8c s'y loger; qu'ils pourraient aussi s'en servir
pour y faire des places de marché ou y établir un port
pour les barques, 8: que, dans tous ces cas, ils remplace-
raient l'espace qu'ils prendraient, en assignant, pour com-
mune sur le bord du fleuve Saint-Laurent, autant de ter-
rain qu'ils en auraient pris.
XLIX.
Tous ceux qui avaient demandé ainsi des terres se récolte extraordi-
livrèrent donc aux défrichements , quoiqu'ils se vissent NAIRE A VILLEMARIE-
fréquemment harcelés par les Iroquois ; &, après avoir
préparé ainsi leurs champs, les ensemencèrent. On re-
marqua avec étonnement, par. l'abondance delà récolte,
combien Dieu s'était plu à bénir leurs travaux; ce qui fait
dire au P. Ragueneau, dans sa relation de 1 65 1 : « La
« récolte des blés a été, cette année, très-heureuse par-
ti tout, mais principalement à Montréal, où les terres sont
« fort excellentes (i). » La Sœur Morin nous fournit le (i)Re]ationdei65i,
commentaire de ces dernières paroles par la réflexion ch- L
qu'elle fait sur le même sujet : « Chacun des colons n'avait
« qu'un fort petit champ à défricher, à cause de la crainte
« des Iroquois, leurs ennemis, qui ne permettaient pas de
« s'écarter beaucoup de son voisin, afin d'en être secouru
« en cas d'attaque. Mais Dieu donnait tant de bénédic-
« tions aux travaux de ce petit peuple, qu'on recueillait
« autant de blé de la semence d'un seul minot que nous
« le faisons aujourd'hui de vingt-huit & même de trente;
« ce que je dis sans exagération (2). » Aussi un historio- (2)Annaies démo-
graphe de France, Charles Cholmer, faisant allusion à cette tel"Dieu SaintJosePh-
sorte de phénomène, dit que Montréal reçut du ciel une
telle abondance de biens, que l'on eût pris son sol pour
un autre paradis terreftre (3). « Ce lieu, comme le faisait (3) Le Nouveau
« en effet remarquer, cette même année, le P. Rague- Etienne 1 1 T"p? 2!
« neau, eût été un paradis terreffre pour les sauvages &
« pour les Français, sans la terreur des Iroquois, qui
« paraissaient comme continuellement & le rendaient
« presque inhabitable; ce qui a fait, ajoute-t-il, que les (4)Relationdel65ti
« autres sauvages s'en sont retirés (4). » Quoique occupés chap. 1.
108 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. DE LA COMP. DE MONTRÉAL.
alors à désoler le pays des Hurons, les Iroquois ne lais-
saient pas, en effet, d'envoyer des partis de guerriers
contre Villemarie ;& nous voyons que, le 23 juin i65o, ils
y massacrèrent un Huron & sa belle-mère, l'un & l'autre
puhL^dfvniemark^ chrétiens, à qui Ton rendit, pour cela, les honneurs de la
23juini65o. sépulture ecclésiastique (i).
2e GUERRE. MISSIONS HURONNES. l65o.
CHAPITRE VIII
SUITE DE LA DEUXIEME GUERRE DES IROQUOIS. RUINE DES
HURONS. M. DE MAISONNEUVE PASSE EN FRANCE
POUR AMENER UN SECOURS DEVENU NÉCESSAIRE.
de i65o A IÔ52.
OBSTACLE A LA CON-
VERSION DE CE PEUPLE
Nous avons raconté que les Récollets d'abord , & mœurs des hurons,,
ensuite le Pères Jésuites, avaient établi des missions dans
des bourgades Huronnes & s'étaient livrés à mille tra-
vaux pénibles pour amener les peuples de ces pays à la
connaissance du vrai Dieu. Il serait difficile d'imaginer les
difficultés sans nombre qu'ils rencontrèrent, & s'il eût fallu
juger de l'établissement de la Foi dans ce pays d'après les
vues de la prudence humaine, à peine aurait-on pu trouver
un peuple au monde plus difficile à soumettre à l'empire
de Jésus-Christ. Les Hurons n'avaient aucun usage des
lettres, aucun monument de l'hiftoire, aucune idée de Dieu
créateur du monde, qui le gouverne par sa providence. Ils
étaient d'ailleurs si naturellement indépendants, que chez
eux les pères n'avaient aucun pouvoir sur leurs enfants,
ni les lois du pays sur les uns & les autres, qu'autant qu'il
plaisait à chacun de s'y soumettre volontairement; enfin
il n'y avait, chez les Hurons, aucun criminel dont les
biens & la vie ne fussent assurés, eût-il été convaincu
d'avoir commis trois ou quatre meurtres, ou même d'avoir
trahi sa patrie. Ce n'eft pas qu'il n'y eût des lois & des
punitions proportionnées aux crimes ; mais les coupables
ne portaient pas la peine, c'était au public à satisfaire pour
les fautes des particuliers, en faisant des présents ; & en-
core personne ne pouvait y être contraint, ces sortes de
I IO IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. DE LA COMP. DE MONTRÉAL
dédommagements étant toujours fournis par ceux qui
voulaient bien y contribuer. Nous avons parlé déjà de
rinftabilité de leurs mariages & de la liberté qu'ils croyaient
avoir de les rompre & d'en contracter de nouveaux,
(OReiatïonde 1645. comme aussi de leurs pratiques superstitieuses (1), qui
p' 4°'41' s'étendaient presque à toutes les actions de la vie, comme
à leurs divertissements, leurs pêches, leurs chasses, leurs
trafics, la culture de leurs champs, leurs guerres, leurs
conseils, leurs remèdes dans les maladies. De sorte que, la
superftition ayant corrompu presque toutes leurs actions
communes, il semblait que, pour être chrétiens, ils devaient
se priver des choses les plus nécessaires ; .en un mot, mou-
(i)ibid.} p. 41. rir au monde (2).
l,
missions huronnes éta- Malgré ces difficultés, les Pères Jésuites eurent la
bues par lesrr. pp. consolation de voir s'élever, au milieu dé cette barbarie,
JESUITES. „ ' 7
(3) Reiationdei645, sept petites églises (3) : la première, en leur maison de
p- 43. Sainte-Marie, cinq autres dans les principales bourgades
(4) ibid., p. 5i. des Hurons, & la septième, composée d'Algonquins (4).
Dans chacune de ces missions on avait conftruit des cha-
pelles, où l'on invitait les chrétiens à se rendre, au son de
la cloche, tant pour la sainte Messe, au lever du soleil,
que le soir pour les prières. La plupart se confessaient
toutes les semaines, & plusieurs s'approchaient de la
sainte Table après s'y être disposés deux ou trois jours
(b)ibid., P. 56. auparavant (5). Enfin, en 1646, quinze Pères Jésuites
(6) ibid. - étaient employés à la conduite de ces missions (6). Mais le
plus grand de tous les obstacles qu'ils rencontraient, c'était
la cruauté des Iroquois, également armés contre la reli-
gion & la nation Huronne. M. d'Aillebouft, comme Gou-
verneur général, fit tout ce qu'il put pour secourir ce
peuple malheureux. Il y envoya soixante Français 8c des
(7) Relation de 1649, munitions de guerre (7); & toutefois ce secours n'était
p" 2' rien, eu égard aux masses d'Iroquois qui fondaient de
toutes parts sur les Hurons, comme on le verra par le
récit que nous allons faire, en peu de mots, de ces scènes
désolantes.
2fi GUERRE. RUINE DES HURONS. l64Q-5o. III
III.
Le 4 juillet 1648, une armée de ces barbares s'étant HURONS MASSACRÉS PAR
jetée à l'improvilte sur la mission de Saint-Joseph, corn- LES IR00-U0IS- — LEs
c . . - . PP. DANIEL, BREBEUF
posée de quatre cents tamilles, au moment de cette inva- Er LAllemant mis a
sion inopinée, des Hurons courent au combat, d'autres mort en haine de
prennent la fuite; au milieu du carnage, le P. Daniel, tVANGILE-
après avoir baptisé un grand nombre de catéchumènes,
par aspersion, est lui-même blessé 8c tué par les Iroquois,
qui jettent son corps dans les flammes ; & pour tout dire,
en un mot, il y eut dans cette action jusqu'à sept cents
Hurons massacrés ou faits prisonniers de guerre (1). Le (0 Relation de 1649,
16 mars de l'année suivante, environ mille Iroquois, la p--3;-4>5-
plupart armés d'arquebuses, que leur donnaient les Hol-
landais, leurs amis, font irruption, à la pointe du jour, sur
le bourg de la mission de Saint- Ignace, dont ils s'em-
parent; 8c, sans perdre eux-mêmes plus de dix hommes,
ils tuent ou font prisonniers tous les Hurons de ce bourg.
De là, ils vont attaquer le village de Saint-Louis, qu'ils
livrent aux flammes ; des Hurons, au nombre d'environ
cinq cents personnes, prennent incontinent la fuite, tan-
dis que les PP. de Brebeuf 8c Gabriel Lallemant, qui
tiennent ferme pour pouvoir absoudre ou baptiser ceux qui
étaient reliés au village, sont pris l'un 8c l'autre par les
Iroquois 8c expirent dans les plus horribles tourments (2). (2) ibid., p. 10, u,
La haine de ces barbares à l'égard des missionnaires l3> I4-
avait surtout la religion chrétienne pour objet; compre-
nant que ces deux Religieux prononçaient le nom de Jésus
dans leur supplice, ils Aroulurent les empêcher d'invoquer
ainsi celui pour lequel ils mouraient, 8c en vinrent jusqu'à
leur mettre, à diverses fois, des tisons enflammés dans la
bouche, afin de leur griller la langue. Le P. de Brebeuf
expira ainsi, le 16 mars 1649, 8c le P. Gabriel Lallemant,
le lendemain (3) . n (3) Ibid-> p- 1 5> 1 7'
L'un des Hurons chrétiens condamnés aux flammes,
se voyant pris 8c garrotté, se mit à exhorter ses compagnons
d'infortune, en leur rappelant les motifs de la Foi, 8c leur
recommandant de souffrir les tourments qui leur étaient
25.
IV.
MORT ADMIRABLE D'UN
HURON CHRÉTIEN.
112 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. DE LA COMP. DE MONTRÉAL.
préparés, comme devaient le faire des enfants de Dieu, à
qui le ciel était ouvert. Les Iroquois, irrités de ses discours,,
lui défendent aussitôt de prier Dieu & d'animer ses com-
patriotes ; mais voyant qu'il continuait toujours, ils entrent
dans une sorte de rage & lui déclarent qu'il sera tour-
menté d'une façon nouvelle s'il ne cesse d'invoquer son
Dieu. Insensible à leurs menaces, ce jeune homme se rit
de leur fureur & remercie Dieu de la grâce qu'il lui fait
de souffrir comme chrétien, & non simplement comme
Huron. Il ne démentit jamais cette confiance, au milieu
des douleurs horribles de son martyre, qui dura trois jours
& trois nuits, pendant lesquels il ne cessa de chanter les
louanges de Dieu, & continua toujours de la sorte, jusqu'à
(O Relation de i65o, , . ■ ; •
F. 3K son dernier soupir (i).
v.
catastrophe d'un au- Les Hurons de quinze autres bourgs, apprenant les
de ùrons N0MBRE désaftres que n«us racontons, prirent le parti d'abandon-
ner leurs cabanes & d'y mettre le feu, dans l'espérance de
trouver leur salut au milieu des bois, ou en se réfugiant
chez d'autres peuples. Mais un grand nombre, n'ayant
pas de quoi vivre, à cause de la famine, plus cruelle cette
année qu'on ne l'avait vue depuis cinquante ans, se virent
réduits à manger du gland ou à aller chercher dans les
f 2) Relation de 1 649, bois des racines pour soutenir leur vie languissante (2).
1 Quelque dure que fût cette extrémité, les Pères Jésuites se
décidèrent, le i5 mai 1649, à mettre eux-mêmes le feu à
leur maison de Sainte- Marie, & allèrent se réfugier dans
une île appelée par eux de Saint-Joseph, où trois cents fa-
milles Huronnes, la plupart chrétiennes, les suivirent, 8c
dont un très-grand nombre périrent l'hiver, la famine exer-
çant alors plus cruellement ses ravages. Pour surcroît de
maux, au commencement de mars i65o, ceux qui res-
taient encore à Saint-Joseph partent pour aller chercher
quelques glands dans les bois, &, lorsqu'ils traversent le lac,
les glaces fondant sous leurs pieds, les uns se noient dans
ces abîmes, les autres ne s'en retirent que transis d'un
froid mortel; & enfin, le 25 du même mois, une armée
DE LA NATION HU-
RONNE.
2e GUERRE. RUINE DES HURONS. l65o. I 1 3
d'Iroquois tombe sur ces derniers & en fait une cruelle
boucherie. Divisant ensuite leurs troupes, les vainqueurs
se mettent à la poursuite des autres; en moins de deux
jours, ils, trouvent toutes les bandes de ces Hurons disper-
sées çà et là, éloignées les unes des autres de six à huit
lieues; & de toute cette multitude de fuyards un seul
homme s'échappe, qui vient apporter aux PP. Jésuites (i)Reiationde 1649,
ces triftes nouvelles (1). p- ^ 3o- *elation
v ' de i65o, p. 2i, 24.
VI.
Le refte des débris de la nation Huronne , qui put dispersion des restes
s'échapper, se dissipa de toutes parts; les uns se jetèrent
dans la nation neutre, pensant y trouver un lieu de refuge
par sa neutralité, qui jusqu'alors n'avait point été violée
par les Iroquois. Comme nous le dirons bientôt, ils furent
trompés dans leur attente. D'autres se dirigèrent vers la
Virginie, quelques-uns chez la nation du Feu, d'autres dans
celle du Chat ; un bourg entier se livra à la discrétion des
Onnontagués, l'une des cinq nations Iroquoises, & se con-
serva, par ce moyen, vivant toujours à la Huronne, & les
chrétiens gardant ce qu'ils pouvaient de leur religion (2). (2) Relation de 1660,
Mais le gros de la nation s'étant réfugié chez les sauvages chaP- Iy-
du Pétun, les vainqueurs allèrent les y poursuivre, &, le
7 décembre 164g, tombèrent sur le village de Saint- Jean,
composé de Hurons fugitifs, qu'ils massacrèrent ou
emmenèrent captifs, après avoir tué le P. Charles Gar-
nier, leur missionnaire (3). Enfin le P. Noël Chabanel, (3) Relation de i65o,
autre missionnaire, mourut aussi vers ce temps, tué, dit- p- 8> 9-
on, par un Huron apoftat (4). Le pays des Hurons (4)ibid., p. 16, 17.
nourrissait trente ou trente-cinq mille personnes, sur une
étendue de dix-sept à dix-huit lieues seulement (5), & (5) Reiationdei653,
cette nation, jusqu'alors la plus sédentaire, devint, par les p- ?0-
suites de cette guerre funefte, la plus errante de toutes.
De trente à quarante mille âmes qu'étaient les Hurons,
ceux qui furent tués ou brûlés par les Iroquois n'en fai-
saient que la plus petite partie ; mais la famine, compagne
ordinaire de la guerre, en ayant fait périr une multitude,
« le nombre des morts, écrivait le P. Ragueneau, cette
TOME II. S
I 14 HL' PARTIE. LES CENT. ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Relationde i65o,
p. i.
VIL
QUELQUES HURONS CHRÉ-
TIENS DEMANDENT A
SE RETIRER AUPRES
DES FRANÇAIS.
(2) Relation de it>5o,
p. 24.
(3) Relation de 1649,
p. 3o.
(4) Relation de iû5o,
p. 2.5, 26.
VIII.
SIX CENTS HURONS s'É-
tablissent dans
l'île d'orléans près
de québec,
(5) Relation de i65o,
p. 25, 5i.
(6) Ibid., p. 2 5.
« même année, eft plus grand que celui des Hurons qui
« ont survécu à la ruine de leur pays (i). »
Ceux qui étaient reftés dans le bourg de Saint-Joseph,
craignant d'être massacrés à leur tour, supplièrent les
PP. Jésuites de trouver bon qu'ils se retirassent près des
Français, pour y former une bourgade & y pratiquer en
assurance les exercices de la religion (2). Déjà, Tannée
précédente, ils avaient conçu ce dessein, & un de leurs
capitaines s'était même transporté à Québec pour savoir
si les Français de ce polie l'auraient pour agréable & s'ils
voudraient les secourir (3). Après les scènes horribles
que nous venons de raconter, les PP. Jésuites de Saint-
Joseph, délibérant sur le parti qu'il y avait à prendre,
conclurent que la proposition des Hurons était l'unique
moyen de salut. « En quelque endroit que nous jetas-
« sions notre vue, dit encore le P. Ragueneau, nous
« étions convaincus que la famine, d'un côté, & la guerre,
« de l'autre, achèveraient d'exterminer le peu qui reftait
« de Hurons chrétiens; & ce fut un sentiment si général
« de tous nos Pères, que je ne pus y résilier. Le dessein
« en ayant été arrêté, l'exécution devait en être prompte,
« de crainte que les Iroquois, entendant ces nouvelles,
« n'allassent nous tendre des embûches pour nous arrêter
« en chemin (4). »
Ils partirent donc, emmenant avec eux trois ou
quatre cents personnes, trilles reftes de cette nombreuse
nation (5). L'intention de ces Pères était de les conduire 8c
de les établir auprès des Forts de Villemarie, des Trois-
Rivières ou de Québec (6). Arrivés à Villemarie, ils
furent reçus avec une charité vraiment chrétienne, mais
n'y séjournèrent que deux jours, à cause de la crainte de
leurs ennemis : « C'eft un lieu avantageux pour l"habi-
« ration des sauvages, ajoute ce même Religieux; mais
« étant frontière des Iroquois, que nos Hurons fuient plus
« que la mort même, ils ne purent se résoudre à y com-
2e GUERRE. RUINE DES HERONS. l65o. I 1 5
« mencer leur colonie (i). » Enfin, après cinquante jour- (i) Relation de i65o,
nées d'une marche très-pénible, qui ne fut pas sans un p' 2(5-
grand nombre de naufrages, cette troupe arriva à Québec
le 26 juillet de cette année i65o (2). On établit la nou- (2) ibîd., p. 27, 28.
velle bourgade dans l'île d'Orléans, où ces Hurons com-
mencèrent à défricher des terres 8c à se bâtir des cabanes.
La première année, on fut obligé de les nourrir (3) & de ç3)Reiation de 16.5.1,
les aider dans ces défrichements ; mais, Tannée suivante, p- 9"
i652. ils recueillirent une assez bonne quantité de blé
d'Inde, quoique pourtant tous n'en eussent pas suffisam-
ment pour leur provision. On conltruisit aussi une espèce
de Fort, une chapelle & une petite maison, pour y loger
les missionnaires ; les cabanes des Hurons étaient situées
tout auprès de cette maison & protégées par le Fort. Dé-
cidés à les défendre contre les Iroquois, les Jésuites em-
ployèrent à ces divers travaux les aumônes qu'on leur
envoyait de France, ne croyant pas, dans de telles circons-
tances, pouvoir en faire un usage plus utile au bien de la
religion (4). Enfin d'autres Hurons, ayant appris Fêta- (4) Relation de 1 65 2,
blissement de cette bourgade, s'y retirèrent aussi; en sorte p" I0'
qu'elle se composa bientôt d'environ six cents âmes, sans
parler de cinq cents Hurons qui s'étaient fixés vers le lac (5) Hiitoh-e du Ca-
o , • /ex nada, par M. de Bel-
Supérieur (5). mont/
IX
Pendant toute cette année. i65o, on voyait conftam- hurons fugitifs qui
ment arriver à Villemarie des Hurons, qui fuyaient la passent a villes
7 * ■' . RIE. REFLEXIONSDE
cruauté des Iroquois. Chaque bande qui survenait appor- MADEMOISELLE MANCE
tait la nouvelle de quelque malheur, d'un village pillé,
incendié, d'un Fort perdu, ou d'affreux massacres ; & la
vue de tous ces fuyards, aussi bien que le récit de tous
ces désaftres, étaient, pour les colons de Villemarie, Tan-
nonce certaine des attaques qu'ils devraient avoir à sou-
tenir bientôt eux-mêmes de la part des Iroquois. « De
« quel air, dit M. Dollier de Casson, pouvaient-ils consi-
« dérer ces misérables fuyards, les voyant ainsi passer &
« leur raconter leurs désaftres ? Ils pouvaient bien se dire
« à eux-mêmes : Si nous, qui ne sommes ici qu'une poi-
I I 6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Hiftoiredu Mont-
gnée d'Européens, n'opposons une plus ferme & plus
vigoureuse résillance que ne Font faite trente mille Hu-
rons, détruits par les Iroquois, il faut nous résoudre à
être brûlés aussi nous-mêmes à petit feu, avec tous les
raffinements de la cruauté la plus inouïe (i). Dans ces
réai, par m. Doiiierde circonftances si alarmantes , mademoiselle Mance était
Casson, i65o à i65i. , , Trll -
revenue de rrance a Villemarie, comme nous lavons ra-
conté, & voyant passer les fuyards, elle écrivait : « La
ruine des Hurons me fit adorer la Providence divine,
qui n'avait pas permis qu'à Paris je suivisse le conseil
qu'on me donnait. A mon retour, j'appris que M. Le
Moyne, qui avait été envoyé pour conduire du secours
vers le pays des Hurons, avait été obligé de revenir sur
ses pas, les trouvant qui descendaient tous, du moins
autant qu'il en reftait; car enfin, si les Associés de
Montréal avaient tourné leurs vues sur les missions
Huronnes & fait leurs dépenses pour ce dessein, à
quoi tout cela aurait-il abouti? L'état pitoyable où j'a-
vais laissé les Hurons, avant mon départ, me faisait
compassion; mais le ciel, qui voulait les humilier, n'a
pas permis que ses serviteurs aient ouvert leur bourse
pour un ouvrage qu'il ne voulait pas maintenir ; il a
choisi Villemarie, qu'apparemment il voulait rendre
plus solide. Son saint nom soit béni à jamais (2)! »
(2)HiftoireduMont-
réal, par M. Doiiierde
Casson, 164g à i65o.
X.
LES IROQUOIS ATTA-
QUENT LES FRANÇAIS'
DES TROIS-RIVIÈRES.
(3)Relationde i65o,
p, 28. 2g.
' « Les Iroquois menacent toutes ces contrées, écri-
« vait alors le P. Ragueneau. Ils font sentir partout leur
« barbarie & vont de plus en plus continuant leur rage,
« non-seulement contre les reftes des Algonquins & des
a Hurons, mais maintenant ils tournent le poids de leur
« fureur contre nos habitations Françaises (3). » On
comprend quelles devaient être les juftes alarmes des co-
lons de Villemarie, alors que, les Hurons étant détruits,
ils se voyaient à la veille d'être attaqués eux-mêmes les
premiers & invertis de tous côtés par ces hordes de bar-
bares. Les Iroquois n'avaient plus, en effet, de cruautés à
exercer au-dessus de cepofte, tant parce qu'ils ne voyaient
2° GUERRE. HOSTILITÉS A YILLEMARIE . l65o. II7
plus de Hurons à détruire que parce -que les fuyards
de cette nation s'étaient retirés si avant dans les terres
qu'ils ne pouvaient les y poursuivre, par défaut de chasse
dans ces pays, ou parce qu'ils n'étaient pas assez adroits
à la pèche, pour y vivre par ce moyen (i). Une bande de (i)Doiiier de Gas-
vingt-cinq ou trente Iroquois, enflés par le succès de son- lfc5o-I,j5t-
leurs victoires sur les Hurons, eurent bien l'audace d'at-
taquer, en plein jour, proche des Trois-Rivières, plus de
soixante Français, dont ils tuèrent quelques-uns, qui
étaient de nos meilleurs soldats, & en blessèrent griève-
ment d'autres. C'eft que ces barbares, à demi-corps dans
la boue, dans les marais, 8c cachés dans les joncs, firent
de là leurs décharges, sans qu'on pût les aborder. Mais
bientôt, se voyant vivement pressés, ils prirent la fuite, &
firent leur retraite en bon ordre, ayant pour leur conduc-
teur 8: leur chef un Hollandais, ou plutôt le fils d'un Hol-
n „ c .. /x (2) Relation de i65o,
landais hérétique k d une femme païenne (2). p; ;Q_
XI.
Ce fut surtout vers Villemarie qu'ils tournèrent la face, les iroquois atta-
comme étant le premier objet de leur fureur; & ce fut là
aussi que cette poignée d'Européens fit des coups de va-
leur héroïques. Nous regrettons de ne pouvoir les rap-
porter tous en détail : « La plupart de ces faits d'armes,
« que je devrais raconter ici, dit M. Dollier de Casson,
« étant effacés du souvenir de ceux qui m'inft misent, il
« faut que je me contente de rappeler ceux-là seulement
« dont la mémoire s'eft conservée jusqu'à ce jour, & c'eft
« la seule source où je puisse puiser la matière de cette
« hiffoire, qui n'a encore eu aucun écrivain (3). » Les rela- (3) Doiiier de Cas
tions des PP. Jésuites ne nous en ont pas appris les détails;
seulement le P. Ragueneau, dans celle de i65i, en parle
de cette manière générale : « C'eft une merveille que les
« Français de Villemarie n'aient pas été exterminés par
« les surprises fréquentes des troupes Iroquoises, qui ont
« été fortement soutenues & repoussées diverses fois.
« M. de Maisonneuve a maintenu cette habitation par sa
« bonne conduite; la paix y a régné entre les Français avec
Q.UENT SURTOUT VIL-
LEMARIE, OU ILS SONT
VIGOUREUSEMENT RE-
POUSSÉS.
son, i65o-i65i.
Il8 IIe PARTIE. LES CENTASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(0 Relation de i65i, « la crainte de Dieu (i). » Cette même année, Marie de
p' 2' Tlncarnation écrivait : « L'habitation de Montréal a fort
(2) Lettre 44, 3 sept. « à souffrir (2); » &, de son côté, la Mère Juchereau
ajoute : « La bravoure des Français de Villemarie surprit
« terriblement les sauvages en plusieurs occasions, où il
« se fit des actions de valeur surprenantes. 11 se passa
« bien du temps avant que Montréal fût une demeure
« tranquille; le voisinage des Iroquois en a troublé la
« paix pendant bien des années, & ces barbares ont fait
« souffrir à plusieurs prisonniers des tourments inouïs,
(3) Hift. de l'Hôtel- « que les plus cruels tyrans n'avaient pu inventer (3). »
DieudeQ.uébec,in-i2; Qeft aussi ce que rapp0rte ie p. Le ciercq, Récollet :
» Quoique les Associés de Montréal n'épargnassent rien
« pour l'avancement de leur ouvrage, dit-il, & que M. de
« Maisonneuve le pressât avec beaucoup de soin, on ne
« peut exprimer combien il fallut soutenir de travaux,
« d'incommodités & de périls, pour se mettre en défense
« contre les incursions des sauvages, durant les premiers
(4) Premierétabiiss. " temPs & les années suivantes (4). » « Enfin, ajoute la
de la Foi, 1. 11, p. Si. « sœur Morin, on a vu plusieurs fois dix hommes de Vil-
« lemarie, & moins que cela, faire tête à cinquante & qua-
« tre- vingts Iroquois, ce qui a acquis auxMontréaliftes une
« grande réputation dans tout le Canada & en France ; &
« les Iroquois ont avoué plusieurs fois eux-mêmes que
« trois hommes de Montréal leur inspiraient plus de
(5) Annales de l'Hô- <( crainte que six autres d'ailleurs (5). »
tel-Dieu St-Joseph.
XU- L'année i65o, les Iroquois ne firent pas aux Français
'_ une guerre aussi rude qu'on avait eu sujet de l'attendre :
tre, oui avait donné c'eft qu'ils portèrent alors leurs armes & envoyèrent la
asile a des hurons, piUpart ç[e \eurSl troupes chez la nation neutre, où le gros
ET SE TOURNENT EN- \ ' . . ...
suite contre ville- des Hurons s'était réfugié. Ayant enlevé deux places, qui
étaient les frontières de cette nation, dans l'une desquelles
se trouvaient plus de seize cents hommes, ils massacrèrent
principalement les vieillards & les enfants, qui n'eussent
pu les suivre, & firent un si grand nombre de prisonniers,
qu'ils conduisirent en captivité, dans leur pays, presque
LES IROQUOIS DETRUI
SENT LA NATION NEU
MARIE.
2e GUERRE. HOSTILITÉS A VILLEMARIE. I 65 I . IIÇ
toute la nation neutre (i). Cette catastrophe causa la ruine (i)Reiatïonde 166c,
de toute la nation, les autres bourgades plus éloignées chap-ivr-
avant pris la fuite & s'étant condamnées à un bannissement
volontaire. Enfin la famine, qui poursuivait partout ces
fugitifs, les contraignit de se disperser dans les bois, sur
les lacs & les rivières les plus écartés, afin d'y trouver
quelques moyens de subsiftance pour éviter la mort (2). (->)Reiatk>nde i65i,
Cette guerre, occupant ainsi les Iroquois au loin, fut cause p' 4'
que plusieurs sauvages des nations alliées s'arrêtèrent à
Villemarie pour s'y faire inûruire ; & nous voyons qu'un
certain nombre y reçurent le baptême, en i65o 8c r 65 1 (3). (3) Regiftredesbap-
Mais, dès le printemps de cette dernière année, les Iro- JmvS„de la par°'f e
' -t £ \ _ de Villemarie, :6:>o-
quois l'attaquèrent avec tant de confiance 8c d'opiniâtreté, i65i.
qu'il y avait peu de jours où ils ne donnassent aux co-
lons quelque alarme, & que, presque sans cesse, on les
avait sur les bras. Il eft vrai que, dans ces attaques jour-
nalières, les Iroquois perdirent bien des hommes; mais,
comme leur nombre était incomparablement plus grand
que celui des colons, & qu'ils avaient toujours de nou-
veaux guerriers pour remplacer ceux qui étaient morts
dans les combats, leurs forces n'en étaient pas affaiblies,
au lieu que celles des autres diminuaient de beaucoup, à
mesure que les pertes réduisaient de plus en plus leur
petit nombre (4). Au mois de mai, ils s'approchèrent de (4) Doiiier de Cas-
Villemarie & commencèrent par attaquer quelques mai- son' l65°-l6:>1-
sons où des colons étaient logés. Ils pillèrent celle du
meunier, ainsi qu'une autre, & cela à la vue & à la portée
de la voix du Fort (5) ; ce qui arriva, sans doute, à l'oc-
j c •> 11 (5) Journal des Jé-
casion du fait que nous allons rapporter. suites^ mai l65l_.
XIII.
Un brave 8c pieux colon, Jean Boudart, qui, en 1642, a villemarie, boudakt
avait épousé, à la Rochelle, Catherine Mercier (6), l'un LES IROQUOIS ET SA
8c l'autre d'une vertu solide, 8c dans l'usage de s'approcher FEM1î,E P„RISE-
' D t r . (o) Greffe de Mont-
tres-souvent des sacrements (7), furent les deux premières réai, 14 mai i65i.in-
vicfimes immolées, en i65i, par la fureur de ces barbares. î^^^ï?1*168
Boudard, étant sorti de sa maison avec un nommé Jean (7)Regiffredeiapa-
/^Uî^ni- Sr r„ • roisse de Villemarie,
CriMCOt, iun ec 1 autre se voient surpris tout a coup par 6 mai l65l
120 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
huit ou dix Iroquois, qui se mettent à les poursuivre.
Chicot; dans sa fuite, se cache sous un arbre qu'on avait
sans doute récemment abattu, & les Iroquois, sans cher-
cher alors à le retirer de là, courent à la suite de Boudart,
qui se dirigeait à toutes jambes vers sa maison. Arrivant
assez près, il rencontre sa femme & lui demande si le
logis eft ouvert. « — Non, lui répond-elle, je l'ai fermé. »
« — Ah! s'écrie alors Boudard, voilà notre mort à tous
« deux : fuyons promptement. » Se mettant donc l'un &
l'autre à courir pour regagner la maison , la femme , qui
ne pouvait tenir pied à son mari, demeura derrière lui &
fut prise par les barbares. Boudard, déjà près de la maison
& presque sauvé , attendri par les cris & la voix de sa
femme, revient aussitôt sur ses pas pour la délivrer. 11
tombe sur les Iroquois, si rudement à coups de poing, que
ces barbares, ne pouvant se débarrasser de lui ni le faire
prisonnier, finissent par le massacrer sur le lieu même.
Quant à la femme, ils lui conservèrent la vie afin de la
faire périr, au milieu des plus cruels supplices, dans leur
pays; car c'était leur coutume de ne point tuer sur-le-
champ leurs prisonniers, à moins qu'ils ne s'y vissent con-
traints par la nécessité de conserver leur propre vie.
xiv.
action hardie de trois Cependant les cris de Jean Boudard & de sa femme
ayant donné l'alarme aux colons; Charles Le Moyne,
Archambault & un autre accourent incontinent; &, sans
le savoir, tombent eux-mêmes dans une embuscade de
quarante Iroquois cachés derrière l'hôpital. Ces barbares
veulent alors leur couper le chemin; mais les autres, re-
venant aussitôt sur leurs pas, prennent la fuite & passent
hardiment assez près de ces quarante hommes, qui ne
manquent pas de faire sur eux de vives décharges, toutefois
sans aucun accident pour ces braves colons, sinon que le
bonnet de Le Moyne fut percé d'une balle. Échappés à
leur feu, ils se dirigent tous trois vers la porte de l'hôpital,
qu'ils trouvent heureusement ouverte; circonftance qui
donna lieu d'admirer les soins de la Providence sur ces
MONTREALISTES POUR
SECOURIR BOUDART ET
SA FEMME.
2e GUERRE. HOSTILITÉS A VILLEMARIE . 1 65 I . 121
DE CHICOT, QUI LUI
SAUVE LA VIE.
généreux colons. Ils auraient été pris infailliblement, si
cette même porte eût été fermée; & de plus si, de leur côté,
les Iroquois eussent passé les premiers devant l'hôpital
ainsi ouvert, ils y fussent entrés, eussent pris mademoiselle
Mance, qui s'y trouvait alors seule, & pillé & livré aux
flammes toute la maison. Mais ces trois hommes y étant
entrés promptement, & ayant fermé les portes sur eux,
les Iroquois ne songèrent pas à les forcer.
xv.
Ils se retirèrent incontinent, emmenant avec eux Ca- résistance vigoureuse
therine Mercier, & se mirent à chercher Jean Chicot, qu'ils
avaient vu se cacher sous l'arbre. Celui-ci, ayant été dé-
couvert, se défendit avec tant de vigueur contre tous ces
Iroquois, quoiqu'il fût sans armes, & les frappa si rude-
ment du pied & du poing , qu'il leur fut impossible de
l'entraîner de force avec eux & de le prendre. Craignant
enfin, pendant qu'ils se débattaient ainsi avec lui, d'être
joints par des Français qu'ils voyaient venir au secours
de Chicot, ils lui enlevèrent la chevelure avec un morceau
du crâne : ce qui pourtant, chose assez remarquable, ne
l'empêcha pas de vivre près de quatorze ans depuis ce
jour, qui fut le 6 du mois de mai i65 1 . On lit dans le journal
des PP. Jésuites que Boudart, appelé vulgairement
Grand-Jean, eut la tête coupée par les Iroquois qui, sans
doute, l'emportèrent dans leur pays comme trophée de
guerre (i) (*). Son corps fut inhumé le lendemain 7 mai; (0 Journal des Jé-
&, le 14 mai suivant, Jean de Saint-Père, en qualité de sultcs' 6 mai i6d"
greffier de la juftice de Villemarie, procéda à l'inventaire
& à la vente des meubles de Boudart.
xvi.
On voit, par un autre acte du même de Saint-Père, en mort admirable de ca-
date du 5 juillet de cette année, que Catherine Mercier vivait ™^menT tour-
encore alors & était prisonnière chez les Iroquois (2). Mais mentée par les iro-
quois.
(2) Greffe de Ville-
marie, 14 mai i65 1.
(*) Le journal eft inexact au sujet de Jean Chicot, qu'il suppose
avoir été un jeune garçon de quatre ans.
122 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i)Relationde i65i,
p. 2. Lettre 44 de Ma-
rie de l'Incarnation,
3 sept. i65i. Vie de
la mère Catherine de
Saint-Augustin-, Reli-
gieuse de Québec, par
le P. Paul Ragueneau,
in-8, p. 57.
(2) Relation dei65i,
p. 8. - , .
XVII.
LES IROQUOIS INVESTIS-
SENT QUATRE COLONS
A LA POINTE SAINT-
CHARLES. COURAGE
AUDACIEUX DE LA-
VIGNE.
il paraît qu'ils la rirent mourir dans leurs supplices ordi-
naires , durant Tété de la même année; du moins, le
P. Ragueneau écrivait d'elle, le 28 octobre suivant : « Une
« femme Française fut prise à Villemarie, au mois de mai,
« par une cinquantaine d'Iroquois, tout à la vue du Fort,
« & emmenée captive. Depuis, elle a été brûlée cruelle-
« ment par ces barbares, après qu'ils lui eurent arraché
« les mamelles, qu'ils lui eurent coupé le nez & les oreilles,
« & qu'ils eurent déchargé, sur cette pauvre brebis inno-
« cente, le poids de leur rage, pour se venger de la mort
« de huit de leurs hommes qui étaient demeurés dans un
« combat de cet été. Dieu donna du courage & de la piété
« à cette pauvre femme; au milieu des tourments, sans
« cesse elle implorait son secours. Ses yeux furent collés
« au ciel & son cœur fut fidèle à Dieu jusqu'à la mort.
« En expirant, elle avait encore à la bouche le nom de
« Jésus, qu'elle invoqua aussi longtemps que durèrent ses
« peines (1). » C'eft que, comme nous l'avons déjà fait
remarquer, la guerre des Iroquois contre les Français
avait autant la religion pour motif que la politique. Aussi
la plupart des sauvages de la résidence des Trois-Rivières,
quoique convertis depuis peu à la Foi, disaient-ils dans
ces mêmes circonftances : « C'eft pour combattre les en-
« nemis de la prière que volontiers nous exposons nos
« vies, si nous mourons en combattant, nous croyons
« mourir pour la défense de la Foi (2). »
La mort cruelle de Boudart, l'enlèvement barbare de
sa femme avaient eu lieu le 6 de mai; & quatre jours
après , à deux heures après minuit , quarante Iroquois
attaquèrent la brasserie, voisine du Fort, & s'efforcèrent
de la livrer aux flammes. Ils l'auraient réduite en cendres,
si quatre Français, qui y passaient la nuit, ne les eussent
repoussés avec vigueur & obligés de prendre la fuite. Mais,
dans le même temps que ces Iroquois attaquaient la bras-
serie, d'autres brûlèrent la maison d'Urbain Tessier dit
Lavigne, & celle de Michel Chauvin, appelé vulgairement
2e GUERRE. HOSTILITÉS A YILLEMARIE. 1 65 I . 123
Sainte-Suzanne, du nom de son pays (i). Le 18 du mois (0 Journal des Jé-
suivant, jour de dimanche, à l'issue des deux messes, un SUItes' lomai l65l<
très-grand nombre d'Iroquois attaquèrent quatre Français
entre le Fort 6c la Pointe Saint-Charles : c'étaient proba-
blement des habitants qui, après l'office du matin, retour-
naient en armes dans leurs maisons nouvellement cons-
truites. Surpris ainsi à l'improvifte , ces quatre hommes
se jettent dans un petit taudis, appelé assez improprement
Redoute, qui se trouvait alors au milieu d'une grande
quantité de bois abattu, & là, résolus de vendre chère-
ment leur vie, ils commencent à faire de vives décharges
de fusils sur les assaillants. A ce bruit, un des plus anciens
colons, Urbain Tessier, dit Lavigne, que nous venons de
nommer , étant le plus proche du lieu où se faisait l'at-
taque, y court le premier, en toute hâte, avec tant d'au-
dace 8c de bonheur, qu'il passe sans accident, avec une
légèreté 8c une vitesse nonpareilles, par-dessus tous ces
bois abattus ; 8c quoique, pour parvenir jusqu'à ses cama-
rades , il donnât dans quatre embuscades d'Iroquois, les
unes après les autres 8c essuyât soixante ou quatre-vingts
coups de fusil, il arrive sans être blessé ni arrêté dans sa
course. Enfin, étant entré dans ce taudis, il se joint aux
assiégés 8c ne contribue pas peu à rehausser leur cœur
par un tel acte de courage.
XVIII.
Le bruit de cette fusillade ne fut pas plutôt entendu des action de la pointe
autres colons, toujours prêts à courir sur l'ennemi , qu'il
sembla ranimer leur ardeur; & sur-le-champ M. de Mai- iroquois.
sonneuve envoie aux assiégés un secours, sous la conduite
de Charles Le Moyne (2). A peine les Iroquois virent-ils (2) Hiftoh-e du Cana-
ces auxiliaires à la portée du mousquet, qu'ils firent im- da' ParM-deBelmont-
prudemment sur eux une décharge générale, que les autres
eurent l'adresse d'éviter; 8c se mettant alors à tirer sur les
Iroquois, ils en abattirent un grand nombre, au point que,
voyant leurs hommes tomber de tous côtés, ces barbares,
qui n'avaient pas le temps de charger leurs arquebuses,
n'eurent plus d'autre moyen de salut que la fuite ; 8c tou-
SAINT-CHARLES, TRES-
MEURTRIÈRE POURLES
124 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Dollier de Cas-
son, i65o-i65i. His-
toire du Canada, par
M. de Belmont.
(2) Journal des Jé-
suites, 18 juin 1 65 1 .
(3) Regiftre de la pa-
roisse, 20 juin 1 65 1 .
(4) Greffe de Mont-
réal, 2 juillet i65 1 .
. XIX.
m. de maisonneuve
oblige les colons
de villemar1e de se
retirer dans le fort
et tient garnison a
l'hôpital.
(5) Dollier de Cas-
son. j65o-ï65i.
tefois, comme ils étaient obligés de passer sous un grand
nombre de gros arbres abattus, ils essuyaient de nouvelles
décharges à mesure qu'ils se relevaient pour s'enfuir :
aussi laissèrent-ils morts sur la place vingt-cinq ou trente,
des leurs, indépendamment des blessés, qui furent em-
portés ou qui prirent la fuite (1). Le Journal des Pères
Jésuites nous apprend qu'il n'y eut, du côté des colons,,
que quatre hommes de blessés, dont l'un, Léonard Lu-
cault, dit Barbot, ne survécut que deux jours à ses bles-
sures (2) (*). 11 mourut, en effet, le 20 du mois de juin,,
après avoir reçu les derniers sacrements, & fut enterré au
cimetière (3). Le 2 juillet suivant, Jean de Saint-Père fit
l'inventaire des meubles du défunt, en présence de M. de
Maisonneuve, de Pierre Gadois & d'Auguflin Hébert (4).
Au milieu de ces hoflilités journalières, il n'y avait plus
de sécurité pour personne à Villemarie ; on ne voyait
partout que des Iroquois, toujours prêts à surprendre les
colons; & personne n'eût osé ouvrir sa porte la nuit, ni.
aller, durant le jour, à quatre pas de sa maison, sans avoir
son épée, son piftolet & son arquebuse (5). Mademoiselle
Mance, dans un écrit qu'elle composa dans la suite, parle
ainsj de ces hoflilités incessantes : « Après la défaite
(*) Le P. Ragueneau, dans sa Relation de 1 65 r , où il a donné
(6) Journal des Jé- un court article sous ce titre : De la Résidence de Montréal (6), a
suites, 18 juin i65i, oublié de parler de ce combat, que M. Dollier de Casson qualifie le
p. 9.
(7) Hiftoire du Ca-
nada, 1 6 5 1 .
plus heureux que nous ayons eu. Pareillement, dans le Journal déjà
cité, où l'on a mentionné les quatre Montréaliftes blessés, & notam-
ment la mort de Léonard Lucault, l'un d'eux, on a oublié aussi de
parler des Jroquois qui périrent dans cette occasion. On y lit seule-
ment : « Dans ce combat, les Français se comportèrent vaillamment,
« un capitaine Iroquois étant demeuré sur la place, & plusieurs
« blessés. » M. de Belmont porte à trente le nombre d'Iroquois qui
furent tués, & ajoute que les colons perdirent deux hommes & en
eurent deux autres de blessés (7). Il faudrait conclure de là qu'indé-
pendamment de Lucault, l'un des trois autres mourut de ses bles-
sures, quoique pourtant le regiftre des sépultures n'en fasse pas
mention.
2e GUERRE. HOSTILITÉS A VILLEMARIE. 1 65 1 . 125
<; des Hurons, les Iroquois, devenus beaucoup plus or-
i gueîlleux 8c insolents qu'ils ne l'avaient été jusqu'alors,
« recommencèrent à nous incommoder si souvent & si
« contaminent, qu'ils ne nous donnaient point de relâche.
<> Il ne se passait presque point de jour qu'on ne décou-
r vrit quelque embûche de leur part, ou qu'ils ne nous
« donnassent quelque alarme. Ils environnaient nos mai-
i sons 8c nous tenaient de si près, qu'ils avaient toujours
« des espions cachés derrière quelque souche; & cela vint
« à une telle extrémité, que M. de Maisonneuve obligea
o tous les habitants à abandonner leurs maisons 8c à se
« retirer, avec toutes leurs familles, dans le Fort. L'hô-
« pital étant isolé, éloigné de tout secours, 8c surtout ne
« pouvant être assiflé la nuit, les Iroquois l'eussent sans
« doute pris, s'ils avaient fait quelque attaque; 8c, après
o avoir enlevé tout ce qu'il renfermait, ils l'auraient livré
a aux flammes, comme ils firent de diverses maisons. Pour
« éviter ce désaftre , M. de Maisonneuve m'obligea aussi
« moi-même de me retirer dans le Fort; 8c, afin de con-
b server la maison de l'hôpital, il y mit une escouade de
« soldats en garnison pour la garder. Dans ce dessein, il
« y fît mener deux pièces de canon, placer des pierriers
'i aux fenêtres des greniers 8c pratiquer des meurtrières
« tout autour du logis, en tiaut 8c en bas, 8c même dans
« la chapelle, qui servait de magasin d'artillerie (i). » (i) Archives du sé-
M. de Maisonneuve désira d'en user de la même sorte, minaire de Q.uebec>
. papiers concernant
pour conserver quelques redoutes isolées qu il avait fait motel-Dieu de viiie-
conffruire dans les champs, afin de protéger les travail- mane-
leurs; 8c aussitôt des soldats, pleins de courage 8c d'intré-
pidité, allèrent s'y établir en garnison, quelque exposés
qu'ils dussent être aux attaques des barbares.
xx.
L'expérience juffifia bientôt la sagesse de cette pré- la garnison de l'uo-
voyance : car, en retranchant ainsi ses colons, partie dans PITAL' ASSIEGEE PAR
J ' , . ' r DEUX CENTS IROQUOIS,
le Fort 8c partie dans l'hôpital 8c ailleurs, M. de Maison- LES OBLIGE A LA RE-
neuve les mit à même, malgré leur petit nombre, de faire
tête aux Iroquois 8c de soutenir avec avantage toutes leurs
TRAITE.
I2Ô IMPARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
attaques. Le 26 juillet suivant, ceux qui étaient en garnison
à l'hôpital signalèrent leur valeur dans un combat, dont
la sœur Bourgeoys nous a seule conservé le souvenir &
rapporté les principales circonltances (*). Deux cents Iro-
quois s'étaient cachés dans un fossé qui, descendant de la
hauteur, près de l'hôpital, à peu près dans l'endroit où
eft aujourd'hui la rue Saint-Jean-Baptifte, traversait ce que
nous appelons la rue Saint-Paul. C'était apparemment un
fossé de défense , conftruit autrefois pour la sûreté de
l'hôpital. Tout à coup ces barbares fondent sur cette mai-
son, résolus de s'en emparer & d'y mettre ensuite le feu.
M. Lambert Closse, major de Villemarie , qui y avait été
mis par M. de Maisonneuve pour la défendre, commence
à soutenir leurs assauts, n'ayant avec lui que. seize soldats.
L'attaque fut des plus opiniâtres, & la défense des plus
vigoureuses; & quoique les assiégés fussent en si petit
nombre, contre deux cents ennemis qui environnaient
l'hôpital de tous côtés, ils soutinrent le combat depuis six
heures du matin jusqu'à six heures du soir, sans éprouver
d'autres pertes que celle de Denis Archambault, qui, en
(*) Quand M. de Maisonneuve alla en France la première fois.
C'eft la seule date que la sœur Bourgeoys donne au combat dont
nous parlons; ce qu'il faut entendre non pas du premier voyage que
nous avons mentionné dans cette hiftoire, mais du premier que fit
M. de Maisonneuve immédiatement avant l'arrivée de la sœur Bour-
geoys à Villemarie; car depuis ce temps, & lorsque la sœur écrivait,
M. de Maisonneuve avait fait trois voyages en France. Parle pre-
mier, il faut donc entendre celui de i65x, que nous raconterons
bientôt. De Nplus, ces paroles : Quand M. de Maisonneuve alla en
France, doivent être entendues dans ce sens : Un peu de temps avant
que M. de Maisonneuve allât en France; car il eft certain que le
combat qu'elle raconte ici arriva le 26 juillet i65i, Denis Archam-
bault, qui y périt, ayant été enterré ce jour-là même, comme on en
voit la preuve dans le regiftre mortuaire de la paroisse. Le Journal des
, Jésuites donne aussi pour date de cette mort le 26 juillet. Il eft, d'ail-
(1) Greffe de Mont- , , , /. , A, . ... ' , ,r.,
>V . , leurs, également certain que M. de Maisonneuve était encore a V11-
real, contrat de ma- ». ° . 1 , . _
riage de Jean de Saint- lemane au rnois de septembre de la même année (i); oc, par conse-
Père,du 1 8 septembre quent, il n'était point encore parti pour la France au moment où ce
1 65 1 . combat fut livré.
2° GUERRE. HOSTILITÉS A Y1LLEMARIE. 1 65 I . I 27
mettant le feu pour la troisième fois à un canon de fonte,
fut tué sur le coup par un éclat de cette pièce, qui creva (i) (0 Regiftre des sé-
/ \ -¥—1 , /-» i T • pultures, 26 juillet
& tua beaucoup d ennemis (2). Enfui les Iroquois, con- l65l>
traints d'abandonner le siège, se retirèrent, pour se (2) Écrits aiit6gra_
venger de la mort des leurs, ils incendièrent, dans leur phes de la sœur Bour-
retraite, une maison voisine, qui fut toute la perte que fit J^S^Jj*"
la colonie dans cette action, après celle du brave Archam-
bault (*). 11 v eut encore d'autres combats à Villemarie,
mais nous en ignorons entièrement les détails. On voit
seulement par le regiffre des sépultures que, le i3 août,
Jean-Augustin Hébert mourut des blessures qu'il avait
(*) Dans le récit qu'elle fait, la sœur Bourgeoys s'exprime .de la
sorte : «M. Closse, avec seize hommes, lui faisant le dix-septième,
« car il n'y avait que cela portant les armes. » Cette manière de par-
ler nous avait d'abord porté à croire qu'il n'y avait alors à Villemarie
que dix-sept hommes en état de faire téte à l'ennemi, un grand nombre
d'autres ayant été tués, & un plus grand nombre encore pouvant se
trouver hors de service, par suite de leurs blessures. Mais un examen
plus réfléchi des monuments contemporains ne nous permet pas de
douter que la sœur Bourgeovs ne parle ici que de la garnison établie
à l'hôpital, pour veiller à la sûreté de cette maison. Car M. Dollier
de Casson, après avoir rapporté qu'en 1 65 1 tous les habitants furent
obligés d'abandonner leurs maisons, ajoute qu'il fallut mettre des
garnisons dans tous les lieux qu'on voulut conserver; & il eft certain,
d'ailleurs, qu'outre les soldats qui gardaient le Fort, avec le refte des
habitants qui y étaient enfermés, d'autres soldats étaient en gar-
nison à l'hôpital, où ils demeurèrent quatre ans & demi, comme le
fait remarquer mademoiselle Mance. il faut donc conclure que M. de
Maisonneuve, s'étant réservé à lui-même la défense du Fort, avait
confié celle de l'Hôtel-Dieu à M. Closse, son Major, à qui même il
donna des pouvoirs de Gouverneur, lorsqu'en 1 65 5 il partit pour la
France. Au refte, s'il fallait prendre à la lettre les paroles de la sœur
Bourgeoys, il faudrait en conclure que, pendant qu'on se battait à l'Hô-
tel-Dieu, il ne reftait pas un seul homme au Fort pour le défendre, ce
qu'on ne peut supposer. Si M. de Maisonneuve n'alla point au se-
cours de l'Hôtel-Dieu pendant ce combat, c'eft qu'apparemment il ne
jugeait pas que l'arrivée du renfort fût nécessaire aux assiégés, munis
de canons & de munitions comme ils l'étaient; & que d'ailleurs,
dans ces circonftances, eu égard au petit nombre de soldats qu'il avait,
une sortie de leur part eût pu être téméraire, en les exposant à
quelque surprise de la part des Iroquois, & compromettre ainsi le sort
de la colonie.
128 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Journal des Jé-
suites, août 1 65 i.
XXI.
HOSTILITÉS DESIROQUOIS
AUX TROIS-RIVIÈRES.
PIÉTÉ DES COLONS EN-
VERS MARIE.
(2) Journal des Jé-
suites, août 1 65 1 .
reçues, après avoir été muni des sacrements de l'Église,
& qu'il fut inhumé le lendemain dans le cimetière. On lit
encore dans le Journal des Jésuites que, huit jours après
l'enterrement d'Hébert, c'eft-à-dire le 16 du mois d'août
i65i, les Iroquois parurent au milieu des terres défrichées
par les colons de Villemarie, & que ceux-ci les mirent en
fuite (1).
L'habitation des Trois-Rivières eut aussi beaucoup à
souffrir. Au mois de mai , dix Iroquois s'y étant rendus
pour faire quelque coup, six d'entre eux, cachés à l'entrée
d'un bois, tirèrent sur deux Français qui allaient lever une
ligne à la vue du Fort, & les étendirent tous deux dans
leur -canot à la deuxième décharge. L'un de ces Français,
Noël Godin, reçut quantité de blessures dont il mourut neuf
jours après ; l'autre, nommé la Jeunesse, eut un bras rompu
&. une épaule transpercée d'outre en outre, ce qui fut
cause qu'on les fit partir le soir même, dans une chaloupe,
pour l'Hôtel-Dieu de Québec, afin d'y être pansés. Enfin
les quatre autres de ces Iroquois étant allés, pendant ce
temps, dans les champs des colons, y trouvèrent un Huron,
qu'ils massacrèrent (2). Au milieu de ces hoftilités , le
pofte des Trois-Rivières reçut, cette année, un secours qui
lui était devenu absolument nécessaire, & sans lequel il
eût dû succomber : « A vrai dire, remarque le P. Rague-
« neau , il n'a pu subsifter que par miracle ; aussi les
« habitants attribuent-ils leur conservation au recours
« extraordinaire qu'ils ont eu à la Sainte Vierge, dont il y
« avait un petit oratoire en chaque maison. C'était une
« dévotion ordinaire à ces pauvres habitants d'aller visiter
« ces petits oratoires en divers jours de la semaine, prin-
« cipalement les samedis, que le concours y était plus
« grand. En chaque maison, matin & soir, tout le monde
« s'y rassemblait pour y faire des prières en commun,
« l'examen de conscience, & pour y réciter les litanies de
« la Très-Sainte Vierge, le chef de la famille étant d'or-
« dinaire celui qui faisait les prières, & auquel tous l'es
2e GUERRE. TROIS RIVIÈRES. I 65 I . I 29
« autres répondaient, femmes, enfants & serviteurs (i). » (0 Ration de x 65*,
xxu.
On peut se rappeler qu'en établissant Villemarie, les VILLEMARIE ET LES
Associés de Montréal s'étaient proposé, entre autres fins, trois-rivières har-
T j. j. A CELEES PAR LES IRO-
de protéger par là Québec, quoique déjà désigné pour être QUOiS. crainte des
la capitale de la Nouvelle-France. C'était aussi ce que le colons de quédec.
roi Louis XIV s'était promis de l'œuvre de Montréal, en
disant dans ses lettres patentes du i3 février 1644, qu'on
pourrait établir dans cette île quelque puissante commu-
nauté, qui servirait à l'avenir de refuge assuré aux sau-
vages (2). Au milieu des événements lamentables que (2) Édits et ordon-
nons racontons ici, on vit heureusement les effets ré- na"ces> Québec, 1854,
pondre à ces espérances ; car toutes les hoftilités avaient
pour objet les Trois-Rivières & surtout Montréal, théâtre
ordinaire des combats. La mère de l'Incarnation, réélue
Supérieure des Ursulines de Québec, au mois de juin de
cette année 1 65 1 (3), écrivait le 3 septembre suivant : (?) j ournal des Jé-
« Les Iroquois continuent leurs courses, ils ont emmené sultes' 'uin i65k
« dans leur pays une femme Française de l'habitation de
« Montréal, après avoir tué son mari ; cette habitation a
« fort à souffrir, aussi bien que celle des Trois-Rivières.
« Tout eft néanmoins en paix à Québec (4). » La même (4) Lettre 44», 3
année, la mère Catherine de Saint- Auguftin, Hospitalière scpt" i65i>f-457-
du même lieu, écrivait de son côté : « Les Iroquois conti-
« nuent leurs guerres; nous ne sommes pas en grand
« danger dans notre maison (5). » En effet, on était si (5) vie de la mère
tranquille alors à Québec, qu'on y commença, cette année hen"e d,e St-Au"
* . . - gustin, liv. 1, ch. vin,
même, un séminaire ou une école pour les enfants Fran- P. 57.
çais, sous la conduite d'un homme vertueux, qui leur ap-
prenait à lire & à écrire, & leur enseignait le plain-chant.
« Ce séminaire, lit-on dans la relation de cette année, eft
» proche de l'église & du collège, où ils viennent en classe
« & se forment au bien. Sans cela, nos Français auraient
« moins d'inftrucTion que les sauvages mêmes. La grande
« église de Québec, dont on commença la bâtisse il y a
» trois ans fen l'honneur de Notre-Dame de la Paix).
« n'eft pas tout achevée encore. Toutefois, on commença
tome ir. 9 _
l30 II* PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« à y faire l'Office à Noël, avec un ordre & une majefté
« qui augmentent la dévotion. Il y a huit enfants de chœur,
(OReiationdei65i, <( ç[qS chantres & des officiers (i). » Toutefois, les colons
p 4' de ce pofte n'étaient pas sans inquiétude, sachant bien que,
si Montréal était ruiné, les Iroquois tomberaient ensuite
sur tout le refte de la colonie Française. « Nous ne nous
« pressons pas pour achever le refte de nos bâtiments,
« écrivait encore, en i65i, la mère Catherine de Saint-
« Auguftin, à cause de l'incertitude où nous sommes si
« nous demeurerons longtemps ici. Il n'y a personne qui
« soit assuré d'être garanti de la fureur des Iroquois. Je
« ne sais ce que Dieu veut faire de ce pays; mais je puis
« vous assurer qu'il efï bien ébranlé ; Dieu veuille, par sa
« grâce, que nous ne soyons pas dans la peine de le quit-
(2) vie de la Mère « ter (2). » Dans ces circonftances si alarmantes, les per-
Cathenne de Samt- sonnes ^e chaque maison, à Québec & aux habitations
Augustin, p. 56, £7, . . .
qui en dépendaient, prirent un Saint pour patron, firent
vœu, chacune, de se confesser & de communier au moins
une fois le mois ; & partout on récitait les prières en com-
(3) Relation de 1 65 1, 1T1U11, Soir & lTiatill (3) .
p. 2.
m. de MAisoNNE'UVE Les pertes que Villemarie faisait si fréquemment,
résolu daller de- malgré la valeur des colons, avaient réduit de beaucoup
MANDER A LA COM- 1 i \t 1 i ».■
pagnie de Montréal ^eur non3kre • Nous avons dit que, pour conserver le bati-
un renfort devenu ment de rHôtel-Dieu, transformé en forteresse, M. deMai-
kecessaire. soiineuve n'avait pu y mettre que dix-sept hommes de
garnison, y compris le major Closse ; &, au rapport du
P. Ragueneau, il ne reliait en tout, tant â l'Hôtel-Dieu
qu'au Fort, qu'environ cinquante Français, cette année
(4) Relation de 1 65 1, 1 65 1 (4). « Ce trifte état ayant continué près de deux ans
p' °" « sans recevoir ni forces, ni secours- de France, dit made-
« moiselle Mance, & nous voyant dans une extrême fai-
« blesse, sans pouvoir recevoir de renforts d'aucun des
« autres poftes de ce pays, la crainte & l'efrroi étaient par-
ti tout. On ne parlait que des excès & des cruautés que les
« Iroquois exerçaient ici & ailleurs, & des ravages aux-
« quels ils se portaient tous les jours, si bien que tout le
2e GUERRE. RENFORT NÉCESSAIRE A VILLEMARIE. 1 65 I . I 3 I
« pays était comme aux abois. Tous voulaient quitter le
« Canada, on ne s'entretenait d'autre chose; & on eût été
« forcé de prendre ce parti, si Dieu n'eût remédié à nos
« maux, comme il le fit, en inspirant à M. de Maison-
« neuve de faire un voyage en France, pour demander du
« secours à messieurs de Montréal. » Il paraît que made-
moiselle Mance parle ainsi, par un effet de sa modeftie
ordinaire, & que ce fut elle-même qui donna à M. de Mai-
sonneuve ce salutaire conseil. Du moins, M. Dollier de
Casson assure que mademoiselle Mance, considérant &
pesant l'état alarmant des circonffances, conseilla à M. de
Maisonneuve d'aller en France, pour en ramener un ren-
fort devenu nécessaire à la conservation du pays (2). (2)HittoireduMont-
Quoi qu'il en soit, mademoiselle Mance ajoute ce qui suit :
« M. de Maisonneuve, résolu de passer en France pour
« demander du secours à messieurs de Montréal, me dit
« que, s'il ne pouvait obtenir au moins cent hommes, il
« ne reviendrait plus à Villemarie ; &, dans ce cas, me
«1 manderait de m'en retourner en France, avec tout ce
« que nous étions de monde, & d'abandonner l'habi-
réal, iG5o-i65:
« tation.
XXIV.
MADEMOISELLE MANCE
OFFRE A M. DE MAI-
SONNEUVE VINGT-
DEUX MILLE FRANCS
« Moi, faisant réflexion sur notre état désolant, &
étant dans une grande peine & angoisse d'esprit, de
voir les choses en une telle extrémité, je recommandai
très-humblement à Dieu & à la Très-Sainte Vierge cette DE l'hôpital, pour
habitation de Villemarie, sous la protection de laquelle lever une recrue.
elle eft placée, la suppliant très-inftamment d'avoir pitié
de nous & de tout ce pauvre pays désolé. Comme je
savais que vingt-deux mille livres de la fondation de
l'hôpital avaient été placées chez M. de Renty, qui étaient
prêtes à être remboursées, il me vint à l'esprit qu'un bon
moyen pour nous tirer de cet état de faiblesse, ce serait
de prendre cette somme pour l'employer à nous ame-
ner du renfort; qu'il valait mieux conserver de cette
sorte l'habitation de Villemarie, que de l'abandonner,
faute de secours, à la merci & aux furies insolentes des
l32 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« Iroquois; que ces barbares prendraient de là sujet de
« se moquer de notre religion, & de mépriser notre Dieu,
« disant qu'il nous aurait ainsi abandonnés; & qu'enfin
« ils seraient les maîtres d'un lieu où il aurait été servi &
« adoré. Je voyais que ce serait une grande honte & une
« confusion insupportable, après ce que tant de saintes &
« illuftres personnes avaient fait en faveur de Villemarie,
« d'être ainsi fruftreés de l'espérance qu'elles avaient, que
« Dieu serait servi & honoré dans ce pays; & je crus que
« madame la Fondatrice de notre Hôpital, en particulier,
« en recevrait une afflidion insupportable & non pareille.
« Ainsi, me figurant que j'étais en sa présence, je crus lui
:< faire un plaisir indicible en proposant à M. de Maison-
« neuve de prendre cette somme de vingt-deux mille livres,
t pour conserver aux pauvres de ce lieu les deux autres
i tiers du bien dont elle les faisait jouir, & sauver par là
( un pays où infailliblement Dieu serait beaucoup honoré,
( en retirant une infinité d'âmes des ténèbres de l'infidé-
( lité. Qu'enfin, quand la fondation entière de cette bonne
: Dame ne servirait qu'au seul bien d'avoir conservé ce
: pays, ce serait assez de consolation pour elle. Après
: avoir fait ces réflexions en moi-même, je sentis mon
esprit & mon cœur si assurés du consentement de notre
Fondatrice, & si affermis dans cette conviction, que je
ne pus avoir là-dessus le moindre doute. Aussi, je m'en
allai incontinent chez M. de Maisonneuve , pour lui
faire cette même proposition.
xxv.
M. DE MAISONNEUVE
OFFRE LA MOITIÉ DU
DOMAINE DES SEI-
GNEURS POUR DÉDOM-
MAGER L'HOPITAL, ET
PART POUR LA FRANCE
« Il me dit qu'il y réfléchirait; & après y avoir pensé
« devant Dieu & l'avoir prié, il me proposa d'accepter, en
« échange de cette somme, la moitié du domaine des
« Seigneurs, qu'il faisait cultiver pour le soulagement des
« pauvres. Je .l'acceptai, sans croire faire par là un achat ;
« car je n'avais en vue que de sauver le tout par cette
« partie, parce que nous étions à la dernière extrémité.
« Tous ceux qui étaient alors ici, & qui sont encore vi-
« vants, peuvent rendre témoignage de l'état où se trou-
M. DE LAUSON, GOUVERNEUR GÉNÉRAL. 1 65 I . I 33
« vait l'habitation de Montréal, tels que le R. P. Pijart,
« qui y exerçait la charge des âmes, avec feu le R. P.
« Simon Le Moyne : M. des Musseaux, qui prit le gouver-
« nement de Villemarie après le départ de M. de Maison-
« neuve ; enfin tous ceux qui alors étaient retirés avec
« leurs familles dans le Fort, & les soldats en garnison
« dans l'Hôpital, où ils demeurèrent pendant quatre ans &
« demi, pour le conserver. Il serait trop long de les nom-
« mer ; plusieurs, qui vivent encore, peuvent en rendre
« témoignage (i). » Malgré les assurances réitérées que (0 Archives du së-
mademoiselle Mance donnait du consentement de la bien- ^"hs^de ^mademoi-
faïtrice inconnue, M. de Maisonneuve désira, lorsqu'il seiie Mance sur les
se r ait à Paris, de faire part de ces arrangements à cette vin«t-deux mille h"
' r ° vres, &c.
Dame elle-même, &, sur la demande qu'il lui fit alors de
son nom, mademoiselle Mance la lui nomma, jugeant
qu'elle avait urne raison suffisante pour lui découvrir ce
secret. Il n'y avait pas de temps à perdre : M. de Maison-
neuve quitta donc Villemarie, & laissa le gouvernement
de l'île de Montréal à M. d'Aillebouft des Musseaux, dont
il connaissait le courage 8c la prudence. Dans la trifte situa-
tion où se trouvait alors ce porte, son départ eût rendu
inconsolables tous les colons ; mais l'espérance qu'il leur
donna d'un heureux retour, qui, par le renfort qu'il pro-
curerait aui pays, changerait l'état des choses, leur rendit
plus supportable la longueur de son absence, qui fut de
deux ans.
xxvi.
Lorsque M. de Maisonneuve partit pour la France, m. belauson succède
M. de Lauson, l'un des associés de la Grande-Compagnie, A M' D'AI,LLEB0UST
... r ° EN QUALITE DE COU-
dont il avait été premier intendant, venait d'arriver à verneur général.
Québec, le i3 octobre, comme Gouverneur général, en
remplacement de M. d'Aillebouft (2). Il avait reçu ses (2) Relation de 1 65 1,
provisions de Gouverneur le 17 janvier de cette année i65i, f\1' JoT,ddf, ié~
1 ' > suites, octob. 16S1.
semblables à celles de son prédécesseur: &, comme ces . , . , .
j ., r ' ' (5) Archives du mi-
dernieres, elles ne devaient durer que trois années, à dater niftère des affaires
du jour où il arriverait à Québec (3). M. d'Aillebouft lui étrangères à Paris,
• j 1 . ' , vol. Amérique, fol,
remit donc le gouvernement général, « laissant ainsi sans 383.
I 34 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« regrets, dit le P. de Charlevoix, une place où il ne pou-
« vait être que le témoin de la désolation de la colonie,
« dont on ne le mettait pas en état de soutenir la di-
(0 Archives du mi- « gnité (i). » Il paraît pourtant que M. de Lauson accepta
étïngèreï'à lïris* avec Plaisir cette même place, ou plutôt qu'il s'était offert
vol. Amérique, foi. de lui-même pour la remplir, quoique, selon l'usage, il eût
4l6' été présenté en première ligne au roi & à la reine régente
par la Compagnie, avec deux autres associés : M. Du
(2) ibid., foi. 4i6. Plessis-Kerbodot & M. Robineau-Bécancourt (2). C'eft
que, sans doute, il voulait réaliser enfin les projets d'éta-
blissement en Canada qu'il avait formés autrefois en faveur
de sa famille, spécialement à l'égard de plusieurs de ses
fils, qu'il amena avec lui, & que nous ferons connaître
dans la suite. Mais sa nomination ne procura pas à
Villemarie tous les avantages qu'il eût été permis d'en
désirer.
XXVII.
M. de MAisoNNEuvE Le nouveau Gouverneur était ce même Jean de Lau-
nomme pour com- SQn ■ QnzQ ans auparavant, à la prière du P. Charles
MANDER A MONTREAL L ' _ * 7 _ . r
M. DES MUSSEAUX ET Lallemant, Jésuite, avait cédé si aisément l'île de Montréal
non m. d aillesoust. £ ^a Compagnie de ce nom (3); cession que les Cent- Asso-
tei-Dieuftdere Québec" c^s s'étaient empressés de confirmer, à leur tour, alors
p. ?4. qu'il n'y avait aucune apparence de pouvoir y former un
établissement. Néanmoins, le succès inespéré de l'œuvre
de Villemarie, & le désintéressement de ceux qui en
étaient les promoteurs, avaient indisposé contre eux,
comme on l'a déjà dit, plusieurs des membres de la Grande
Compagnie ; & peut-être que M. Jean de Lauson, par un
effet naturel de la faiblesse humaine, n'était pas entière-
ment exempt de ces préventions. C'était vraisemblable-
ment ce qui avait déterminé M. de Maisonneuve, avant
son départ, à nommer Gouverneur de Villemarie, pendant
son absence, M. des Musseaux, & non M. d'Aillebouft
lui-même. Ce dernier, qui avait occupé déjà la place de
Gouverneur de Montréal, était sans doute plus capable que
personne de remplacer M. de Maisonneuve; mais, comme
M. de Lauson se proposait de suivre, dans son adminis-
M. DE LAUSON, GOUVERNEUR GÉNÉRAL.
l65l.
l35
TRE PEU BIENVEIL-
LANT POUR VILLEMA-
tration, un syftème différent de celui qu'avait adopté
M. d'Aillebouft , lorsqu'il était Gouverneur général, le
contact qu'ils auraient eu ensemble eût pu être désagréable
à l'un 8c à l'autre, 8c donner même lieu à des conflits pé-
nibles, que M. de Maisonneuve voulut sans doute préve-
nir, en nommant, comme il fit cette fois, M. des Mus-
seaux.
XXVIII
Quoi qu'il en soit, il eÛ certain, comme nous l'apprend m. de lauson se uon-
M. Dollier de Casson, qu'à son arrivée à Québec, le non
veau Gouverneur traita peu favorablement Villemarie. Il rie.
retrancha mille livres d'appointements, que la Compagnie
générale donnait à M. de Maisonneuve, tant pour lui-
même que pour sa garnison, 8c le réduisit à trois mille
livres ; 8c cependant il fit augmenter de deux mille livres
ses propres appointements, sans autre charge que d'ac-
croître sa garnison de trois soldats; 8c, enfin, on éleva les
appointements du Gouverneur des Trois-Rivières, allié de
M. de Lauson, à cinq mille deux cent cinquante livres. A
Québec, le Conseil attribuait des pensions aux Jésuites,
aux Ursulines, aux Hospitalières, à la fabrique de la pa- .
roisse, au chirurgien, au boulanger 8c à beaucoup d'autres,
& il n'y avait, pour Villemarie, que trois mille livres., des-
tinées au Gouverneur 8c à sa garnison, & quatre cents
livres pour le garde-magasin de la Compagnie des habi-
tants. Enfin, en i652, M. de Lauson, comme nous le ver-
rons dans la suite, supprima le camp volant, qui, sous
M. d'Aillebouft, avait été d'un si puissant secours pour
Villemarie (i). « Je ne dirai rien touchant cette conduite, (0 Emplois duvi-
« remarque M. Dollier. d'autant que ie veux croire qu'il comte d'A''geun,s?n '
, * . . . ... manuscntde la biblio-
« a toujours eu de bonnes intentions, quoiqu'elles lui aient thèque du Louvre, in-
« été moins avantageuses que s'il avait plus soutenu, ce foL n° 3z> foL 28-
« pofte avancé de Villemarie (2).» M. de Lauson avait (2) Hiftoire du Mont-
promis, malgré lui, à M. de Maisonneuve, avant que ^ dïclSda^ar
celui-ci s'embarquât pour la France, d'envoyer dix soldats M. de Belmont.
de renfort à Villemarie. Il ne les fit partir qu'au mois de
décembre, 8c si mal vêtus qu'ils pensèrent être gelés- dans
I 36 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
leur chaloupe (*). — « On les eût pris, dit M. Dollier,
« pour des squelettes vivants, & chacun fut fort étonné
« de les voir arriver en cet équipage durant l'hiver : car
« ils abordèrent ainsi le 10 du mois de décembre. Au
« refte, ils étaient tous d'une assez faible conftitution, &
« même deux étaient encore des enfants, l'un nommé
« Saint- Ange & l'autre Lachapelle. Ils ne furent pas plutôt
« arrivés qu'on s'empressa de les réchauffer, de leur
« donner des habits convenables & de leur faire la meil-
« leure chère que l'on pût, dans l'espérance de s'en servir
(0 Hiitoh-e du Ca- « ensuite pour repousser les barbares, que nous avions
nada, par m. de Bel- « tous les jours sur les bras (i). »
mont.
XXIX.
hostilités des iRo- Quantité de troupes d'Iroquois paraissaient, en effet,
QUOIS CONTRE LES ■ tI , ,rn • o rp. .• t-> • ■»
sauvages alliés et continuellement a V îllemane & aux Trois-Rivieres, mais
contre les français sans pouvoir faire aucun coup ; ils se dédommagèrent
pourtant en tombant sur diverses bandes de sauvages
Algonquins ou Hurons. Le 6 mars i652, s'étant cachés en
embuscade à la rivière de la Madeleine, six lieues au-des-
sus des Trois-Rivières, ils attaquèrent tout à coup une
troupe de Hurons, qu'ils défirent entièrement, & le io de
mai massacrèrent le P. Jacques Butteux, ainsi qu'un
Français qui l'accompagnait, nommé Fontarabie. Trois
jours après, des Algonquins passant par le lieu où ce
Jleligieux avait été massacré, furent surpris & défaits, & un
jeune homme, qui avait tué un Iroquois dans cette ren-
EUX-MEMES.
(*) M. Dollier de Casson, exercé d'abord à la profession militaire,
& dont les façons de parler & d'écrire se ressentent quelquefois de
son premier état, dit ici : « Qu'en envoyant ces soldats à Villemarie,
a M. de Lauson y avait fait passer par avance leurs armes. » Il parle
ainsi par antiphrase. Dans sa manière, parfois facétieuse & enjouée,
il veut dire que M. de Lauson ne fournit aucune sorte d'armes à ces
dix soldats, attendu que des soldats ne marchent pas sans armes,
(2) Hiitoire du Ca- surtout au milieu d'un pays ennemi. C'eft, au refte, ce que dit nette-
nada, par M. de Bel- ment M. de Belmont dans son hiffoire du Canada : « M. de Lauson
mont. « envoya, malgré lui, dix soldats sans armes & sans vivres (2). »
2'' GUERRE. HOSTILITÉS. I 65 I .
RIE CONTRE LES SAU-
VAGES ALLIÉS ET CON-
TRE LES COLONS.
contre, fut brûlé au même lieu 8c souffrit d'horribles
tourments. Le 1 6, les Algonquins des Trois-Rivières ayant
appris cette défaite de leurs alliés, & étant partis pour
attendre les Iroquois au passage, tombèrent dans un piège
semblable à celui qu'ils voulaient leur tendre. Car une
autre bande d' Iroquois, cachés au lac Saint-Pierre, où les
Algonquins allaient dresser leur embuscade, les surprit
eux-mêmes 8: les tailla en pièces pour la plupart. Le 21
de mai, un soldat & un sauvage, qui traversaient le fleuve
en canot, furent attaqués devant le Fort des Trois-Rivières
& blessés l'un 8c l'autre ; le sauvage mourut de ses bles-
sures deux jours après (i). ^ (i) Relation de 1 65,,
XXX.
Dans les environs de Villemarie , nos sauvages n'é- hostilités a villema-
taient pas plus en sûreté. Le i5 novembre i65i, les Iro-
quois y prirent un Huron (2), 8c, le 1 5 mai suivant, une
femme Huronne avec ses deux enfants, pendant qu'elle O-O Journal des ié-
cultivait du blé d'Inde. Le lendemain de ce jour, il arriva sultes' ec' V
à Villemarie un Huron échappé des mains des Iroquois ;
il rapporta que son capitaine avait été brûlé, mais qu'on
avait donné la vie à ceux qui reftaient de sa bande, afin
de grossir d'autant les troupes Iroquoises (3). Les colons (3) Relation dz i65 2
de Villemarie s'étant retirés dans le Fort, ou à l'hôpital, ?"33"
changé en redoute, la Commune n'était plus protégée par
les maisons refiées sans habitants : ce qui fut cause, sans
doute, que le 26 mai, le vacher, s'étant approché du co-
teau Saint-Louis, fut tué par les Iroquois, pendant qu'il
gardait le bétail (4). C'était Antoine Roos, recommandable (4) Journal des Jé-
pour sa piété 8c qui, sept jours auparavant, s'était appro- sultes'26mai l652-
ché de la Sainte-Table (5). Vers le même temps, M. de (5)Regiftrede la pa-
Lauson, étant monté à Villemarie, tint sur les Fonts bap- roisse de villemane-
. .... t • 11 Sépultures. 26 mai
tismaux, le 2 juin, conjointement avec mademoiselle r652.
Mance, le fils d'une Algonquine qui, ayant échappé aux
Iroquois avec une autre femme de la même nation, avait
mis cet enfant au monde dans sa fuite ; elles avaient été
vingt-cinq jours en chemin. L'enfant fut baptisé le jour
même de leur arrivée, dix jours après sa naissance, 8c reçut
I 38 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL,
(i) Regiftre des bap- .
têmes, i3 mai & 2 le nom de Jean, qui était celui du parrain & de la mar-
juin 1 652. Journal des j-Qjr}e ( \ )
Jésuites, 2 juin i6-~2.
XXXI.
MADEMOISELLE MANCE Le mois suivant, mademoiselle Mance, désireuse de
descend a québec savoir des nouvelles de M. de Maisonneuve, dontonatten-
POUR Y APPRENDRE . . . ... ,
des nouvelles de dait impatiemment le retour a Villemarie, prit la résolu-
m. de maisonneuve. tion de descendre à Québec, & pria M. Closse de l'escor-
ter jusqu'aux Trois-Rivières, où il y avait plus de danger
de tomber dans quelque embuscade d'Iroquois qu'au-des-
sous de ce pofte. M. Closse ne désirait pas avec moins
d'ardeur le retour du Gouverneur; il consentit volon-
tiers à la conduire ; mais étant arrivés aux Trois-Rivières,
& attendant durant quelques jours une commodité favo-
rable pour Québec, ils apprirent, par quelques sauvages
partis après eux de Villemarie, que les Iroquois s'y mon-
traient plus terribles qu'ils ne l'avaient été jusqu'alors, &
que, depuis leur départ, les colons étaient si épouvantés,
qu'ils ne savaient que devenir. A peine M. Closse a-t-il
appris ces détails qu'il remonte au plus vite à Villemarie,
où il arrive heureusement, & ranime le courage des colons
par sa présence. De son côté, mademoiselle Mance, sans
être effrayée par des nouvelles si alarmantes, s'embarque
avec M'. Du Plessis-Kerbodot, Gouverneur des Trois-Ri-
vières, qui se rendait à Québec. Y étant arrivée, au lieu
de trouver M. de Maisonneuve comme elle l'avait espéré,
elle reçut de lui une lettre, par laquelle il annonçait qu'il
comptait revenir, l'année suivante, avec plus de cent
hommes. Cette lettre la consola beaucoup, parce qu'elle
sembla lui promettre le retour de M. de Maisonneuve à
Villemarie, ce qui auparavant était fort incertain. Dès
qu'elle eut terminé quelques affairés à Québec, elle re-
tourna promptement, pour faire part aux colons d'une si
heureuse nouvelle, bien propre à soutenir leur courage
durant cette fâcheuse année qui leur reftait encore à pas-
ser, avant le retour de leur Gouverneur.
XXXII.
A PARIS, M. DE MAISON -
Dans cette même lettre, M. de Maisonneuve lui ap-
2"* GUERRE. M. DE MAISON NEUVE A PARIS. l652. 1 3g
prenait qu'il avait vu adroitement la Fondatrice de l'Hô-
pital, sans pourtant trahir le secret. Comme, dans son
séjour à Paris, il cherchait quelque occasion de la voir,
pour s'assurer par lui-même de son consentement sur
l'emploi des vingt-deux mille livres dont on a parlé, la
Providence lui en offrit une toute naturelle. « Ayant
« appris que l'une de mes sœurs, rapporte M. de Maison-
« neuve, était en procès avec madame de Bullion, je
« m'offris de lui donner la main pour aller chez elle ; &,
« sachant que cette dame n'ignorait pas mon nom, à cause
« du Gouvernement de Montréal, je me fis nommer en
« entrant, afin que mon nom lui renouvelât le souvenir
x du Canada. Dieu donna sa bénédiction à ma ruse; car,
« après que je l'eus saluée, 8c que ma sœur lui eut parlé
« de ses affaires, elle s'enquit de moi, si j'étais le Gouver-
« neur de Montréal, qu'on disait être dans la Nouvelle-
« France. Je lui répondis que c'était moi-même, & que
r j'en étais revenu depuis peu. — Apprenez-nous, me dit-
« elle, des nouvelles de ce pays-là : quelles sont les per-
« sonnes qui y demeurent, ce qu'on y fait, comment on
« y vit. Dites-le-nous, s'il vous plaît : je suis curieuse
« de savoir tout ce qui se passe dans les pays étran-
« gers.
« — Madame, lui dis-je, je suis venu chercher du secours
« pour tâcher de délivrer ce pays des dernières calamités
« où les guerres des Iroquois l'ont réduit, & de tenter si
« je pourrai trouver le moyen de prévenir sa ruine. L'a-
it veuglement eft extrême parmi les sauvages ; néanmoins
« on ne laisse pas d'en gagner toujours quelques-uns à
« Dieu. Ce pays eft grand; le Montréal eft une île fort
« avancée dans les terres, très-propre pour en être la
« frontière ; & ce nous sera une extrémité bien fâcheuse
« s'il faut abandonner ces contrées, sans qu'il y refte per-
« sonne pour annoncer les louanges de Celui qui en eft le
« créateur. Au refte, cette terre eft un lieu de bénédiction
« pour ceux qui vont l'habiter; la solitude, jointe au péril
« de la mort où la guerre nous met à tout moment, fait
NEUVE -VOIT MADAME
DE BULLION ET LUI
PARLE DE MONTRÉAL.
140 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XXXIII.
M. DE MAISONNEUVE EX-
POSE A MADAME DE
BULLION LA NÉCESSITE
D'ABANDONNER MONT-
RÉAL s'il n'y con-
duit UN RENFORT.
que les plus grands pécheurs y vivent avec édification,
& sont des modèles de vertu.
« Cependant, s'il faut tout abandonner, je ne sais ce
que deviendra cette colonie, ni quel sera le sort d'une
bonne fille, qu'on appelle mademoiselle Mance, & c'eft
ce qui me fait le plus de peine. Si je n'ai un puissant
secours à amener dans cette colonie, je ne puis me
résoudre à y retourner, d'autant que mon retour serait
inutile; & si je n'y retourne pas, je ne sais ce que de-
viendra cette bonne demoiselle, ni quel sera le sort
d'une certaine fondation qu'une Dame charitable, que
je ne connais point, y a faite pour un hôpital, dont
elle a établi cette bonne demoiselle administratrice; car,
enfin, si je ne vas les secourir, il faut que tout échoue
& quitte le pays. A ces mots , elle m'interrompit &
dit:
« — Comment s'appelle cette Dame ? — Hélas ! lui ré-
pondisse, elle a défendu à mademoiselle Mance de la
nommer. Au refte, cette demoiselle assure que sa Dame
eft si généreuse, qu'on aurait lieu de tout espérer d'elle,
si elle pouvait avoir l'honneur de lui parler ; mais qu'é-
tant si éloignée, elle n'a aucun moyen de lui exposer
les choses. Qu'autrefois elle avait, près de sa bienfai-
trice, un bon Religieux qui les lui eût fait connaître &
eût bien négocié cette affaire; mais que, maintenant
que ce Religieux eft mort, elle ne peut lui parler ni lui
faire parler, pas même lui écrire, cette Dame lui ayant
défendu de mettre son nom sur l'adresse d'aucune de
ses lettres. Quand ce Religieux vivait, elle lui envoyait
ses lettres, qu'il portait lui-même â la Dame ; à présent,
elle ne peut plus lui écrire ; si elle mettait seulement son
nom, pour servir d'adresse, sur une lettre, elle assure
qu'elle tomberait dans sa disgrâce, & qu'elle aime mieux
laisser le tout à la sainte Providence, que fâcher une
( personne à qui elle eft tant obligée, elle & toute la Corn-
( pagnie de Montréal. »
2e GUERRE. M. DE MAISONNEUVE A PARIS. l652.
•41
« Voilà, madame, l'état où sont les choses. On eft
« même si pressé de secours que la demoiselle, voyant
t que tous les desseins de sa fondatrice sont prêts à être
» mis à néant, m'a donné pouvoir de prendre, en échange
» de cent arpents de terres défrichées que la Compagnie
> lui donne, vingt-deux mille livres de la fondation de
n l'Hôtel-Dieu, qui sont placées à Paris. Il vaut mieux,
« dit -elle, qu'une partie de la fondation périsse que le
h total ; servez-vous de cet argent pour lever des hommes,
« afin de garantir tout le pays en sauvant le Montréal.
« Je ne crains point, a-t-elle ajouté, d'engager ma con-
« science ; je connais les dispositions de ma bonne Dame ;
« si elle savait les angoisses où nous sommes, elle ne se
« contenterait pas de cela. Voilà l'offre que m'a faite cette
« Demoiselle. J'avais de la peine à l'accepter; mais enfin,
« en ayant été vivement pressé par elle, qui m'assurait
« toujours qu'elle pouvait hardiment interpréter la volonté
■ de sa bonne Dame, en cette rencontre, j'ai fait uncon-
t cordât avec elle, pour les cent arpents de terre, en
« échange des vingt-deux mille livres, qu'elle espère pou-
« voir beaucoup aider à garantir le pays, & c'eft Tunique
« vue de ce concordat. Telle eft jdonc, Madame, la situa-
« tion où nous sommes (i). »
Après cet exposé, qu'elle écoutait avec l'intérêt le
plus vif, madame de Bullion pria M. de Maisonneuve de
venir la revoir, pour lui parler encore du Canada. Il le
lui promit volontiers & la visita plusieurs fois. Dans ces
visites, elle témoignait toujours le même empressement à
l'entendre ; elle prenait même plaisir à le faire entrer dans
son cabinet, pour qu'il pût l'entretenir à loisir de toutes les
particularités de la colonie ; &, ce qui eft un bel éloge de
sa rare humilité & de la pureté de ses intentions, jamais
elle ne lui découvrit ni ne lui donna à entendre qu'elle
fût elle-même la fondatrice de l'Hôpital. Non-seulement
elle ne fit rien pour le détourner d'employer les vingt-deux
mille livres à lever une nouvelle recrue; mais, pleinement
xxxiv.
m. de maisonneuve
fait connaitre a
madame de bullion
l'affaire des vingt-
deux MILLE LIVRES.
(i) Dollier de Cas-
son, i652, 1 65 3 .
XXXV.
madame de bullion
donne quarante-
deux mille livres
pour secourir mont-
RÉAL.
142 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
informée, après ces entretiens, du trifte état de Villema-
rie, elle donna en outre vingt mille livres, pour que cette
somme servît à lever un plus grand nombre de soldats.
On eut lieu d'admirer encore ici les saintes induftries de
son humilité à fuir le regard des hommes. Pour pratiquer
à la lettre le précepte de Notre Seigneur : « Que, dans vos
« aumônes,, votre main gauche ignore ce que fait votre
(1) Évangile selon « main droite (1), » elle voulut que les Associés ne pussent
mt Matthieu, ch. vi, savoir <-[e qUj venait ce don, & remit les vingt mille livres
à M. le Président de Lamoignon, en lui disant qu'une per-
sonne de qualité faisait ce présent à messieurs de la Com-
pagnie de Montréal, afin de les aider à lever des hommes,
pour secourir cette île, sous la conduite de M. de Maison-
neuve. Enfin, elle fit tout ce qu'elle put pour que M. de
Lamoignon lui-même demeurât persuadé que ces fonds
venaient d'une autre main que la sienne, quoique pourtant,
malgré les précautions qu'elle prit, elle ne pût empêcher
(>)Doiiier de Cas- qu'on ne sût que c'était elle-même qui faisait ce don (2).
m, 1602-1633. Ainsi, comme mademoiselle Mance l'avait assuré à M. de
Maisonneuve, madame de Bullion donna beaucoup plus
que la somme de vingt-deux mille livres ; elle en fournit
elle seule quarante-deux mille pour cette nouvelle recrue,
qui se composa d'environ cent quinze hommes & coûta en
tout soixante-quinze mille livres à la Compagnie, comme
nous le dirons après que nous aurons exposé la suite des
événements qui eurent lieu en Canada avant le retour de
M. de Maisonneuve.
2e GUERRE . HOSTILITÉS A VILLEMARIE. l652. 143
CHAPITRE IX
SUITE DE LA GUERRE; PAIX AVEC LES ONNEIOUTS, & SUSPEN-
SION d'armes AVEC LES AGNIERS. M. DE MAISONNEUVE
ARRIVE DE FRANCE AVEC UNE RECRUE DE PLUS
DE CENT HOMMES. DE l652 A 1 653.
I.
MARTINE MESSIER, FRAP-
PÉE A COUPS DE HA-
CHE PAR TROIS IRO-
QUOIS, SE DÉLIVRE DE
Avant le retour de M. de Maisonneuve en Canada,
qui n'eut lieu que seize mois après le voyage de made-
moiselle Mance à Québec, il y eut bien du sang répandu
à Villemarie. M. Closse, à son arrivée des Trois-Rivières, leurs mains.
où nous avons dit qu'il était allé accompagner mademoi-
selle Mance, apprit un trait de cruauté, arrivé récemment,
bien propre à glacer d'effroi tous les cœurs. Le 29 juillet
de cette année i652, une très-vertueuse mère de famille,
Martine Messier, femme d'Antoine Primot, fut attaquée
par trois Iroquois, qui s'étaient glissés dans les blés pour
tomber sur elle à l'improvifte & la massacrer (1). Ces (1) journal des jé-
barbares, éloignés seulement de deux portées de fusil du
Fort, l'ayant assaillie tout à coup, elle pousse à l'inftant
un grand cri; &, à ce cri, trois bandes d'Iroquois, cachés
en embuscade, se lèvent & paraissent en armes. Mais les
trois assassins se croyant assez forts pour massacrer une
femme sans défense, se jettent incontinent sur elle, s'effor-
çant de la tuer à coups de hache; tandis que, de son côté,
elle se défend comme une lionne, bien qu'elle n'eût pour
les repousser que ses pieds & ses mains. Après trois ou
quatre coups de hache, elle tombe cependant par terre,
& alors un de ces Iroquois, la croyant morte, se jette sur
elle pour lui enlever sa chevelure & s'enfuir avec cette
suites, 10 août i65î
144 IlP PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
marque de trophée. Mais cette femme, vraiment forte, se
sentant saisir, reprend tout à coup ses sens, se relève &,
plus furieuse qu'auparavant, elle saisit cet assassin avec
tant de violence qu'il ne peut se dégager de ses mains,
quoiqu'il continuât, durant ce temps, de lui décharger des
coups de hache sur la tête. Enfin, elle tombe de nouveau
par terre évanouie, &, par sa chute, donne à son assassin
la liberté de s'enfuir, ce qu'il fait au plus vite, pour mettre
sa propre vie en sûreté, se voyant sur le point d'être joint
par des colons qui accouraient de toute part.
ii.
VERTU ADMIRABLE DE Les Français , qui venaient au secours de Martine
martine messier. Messier , la voyant baignée dans son sang, l'aident à se
relever; & dans ce moment même l'un d'eux l'embrasse,
par un sentiment naturel de compassion. Mais Cette femme,
en qui la vertu n'était point inférieure au courage, reve-
nant à soi, décharge à l'inftant un rude soufflet sur ce
charitable auxiliaire, bien qu'il n'eût agi en cela que dans
de très-pures intentions. Les autres, surpris d'un accueil
si peu gracieux : « Que faites-vous donc? lui disent-ils;
» cet homme vous témoigne son affection par esprit de
« compassion & de charité : pourquoi donc le frappez-
« vous de la sorte? » « — Parmenda, répond-elle à
« l'inftant, se servant du patois de son pays, je croyais
« qu'il voulait me baiser. » M. Dollier de Casson, qui
nous a conservé ce beau trait, fait, sur ce sujet, la réflexion
suivante : « On doit admirer combien la vertu jette de
« profondes racines dans un cœur lorsqu'elle n'y ren-
« contre point d'obffacles. L'âme de cette héroïne était
« prête à se séparer de son corps, son sang avait quitté
« ses veines, & la vertu de pudeur était encore en elle iné-
« branlable. Dieu bénisse le saint exemple que, dans cette
» occasion, cette courageuse femme a donné à la colonie
« & à tout le monde pour la conservation de cette vertu.
« Madame Primot, dont nous parlons, eft encore vivante,
« ajoute-t-il, & on l'appelle communément Parmenda, à
« cause de ce soufflet qui surprit tellement les assiflants
2e GUERRE. HOSTILITÉS AUX TROIS-RIVIÈRES. l652. 1 45
« 6c tous ceux qui en eurent connaissance, que ce surnom
m lui eft relié (i). » M. Dollier a rapporté ainsi toutes les (i)Hiftoire duMont-
circonftances de ce fait, pour suppléer, sans doute, au rea1' 'f51'16^' Hls'
toire du Canada, par
récit trop laconique qu'en avait fait le P. Ragueneau dans m. de Beimont. Jour-
la relation de cette année 1 65 2. « Une femme Française, nai dés Jésuites, 10
« dit ce Père, fut blessée de cinq ou six coups bien favo-
« rables, puisqu'elle n'en mourut pas; son courage la tira
« du danger (2). » La Mère Marie de l'Incarnation nous (2) Relation de 1652.
apprend que Martine Messier reçut sept coups de hache.
« Elle n'a pas laissé de se défendre valeureusement,
« ajoute-t-elle, a jeté l'un de ces barbares sous ses pieds 8c
« s'eft sauvée; car, ses cris ayant été entendus du Fort, Lettres de Marie
« on alla à son secours &, par ce moyen, elle fut mise en de l'incarnation, îett.
« liberté (3). » 45V£' sept- 1652
v y p. 402.
Sur la fin de 1 été, les Iroquois, furieux de ne pOUVOir Se les iroquois tuent le
venger des coups qu'ils recevaient & des pertes nouvelles gouverneur des
...... - , , -r|1 . , , . TROIS-RIVIÈRES, AINSI
qu ils taisaient fréquemment a Villemane, résolurent de ftUE QUINZE colons
descendre aux Trois-Rivières, dans l'espérance de réussir DE CE LIEU-
mieux, ce qu'ils firent malheureusement, le 19 du mois
d'août, en tuant M. Duplessis-Kerbodot, Gouverneur, &
une partie des plus braves habitants de ce lieu (4). La (4) Hiftoire du Mont-
veille, quatre de ces colons, étant descendus un peu au- reaI' l65l-l0:>2-
dessous de cette habitation, avaient été poursuivis par des
Iroquois qui, disait-on, en avaient tué deux & emmené
les deux autres pour les sacrifier à leur rage. Le lende-
main 19, M. Duplessis, irrité de cet échec, prit avec lui
quarante ou cinquante Français, dix ou douze sauvages,
& les fit embarquer dans des chaloupes. Son dessein était,
en donnant la chasse à l'ennemi, de recouvrer les prison-
niers, ainsi que le bétail, que l'on croyait avoir aussi été
enlevé par ces barbares. Ayant rôdé environ deux lieues
au-dessus du Fort, & apercevant les Iroquois dans les
broussailles, sur le bord d'un bois, il met pied à terre
dans un lieu malheureusement plein de vase & des plus
désavantageux pour lui. Quelqu'un des siens ne manque
pas de lui en faire aussitôt la remarque, en ajoutant que
TOME h. 10 _
146 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
l'ennemi aurait le bois pour retraite assurée. Mais, em-
porté par la colère, & sans avoir égard à de si juftes repré-
sentations, il passe outre & marche tète baissée contre
l'ennemi. Cette ardeur inconsidérée lui fit perdre la vie,
ainsi qu'à quinze Français de sa troupe, & la liberté à sept
autres, qui furent emmenés au pays des Iroquois. Si ces
barbares eussent su profiter de leur victoire, ils auraient
pu s'emparer à l'infïant des Trois-Rivières, la terreur s'é-
tant jetée parmi les habitants de ce pofte après la perte de
leur chef. Mais, contents de ce succès, ils se retirèrent,
laissant ainsi ces Français achever leurs moissons & faire
leur récolte avec une liberté entière.
IV.
sept colons des trois- Quatre jours après, on alla visiter le lieu du combat,
rivières pris pa-r sans doute pour enlever les morts, & l'on trouva l'inscrip-
LES IROQUOIS. AUTRES . . I 1* T ■ HT ...
hostilités. tlon suivante sur un bouclier Jroquois : « JNormanville,
« Francheville, Poisson, Lapalme, Turgot, Chailloux,
« Saint-Germain. Onnejochronnons & Agnechronnons ;
« je n ai encore perdu qu'un ongle. » Normanville, jeune
homme adroit & vaillant, qui entendait la langue Algon-
quine & l'Iroquoise, avait écrit ces paroles avec du char-
bon, pour donner à connaître que les sept personnes dont
on voyait les noms avaient été prises par les Iroquois des
nations d'Onneiout & d'Agnier, & qu'on ne lui avait encore
fait d'autre mal que de lui arracher un ongle. Dans des
circonftances si alarmantes, il n'y avait plus de sécurité
pour personne; &, toutefois, malgré les dangers qu'on
courait en voguant sur le fleuve, M. d'Aillebouft ne laissa
pas de descendre en chaloupe de Montréal à Québec, où
(0 Journal des Je- il arriva le Ier de septembre (i). Les Iroquois ne cessaient,
suites, 1" sept. i652. en effet, de rôder de toutes parts, pour immoler à leur
fureur tous ceux qu'ils pouvaient surprendre, & nous
voyons que, le 1 6 du même mois, ils tuèrent un des colons
de Villemarie, appelé André David & surnommé Mingrey.
Nous ne connaissons point les circonflances de l'action
dans laquelle il périt, aucun monument n'ayant fait men -
tion de cette mort. Elle n'eft relatée que dans le regifire
2'GUERRE. HOSTILITÉS AVILLEMARIE. 1 652. lâf]
mortuaire, où nous lisons seulement qu'André David s'était
confessé 1* veille du jour où il fut tué par les Iroquois.
Mais voici la narration circonftanciée d'une fort belle
action de valeur, qui eut lieu le 14 octobre suivant, dont
M. Dollier de Casson a eu soin de recueillir les détails. Ce
jour-là on connut par l'aboiement des chiens qu'il y avait
des Iroquois en embuscade, du côté que ces,animaux regar-
daient. Le Major Lambert Closse, toujours prêt à voler,
en toute occasion, au lieu du péril, reçut ordre de M. des
Musseaux d'aiier à la découverte de l'ennemi & partit
aussitôt avec vingt-quatre soldats, se dirigeant vers le lieu
que les chiens avaient indiqué. Mais, en homme prudent,
il détache trois de ses soldats, Etienne Thibault, surnommé
La Lochetière, Bafton (ou Baftoin) & un autre, & les fait
marcher devant, à la portée du fusil, avec ordre de ne
s'avancer que jusqu'à un certain lieu qu'il leur désigne.
La Lochetière, emporté par son ardeur, pousse un peu
plus avant; &, pour découvrir plus aisément l'ennemi,
monte sur un arbre, où il se place en sentinelle, dans l'in-
tention de plonger de là dans un fond qui était devant lui,
où il soupçonnait que des Iroquois pouvaient être ca-
chés. Mais, sans qu'il s'en doutât, il y avait tout près
de cet arbre des ennemis en embuscade qui, dès qu'il
y fut monté, poussèrent leur huée ordinaire & se mirent
en devoir de tirer sur lui. Non moins adroit que brave,
' La Lochetière, saisissant incontinent son arquebuse, tire
avec tant de juftesse sur celui des Iroquois qui le met-
tait en joue, qu'il tue son meurtrier, alors qu'instan-
tanément celui-ci le tue lui-même. Les deux autres éc'lai-
reurs, entendant ces détonations & les huées des Iro-
quois, cherchent à se retirer ; & à l'inftant ils sont assaillis
& invertis par un grand nombre d'Iroquois, qui font sur
eux de furieuses décharges. La Providence les préserva
cependant l'un & l'autre. Bafton, ne pouvant rejoindre
ses camarades, parvint à se jeter dans une chétive maison
de terre, qui fut son salut (1).
v.
E MAJOR CLOSSE VA.
ATTAQUER LES IRO-
QUOIS. MORT DE LA
LOCHETIÈRE, QUI TUE
SON MEURTRIER.
(1 ) Hifloire du Mont-
réal, par M. Doitier de
Casson, iC53 à i653.
GRAND NOMBRE D IRO-
QUOIS.
I48 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
VI.
le major se retire Le Major met aussitôt ses gens en état de défense ; il
avec les siens dans t-ent ferme penclant quelque temps, sans s'apercevoir que
UNE MAISON DETERRE , ^ T. 1 r ? JT^ J.
d'où ILS TUENT UN les Iroquois, au nombre de deux cents, étaient tous en
mouvement pour 1'inveftir de toute part, lui & sa troupe.
Un brave habitant de Villemarie, Louis Prudhomme, qui
voyait le péril, & qui se trouvait dans la maisonnette où
Bafton venait d'entrer, crie de là au Major de se retirer au
plus vite, & qu'il eft inverti. Celui-ci, tournant aussitôt la
tête, voit, en effet, une nuée d'Iroquois environner déjà sa
petite troupe, & même la maison où Prudhomme était
renfermé. A l'inftant il commande à ses gens de forcer ces
barbares, pour entrer dans cette bicoque, à quelque prix
que ce soit ; & cet ordre eft aussitôt exécuté, avec autant
de succès que d'audace. A peine le Major & les*siens sont-
ils entrés, que tous, s'étant mis à percer des meurtrières,
commencent à faire grand feu sur l'ennemi. Dans cette
troupe de braves, il y eut cependant un lâche, indigne
d'en faire partie, qui, saisi de frayeur, se coucha par terre
sans que , les menaces ni les coups pussent le faire lever.
Mais il n'y avait pas de temps à perdre, &, sans presser
davantage celui-ci, chacun se met à sa meurtrière & fait
feu sur l'ennemi. Les Iroquois environnaient en effet la
maison de toute part, & tiraient même si rudement, que
leurs balles passaient au travers de cette baraque, en si
mauvais état & conftruite si légèrement, qu'une balle,
après l'avoir percée, blessa l'un des assiégés, le brave
Laviolette, & le mit hors de combat. Cet accident, dans
une circonlîance si périlleuse, fut vivement senti par tous
ces intrépides colons ; car Laviolette, l'un des plus beaux
soldats de Villemarie, s'était montré conlramment des plus
courageux & des plus invincibles, ce. qui l'avait fait choisir
plusieurs fois pour être chargé de commandements diffi-
ciles, dont il s'était toujours acquitté avec autant de cou-
rage que d'honneur. Malgré ce contre-temps, les autres
ne laissent pas de faire sur l'ennemi de vives décharges
qui, dès les premières, renversent par terre bon nombre
d 'Iroquois ; & ce feu si meurtrier met ces barbares dans un
2e GUERRE. HOSTILITÉS A VILLEMARIE. l652. 1 49
embarras extrême. Selon leur coutume, ils ne voulaient
pas abandonner leurs morts, de peur que les Français
n'en fissent trophée; 8: toutefois ils ne savaient comment
les enlever, chacun de ceux qui s'approchaient pour em-
porter les corps ne manquant pas d'être assailli lui-même
par de furieuses décharges. Le feu continua avec cette
même vigueur tant que les assiégés eurent de la poudre ;
mais, comme on ne s'était pas pourvu pour soutenir (i)Hiftoire du Mont-
un siège, on s'aperçut que les munitions manqueraient réal> ParM- DoiHerde
. . A , ' Casson, de i652 à
bientôt (i). l653.
VII.
Que faire, dans une extrémité si désespérante pour baston passe au ai-
des braves? Il n'y avait, ce semble, que deux partis à L!EU BES FEUX,DE
J ' . L ENNEMI ET AMENE
prendre : se rendre à discrétion aux Iroquois, ou se pré- un renfort qui as-
cipiter au milieu d'eux les armes à la main, pour mourir SURE LA VICTOlRE-
en les taillant en pièces. Le courage audacieux du Major
trouve un autre moyen de salut, ou plutôt un expédient
hardi, qui lui assure une complète victoire. Il propose
d'envoyer au Fort quelqu'un de sa troupe, pour faire ap-
porter au plus tôt des munitions. Bafton, dont nous avons
parlé, très-lefte à la course, l'entendant exprimer ce désir,
s'offre aussitôt de lui-même pour amener ce secours né-
cessaire au salut de tous. Le Major, transporté de joie
d'un tel acte de dévouement, donne aussitôt à Bafton toutes
sortes de témoignages d'amitié ; &, après avoir fait ouvrir
la porte, il ordonne des redoublements de décharges pour
favoriser sa sortie. Bafton passe au travers des feux des
Iroquois sans recevoir aucune blessure, arrive au Fort, &
retourne immédiatement avec dix hommes (2) conduisant (2) Hiftoire du Ca-
deux petites pièces de campagne, chargées de cartouches nada' Par M- de Bel~
& prêtes à être tirées. Ces dix soldats furent tout ce que
M. des Musseaux put envoyer de secours aux assiégés, à
cause du petit nombre d'hommes qui reftaient à Villemarie
& de la nécessité où il se voyait de ne pas évacuer la place.
Heureusement, à partir du Fort jusqu'à la maison atta-
quée, se trouvait un rideau de verdure, qui facilita l'arri-
vée du renfort, sans que les Iroquois en eussent connais^
I
l50 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
sance. Dès qu'il eft parvenu à . l'extrémité du rideau,
tout à coup on décharge les deux pièces de canon sur
les barbares. Le Major sort dans ce moment avec
tout son monde , pour favoriser l'entrée du renfort;
&, à peine eft-il entré, qu'aussitôt les décharges redou-
blent & le feu recommence avec plus d'ardeur qu'aupa-
ravant.
VIII.
retraite des iroquois. Les ennemis jugeant alors qu'en vain ils s'efforce-
leurs pertes dans raient continuer un siège qui devenait si meurtrier pour
CETTE ACTION. . • ï i ■ ...
eux, prirent le parti de battre en retraite : ce qu ils ne
purent faire sans être assaillis par de nouvelles décharges
qui blessèrent ou tuèrent plusieurs des leurs. M. Dollier
de Casson ne détermine pas le nombre des Iroquois reftés
sur la place ; il dit seulement qu'ils perdirent beaucoup
de guerriers en cette occasion, mais qu'ils les emportèrent
presque tous, selon leur coutume. « Quoique ces bar-
« bares, remarque-t-il, ne soient pas très-forts, ils ont
« cependant une force étonnante pour porter des fardeaux,
« chacun pouvant avoir sur ses épaules la charge d'un
« mulet & s'enfuir ainsi avec un mort ou un blessé,
« comme s'il ne portait presque rien. Aussi ne faut-il pas
« s'étonner si, après les combats les plus sanglants & les
« plus meurtriers, on trouve peu de leurs morts sur le
« champ de bataille. D'ordinaire ils s'efforcent de dissi-
« muler le nombre de leurs hommes tués, mais ils n'ont
« pu le taire absolument dans cette circonftance ; &, exa-
« gérant même leurs pertes, ils ont dit de ce combat:
« Nous y sommes tous morts. Quant au nombre des
« blessés, on ne le connaît pas; seulement les Iroquois
« avouèrent dans la suite aux Français qu'ils avaient
« chez eux trente-sept guerriers entièrement eftropiés
« par suite de cette action. » M. de Belmont porte cepen-
dant à plus de cinquante le nombre de ceux qui demeu-
rèrent eftropiés de bras ou de jambes, & ajoute qu'en
outre il y eut vingt Iroquois tués. Ainsi cette action mémo-
rable, si funefte aux Iroquois, ne fit perdre qu'un seul
2e GUERRE. HOSTILITÉS A YTLLEMARIE . l652.
1 5 1
CLOSSE. SON ADRESSE
AU MAMFMENT DES
homme à Villemarie, La Lochetière, qui fut enterré au
cimetière le lendemain i5 octobre i652; &; ce qui eft admi-
rable, parmi ces trente-quatre braves, il n'y eut de blessé
que Laviolette, dont la plaie, quoique considérable, ne fut
pas mortelle.
IX.
Nous devons rendre ici un témoignage particulier à la bravoure du major
bravoure du Major Closse, qui s'eft acquis tant de gloire
en combattant les Iroquois. Il était né au diocèse de armes
Trêves, dans la paroisse de Saint-Denis de Mourgues, &
s'était joint à M. de Maisonneuve, dans la fondation de
Villemarie, uniquement en vue d'y verser son sang pour
y établir la foi catholique. « C'était un homme tout de
« cœur, intrépide ck généreux, comparable à un lion dans
« les combats, dit M. Dollier de Casson. Si Ton avait eu
« le soin d'écrire, chaque année, toutes les belles actions
« qui se sont faites & passées autrefois à Villemarie, nous
« aurions bien des éloges à faire de lui : car il était partout,
« 8c partout il faisait merveille. Mais, par défaut de mo-
» numents écrits, je suis obligé de les passer sous silence,
« aussi bien que les faits héroïques de plusieurs autres,
« qui ne se proposaient pareillement pour fin que la gloire
« de Dieu. Non, on ne saurait raconter dignement les
« services que cet excellent Major a rendus à Villema-
« rie (i). » Il se montrait partout l'ami des braves & le (0 Doiiier de Cas-
fléau des poltrons, & exerçait fréquemment ses soldats au son' l652"If553-
maniement des armes, afin de les rendre plus propres à
la guerre. Lui-même était singulièrement habile à manier
le mousquet, & son adresse à se servir de cet arme pou-
vait le faire comparer, en un sens, à ces guerriers dont il
eft dit dans la Bible qu'avec leurs frondes ils auraient
atteint infailliblement jusqu'à un cheveu, sans donner ni
à droite ni à gauche (2). Il paraît même qu'il exerçait les (2) Livre des juges,
siens non-seulement à tirer jufte, mais à tirer toujours en ch-xx'v- l6-
face d'eux-mêmes, de manière à tuer plus d'ennemis, en
tirant chacun sur le sien. Voici un trait fort surpre-
nant, & peut-être unique dans ce genre, rapporté par la
l52 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Mère Juchereau , dans son Hifloire de V Hôtel-Dieu de
Québec.
COUP MEMORABLE DU
MAJOR ET DE SES SOL-
DATS.
« Une fois entre autres, dit-elle, une armée formidable
d'Iroquois assiégea une de ces redoutes qui étaient à la
pointe Saint-Charles, & dans laquelle il n'y avait que
quatre soldats pour la garder. M. de Maisonneuve s'é-
tant informé où étaient ces quatre hommes, demanda à
ceux du Fort s'ils laisseraient donc périr leurs cama-
rades; &, en même temps, vingt d'entre eux s'offrent
pour aller les délivrer de cette multitude de barbares
qui environnent la redoute. Après avoir tous reçu l'ab-
solution, ils partent, sous la conduite de M. Closse, &
prennent un chemin détourné pour arriver sans être
aperçus ; mais ils ne purent si bien faire que les enne-
mis ne les découvrissent : ce qu'ils marquèrent aussitôt
par des huées & des cris bien propres à effrayer les plus
intrépides. Sans être alarmés de ces cris, ils s'encou-
ragent mutuellement à vendre leur vie bien cher ; &,
afin de se battre à la manière des sauvages, chacun
choisit un arbre pour se cacher & essuyer le feu des en-
nemis. Durant ce temps, les Iroquois, les voyant à la
portée du mousquet, font tous ensemble leur décharge
& tuent quatre de ces Français. Aussitôt M. Closse
exhorte les seize qui refiaient à demeurer fermes & à
tirer leur coup si jufte qu'ils jetassent par terre seize
Iroquois. Ils tirent & abattent seize hommes. Inconti-
nent, prenant le piftolet qu'ils avaient à leur ceinture, ils
ront une seconde décharge, & seize autres Iroquois
tombent à rinftant. Étonnés de voir trente-deux des leurs
tués en si peu de temps, les Iroquois sont comme décon-
certés; & les autres, profitant de cet avantage, sans
donner aux ennemis le temps de recharger leurs mous-
quets, mettent promptement l'épée à la main ck les
obligent à prendre la fuite. Ils les poursuivirent ainsi
jusqu'au fleuve Saint-Laurent, où les Iroquois entrèrent
précipitamment dans l'eau & s'y
BLE DES COLONS DE
VILLEMARIE.
2° GUERRE. HOSTILITÉS A VILLEMARIE. 1 653. ï 53
b cou pour se sauver. Ainsi ces seize colons victorieux
h ramenèrent dans le Fort, à la vue des sauvages trem- (0 ffiftoire de i*hô-
« blants, les quatre soldats de la redoute (i) (*). » ^ Québec'
XI.
Le P. le Mercier, dans sa relation de i653, parle autre action mémora-
d'une autre action de valeur, dont les circonftances nous
sont inconnues, mais qui montre de plus en plus l'habileté
des hommes de Villemarie dans le maniement des armes.
La protection de la Reine des hommes & des Anges
sur ce polie, dit-il, parut dans une certaine rencontre
d'une façon toute particulière. Vingt-six Français, se
trouvant renfermés au milieu de deux cents Iroquois,
auraient dû perdre la vie sans le secours de cette Prin-
cesse. Ces barbares firent une décharge sur eux, d'un
lieu fort proche, 8c tirèrent deux cents coups sans tuer
ni blesser personne. Ce n'eft pas qu'ils ne manient très-
bien leurs armes; mais c'eft que Dieu voulait, dans
cette attaque, faire paraître visiblement la puissance de
sa Mère sur ceux qu'elle a en sa sauvegarde. Il écarta
(*) Quoiqu'on trouve dans le regiftre mortuaire de Villemarie
les noms de plusieurs colons tués isolément par les Iroquois, sans
que nous connaissions les circonftances particulières de leur mort, il
n'y eft fait aucune mention de l'inhumation de quatre soldats tués
le même jour, desquels parle ici la Mère Juchereau. Comme, en gé-
néral, elle paraît toujours assez bien inftruite des événements qu'elle
raconte, ce silence ne doit pas infirmer, par lui-même, la vérité de
son récit. Il faut seulement en conclure que les quatre corps ou au
moins trois de ces corps furent emportés par les Iroquois «Se jetés à
l'eau ou consumés par les flammes. Nous avons fait remarquer déjà
que les PP. Jésuites, qui tenaient alors le regiftre mortuaire de Vil-
lemarie, n'y mentionnaient que les noms de ceux aux corps desquels
ils avaient donné la sépulture ecclésiaftique, sans" parler des autres,
dont on ne put retrouver les corps, ou qui périrent en captivité chez
ces barbares. On peut donc conclure, avec fondement, de ce silence,
que le combat dont parle ici la Mère Juchereau eut lieu avant l'ar-
rivée des prêtres de Saint-Sulpice à Villemarie, ceux-ci ayant tou-
jours eu soin de faire mention des colons qui avaient péri ou qui
avaient été conduits en captivité.
I 54 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« les balles des ennemis, & dirigea si bien celles des
« Français, qu'ils renversèrent quantité d' Iroquois, &
« mirent en fuite ceux qui échappèrent à la mort ou à des
« blessures notables. J'ai lu, dans une lettre, que les che-
« mins par où ils passèrent en s' enfuyant furent trouvés
« tout couverts de leur sang; & qu'assez longtemps après
« leur départ, les chiens rapportaient des lambeaux de
( 0 Relation de 1 65 3, « corps humains à l'habitation de Villemarie (i). » Le
. 3, 4. HiftonaCana- p (ju çreux qui rapporte aussi, de son côté, cet événe-
iensis a Creuxio, lib. i i ■ i • i
{j p. 663. ment mémorable, ajoute que les Jroquois, rendus plus
furieux, plutôt qu'effrayés, d'un si rude échec, résolurent,
(2) ibid., p. 664. pour s'en venger, d'aller tomber sur les Trois-Rivières (2),
l'hiver de i652 à i653, & de rassembler pour cela toutes
leurs forces.
XII.
es iroquois vont pour Mais, sur ces entrefaites, les Agniers ayant demandé
attaquer les trois- ^u secours aux iroquois de Sonnontouan, ceux-ci leur
RIVIERES ET SE RETI- , 1 ...
rent ensuite. répondirent que si, de leur côté, ils voulaient les aider
d'abord à détruire des ennemis qu'ils avaient alors à com-
battre, ils se joindraient ensuite à eux pour exterminer les
Français. Les Agniers acceptèrent la condition, & joi-
gnant leurs troupes à celles des Sonnontouans, détrui-
sirent, de concert, les refies de la nation Neutre, leur
voisine, où nous avons vu que des Hurons s'étaient réfu-
giés. Après cette victoire, les Iroquois de Sonnontouan se
virent donc obligés de se joindre aux Agniers, dans l'expé-
dition que ceux-ci méditaient contre les habitations Fran-
(3) Reiationdei652, çaises ; &, pour préparer l'exécution de ce dessein, une
■ 35' 3'6, petite armée d' Agniers alla prendre son quartier d'hiver à
trois lieues environ de l'habitation des Trois-Rivières,
dans le fond des bois. Ils croyaient par là surprendre les
Français, lorsque les neiges & les grands froids invite-
raient ces derniers au repos plutôt qu'à la guerre ; mais la
Providence voulut qu'on découvrît les piftes de leurs
espions, qui s'étaient avancés jusqu'à une lieue des Trois-
Rivières. On se mit donc alors sur la défensive, on for-
tifia les basions & les courtines du Fort, on redoubla les
2e GUERRE. HOSTILITÉS AUX TROIS RIVIERES. 1 65 3 . J 5 5
gardes, on multiplia les sentinelles. Enfin on se tint si
bien à couvert, que ces Iroquois, ne trouvant plus de
chasse aux environs d'un Fort qu'ils avaient dressé pour
leur propre sûreté, furent contraints de s'éloigner pour
aller chercher des vivres (i).
(i)Relationde i653r
p. 5.
XIII.
DES IROQUOIS AUX
TROiS RIVIÈRES ET A,
VILLEMARIE.
Cependant, le printemps suivant, M. de Lauson monta nouvelles hostilités
aux Trois-Rivières, où il arriva le 3 de mai, &, pendant
qu'on tirait le canon pour le saluer, quatre ou cinq labou-
reurs, qui conduisaient leur charrue dans la campagne
voisine, furent tout à coup invertis par une troupe d'Iro-
quois, qui en laissèrent deux sur la place. Le 8 du même
mois , ces barbares tuèrent un petit enfant Français ,
presque à une portée de fusil du Fort ; le canonnier, voyant
qu'il n'y avait personne pour les poursuivre, & voulant
donner le signal d'alarme, mit feu à une pièce de canon.
Elle creva & rompit une jambe à cet homme, qui mourut
de sa blessure peu de jours après. Cette même bande
d'Iroquois surprit, le 3o mai, un jeune Huron, que quel-
ques travailleurs avaient placé en sentinelle, sur le bord
du bois, pendant qu'ils labouraient la terre; & ensuite,
l'ayant conduit à environ une demi-lieue du Fort, ils le
firent asseoir, pour savoir de lui dans quel état se trou-
vait l'habitation des Trois-Rivières. Ce Huron, fort adroit,
les entretint & les retint si longtemps dans ce lieu, qu'enfin
une bande de Hurons survenant ne le délivra pas seule-
ment des mains des Iroquois, mais prit encore plusieurs
de ces barbares, qui furent conduits au Fort comme
captifs (2). A Villemarie, on eut bien des attaques à sou-
tenir. « Il ne s'eft passé aucun mois de l'année, écrivait le p< 6-
« P. le Mercier, que les Iroquois n'aient visité, à la sour-
« dine, Villemarie, tâchant de la surprendre ; mais ils n'y
« eurent pas de grands succès. Les colons se secouraient
« mutuellement avec tant de résolution & de courage,
« qu'aussitôt qu'une décharge de fusil se faisait entendre
« quelque part, on y courait à toutes jambes, sans aucune
« crainte des périls (3). » (3) ibid.,p. 4.
(2) Relation de 1 65 :
IDO IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XLV.
dangers imminents que Au printemps de cette année 1 653 (i), M. de Lauson
courait la colonie env0ya une barque à Villemarie, avec ordre au comman-
DE VILLEMARIE. . .
(OHiitoireduMont- dant qu'il en avait chargé, de ne pas approcher du Fort,
réai, de i652 à i653. s'il n'y voyait des preuves certaines qu'il y eût encore des
Français; ajoutant que, s'il n'en voyait aucune, il s'en
revînt à Québec, dans la crainte que les Iroquois, ayant
pris Villemarie, ne s'y tinssent en embuscade pour les y
attendre. Cet ordre fut exécuté à la lettre. La barque s'a-
vança proche du Fort; mais, comme de là on ne pouvait
la diltinguer nettement, à cause d'un brouillard épais,
on ne fit aucun signe. Les colons, apercevant cependant
quelque chose , sans savoir au jufte que c'était une
barque, se mirent à contefter entre eux sur ce que ce
pouvait être , les uns assurant qu'il y avait là une
barque, & les autres soutenant le contraire. Enfin les
hommes de la barque, qui d'abord avaient jeté l'ancre,
lassés d'attendre qu'on leur fît quelque signal, & ferme-
ment persuadés qu'il n'y avait plus personne au Fort, se
décidèrent à s'en retourner & descendirent ainsi à Qué-
bec, où ils annoncèrent, en effet, qu'il ne reftait plus de
Français à Villemarie. Peu après leur départ, le brouil-
lard se dissipa & le temps redevint serein. Alors ceux du
Fort, qui avaient soutenu qu'il n'y avait point eu de
barque , crurent trouver dans le changement de temps
survenu une preuve victorieuse de leur sentiment ;.& les
autres, de leur côté, affirmant toujours que ce qu'ils
avaient vu présentait certainement l'apparence d'une
barque, chacun demeura ainsi dans son opinion, jusqu'à
ce qu'enfin les premières nouvelles arrivées de Québec
apprirent à ceux de Villemarie que réellement il y était
monté une barque. Cette particularité, quelque légère
qu'elle puisse paraître, montre l'idée qu'on s'était formé, à
Québec, des dangers imminents que couraient les colons
de Villemarie, toujours exposés à être taillés en pièces
par les Iroquois. Aussi, toutes les fois qu'on y abordait,
était-on dans de grandes appréhensions que la colonie
n'eût été exterminée ; ce qui était cause qu'on ne s'en ap-
2e GUERRE. VILLE MARIE EN DANGER. 1 653. \5j
prochait qu'avec beaucoup de circonspection, par la
crainte de n'y rencontrer que des ennemis au lieu des
compatriotes qu'on allait y voir. Ordinairement on était
obligé d'envoyer des hommes aux barques que Ton aper-
cevait, pour rassurer ceux qui y étaient, en leur donnant
avis de l'état du porte. La prudence ne permettait guère
d'en user autrement ; &, sans cette précaution, les barques
s'en fussent allées, aussi bien que celle dont nous venons
de parler, pour ne pas tomber dans quelque embus- , • , . , „
r ' r r x L (i) Hiltoire du Mont
Cade (i). . réal, de i652 à i653.
XY.
Au milieu de tant de dangers, on ne put méconnaître recours des mont-
l'assiftance de Dieu sur cette petite colonie, & l'efficacité sawt^erg^Teur
de la confiance des colons au secours de Marie, leur patronne.
puissante patronne. Les Iroquois, cherchant sans cesse à
s'emparer de ce porte, faisaient continuellement des courses
dans l'île, dressaient à toute heure des embuscades, &
tenaient les colons si étroitement assiégés, quë ceux-ci
n'auraient pu s'écarter tant soit peu sans un danger évi-
dent de perdre la vie; ce qui, dans ces circonrtances, arriva
malheureusement à l'un d'eux, qui, pour n'avoir pas
suivi les ordres qu'on lui avait donnés, tomba dans les
mains de ces barbares. Les deux PP. Jésuites qui rési-
daient alors à Villemarie, voyant les colons dans des
extrémités si pressantes, les portèrent à recourir à la très-
sainte Vierge, par de nouvelles pratiques de dévotion.
On fit des jeûnes & des aumônes à cette intention, on
inrtitua l'Oraison des Quarante-Heures, on offrit plusieurs
Communions, enfin on fit le vœu solennel de célébrer pu-
bliquement la Présentation de Marie au Temple, que
M. Olier venait de donner comme fête patronale aux
prêtres de sa Compagnie. La fin de ce vœu était d'obtenir,
par l'entremise de cette puissante protectrice, ou que Dieu
arrêtât la fureur de ces barbares, ou qu'il les exterminât,
s'il prévoyait qu'ils ne voulussent pas se rendre à la raison,
ni se convertir à la foi chrétienne. « Chose bien remar-
« quable, dit à ce sujet le P. le Mercier, depuis ce temps,
I 5 8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
TAE DEMANDENT
PAIX A VILLEMARIE.
« non-seulement les Iroquois n'ont eu sur nous aucun
« avantage, mais ils ont perdu beaucoup de monde dans
« leurs attaques, & à la fin Dieu les a touchés si fortement
( i ) Relation de 1 653, ,M i i 1 - / \
_ 3 « qu ils sont venus nous demander la paix (i). »
xvr.
les iroquois d'onnon- En effet, le 26 juin i653, soixante Iroquois de la
nation d'Onnontaé parurent à la vue du Fort de Ville-
marie, criant qu'ils étaient envoyés de toute leur nation,
pour savoir si les Français auraient le cœur disposé à la
paix, & demandant de loin, pour quelques-uns d'entre
eux, un sauf-conduit. Quoique ces barbares eussent trahi
les Français autant de fois qu'ils avaient traité avec eux
& ne méritassent aucune confiance dans leurs promesses;
& quoique d'ailleurs les colons de Villemarie eussent eu
d'abord la pensée de faire main basse sur . ces perfides,
toutefois, quand ils les virent s'avancer sans armes & sans
défense, cette franchise amollit leurs cœurs & leur fit
croire que Dieu avait exaucé leurs prières pour la paix.
Sur la parole qu'on leur donna, ces barbares s'avancèrent
donc vers le Fort ; &, y étant entrés, exposèrent les pen-
sées & les désirs de leur nation. Dès ce moment on ne
parla plus que de paix & de bienveillance, & on agit de
part & d'autre comme si jamais on ne s'était fait la guerre,
& qu'on fût dans la disposition de ne jamais la rallumer.
Toutefois, par prudence, les hommes de Villemarie étaient
durant ce temps sous les armes & tout prêts à combattre,
quoique les Iroquois fussent au milieu d'eux sans verges
ni bâtons, se contentant, pour toute défense, de la parole
qu'on leur avait donnée. On les traita avec affection; on
reçut les présents qu'ils offrirent pour cimenter la paix, &
on y répondit par d'autres présents. Enfin, après une ré-
jouissance publique, commune aux colons & aux Iroquois,
ces derniers retournèrent dans leur pays, ravis de joie
d'avoir trouvé des esprits & des cœurs si bien disposés à
la paix. A leur retour, passant par le bourg d'Onneiout,
ils déployèrent devant les habitants de cette bourgade les
présents qu'on venait de leur faire, donnant mille marques
1ROQU01S QUI DEMANDENT LA PAIX. 1 65 3 .
XVII.
d'on-
neiout demandent
la paix a villema-
RIE.
d'eitime aux Français de Villemarie. « Ce sont, disaient-
« ils, des démons quand on les attaque, mais les plus
« doux, les plus courtois 8c les plus affables qui soient au
« monde quand on les traite en amis; » et ils protégèrent
qu'ils allaient contracter avec eux une alliance étroite &
solide.
Touchés de ces discours, les Iroquois d'Onneiout LES IROQUOIS
veulent entrer eux-mêmes dans cette alliance & envoient
une ambassade à Villemarie, avec un grand collier de
porcelaine, pour témoigner que toute leur nation voulait
contracter aussi le même traité de paix ; 8c, afin de don-
ner une marque certaine de la sincérité de leur parole,
ces nouveaux ambassadeurs annoncèrent aux colons que
six cents Iroquois Agniers étaient partis de leur pays, dans
le dessein d'enlever le bourg des Français bâti aux Trois-
Rivières, ce qui se trouva véritable. « Il faut confesser,
« dit à ce sujet le P. le Mercier, que Dieu, ce grand ou-
« vrier, fait pour les hommes, en un jour, ce que les
« hommes n'oseraient quasi espérer en trente ans. Les
u Iroquois étaient remplis contre nous de fureur & de
« rage : on prie, on jeûne, on a recours à la sainte Vierge
« 8c à son cher époux saint Joseph, tant à Québec qu'aux
« Trois-Rivières 8c à Montréal, & ces barbares sont chan-
« gés au moment même. » Les Iroquois qui avaient en-
voyé des députés à Villemarie pour traiter de la paix
étaient ceux d'Onnontaé 8c d'Onneiout; mais les trois
autres nations Iroquoises, celles d'Agnié, de Sonnontouan
8c de Goyog8in, n'étaient point entrées dans cette alliance.
Quoique liées entre elles par l'intérêt commun de leur
nationalité, les cinq nations Iroquoises n'agissaient pas
toujours de concert, à cause de leur indépendance natu-
relle, qu'ils regardaient comme un droit inaliénable pour
chaque nation, 8c même pour chaque sauvage en particu-
lier. Aussi,, trois semaines seulement après la paix conclue
avec ceux d'Onnontaé, les six cents guerriers d'Agnié,
dont les Iroquois d'Onneiout avaient annoncé le départ,
1ÔO IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
marchaient en effet sur Villemarie; résolus de l'attaquer
, & de la détruire.
xvm.
six cents agniers at- L'arrivée de cette armée répandit partout la terreur.
taquent villemarie (( Les Agniers sont venus en si grand nombre, écrivait, le
ET SONT CONTRAINTS /- r o 1 n <r . . ...
de se retirer. (< 6 septembre de cette année 1 65 la Mere Marie de 1 In-
« carnation, que nous aurions été enveloppés dans un
« même carnage, si la bonté divine ne nous eût préservés
(0 Lettres de Mane « par une voie toute miraculeuse (i ). » Ils attaquèrent en
de rincarnation, lettre effet Villemarie ; mais ils furent vigoureusement repoussés
49e, p. 5o5. 7 V c
& n'eurent d'autre avantage que de prendre quelques
sauvages & quelques Français qui se trouvaient à l'é-
(2) ibiâ., p. 507. cart (2). Nous ne connaissons pas les circonftances de
leurs attaques, ni les noms de ceux qu'ils firent prison-
niers ; nous voyons seulement, par le regifrre mortuaire,
qu'ils tuèrent l'un des colons, nommé Michel Noila, le 20
(3) Registre des se- du mois de juillet (3). Cependant, comme cette armée for-
puitures, 20 juillet m^bie fut contrainte de se retirer, se voyant repousser
1 65 3 . Journal des Je- . 1
suites, août 1653. vaillamment, on peut croire, avec quelque fondement,
que l'action de valeur racontée par la Mère Juchereau,
rapportée plus haut, arriva dans cette circonlfance ; du
moins elle suppose que cette armée d'Iroquois se com-
posait d'environ huit cents hommes, nombre peut-être
exagéré, mais qu'elle pouvait avoir employé pour désigner
les six cents barbares qui fondirent, cette année, sur Ville-
marie. Quoi qu'il en soit, ils se retirèrent incontinent, réso-
lus d'aller aux Trois-Rivières, de s'emparer de ce poire 8c
de s'y établir, selon leur premier dessein.
xix.
MADEMOISELLE MANCE Immédiatement avant qu'il y descendissent, & lors-
québec, qu'on ignorait encore, à Villemarie, leur nouveau plan de
campagne, mademoiselle Mance eut la pensée d'aller à
Québec pour y attendre M. de Maisonneuve, ou du moins
pour y recevoir quelque nouvelle de son retour, si ardem-
(4)Hiftoire duMont- ment désiré par tous les colons (4). Comme il ne parais-
reaide i652 a i653. sajt pas^ maigré les assurances qu'il avait données, & que
d'ailleurs Villemarie était sans cesse exposée à la bouche-
DESCEND A
OU L'ARRIVÉE PRO-
CHAINE DE M. DE MAI-
SONNEUVE FAIT RE-
NAITRE LA CONFIANCE.
IROQUOIS QUI DEMANDENT LA PAIX. 1 65 3 . l6l
rie des barbares, quelques-uns de ses soldats, qui déses-
péraient de le voir revenir, voulurent descendre à Québec,
pour repasser de là en France, s'ils ne devaient plus
compter sur lui; 8c mademoiselle Mance profita de cette
occasion pour être escortée par eux dans le voyage (i). (0 Écrits autogra-
Mais l'empressement même quelle mit à se rendre alors p^s gde la Sœur Bour"
à Québec, quoiqu'il n'y eût pas d'apparence que des
vaisseaux y eussent déjà abordé, fut regardé comme un
trait visible de la Providence sur elle. A peine avait-elle
passé les Trois-Rivières, que les six cents Iroquois arri-
vèrent devant cette place; & il elf bien probable que, si
son départ de Villemarie eût été différé de quelques jours,
elle eût donné infailliblement dans ce blocus, & que,
n'ayant pu descendre en chaloupe, mais seulement en
canot, elle eût été prise par ces barbares 8c fût devenue
la victime de leurs cruautés (2). A Québec, elle apprit par ^ffiftoire dû Mont-.
M. du Hérisson, qui arrivait de France, que M. de Mai- réal'de 1652 à l653'
sonneuve était en mer avec plus de cent hommes. Cette
nouvelle la combla de joie & fit renaître la confiance dans
les cœurs de tous les colons de Québec 8c des environs,
jusqu'alors abattus par la crainte. Dès ce moment on ne
cessa d'offrir des vœux à Dieu pour l'heureuse arrivée de
M. de Maisonneuve , que chacun nommait à l'envi le
libérateur du pays; 8c, comme cette heureuse nouvelle
devait produire la même allégresse à Villemarie, made-
moiselle Mance supplia M. de Lauson de vouloir bien l'y
faire parvenir sans délai. 11 ne put se refuser à une si jufte
demande, 8c dépêcha aussitôt une chaloupe pour Ville-
marie. Mais la divine Providence, qui voulait préserver
de la mort ces envoyés, excita un vent contraire, qui em-
pêcha la chaloupe d'aller jusqu'au blocus, dont ces hommes
n'avaient encore aucune connaissance lorsqu'ils étaient
partis de Québec (3). 0)iHd.
xx.
Si l'armée des Iroquois avait résolu de s'emparer de LES AGNIERS RESOLUS
l'habitation des Trois-Rivières 8c de s'établir dans ce pavs, de surprendrez de
. . . RUINER LES TROIS-
c était pour tirer vengeance de la mort d'un de leurs" capi- rivières.
tomk r. I [
IÔ2 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL-
taines Aontariafti, que, Tannée précédente, les sauvages
de ce lieu avaient pris & brûlé. Ce chef fut si regretté de
tous les cantons Iroquois que, dès qu'ils eurent appris la
nouvelle de sa mort, ils firent une ligue générale pour en
tirer une vengeance sanglante & cruelle. Le massacre de
M. Duplessis-Kerbodot, Gouverneur des Trois-Rivières, &
celui de quantité des principaux de ce bourg, n'assou-
virent point leur rage, non plus que les tourments hor-
ribles qu'ils firent souffrir à tous leurs prisonniers, tant
sauvages que Français. Tout cela leur parut peu de chose;
il fallait, pour les consoler de la perte d'un capitaine si
renommé parmi eux, enlever la bourgade des Trois-
Rivières & mettre à feu & à sang tout ce qu'ils y rencon-
treraient de Français & de sauvages. Pour exécuter ce
dessein, plutôt par surprise que par force, ils détachèrent
de leur armée quelques petits corps de troupes, formant
environ cent hommes, qu'ils envoyèrent, les uns à Ville-
marie, les autres vers Québec. Leur dessein était de tenir
en haleine les colons de ces deux poftes, en les harcelant,
&, par là, de les empêcher de secourir les Trois-Rivières,
où le gros de l'armée, composé de cinq cents Iroquois, alla
se mettre en embuscade dans une anse fort voisine de ce
<ORelatïondei653, bourg
xxi.
a ville m a rie j les Toutefois le détachement envoyé à Villemarie n'eut
pas le succès que les Iroquois s'en étaient promis, ou plutôt
il fut cause que la tentative sur les Trois-Rivières fut ren-
sonmers. due tout à fait infructueuse, à l'occasion que nous allons
raconter. Cette troupe d'Agniers s'étant jetée dans l'île de
Montréal pour molefter les Français, une escouade de
Hurons chrétiens découvrit leurs pilles, sur les avis qu'elle
reçut des colons. Des Agniers, au' nombre de dix-sept,
avaient aperçu des Français qui fauchaient dans une prai-
rie & s'étaient mis en embuscade derrière l'île Sainte-
Hélène pour les surprendre; mais, à leur tour, ils furent
prévenus, le jour de la fête de l'Assomption, i5 août de
cette année i653, par la troupe Huronne dont nous par-
AGNIERS SONT BATTUS
PAR DES HURONS, QUI
FONT PLUSIEURS PRI-
2e GUERRE. IROQUOIS PRIS A VILLEMARIE. l653. 1 63
Ions. Elle leur donna la chasse si vivement, qu'elle prit
leur capitaine, avec quatre des principaux de sa suite, &
mit tout le refte en déroute (i). De ces cinq prisonniers, (i)Reiationdei653,
quatre étaient Agniers, le cinquième Huron apoftat; en p-5-2-0»21-
outre, il refta un Iroquois sur la place ; &, de leur côté,
les Hurons perdirent deux hommes & en eurent deux
autres grièvement blessés (2). Ces détails nous sont fournis (2) Journal des Jé-
par la relation & par le Journal des PP. Jésuites. M. Dol- suites' l5 août Ib53-
lier de Casson rapporte, de son côté, un coup de valeur
de ces mêmes Hurons, qui semble être différent de celui-
ci. « Ces sauvages alliés, qui faisaient la guerre aux Iro-
quois, à l'abri du Fort de Villemarie, aperçurent un
jour la pifte des ennemis & allèrent incontinent en don-
ner avis aux Français. Ces Hurons avaient, à leur tête,
le brave capitaine Annontaha, &, se divisant en deux
bandes, ils invertirent l'ennemi. Les Iroquois, quoique
en petit nombre, étaient des plus braves de leur nation,
& d'ailleurs protégés par de grands abattis d'arbres ;
aussi vendirent-ils chèrement leur vie, combattant avec
un courage & une ardeur extraordinaires. Mais enfin la
plus grande partie d'entre eux ayant été tués, le refte fut
contraint de se rendre, à l'exception de quelques-uns qui
prirent la fuite. Après ce combat, les Hurons condui-
sirent au Fort de Villemarie tous les captifs., qui étaient
des plus considérables. »
XXII.
PRÈS DE QUÉBEC, LES
A Québec, où l'on n'était pas sans craintes, quoiqu'on
fût loin du théâtre de la guerre, on se livrait, durant ce agniers prennent
, 1 • , • • T r a.- J 11 A LEP- PONCET ET SON
temps, a des exercices religieux. Le io août, jour de 1 As- compagnon.
somption de cette même année, on publia à la grand'-
messe un mandement de Jubilé donné par l'archevêque
de Rouen; & au milieu d'un grand concours de peuple,
en présence de M. de Lauson, Gouverneur général, on (3) Journal des Jé-
déclara que ce prélat était le propre pafteur de la Nou- su;tes> 16 foût l653-
,, r r r _ Emplois du vi-
velle-France (3). Comme l'on avait pourtant tout à craindre comte d'Argenson ,
delà part des Iroquois, M. de Lauson venait de rétablir m£inusc- de laBibiïo-
1 " 1 ,., . , x thèque du Louvre,
le camp volant qu il avait supprime 1 année précédente (4;; f0i. 28.
164 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
& nous voyons qu'au mois de juillet de cette année ce
corps de sûreté, composé de cinquante hommes comman-
dés par Euftache Lambert, partit de Sillery pour battre la
(1) Journal des Je- campagne (1). Cependant la bande d'Iroquois envoyée
suites, 16 . ^ans jes envjrons c(e Québec se mit à y faire le dégât, &,
malgré la sécurité que pouvaient inspirer aux Français les
mouvements du camp volant, l'un des Jésuites résidant à
Québec, le P. Poncet, qui s'était avancé jusqu'au Cap
Rouge, suivi d'un Français, fut pris par les Iroquois, ainsi
que son compagnon, le 20 du mois d'août de cette année.
Poussé par un mouvement de charité, ce Religieux était allé
au Cap dans l'intention d'y trouver un travailleur qui
(2) Reiationdei653 aidât une pauvre veuve à faire sa récolte (2) ; & comme
p'8'9' I9- il était très-aimé à Québec, dès qu'on y eut appris son
enlèvement, trente ou quarante Français partirent en canot
avec quelques sauvages, résolus de le délivrer des mains
des Iroquois.
XXIII.
LESTRois-RiviÈRESBLo- Mais, venant à rencontrer les cinq cents Agniers qui
quees par les agniers bloquaient les Trois-Rivières, ils se virent dans la néces-
sité de renoncer à leur premier dessein, & se joignirent à
(3) Reiationde 1653, .ceux de cette place pour les secourir (3). Avant d'arriver au
p" 8' I0' blocus, ils avaient rencontré la chaloupe envoyée par
M. de Lauson à Villemarie, pour y porter la nouvelle de
la venue prochaine de M. de Maisonneuve, & l'avaient
laissée derrière eux, retenue qu'elle était par un vent' con-
traire. Cependant, dès qu'ils eurent appris qu'il y avait
aux Trois-Rivières cinq cents Iroquois, ils en donnèrent
promptement avis à ceux qui conduisaient la chaloupe, en
leur recommandant de descendre, sans délai, à Québec,
pour porter cette nouvelle au Gouverneur. Lorsqu'on sut,
dans ce porte, le péril où étaient lès Trois-Rivières, la
confternation fut générale. On redoubla les prières & les
vœux pour l'arrivée de M. de Maisonneuve, qu'on croyait
seul capable de dégager les assiégés, avec sa nombreuse
recrue. Il était encore fort éloigné de la Nouvelle-France;
& toutefois, au défaut de M. de Maisonneuve, la Provi-
2e GUERRE. LES IROQUOIS ACCEPTENT LA PAIX. 1 653 . 1 65
dence voulut se servir de Villemarie pour procurer la dé-
livrance des Trois-Rivières & la sécurité momentanée de
tout le pays. Les cinq cents Iroquois, après avoir fait ca-
cher de leurs gens dans les environs de cette dernière
place, avaient attaqué le Fort, le 23 août, 8c voyant qu'on
les recevait à coups de canon, s'étaient jetés sur les bes-
tiaux & avaient mis le feu aux blés des campagnes voi-
sines. Dans ces circonflances mêmes, où Ton se voyait à
la veille des derniers malheurs, l'arrivée du brave Annon-
taha, envoyé par Villemarie pour traiter de la paix, chan-
gea tout à coup les dispositions des Iroquois, jusqu'alors
si intraitables.
XXIV.
Nous avons dit que ce capitaine Huron, étant tombé villemarie fait pro-
sur la bande d'Iroquois envoyés pour harceler Villemarie, P0SER LA PAIX ,AUX
i ... IROQUOIS, QUI LAC-
les avait taillés enpièces ou faits prisonniers pour la plupart; ceptent.
& nous ajouterons ici que, lorsque ces captifs eurent été
conduits au Fort Villemarie, ils déclarèrent à M. des Mus-
seaux, Gouverneur en l'absence de M. de Maisonneuve,
qu'une grande armée de leurs gens venait de se porter aux
Trois-Rivières pour ravager le pays & mettre tout en
rombuftion dans les habitations Françaises. M. des Mus-
seaux, sachant que les prisonniers qu'il tenait dans les fers
étaient en grande considération chez les Iroquois, réunit
en conseil les hommes les plus judicieux de Villemarie
pour délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre ; &
le sentiment commun fut que Charles le Moyne, comme
interprète, persuaderait à Annontaha d'aller parlementer
avec l'armée Iroquoise, pour sauver ainsi tout le pays, s'il
le pouvait, et nommément les Trois-Rivières. A cette
proposition, le brave Annontaha consent généreusement
à exposer sa vie pour le bien public, descend incontinent
dans un canot leftement équipé & part pour les Trois-
Rivières. Y étant arrivé le 24 août, & s'étant placé sur
un lieu élevé, il crie aux Iroquois de s'approcher & de
l'entendre; & après que ceux-ci sont assez près de lui
pour l'ouïr, il leur dit d'une voix forte & assurée : « Ne
I 66 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« vous avisez pas de faire de mal aux Français; je viens
« de Montréal, nous y avons pris tel & tel de vos capitaines,
« que vous y aviez envoyés. Ils sont maintenant à notre
« discrétion; & si vous voulez leur sauver la vie, il faut
« faire la paix. » Les Iroquois, entendant nommer ces
capitaines, & apprenant qu'ils avaient été faits prisonniers,
s'approchent de plus près & répondent sur-le-champ que
volontiers ils feront la paix, pourvu qu'on leur rende leurs
braves. Cette réponse, interprétée aux assiégés (*), fit
renaître la joie dans tous les cœurs. Ce fut sans doute
après ce pourparler qu'on vit paraître sur le fleuve Saint-
Laurent, comme on le lit dans la relation, dix ou douze
Iroquois, avec un drapeau blanc, qui, s'approchant du
Fort, crièrent qu'ils venaient parlementer avec les Français.
On leur envoya incontinent quelqu'un pour écouter leurs
propositions, qui étaient toutes de paix; mais, comme on
doutait de la sincérité de ces barbares, on insifta en disant
que si les Iroquois étaient vraiment portés à la paix, ils
devaient rendre aussi le P. Poncet & son compagnon, pris
depuis peu aux environs de Québec. Le capitaine Iroquois
qui portait la parole fut surpris à cette nouvelle. « Je n'ai
« pas su, repartit-il, qu'on ait pris des Français; mais je
« vais présentement envoyer deux canots en diligence
« dans notre pays, afin d'empêcher qu'on ne leur fasse
(0 Relation de 1 6 53, " aucun mal, & je vous donne parole que, s'ils sont encore
p- 20. a vivants, vous les verrez bientôt arriver (i).
xxv.
incident inopiné qui La joie universelle que le pourparler d'Annontaha
PENSE FAIRE ÉVA-
NOUIR l'espérance
de la paix, ^ p Lemercier, dans sa relation de x 653 , a oublié de parler
de ce pourparler, & c'eft, sans doute, pour sùppléer à cette omission
que Dollier de Casson a cru devoir le rapporter dans son Histoire du
Montréal. L'auteur de la relation dit seulement : « Le 24e d'août,
« nos Hurons, qui avaient une grande passion de savoir des nou-
« velles de leurs parents pris en guerre, s'approchèrent doucement
« des Iroquois pour leur parler. La confiance se glissa de part &
« d'autre, si bien que ce ne furent plus que conférences & entretiens
« d'Iroquois avec les Hurons; cela continua quelques jours, en sorte
« qu'on eût dit que jamais on ne s'était battu. »
2e GUERRE. LES IROQUOIS ACCEPTENT LA PAIX. I 65 3 . I 67
venait d'exciter pensa cependant être changée tout à coup
en triftesse, par l'incident que nous allons raconter. Les
Hurons reftés à Yillemarie avec les prisonniers Iroquois,
impatients de les conduire aux Trois-Rivières 8: à Québec
pour procurer la paix, partirent imprudemment avec eux,
sans attendre qu'on leur eût fourni aucune escorte de
chaloupes. Ignorant sans doute le blocus de la première de
ces places, ils descendaient paisiblement le fleuve, lors-
qu'ils virent de loin l'armée Iroquoise & s'aperçurent qu'ils
allaient tomber entre les mains de leurs ennemis. Une
partie des Hurons gagna la terre incontinent & se sauva au
plus tôt dans les bois. Les autres, ne voulant pas reculer,
furent sur le point de massacrer les captifs, pour mourir
dans le sang de leurs ennemis, selon leur préjugé barbare ;
mais Dieu ne permit pas ce malheur. Aoucaté, capitaine
des Hurons, s'adressant au capitaine Iroquois, son captif,
nommé Atonhiciarha, lui dit : « Mon neveu, » c'était un
terme d'amitié usité parmi ces peuples, « ta vie eft entre
« mes mains; je puis te tuer & me sauver aussi bien que
« tous les autres, ou me jeter au milieu de tes gens, pour
« en massacrer autant qu'il me serait possible. Mais ton
« sang ni celui des tiens ne nous retirerait pas des mal-
« heurs où vos armes nous ont jetés. Nous avons parlé
« d'alliance, & puisque la paix eft plus précieuse que ma
« vie, j'aime mieux la risquer, dans le dessein de procurer
« un si grand bien à mes petits neveux, que de venger,
« par l'effusion de ton sang, la mort de mes ancêtres. Et
« toi, si tu me laisses massacrer par tes parents, pouvant
« l'empêcher, tu passeras le refte de tes jours dans le
« déshonneur; tu seras tenu pour un lâche d'avoir souf-
« fert qu'on mît à mort celui qui venait de te donner la
« vie. » Le capitaine Iroquois, l'entendant parler de la
sorte, lui dit à son tour : « Mon oncle, tes pensées sont
« droites; il eft vrai que tu peux m'ôter la vie; mais donne-
« la-moi pour te la conserver. La gloire que j'ai acquise
» à ma nation, par mes victoires, ne me rend pas si peu
« considérable dans l'esprit de mes compatriotes, que je
I 68 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« ne puisse t'assurer de la vie, toi & tes gens. Si les miens
« te veulent attaquer, mon corps te servira de bouclier. Je
'i souffrirais plutôt qu'ils me brûlassent à petit feu que de
« me rendre méprisable jusqu'à ce point, de ne pas
« honorer votre bienfait & mon retour par votre déli-
te vrance. »
XXVI.
Les iroquois protes- Pendant ce discours ils avaient fait halte, & poussant
tent qu'ils veulent ensuite leur canot vers l'armée, ils se voient invertis, en
SINCÈREMENT LA PAIX . ,
avec les français un moment, par dix-huit grands canots d Iroquois qui
et les HURQNs. viennent au-devant d'eux. Aoucaté, capitaine Huron, étant
ainsi au milieu de ses ennemis, dont les témoignages de
bienveillance lui paraissaient des marques de trahison, se
lève, &, pour s'animer aux souffrances, chante d'un ton
martial ses anciennes prouesses : il rapporte le nombre
d'Iroquois qu'il a tués, les cruautés qu'il a exercées sur eux
& celles par lesquelles il espère que ses neveux vengeront
un jour les tourments qu'il va souffrir. — « Tu n'es ni
« captif ni en danger de mort, lui répondent les Iroquois;
« tu es au milieu de tes frères, & tu sauras que le Français,
« le Huron et l'Iroquois n'ont plus de guerre ensemble;
« quitte donc ta chanson de guerre & entonne une chan-
« son de paix. » Ils furent longtemps à discuter ensemble,
le Huron ne pouvant croire ce qu'il voyait, & les Iroquois
ne pouvant lui persuader que leurs pensées de paix étaient
sincères. On lui rendit cependant tout son bagage & celui
de ses gens, à la réserve de son arquebuse qui s'était égarée .
Le capitaine Huron, ne pensant pas encore être en assu-
rance, s'écrie : « Quoi donc? ôte-t-on les armes à un
« homme qui se trouve seul entre cinq cents?... » En
même temps on jette à ses pieds cent arquebuses pour
qu'il en choisisse une à la place de la sienne. Cela fait, il
s'embarque avec le peu de gens qui lui reftaient & vogue
droit aux Trois-Rivières, doutant toujours de la sincérité
- des Iroquois, & ne croyant avoir la vie sauve que lorsqu'il
(i) Relation de 1 653, se vit hors de la portée de leurs mousquets (i). Les Iro-
p. 21, 22, 23,. quois, comme ils l'avaient promis, envoyèrent prompte-
2e GUERRE. LES IROQUOIS ACCEPTENT LA PAIX. I 65 3 . I 69
AGNIERS PRES DE QUE-
BEC POUR CONCLURE
LA PAIX.
ment deux canots dans leur pays, pour empêcher qu'on ne
fît aucun mal au P. Poncet ni à son compagnon, si on les
trouvait encore en vie. Ils rirent plus encore: les principaux
d'entre eux, après avoir renvoyé tous les Hurons venus
de Villemarie, allèrent visiter les Français, entrant & cou-
chant aux Trois-Rivières, avec autant de témoignages
d'assurance que s'ils eussent été leurs plus fidèles & plus
confiants amis. Enfin ils laissèrent quatre ou cinq de leurs
gens en otage, en proteftant qu'ils ramèneraient le P. Pon-
cet sous peu de jours & viendraient traiter avec les Fran-
çais une paix solide. En attendant, ils promirent une trêve
» . . . z-jvi v 1 1 / s (i)Relationde i653,
de quarante jours & lurent fidèles a la garder (i). p. 9.
XXVII.
Un capitaine Agnier se rendit en effet à Québec, pour pourparler des
traiter de la paix. La première assemblée se fit dans l'île
d'Orléans, à la bourgade même des Hurons; & parmi les
présents qu'il offrit alors, l'un d'eux avait pour fin de
demander qu'on fît au pays des Iroquois une habitation
Française. M. de Lauson fit aussi ses présents, par son
interprète, & le sixième eut pour objet le P. Poncet, dont
il demanda qu'on rompît les liens (2). Dans cette circons- (2)Reiatkmdei653,
tance, M. de Lauson fit dire qu'il n'avait point encore pris ?'2i' I9'
les armes contre les Iroquois ; mais que, s'il eût donné à
ses gens la liberté de les attaquer, il y aurait longtemps
que leurs bourgades seraient réduites en cendres. Qu'ils
avaient fait très-sagement de rechercher son alliance,
parce qu'il se lassait de crier si souvent : La paix ! la
paix ! Mais que, si présentement on ne la faisait pas avec
une intention sincère, les perfides éprouveraient la colère
des Français. Qu'au relie, M. de Maisonneuve, Gouverneur
de Montréal, allait arriver au plus tôt & qu'il amenait
quantité de braves pour ranger nos ennemis à leur devoir.
Enfin un capitaine Huron conclut le conseil en disant
que, pour marque de la sincérité de leurs sentiments, il
fallait que les Iroquois renvoyassent le P. Poncet, & que
la délivrance d'un tel personnage rendrait la paix invio-
lable du côté des Hurons (3). Toutes ces assemblées eurent (3) ibià., p. 24.
iyO IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ETLACOMP. DE MONTRÉAL.
XXVIII.
TOURMENTS DU PERE
PONCET. ON LE RA-
MÈNE A QUÉBEC.
(i) Mémoires de M.
d'Allet.
(2)Relationde 1 653,
p. 10, 14 & suiv.
(3) Lettre 5o% 24
sept. 1654, p. 5oS.
XXIX.
INQUIÉTUDE QU'ON
lieu au mois de septembre 1 653. Le P. Poncet cependant
n'était pas encore de retour, mais on avait l'espérance de
le voir arriver, sachant qu'il était encore en vie, quoique
les Iroquois l'eussent fait cruellement souffrir.
En arrivant chez eux, il avait été accueilli par cinq ou
six cents de ces barbares, rangés en haie, qui lui avaient
donné, par trois fois, la salve la plus rude & la plus bru-
tale. Ils lui avaient ensuite arraché tous les ongles avec
leurs dents, & coupé l'index de la main droite. Après
qu'ils lui eurent enlevé pendant plusieurs jours des lanières
de chair & de peau, ils brûlèrent cruellement en sa pré-
sence & sous ses yeux son compagnon d'infortune, ainsi
qu'un autre Français, & le feu était déjà allumé pour le
brûler lui-même, lorsqu'on le détacha (i) & qu'on le donna
heureusement à une vieille femme, en remplacement d'un
Iroquois qui avait été tué. Cette femme était la propre
sœur du capitaine parti des Trois-Rivières pour rendre
la liberté à ce Religieux,
s'il vivait encore ; & comme du
retour du P. Poncet dépendait la reftitution des prison-
niers, les Iroquois tinrent entre eux plusieurs Conseils.
Durant ce temps, on conduisit ce Religieux au Fort
d'Orange, occupé par les Hollandais, où le Gouverneur le
reçut assez froidement. De là le P. Poncet alla loger
chez un sauvage qui lui fit accueil, où il fut pansé de ses
plaies & partit enfin, conduit par quelques Iroquois, le
24 octobre. Après avoir failli périr au Saut Saint-Louis,
il entra à Villemarie, habillé en Hollandais, & de là arriva
à Québec, le 5 du mois de novembre, portant sur son
corps les marques des tourments cruels qu'il avait endurés
pour la foi (2). « Il nous a paru, par tout ce qu'il s'eft
« passé, écrivait la Mère de l'Incarnation, que Dieu s'eft
« contenté de l'offre que ce bon Père lui a faite de mourir
« comme victime, afin de l'apaiser & de donner par sa
« mort la paix à tout le pays (3). »
Mais comme on ne comptait guère sur la durée de
M. DE MAI SON NEUVE ATTENDU. 1 653.
cette paix, que les Iroquois ne tirent, en effet, que dans éprouve a québec
... . , . | -| — i • J M • DE NE PAS VOIR AR-
1 intention de surprendre les b rançais quand ils en auraient RIVER M DE MAIS0N.
l'occasion favorable (i), tout le monde à Québec était dans neuve et sa recrue.
une grande anxiété de ne pas voir arriver M. de Maison- C^H^toire^du Mont-
neuve. On avait lieu de craindre les derniers malheurs, s'il
ne paraissait pas cette année; & dans ces circonltances,
la Mère de •rincarnation écrivait : « Les Iroquois ont
« tant fait de ravages en ces quartiers , qu'on a cru
« quelque temps qu'il fallait repasser en France. L'habi-
« tation de Montréal leur a puissamment résifté & donné la
« chasse avec perte de leurs gens. Maintenant on fait les
« récoltes, qui sont belles ; outre cela, il nous vient du
« secours de France : ce qui console tout le pays. C'eût
« été une chose déplorable, s'il eût fallu venir à cette extré-
« mité que d'abandonner le pays ; &, de plus, les sauvages
« (chrétiens), n'ayant pas assez de forces pour résilier aux
s Iroquois, eussent été dans des hasards continuels de
« perdre la vie & peut-être la foi. Mais enfin nous atten-
« dons du secours que M. de Maisonneuve, Gouverneur
« de Montréal, amène de France, où il eft allé exprès (2). » 00 Lettre 48c, 12
Cette Religieuse s'exprimait de la sorte le 12 août; & aoutI 'p' °4'
comme M. de Maisonneuve tardait toujours d'arriver, on
multiplia les prières & les exercices religieux, pour obtenir
son prompt retour (*), qui n'eut lieu enfin que le 22 de
septembre. Ce grand retard vint d'abord de la difficulté de
former sa nouvelle recrue, & ensuite des avaries qu'il
essuya sur la mer.
(*) On fit pour cela une Procession à Québec, le 8 septembre, où
marchaient quatre cents mousquetaires bien armés, qui firent di-
verses décharges, & on ajoute qu'ils donnèrent par là de l'épouvante
aux Iroquois, qui se trouvaient alors à Québec pour la paix (3). On (3) Relation de i653,
doit supposer que la plupart des hommes armés de la sorte étaient p. 18.
des sauvages de Sillery ou de l'île d'Orléans, & que ces quatre cents
mousquetaires n'étaient pas capables d'inspirer une grande terreur,
puisque les cent hommes que M. de Maisonneuve conduisait étaient
regardés & furent, en effet, comme les sauveurs du pays, ainsi que
la suite le montrera.
I72 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XXX.
nombre, qualités et Le dessein de M. de Maisonneuve étant de repousser
mThommesSroSs les Iroquois & d'établir solidement la colonie de Ville-
par m. de maison - marie, il ne voulut conduire avec lui que des hommes
jeunes, robuftes & courageux, tous propres au métier des
armes, exercés chacun dans quelque profession nécessaire
ou utile au nouvel établissement, & tous sincèrement ca-
tholiques. Il exigea de plus qu'ils fussent gens de bien &
de mœurs irréprochables, afin qu ils ne gâtassent pas le
refte du troupeau, en quoi, dit la Sœur Morin, il a parfai-
(0 Annales de l'iiô- tement réussi (1). Pour s'aider dans ce choix, il se servit
Morin!"' a de M. de la Dauversière ; & l'un & l'antre levèrent ainsi
des hommes, dans la Picardie, la Champagne, la Nor-
mandie, l'Ile-de-France, la Touraine, la Bourgogne, mais
principalement dans le Maine & l'Anjou, surtout aux en-
virons de la Flèche, d'où M. de la Dauversière les tira
presque tous. Dans le courant des mois de mars, avril &
mai 1 653, ces hommes passèrent, par-devant des notaires,
leurs actes d'engagement avec la Compagnie de Montréal;
& ceux qui s'engagèrent de cette manière à la Flèche furent
au nombre de cent dix-huit, ainsi que le montrent encore
aujourd'hui leurs acles d'engagement, conservés en origi-
nal dans les minutes du notaire de Lafousse, qui les
écrivit. En outre, trente-six autres passèrent aussi ailleurs
des contrats semblables, en sorte que le nombre total de
ces hommes, tous propres à porter les armes, s'éleva à
cent cinquante-quatre. Nous en donnerons le rôle détaillé
à la fin de ce volume, en désignant les pays d'où la plu-
part furent tirés. Quelques-uns cependant se désirèrent;
d'autres moururent dans la traversée; &, au témoignage
de M. de Belmont, il n'en arriva que cent cinq à Ville-
marie.
xxxi.
actes d'engagement
des hommes de la
recrue de m. de
Leurs actes d'engagement sont semblables les uns aux
autres, & ne varient guère que pour le nom des engagés
maisonneuve. & jes sommes que leur assurait à chacun la Compagnie de
Montréal. Celui d'Étienne Bouchard, que nous rapporte-
rons ici, fera connaître tous les autres. « Paul de Cho-
RECRUE DE M. DE MAISON NEUVE. 1 653 . I j3
« medey, sieur de Maisonneuve, Gouverneur de l'île &
« Fort de Montréal & terres en dépendant ; noble homme
« Jérôme le Royer, sieur de la Dauversière, procureur
« de la Compagnie des Associés pour la conversion des
« sauvages en ladite île , & Etienne Bouchard, maître
» chirurgien, natif de la ville de Paris, paroisse Saint-
« Paul, ont fait entre eux l'accord qui suit : Ledit Bou-
« chard s'eft obligé d'aller servir de son art de chirurgie
« en nie de Montréal, sous le commandement du sieur
« de Maisonneuve, pendant cinq années entières & con-
« sécutives, à commencer du jour où il entrera dans cette
a île; pour cet effet, il a promis de se rendre dans la
« ville de Nantes le quinzième jour de ce mois, pour
b s'embarquer. Au moyen de quoi, les sieurs de Maison-
b neuve & de la Dauversière ont promis, au nom des
m Associés de Montréal, de le nourrir, loger & coucher,
« tant pendant le voyage que durant les cinq années de
< son service, comme aussi de lui fournir tous les inirru-
« ments nécessaires pour exercer son art de chirurgie ; en
< outre de lui payer, chaque année, la somme de cent
« cinquante livres de gages, & enfin, les cinq années finies,
« de le faire reconduire en France, à leurs frais & dépens,
« sans qu'il en coûte rien audit Bouchard. » Comme on
le voit par cet acte, la Compagnie de Montréal transpor-
tait ces hommes dans son île, les nourrissait & les logeait
à ses propres frais pendant cinq ans, & leur fournissait les
outils & la matière nécessaires à l'exercice de leur art ou
de leur profession particulière. Elle ne se chargeait pas de
les vêtir; mais, pour qu'ils pussent se pourvoir eux-
mêmes de linge & d'habits, elle assurait à chacun des
gages proportionnés à l'importance des services qu'il pou-
vait rendre, par le métier ou l'art qu'il avait à exercer.
Plusieurs n'étant pas assez fournis de hardes & d'autres
objets qu'ils étaient bien aises d'emporter de France, elle
fit des avances sur leurs gages à cent trois d'entre eux, &
leur donna ainsi, avant leur départ, plus de onze mille
livres, quoique les gages de ceux qui partirent ne dussent
174 116 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
pas s'élever au-dessus de la somme de sept mille cinq cents
livres par an.
XXXII.
mademoiselle bour- Avant le départ, fixé au 20 du mois de juin de cette
GEOYS. DÉSIR QU'ELLE g 553 M ^ Mais0nneUve désira $ & TrOVeS
EPROUVE DE PASSER ' _ J
a villemarie. pour y saluer ses parents , spécialement sa sœur, Reli-
gieuse de la Congrégation de Notre-Dame, qu'il avait
toujours visitée dans ses autres voyages; & nous ne pou-
vons nous dispenser de raconter ici comment cette visite
fut l'occasion qui procura à Villemarie un secours non
moins avantageux que celui de la recrue, quoique d'un
genre différent. Chaque fois que M. de Maisonneuve pa-
raissait à Troyes, les Religieuses de la Congrégation le sup-
pliaient avec inftances de conduire quelques-unes d'elles à
Villemarie, pour qu'elles s'y livrassent à l'inflruction chré-
tienne des enfants. Jusqu'alors il avait persiflé à refuser
leurs services, en leur représentant que sa petite colonie
n'était pas encore assez formée, & que d'ailleurs des Reli-
gieuses cloîtrées, telles qu'étaient celles de la Congrégation
de Notre-Dame, seraient d'un trop faible avantage pour
un pays nouveau. Une jeune personne, membre de la
Congrégation externe que ces Dames dirigeaient à Troyes,
ayant entendu parler depuis plusieurs années de la fonda-
tion de Villemarie, avait elle-même conçu le dessein d'y
aller & de s'y consacrer à l'éducation de l'enfance. C'était
mademoiselle Marguerite Bourgeoys, singulièrement favo-
risée de la grâce, & toute consumée du désir de faire con-
naître & aimer l'augufte Mère de Dieu, envers laquelle
elle faisait profession d'un entier dévouement ; & comme
le zèle qui l'animait était toujours dirigé par la prudence,
il l'avait portée à faire part de ce désir à la Sœur Louise
de Sainte-Marie, sœur de M. de Maisonneuve, pour savoir
d'elle ce qu'elle devait en penser. Cette Religieuse & ses
compagnes connaissaient mieux que personne le mérite
& les vertus solides de ce rare sujet, le modèle & la règle
vivante de leur Congrégation externe; & ne doutant pas
que son désir ne fût un attrait divin, elles l'engagèrent à le
VOCATION DE LA SŒUR BOURGEOVS. l653.
r75
nourrir soigneusement, 8c lui offrirent même de la recevoir
dans leur inftitut, lorsqu'elles iraient s'établir à Villemarie,
comme déjà elles en avaient formé le projet. La jeune per-
sonne accepta de grand cœur la propositicn, & leur promit
que, lorsqu'elles seraient prêtes à partir, elle serait elle-
même du voyage.
XXXIII.
Peu de jours avant que M. de Maisonneuve se pré- mademoiselle bour-
sentàt chez ces Religieuses, cette année ] 653 , mademoi- GE0YS REC0NNAIT M-
u . DE MAISONNEUVE,
selle Bourgeoys, alors âgée de trente-trois ans, eut un QU'ELLE AVAIT VU EN
songe qui la frappa beaucoup. Il lui sembla voir un homme songe.
grave & vénérable, dont l'habit simple & de couleur
brune ressemblait assez à celui que portaient alors les
prêtres lorsqu'ils allaient à la campagne, & crut com-
prendre qu'un jour elle aurait avec lui des rapports parti-
culiers, que Dieu ferait naître pour sa gloire. Vivement
touchée de ce songe, elle en fit part, le lendemain, à
quelques personnes en qui elle avait une confiance parti-
culière, sans savoir encore ce qu'il signifiait. Deux ou trois
jours après, M. de Maisonneuve arrivant à Troyes pour
prendre congé de sa sœur & des Religieuses de la Congré-
gation de Notre-Dame, elles ne manquent pas de lui réité-
rer leurs inftances; & comme sans doute il objectait leur
clôture, elles lui parlent de cette jeune personne, en lui
faisant connaître son mérite & sa rare vertu. Bien plus,
elles l'envoient chercher à Finfiant même, pour la pré-
senter à M. de Maisonneuve, & pour qu'elle vienne, de
son côté, prendre part à une conversation qui ne pou-
vait manquer de lui procurer quelque agrément. Mais,
à peine mademoiselle Bourgeoys eft-elle entrée dans le
parloir, qu'elle s'écrie, par un premier mouvement d'é-
tonnement & de surprise : « Voici mon prêtre, voici
« celui que j'ai vu dans mon sommeil. » C'était la
première fois qu'elle voyait M. de Maisonneuve : aussi
ces Religieuses, surprises d'une exclamation si singu-
lière, la prient toutes, à l'envi, de raconter le songe
qu'elle avait eu; &, sans attendre qu'on la pressât da-
I76 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
VEUT CONDUIRE MA-
DEMOISELLE BOUR-
GEOYS A VILLEMARIE.
vantage, elle en fait aussitôt le récit avec simplicité &
candeur.
xxxiv.
m. de maisonneuve Ce songe ne fut d'abord, pour toute la compagnie,
qu'une agréable récréation ; mais bientôt la chose devint
plus sérieuse qu'on ne l'avait cru d'abord; car M. de
Maisonneuve, adressant la parole à la jeune personne, lui
demande si elle serait disposée à le suivre à Villemarie,
pour y faire l'école & élever chrétiennement les enfants ;
à quoi elle répond avec modeftie & assurance qu'elle eft
prête à partir, si elle obtient l'approbation de ses supé-
rieurs ecclésiaftiques. A ce dénoûment inattendu, les
Religieuses se récrient & lui disent qu'elle ne doit y aller
que dans leur compagnie, conformément à la promesse
qu'on lui a faite de l'y conduire. Elle, de son côté, prenant
un air enjoué, leur répond que, sans doute, elle a promis
d'être de la partie lorsqu'elles iront à Villemarie, mais
qu'elle ne s'eft pas engagée, si elles tardaient trop, à ne
pas y aller sans elles. Cependant, malgré les témoignages
si avantageux que les Religieuses lui avaient donnés de la
vertu de cette jeune personne, M. de Maisonneuve, par
un effet de sa prudence ordinaire, va trouver le confes-
seur qui la dirigeait, & dont il honorait lui-même les lu-
mières & la vertu, pour savoir son sentiment sur ce
voyage. Le confesseur, déjàinftruit du songe, répond que,
si la chose dépendait de lui, il donnerait volontiers les
mains au départ de la jeune personne, étant tout à fait
convaincu, par la parfaite connaissance qu'il a de toute
sa vie, que le dessein de ce voyage vient de Dieu. De son
côté, Marguerite Bourgeoys, voyant que M. de Maison-
neuve songeait sérieusement à la conduire avec lui, va
consulter le confesseur, puis un autre prêtre, & enfin le
Grand- Vicaire de Troyes ; & tous, après avoir pris chacun
trois jours pour réfléchir, lui font la même réponse.
XXXV.'
MADEMOISELLE
,. Etonnée elle-même de ce parfait accord, elle repré-
geoys fixée dans sa sente à son confesseur la peine qu'elle éprouve de s'aban-
VOCATION POUR VIL'
VOCATION DE LA SŒUR BOURGEOYS. 1 65 3 . {77
donner ainsi à la conduite d'un gentilhomme qu'elle n'a
jamais vu que dans cette occasion. Le confesseur, qui lemarie.
connaissait à fond le caractère & la vertu solide de M. de
Maisonneuve, lui répond avec assurance : « Mettez-vous
« entre ses mains comme entre celles d'un des premiers
« chevaliers de la Reine des Anges. » Il parut que cette
réponse avait été inspirée de Dieu à ce bon prêtre : car sa
pénitente, ne laissant pas, malgré ces assurances, d'avoir
encore des doutes sur la réalité d'une vocation si extraor-
dinaire, crut être honorée d'une faveur célelte qui con-
firma cette réponse, & la fixa elle-même tout à fait. Elle
la rapporte en ces termes : « Un matin, étant bien éveillée,
« je vois devant moi une grande dame, vêtue d'une robe
« comme de serge blanche, qui me dit : Va! je ne t'aban-
« donnerai point ; & je connus que c'était la sainte Vierge,
« quoique je ne visse pas son visage, ce qui me rassura &
« me donna beaucoup de courage ; & même je ne trouvai
« plus rien de difficile, quoique pourtant je craignisse les
« illusions (1). » Pour les éviter sûrement, elle se dépouilla ,^ Lettre autogra-
de tout ce qu'elle possédait, & distribua même aux Phe de la sœur Bour
pauvres le peu d'argent qui lui reliait encore. « Je pensai ge°ysaM- ronson-
« que si cela était de Dieu, ajoute-t-elle, je n'avais que
« faire de rien porter pour mon voyage. Je dis en moi-
« même : Si c'eft la volonté de Dieu que j'aille à Ville-
« marie, je n'ai besoin d'aucune chose ; & je partis, sans
« deniers ni mailles, n'ayant qu'un petit paquet/ que je
« pouvais porter sous le bras. » Arrivée à Saint-Nazaire,
près de Nantes, pour l'embarquement, & pensant qu'elle
serait seule de son sexe sur le navire, la Sœur Bourgeoys
(car c'eft ainsi que nous la désignerons dans la suite) fut
agréablement surprise d'y trouver plusieurs vertueuses
compagnes, qui s'y étaient rendues aussi, de leur côté,
pour le départ. « M. de la Dauversière, dit-elle, envoya
« pour l'embarquement Marie-Marthe Pinson de la
« Flèche, qui fut ensuite la femme de Jean Millot ; Marie
« du Mans, une autre femme avec son mari & quelques
« filles. »
TOME II
I 2
I78 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XXXVI. . .
départ, la recrue est Toutefois cette satisfaction fut tempérée par bien des
obligée de rela- accidents durant le cours de la traversée. Le vaisseau,
appelé le Saint-Nicolas-de-Nantes, qui portait la recrue
sous la conduite du capitaine le Besson, étant parti le
20 juin, on s'aperçut bientôt qu'il était pourri & faisait eau
de toutes parts. Comme cependant on était fort en bras,
ayant, outre l'équipage ordinaire, plus de cent hommes
pour Villemarie, on espéra qu'on pourrait étancher le
navire. Mais, quoique les gens fussent aux pompes jour &
nuit, il leur était impossible d'en venir à bout; & l'eau
commençait déjà à gagner & à endommager les provisions,
lorsqu'enfm, après avoir fait trois cent cinquante lieues
en mer, on fut contraint de revenir à terre, & de relâcher
à Saint-Nazaire, d'où l'on était parti. « En approchant de
« terre, dit la Sœur Bourgeoys, nous périssions, sans le
« secours que, par la grâce de Dieu, nous reçûmes des
« habitants de ce lieu-là. J'étais fort en peine de nous voir
« dans ce danger; nous étions près de cent & vingt passa-
« gers sans prêtres, & nos gens étaient mal préparés pour
« mourir, aussi bien que tout le refïe. M. de Maisonneuve
« fit mettre tous ses soldats dans une île d'où l'on ne pou-
« vait s'échapper : car autrement il n'en serait pas demeuré
« un seul. Il y en eut même qui se jetèrent à la nage, pour
« se sauver ; ils étaient devenus comme furieux & croyaient
« qu'on les menait à la perdition. Il fallut bien du temps
« pour trouver & préparer un autre navire, & pourvoir
« aux autres besoins, en sorte que l'on ne fit voile que le
« jour de la Sainte-Marguerite, 20 juillet, après avoir en-
ce tendu la sainte Messe. »
XXXVII
la maladie se met Mais comme l'œuvre de Villemarie, à laquelle cette
dans la recrue. recrue devait se dévouer avec tant de résolution & de cou-
rage, était une œuvre sainte, pour laquelle un grand
nombre d'entre eux eurent, dans la suite, le bonheur de
verser leur sang, il plut à Dieu de les préparer tous à leur
sacrifice par de nouvelles épreuves, & de prendre même
déjà pour lui les prémices de cette troupe choisie. La ma-
LA RECRUE A QUÉBEC. l653.
]79
ïadie s'étant bientôt déclarée sur le vaisseau, il y eut un
grand nombre de malades, & des cent treize hommes que
AI. de Maisonneuve conduisait aux frais de la Compagnie
il en mourut huit en mer. Ce fut pour la Sœur Bourgeoys
une occasion de déployer sa charité, en leur prodiguant à
tous les services qu'elle pouvait leur rendre, & en les pré-
parant à mourir saintement. Jour 8c nuit, elle était auprès
d'eux, elle les consolait dans leurs maux, & leur diftribuait
généreusement tout ce qu'elle recevait de la charité du
capitaine & de celle de M. de Maisonneuve. Celui-ci lui
envoyait de sa table, à laquelle elle ne voulut jamais
prendre place, tous les aliments convenables; &, de son
côté, elle ne les acceptait qu'afin de les donner aux ma-
lades, se contentant pour elle-même de la nourriture ordi-
naire de l'équipage, & même de la plus modique ration.
Enfin son séjour dans le navire fut une véritable & con-
tinuelle mission. Elle inftruisait avec soin les malades &
les soldats, leur faisait exactement le catéchisme, récitait
elle-même les prières du matin & du soir, & faisait souvent
des lectures spirituelles & d'autres exercices de piété, sans
que les incommodités ordinaires à ceux qui ne sont pas
accoutumés à la navigation ralentissent jamais l'ardeur de
sa charité ni la persévérance de son zèle.
„ , , , . , XXXVIII.
Pendant que la recrue était en mer, les colons de L,ARRIVÉE DE LA RE_
Québec, des Trois-Rivières & ceux de Villemarie, en crue a québec fait
proie aux plus vives inquiétudes pour eux-mêmes, se
voyaient comme sans défense, exposés à toute la fureur
des Iroquois, malgré la paix qu'on avait commencé de
faire avec ces barbares, sur la durée de laquelle on ne
comptait pas. Comme on ignorait que M. de Maisonneuve
avait été obligé de relâcher à Saint-Nazaire, ce qui l'avait
retardé de quarante jours, & qu'on ne le voyait pas venir,
ce retard fit naître les plus mortelles angoisses. « Et à la
« fin, dit la Sœur Bourgeoys, on n'avait guère plus d'es-
« pérance que nous dussions arriver. » Pour hâter donc la
venue d'un secours si ardemment désiré & si nécessaire,
RENAITRE
FIANCE.
I 8C IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Ecrits autogra-
phes de la Sœur Bour-
geoys.
(2) Relation de i65'3,
p. 3.
(3) Hiftoire du Mont-
réal, 1 65a-i 65 3.
XXXIX.
ÉTAT DE FAIBLESSE OU
( LA GRANDE COMPA-
GNIE AVAIT LAISSÉ
QUÉBEC.
les habitants de Québec firent des prières publiques &
exposèrent même, pendant plusieurs jours, le Très-Saint-
Sacrement, jusqu'à ce qu'enfin, touché de leur ferveur,
Dieu daigna les exaucer. « Nous arrivâmes le jour de
« Saint-Maurice (22 septembre) (*), dit la Sœur Bourgeoys;
« mais on ne prit point garde à une arête qui s'enfonça
« tellement dans le navire, en arrivant devant Québec, que
« les grandes marées ne purent le relever, & qu'il fallut le
« brûler sur la place. Notre arrivée, ajoute-t-elle, redonna
« de la joie à tout le monde (1). » C'eft ce que le P. Le-
mercier dit aussi dans sa relation : « Le secours extraor-
« dinaire qu'on a envoyé par le dernier embarquement a
<i donné de la joie à tout le pays (2). » Aussi en rendit-on
à Dieu des aclions de grâces solennelles, en chantant, à
cette occasion, le Te Deum dans l'église de Québec (3),
L'allégresse qui éclata à l'arrivée de cette recrue fait
assez comprendre quelle devait être alors la faiblesse de
Québec, malgré les engagements que la grande Compa-
gnie avait pris depuis longtemps de l'accroître & de lui
donner de la consiflance. On voit aussi par là rinsuffi-
sance de la mesure que cette Compagnie avait prise pour
augmenter la colonie, lorsque huit ans auparavant elle
avait cédé aux habitants la traite des pelleteries. Car cette
cession, en la dispensant de faire elle-même aucune dé-
pense, avait laissé toutes les charges aux habitants, réduits
par là à leurs propres ressources : ce qui était devenu, à
cause des guerres continuelles, un fardeau accablant qui
écrasait le pays. Québec se voyait, en effet, dans une en-
tière impuissance d'augmenter le nombre des colons,
n'ayant à offrir, à ceux qui eussent, eu le désir de s'établir
("*) La remarque que fait ici la Sœur Bourgeoys en disant qu'on
arriva à Québec le jour de Saint-Maurice montre nettement que ce
jour fut le 22 septembre & que, par conséquent, !a date du 27,
qu'on trouve dans le manuscrit de M. Dollier, eft une aberration de
l'écrivain.
LA RECRUE A QUÉBEC. I 65 3 . I 8 1
dans la Nouvelle-France, que les privations inséparables
de l1 extrême pauvreté qu'on y endurait, & les alarmes
auxquelles on était exposé sans cesse. « Le magasin de
« Montréal, dit le P. Lemercier, n'a pas acheté un seul
« cartor depuis un an. Aux Trois-Rivières, le produit du
« peu qu'on en a reçu a été employé pour fortifier la place,
« où Ton attendait l'ennemi. Dans le magasin de Québec,
« ce n'eft que pauvreté. Ainsi tout le monde a sujet d'être
« mécontent, n'y ayant pas de quoi fournir aux payements
« de ceux à qui il eft dû, ni même de quoi supporter une
h partie des charges du pays, les plus indispensables. Si
« Dieu bénit nos espérances de la paix avec les Iroquois,
<( on fera bonne guerre aux caftors ; & ils trouveront le
« chemin des magasins de Montréal, des Trois-Rivières
« 6c de Québec, qu'ils ont oublié depuis ces dernières
» années, (i). » Au refte, rien ne peint mieux l'abandon (i) Reiatkmde i653,
où était alors Québec, que ce que la Sœur Bourgeoys p- a8,
rapporte de la surprise qu'elle éprouva en y arrivant :
« Il n'y avait alors à la Haute-Ville, dit-elle, que cinq ou
« six maisons, & dans la Basse-Ville que le magasin des
« PP. Jésuites & celui de Montréal. Les Hospitalières
« étaient habillées de gris; enfin tout était si pauvre, que (2) Écrits autogra-
« cela faisait pitié (2). » PhcsdelaSœurBour
r v ' geoys.
Cet état de faiblesse où il se voyait alors réduit porta M. DE lauson essaye,
même M. de Lauson à faire toutes sortes d'efforts pour MAIS EN VAIN> DE RE_
retenir à Québec la nouvelle recrue, & il l'aurait empê-
chée de passer outre, si M. de Maisonneuve ne lui eût
déclaré, avec une modefte fermeté, qu'ayant à défendre
un porte si dangereux que l'était celui de Villemarie, il
voulait absolument y conduire tous ses hommes; & qu'au
refte ils avaient trop coûté à la Compagnie de Montréal
pour qu'il pût en laisser un seul après lui. S'il parla avec
cette assurance, & si M. de Lauson n'insirta pas davan-
tage, c'eft que M. de Maisonneuve était muni d'une lettre
de cachet qui lui donnait toute autorité pour le Gouverne-
ment de Villemarie. Par l'arrêt de 1648, le Roi avait dé-
TENIR LA RECRUE
QUÉBEC,
l82 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
claré que le Gouverneur général n'exercerait cette charge
que pendant trois ans, du moins qu'il ne pourrait y être
promu de nouveau qu'une seule fois. Mais comme M. de
Maisonneuve était Gouverneur particulier de File de Mont-
réal depuis près de douze ans, les Associés, ses confrères,
avaient eu quelque sujet de craindre que M. de Lauson,
pour lui susciter de nouveaux embarras, ne lui conteftât
son titre de Gouverneur ; &, afin de prévenir ces difficultés,
ils avaient obtenu du Roi une lettre de cachet, en date du
8 avril i653, qui avait été adressée à M. de Maisonneuve
lui-même, avant son départ de France. Par cette lettre,
Louis XIV approuvait de nouveau le choix que les sei-
gneurs de Montréal avait fait de la personne de M. de
Maisonneuve pour la charge de Gouverneur de cette île,
& donnait à celui-ci toute autorité pour travailler à l'éta-
(0 Archives du sé- bîissement de la colonie de Villemarie (i). M. de Lauson
minaire deViiiemane. ne renouvela plus ses infïances ; mais, lorsque M. de Mai-
lnyentaire de Pans. r . \t-it
sonneuve voulut faire monter sa recrue à villemarie, on
lui refusa des barques, que pourtant on était tenu de lui
fournir; &, par suite de ce refus, presque tous les soldats
de la recrue furent obligés de séjourner un temps consi-
dérable à Québec, en attendant que M. de Maisonneuve
pût se procurer d'autres moyens de transport.
XLI.
m. de maisonneuv-e En arrivant il avait trouvé mademoiselle Mance qui
l'attendait, & il s'était empressé de lui faire connaître le
caractère & les vertus de la Sœur Bourgeoys. « J'amène,
« lui dit-il, une excellente fîlle, personne de bon sens &
« d'un esprit droit, dont la vertu eft un trésor, qui sera
<( d'un puissant secours pour Montréal. » Puis, faisant
allusion au pays d'où lui-même était originaire, aussi bien
que mademoiselle Mance & la famille d'Aillëbouft, il
ajouta : « Au refte, c'eft encore un fruit de notre Cham-
« pagne, qui semble vouloir donner à ce lieu plus que
« toutes les autres provinces ensemble. » Il lui fit aussi
connaître les circonftances de la vocation de la Sœur
Bourgeoys, & les espérances qu'il avait conçues de sa
PRESENTE LA SŒTJR
BOURGEOYS A MADE-
MOISELLE MANCE.
LA RECRUE A QUÉBEC. 1 653.
i83
ferveur pour l'inltriKtion & la sanctification des jeunes
personnes de Villemarie. Dès ce moment mademoiselle
Mance lui donna sa plus entière confiance, la considérant
comme une compagne 8c une sœur que Dieu lui associait,
pour travailler de concert, quoique d'une manière diffé-
rente, à la formation 8c à la sanctification de la colonie.
Ces deux saintes âmes n'eurent pas cependant alors la
satisfaction de se communiquer leurs pensées & leurs
vues aussi librement quelles l'auraient désiré. Made-
moiselle Mance, retenue depuis longtemps à Québec,
retourna promptement à Villemarie pour y annoncer
enfin l'arrivée de M. de Maisonneuve 8c celle de la nou-
velle recrue ; 8c la Sœur Bourgeoys refla à Québec, où
sa présence était nécessaire au service journalier des
soldats.
XLII.
Elle devait y donner des soins à ceux qui n'étaient changement remar-
pas entièrement guéris de la maladie dont on a parlé, &
difiribuer aux autres les provisions de bouche, comme
l'avait fait, en 1641, mademoiselle Mance à l'égard de la
première recrue. Dans cet exercice de charité, elle eut
occasion de se convaincre par elle-même du changement
merveilleux que la grâce opérait sur la plupart de ceux qui
se dévouaient à l'œuvre de Villemarie, comme déjà le
révérend P. Vimont l'avait fait remarquer dans sa relation
de l'année i6q3 (1). Quoiqu'on eût pris toutes les précau-
tions désirables pour former cette dernière recrue d'hom-
mes vertueux 8c intègres, la Sœur, ainsi qu'on l'a raconté,
ne jugeait pas qu'ils fussent tous disposés à mourir sain-
tement, lorsqu'en relâchant à Saint-Nazaire le navire
avait été sur le point de faire naufrage. Mais, après la
maladie, 8c surtout après qu'ils eurent mis le pied sur la
terre de Canada, ils semblèrent être transformés en des
hommes nouveaux. « Peu de temps après leur arrivée à
« Québec, » dit la Sœur elle-même, dans l'énergique sim-
plicité de son langage, « ces cent hommes étaient changés
« comme le linge qu'on a mis à la lessive. »
QUABLE DANS PLU-
SIEURS DES HOMMES
DE LA RECRUE.
(r) Ch. i, p. 2.
XLIII.
OCCUPATION DE LA
SOEUR BOURGEOYS A
184 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Obligée de demeurer avec Je plus grand nombre au
Québec," en""atten- magasin de Montréal, où se trouvaient les denrées qu'elle
dant le départ de avait à diftribuer chaque jour, elle ne laissa pas d'aller
saluer les deux communautés établies à Québec, celle des
Hospitalières & celle des Ursulines. Ces dernières, sachant
que les Associés de Montréal avaient formé le dessein
d'établir des Religieuses à Villemarie pour l'inftruction des
enfants, désiraient d'y envoyer quelques-unes d'entre elles,
comme les Religieuses de la Congrégation de Troyes l'es-
péraient aussi pour elles-mêmes; & c'était l'un des motifs
qui avaient retenu autrefois madame de la Pelterie à
Villemarie, malgré les inftances qui lui étaient faites pour
qu'elle retournât à Québec. « Le sujet qui la retient à
« Montréal, écrivait, en 1642, la Mère de l'Incarnation,
« eft qu'elle y cherche le moyen d'y faire un second éta-
« blissement de notre Ordre, au cas qu'elle rentre dans
« la jouissance de son bien; mais je n'y vois nulle appa-
« rence, & le danger où elle eft de sa personne me touche
ci) Lettre 26% 29 « plus que toutes les promesses qu'elle me fait (i). » De
sept. 1642, P. 372. jeur côté, les Ursulines seraient volontiers entrées dans
les vues de madame de la Pelterie, pour avoir ainsi l'oc-
casion d'exercer leur zèle à Villemarie, si elles y eussent
eu une fondation qui pourvût à leur subsiftance. « Mais
, « on ne trouve rien de fait en ce pays, écrivait en 1654 la
« même Religieuse, & l'on n'y peut rien faire qu'avec des
(z) ibid., p. 3:3. frais immenses (2). » Sachant donc que la Sœur Bour-
geoys devait y aller pour inftruire les petites filles, &
ignorant alors que Dieu voulait se servir d'elle pour donner
naissance à un nouvel Inftitut, ces Religieuses lui offrirent
obligeamment de la recevoir dans le leur, comme déjà,
de leur côté, plusieurs autres communautés l'avaient fait
en France, afin de lui fournir par là plus de moyens
d'utiliser son zèle apoftolique & ses rares talents. Son
entrée dans la communauté des Ursulines eût rendu d'ail-
leurs plus facile l'établissement de celles-ci à Villemarie,
la Sœur Bourgeoys ayant déjà été choisie pour y élever
la jeunesse. Mais, quelque honorable que fût cette propo-
LA RECRUE A QUÉBEC. l653.
185
sition, elle ne crut pas devoir l'accepter, comme étant
incompatible avec le désir qu'elle avait d'aller immédiate-
ment 8c de vivre à Villemarie, ainsi qu'elle-même nous
l'apprend. « Mademoiselle Mance retourna à Montréal,
« dit-elle, & je restai seule à Québec pour faire fournir
« les provisions aux soldats. Ils étaient doux comme de
« vrais Religieux, ce qui me donnait bien de la joie d'aller
« à Villemarie ; les Ursulines me firent la grâce de m'offrir
« leur maison, mais ce n'était pas où je désirais demeu- (0 Lettres autogra-
rer (l)f*) phesdelaSceurBour-
\ ' V /" geoys.
XLIV.
M. de Maisonneuve, arrivé avec sa recrue à Québec arrivée de la recrue
le 22 septembre, y fut retenu tout le mois d'ofïobre par a- villemarie.
la difficulté de trouver des barques; s'en étant enfin pro-
curé, il partit avec tout son monde, qu'il fit marcher
devant lui, voulant aller le dernier pour être assuré de ne
laisser personne. Ce fut une joie inexprimable à Ville-
marie de le voir arriver avec cette recrue de plus de cent
hommes; &, de toutes parts, ce n'étaient qu'adions de
grâces qu'on rendait à Marie, la patronne du pays, aux
prières de laquelle on avait attribué jusque-là, avec tant
de raison, la conservation si providentielle de cette colonie
fondée pour Sa gloire (2). (2) Annales de l'Hô-
tel-Dieu Saint-Joseph,
— par la Sœur Morin.
(*) Dans la Vie de la Sœur Bour geoys, ces paroles ont été divi-
sées & rapportées en deux endroits différents, à cause du double
objet qu'elles énoncent. Nous donnons ici le texte entier & suivi, tel
qu'on le lit dans les manuscrits originaux de la Sœur, conservés en-
core à Villemarie.
1 86 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
CHAPITRE X
PREMIERE ORGANISATION DE LA COLONIE DE VILLEMARIE.
I. t
villemarie ne prend Avant de reprendre la suite des faits que nous avons
la forme d'une co- £ raconter, il eft nécessaire défaire ici une digression
lonie qu'en i 653. . t _ i *
& d interrompre le récit des événements de la guerre,
pour considérer les moyens que la sagesse de M. de Mai-
sonneuve employa dans la première organisation de Ville-
marie; car l'arrivée de la recrue de 1 653, la plus nom-
breuse & la mieux composée qu'on y eût vue jusqu'alors,
fut, à proprement parler, le commencement de l'établis-
sement solide de cette colonie. Jusqu'à ce moment, on n'y
avait eu qu'un porte militaire, le Fort étant la demeure
ordinaire de tous les habitants du lieu; & si, après le
voyage de mademoiselle Mance en France, ils avaient
essayé de sortir de ce réduit pour s'établir sur des terres,
ils s'étaient vus bientôt contraints d'y rentrer, ainsi que
dans le bâtiment de l'hôpital, transformé en une sorte de
redoute, & gardé, aussi bien que le Fort, par une garni-
son. Il en avait été de même à Québec; cette année 1 653,
on ne voyait encore autre chose, ainsi qu'il vient d'être
dit, que le Fort & cinq ou six maisons, ce qui donne assez
à entendre que, comme à Villemarie, le Fort de Québec
était la demeure habituelle de presque tous les Français
de ce lieu. Enfin, aux Trois-Rivières, on était dans la
même nécessité, pour se prémunir contre les attaques si
fréquentes des barbares. Ces réunions de Français, en
Canada, ressemblaient moins à des colonies qu'à des
corps de troupes retranchés dans des portes de défense;
c'étaient plutôt des hommes qui préparaient les voies à
YILLEMARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 65 3 . 1 87
l'établissement de colonies, que des colonies proprement
dites, c'elt-à-dire, des corps de cité composés de divers
membres, qui se prêtassent un mutuel secours & se pro-
curassent, les uns aux autres, les choses nécessaires à
la vie.
n.
de Maisonneuve venait «• de maisonneuve as-
sure des avantages-
ToUS ces soldats, que M
d'amener de France, ne s'étaient engagés, la plupart, à
servir la Compagnie de Montréal & à demeurer dans le
pars, que l'espace de cinq ans. Néanmoins, touchés des
bons procédés de leur Gouverneur, & heureux de se
trouver dans une réunion de personnes si cordialement
unies entre elles, si zélées pour l'établissement de la reli-
gion, plusieurs désirèrent de se fixer à Villemarie & d'y
demeurer jusqu'à la fin de leurs jours; & M. de Maison-
neuve, qui les y avait conduits dans cette espérance, con-
naissant leur désir, fit publier par deux fois, au prône, en
décembre 1 653, que tous ceux qui voudraient se fixer
pour toujours dans l'île allassent le trouver. Son intention
était de leur abandonner, pour cette fin, les sommes qui
leur avaient été avancées, tant en France que depuis leur
arrivée en Canada, & de donner à chacun des terres en
propre, afin qu'ils les cultivassent, ainsi qu'un arpent dans
le lieu désigné pour la ville, où ils se conftruisissent des
maisons. Il se proposait enfin de les gratifier d'une somme
d'argent qui facilitât à chacun les moyens de s'établir à
Villemarie, à la charge pour eux de rendre cette dernière
somme, s'ils quittaient un jour l'île de Montréal : à moins
que, par force majeure ou autrement, les Français ne vins-
sent à l'abandonner tout à fait. Le premier qui se présenta
& accepta ces conditions fut André Demers. Le premier
jour de l'an 1654, il reçut quatre cents livres, en promettant
de rendre cette somme, s'il allait faire sa demeure ordi-
naire hors de l'île de Montréal; &, deux jours après, Jean
des Carryes & Jean le Duc reçurent la somme de neuf
cents livres, & firent la même promesse. Le 22, Antoine
Primot, Jacques Messier & Charles le Moyne firent aussi
A tous ceux qui veu-
lent se fixer dans
l'île.
I 88 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
leur déclaration, & le Moyne, déjà pourvu de la place de
garde-magasin, reçut quatre cents livres. Le lendemain,
Jean Lemercher, Mathurin Langevin, Ives Baftard, Si-
mon Galbrun, Pierre Vilain, Toussaint Huneault, Jacques
Mousseaux, Bertrand de Rennes & Simon Desprès firent
la même déclaration, après avoir reçu chacun une gratifi-
cation de cinq cents livres. Sans poursuivre ici ce détail,
nous dirons qu'un grand nombre d'autres chefs de famille
prirent le même engagement, & reçurent une gratification
de cinq ou six cents livres chacun (*).
m.
GRATiFicvnoNs hono- Quelque modiques que puissent paraître aujourd'hui
RABLES FAITES AUX „„„„ > j 1 1 I
ces sommes, a cause du changement survenu dans la va-
•PREMIERSCOLONSPAR %- 3 Q
LA COMPAGNIE DE leur relative du numéraire, elles étaient suffisantes alors
montreal. pour conffruire une maison, la fournir des meubles né-
(*) Le 23 janvier 1654, Jacques Picot, Jean Aubuchon, & le
2 février René Bondy, Pierre Godin & Marin Janot promirent, à
leur tour, de se fixer dans l'île de Montréal, aux mêmes conditions
que les 'précédents : ce que firent aussi, le lendemain, Michel Talmi,
Sébaftien Audeau & Nicolas Godet, qui, chacun, reçurent six cents
livres. Le 4 février, Jean de Saint-Pèr* reçut six cents livres, & Jean
des Roches quatre cents, & dans leur a£te d'engagement il fut expres-
sément ftipulé que l'obligation de demeurer toujours dans l'île était
personnelle aux contractants, & ne s'étendrait pas à leurs enfants ni
à leurs ayants cause. Le 1 5 du même mois, Jacques Archambault &
Urbain Tcissier, dit Lavigne, s'engagèrent aussi, & d'autres dans le
courant de la même année, entre autres Julien Dobigeon, Louis
Loisel, qui reçut mille livres tournois, Louis Guertin, Etienne Lair,
Jean Frenot, Pierre Chauvin, Giles Lauson, Jean Olivier, André
Hurtebise, Marin Hurtebise, Louis de la Soudraie, Olivier, dit le
petit Breton, qui, chacun, reçurent cinq cents livres, indépendam-
ment des sommes qui leur avaient été avancées, ainsi que Fiacre Du-
charme, Jean Vallets & Pierre Piron. L'année suivante, Paul Benoît,
Simon Leroi, Pierre Bruzé, Pierre Papin, Mathurin Jousset, Nicolas
Duval, Zacharie Desorsons, Jean Gaftau & Pierre Hardy contrac-
tèrent le même engagement, après avoir reçu chacun cinq cents
livres. Enfin, outre les chefs de famille qu'on vient d'énumérer,
d'autres étaient déjà établis à Villemarie, tels que Gilbert Barbier,
Louis Prudhomme, François Godet, fils de Nicolas, Jean Loisel.
Mathurin Monnier.
YII.LEMARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 653 .
cessaires 8c mettre des hommes, amis de la simplicité, en
état de se suffire par leur travail L'on en sera convaincu,
si Ton compare ces gratifications pécuniaires avec celles
que Louis XIV rit lui-même, environ douze ans après, aux
soldats, aux sergents et aux officiers de ses troupes, pour les
déterminer à s'établir en Canada. Aux soldats il donna
cent livres, ou cinquante livres & des vivres pour un an ;
aux sergents, cent cinquante livres, ou cent livres avec des
vivres pour l'année (i). Les colons de Villemarie, en re-
cevant cinq ou six cents livres, furent donc traités avec
bien plus d'avantages, & à peu près comme le roi traita les
officiers des troupes pour les établir dans le pays. Ainsi
nous verrons qu'aux capitaines, aux lieutenants & aux
enseignes de quatre compagnies, formant en tout douze
officiers, il donna six mille livres (2) à partager entre eux,
& qu'à M. de Contrecœur il donna six cents livres (3). On
peut encore comparer les sommes dont M. de Maison-
neuve gratifia les colons, avec celles qui étaient ordinaire-
ment stipulées dans les contrats de mariage des personnes
du pays les plus aisées & les plus honorables. Le futur
époux assurait pour douaire à sa fiancée une rente via-
gère de cinquante ou soixante livres, avec son logement
dans sa maison principale (4), & la fiancée lui apportait
en dot la somme de cinq cents livres, & quelquefois des
effets mobiliers.
Par le contrat de mariage de Louis Prudhomme avec
Roberte Gadois, le s:eur Gadois père donne à sa fille,
outre la somme de cinq cents livres, un lit complet, cin-
quante aunes de toile, une vache avec son veau, six plats,
six assiettes, un pot d'étain; &, dans un pays nouveau,
tel qu'était alors le Canada, ces objets mobiliers, qu'on ne
pouvait se procurer qu'avec beaucoup de peine, étaient
considérés, à cause de la sévérité des mœurs primitives,
comme une sorte de luxe, qui ne pouvait être le partage
que d'un très -petit nombre de colons. On se formerait
une très-fausse idée de l'aisance domeftique de ces pre-
(1) Relation de 1668,
P. 3.
(2) Archives de la
marine, regiftre des
expéditions concer-
nant les colonies des
Indes, 1670, fol. 27.
(3) Regiftre des dé-
pêches de Colbert,
1671, fol. ig.
(4) Greffé de Ville-
marie, contrats de ma-
riage de Louis Pru-
dhomme, 3 nov. i65o;
de Gilbert Barbier,
du 14 nov. i65o; de
Jean de Saint-Père,
i65i, &c.
IV.
SÉVÉRITÉ DES MOEURS
PRIMITIVES DE LA CO-
LONIE.
IQO IM PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
miers temps de la colonie, si on la comparait avec les dé-
licatesses excessives, que le luxe moderne de l'Angleterre y
a introduites de nos jours; &, pour en juger plus saine-
ment, il faudrait mettre en parallèle cette ancienne ma-
nière de vivre des Canadiens Français, avec celle qui était
alors usitée en Angleterre (*). Au refte, rien n'était plus
avantageux, ni même plus nécessaire au solide établisse-
ment & au bien moral du pays, que cette simplicité aus-
tère, puisque les plus habiles politiques ont reconnu que
le luxe, quand il gagne toutes les conditions, eft la ruine
des empires, & que les plus sages n'ont pas craint de faire
des lois pour en réprimer les excès. Jean II, roi de Por-
tugal, surnommé le Parfait, ayant rendu des ordonnances
pour arrêter les progrès du luxe dans ses États, ses mi-
nières lui objectèrent qu'elles seraient préjudiciables au
commerce. « Vous vous trompez, leur répondit-il; il suffit
« que la moitié de mes sujets donne dans le luxe pour
(i) L'An de vérifier « fournir de l'occupation à l'autre (i) & maintenir ainsi
s dates, t. i, legne (( pharmonj;e dans ia société. » Voici comment, d'après
; Jean H, p. 76 r. _ _ > r
ces principes, M. de Maisonneuve pourvut à l'établisse-
ment des premiers colons.
(*) Avant le commencement du dix-septième siècle, tous les
meubles des Anglais & leurs uftensiles étaient de bois; l'usage des
couteaux ne fut introduit chez eux qu'en 1 563; & il n'y avait presque
de vin que chez les apothicaires, ou il était compté parmi les remèdes.
A Londres & dans les autres grandes villes du royaume, il y avait
très-peu de cheminées : on faisait le feu au coin d'un des murs, & la
fumée sortait par le toit, par la porte ou par la fenêtre; les habitants
dormaient sur des bottes de paille, un rouleau de bois leur servait
de coussin. Les personnes de la Cour se ressentaient elles-mêmes de
cette sévérité dans les mœurs; ainsi la reine Elisabeth, qui mourut
au commencement du dix-septième siècle, reçut en présent, la troi-
sième année de son règne, une paire de bas de soie noirs tricotés,
chose inouïe jusqu'alors en Angleterre; & depuis ce temps elle ne
(2) L'Art de vcnher p0rt:a ^\us je ia;nej comme elle faisait auparavant. Avant
ks dates, 1. 1, dermere panne-e T5g8, cette princesse paraissait dans les cérémonies publi-
cdition des Benedic- , J , . ,J , . * *
Q, . p . . t ques montée en croupe derrière son chambellan; car ce ne rut qua
tins, 170.5, în-rol. t. 1, 1 r r . *
rim^ pi'tfiicoV.Atv, „ partir de cette année qu on commença à taire usage de carrosses en
règne d'Elisabeth, p. Pai"tir de cette annee ^u
826. Angleterre (2).
VILLEMARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 65 3 . I g I
V.
Par suite de leur engagement, il donna à chacun construction de mai-
d'eux trente arpents de terre, qu'ils devaient cultiver, si- S0NS A VILLEMARIE-
tués le plus souvent au coteau Saint-Louis ou à la contrée
Saint-Joseph, <k, en outre, un arpent ou un demi-arpent
dans le lieu désigné pour la ville, sur lequel, comme nous
l'avons dit, chacun devait se conftruire une maison pour
l'habiter. Dès l'arrivée de la dernière recrue, on se mit
donc à abattre des arbres & à préparer des pièces de bois,
afin d'élever, sans délai, des bâtiments de charpente. « Les
« défricheurs, les charpentiers, les menuisiers, les maçons
» préparaient les matériaux nécessaires, dit la Sœur Mo-
» rin; ils se portaient à l'ouvrage avec zèle & ardeur, &
« les mieux accommodés des habitants se firent alors de
« petites maisons de bois, où ils se retirèrent (i). » En vue (i) Annales de niô-
de hâter ces conftructions, plusieurs s'associaient ensemble tel-^ie" Samt-Joseph
7 £ _ parla Sœur Morin.
8c travaillaient conjointement. Ainsi, cette année 1654,
Jacques Picot 6c Jean Aubuchon, de l'agrément de M. de
Maisonneuve, s'engagèrent à bâtir, sur la concession du
premier, une maison de trente pieds & à défricher huit ou
dix arpents de terre, avec promesse d'en jouir en com-
mun, jusqu'à ce qu'ils eussent confirait une seconde mai-
son & défriché le même nombre d'arpents sur une autre
terre, que M. de Maisonneuve donnerait à Aubuchon (2). (2) Aftedu 24 jan-
Pareillement, cette même année, Fiacre Ducharme & vl£r l654'
Jean Vallets s'engagèrent à bâtir, pour leur usage com-
mun, une maison sur un arpent de terre, dans l'enclos
désigné pour la ville, avec promesse de défricher des terres
lorsqu'ils pourraient le faire sans avoir à redouter les em-
buscades des Iroquois (3). d^iesT* **" "
VI.
La contraction des bâtiments & la culture des terres LES COLONS DE VILLE -
ne firent cependant pas négliger les précautions à prendre . MARIE S0RTENT DU
1 A T -17-11 • ' • %- ,, . FORT ET HABITENT
pour la sûreté de Villemane. Des son arrivée, M. de Mai- DES musons de dé-
sonneuve avait augmenté les bâtiments de l'hôpital; &, FENSE-
afin de les garantir des insultes des Iroquois, il avait fait
conftruire, tout auprès, deux redoutes, où Ton plaça deux
pièces de fonte & toutes les autres munitions nécessaires
IÇ2 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
en cas d'attaque. L'arrivée de cette nombreuse recrue &
les travaux de défense que les colons exécutaient inspirè-
rent de la crainte aux Troquois ; ce qui fut cause qu'au prin-
temps de 1654, mademoiselle Mance quitta le Fort & rentra
à l'hôpital, d'où elle ne sortit plus dans la suite. De leur
côté, à mesure qu'ils avaient confinait des maisons pour
leur usage, les colons quittaient aussi le Fort & allaient
les habiter. Ces maisons, en i65g, étaient au nombre
d'environ quarante, toutes isolées & situées les unes en
face des autres, de manière à se protéger 8c à se défendre
(0 Emplois du vî- mutuellement (1) : car dans chacune on avait eu soin de
comte d'Argenson. pratiquer des meurtrières d'où l'on pût en assurance faire
Manuscntdela Bibho- r *- . r
thèque du Louvre. feu sur les assaillants. Ainsi transformées en autant de
redoutes & habitées par des soldats armés, ces maisons
devinrent un moyen & tout à la fois un motif des plus
efficaces pour exciter ceux à qui elles appartenaient à dé-
fendre vigoureusement le pays, en défendant ainsi leurs
propres foyers. Aussi rendirent-elles comme inutile le
Fort de Villemarie, dont on cessa alors de réparer les
baftions, que les glaces du fleuve endommageaient fré-
quemment; & il ne refla plus dans le Fort que M. de Mai-
sonneuve, la famille d'Aillebouft, le Major avec la garni-
son ordinaire , & quelques autres personnes , parmi les
quelles la Sœur Bourgeoys.
VII.
REDOUTES CONSTRUITES La plus grande partie des terres qu'on défrichait alors
était située au coteau Saint-Louis ; &, comme les travailleurs
pouvaient y être attaqués à l'improvifle par les Iroquois,
M. de Maisonneuve avait eu la précaution de faire cons-
truire, au-dessous du coteau, une redoute, qui leur servît
de retraite et de lieu de défense. Elle avait vingt pieds en
carré dans œuvre, seize de hauteur, & était accompagnée
d'une cheminée, que le froid excessif du pays rendait né-
cessaire. Mais, dès le mois de février 1654, les défriche-
ments s'étendant plus loin de ce côté, il fit conftruire une
seconde redoute, au-dessus du coteau Saint-Louis, sem-
blable à la première; & comme ce nouveau moyen de
AU MILIEU DES CHAMPS
POUR PROTÉGER LES
TRAVAILLEURS.
VILLEMARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 65 3.
193
SAIRES A TOUTE SO
CIÉTÉ CIVILE.
défense était nécessaire à la sûreté des colons, il voulut
qu'on y travaillât sans délai, & qu'on poussât l'ouvrage
avec vigueur. Dans cette vue, il fit transporter lui-même,
sur le coteau, tout le bois nécessaire, fournit des scieurs
de long pour aider les entrepreneurs tout le temps de leur (l) Contràt du 2 ié
travail, et donna à ces derniers une gratification de trois vrier 1054. Archive
t» / \ du séminaire de Vil
cents livres (1). lemarie.
VIII.
Mais, pour conlfituer le noyau de la nation Cana- les artisans néces
dienne, ce n'était pas assez d'avoir des militaires capables
de faire tête à l'ennemi, & des agriculteurs appliqués à la
culture des terres ; il fallait encore des artisans de diverses
sortes de profession, qui, parleur secours mutuel, s'entr1-
aidassent 8c fissent servir leur induftrie particulière à
l'utilité de chacun. C'elt ainsi qu'ont commencé toutes les
grandes nations, & Ton sait que Numa, en jetant les fon-
dements de Rome, organisa en compagnies les divers ou-
vriers essentiellement nécessaires à toute société civile.
« Dieu, dit M. Olier, n'a soumis les hommes, après le
« péché, à plus de besoins qu'aucune autre créature
« vivante, que pour les obliger de vivre ensemble, eux
« qui avaient été créés pour être unis. Les oiseaux se font
« des logements avec leur bec & leurs ailes, les renards
« fouissent leur tanière, 8c l'homme n'a pas où se mettre
« en repos. Pour son logement, il dépend du charpentier,
m du maçon, du menuisier, du serrurier; pour son vivre,
» du boulanger, du boucher, du fruitier de l'épicier, du
« cuisinier. Après, pour son habillement, il dépend du
« tailleur, du cordonnier, du chapelier, du mercier, du
» linger, 8c de vingt autres métiers divers qui remplissent
« la ville. Et, entre les artisans, celui qui prête son secours
« à l'un pour le vêtir, retire de l'autre l'assiftance pour
« son vivre : celui qui prête à l'un le moyen de lui couvrir
« la tète, recevra de l'autre le secours pour se chausser,
« 8c celui qui prépare le fer pour la commodité de son
« prochain, dépend de lui pour l'ouvrage du bois ; en un
« mot, chacun prête 8c reçoit, chacun donne 8c rend,
TOME It. I 3
194 H° PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
SE COMPOSA LA RE'
CRUE DE l653.
« selon ce que Dieu le fait être & le juge utile au bien de
« la société. Il Ta voulu ainsi, afin de rallier, par besoin
« & par cette nécessité, les hommes, qui autrement se
« fussent séparés & divisés par avarice & par amour-
(0 Écrits autogra- « propre (i). » Aussi le prophète Isaïe, entre ses menaces
^is^îch.m'v. 3. contre Jérusalem, prédit-il que Dieu lui ôtera les hom-
(3) Livre des Rois, mes savants dans les arts (2); & quand elle fut prise,
chap. x^ix, v. i4. il eft dit plusieurs fois qu'on lui enleva jusqu'aux arti-
Fleury, Mœurs des 1
Israélites. Sans W>
IX.
artisans divers EoxT Pour former donc une vraie colonie & la conftituer
en corps de société, il fallait réunir ensemble des artisans
de divers métiers, qui pussent subvenir aux besoins les
uns des autres; & ce fut ce que se proposa la compagnie
de Montréal, par la recrue envoyée en 1 653 à Ville-
marie. Tous ces hommes, outre qu'ils étaient propres
à la guerre, avaient appris chacun un métier, nécessaire
ou très-utile à la vie; & si M. de Maisonneuve mit tant
de temps à les recruter, c'eft qu'il voulait prendre, dans
les diverses professions, le nombre d'ouvriers que
demanderaient les besoins, afin que tous fussent utiles
& contribuassent au bien public par leurs services per-
sonnels. D'après les contrats d'engagement qu'il passa
avec eux, on voit qu'il se trouvait, parmi les soldats,
trois chirurgiens, trois meuniers, deux boulangers, un
brasseur de bière, un tonnelier, un chaudronnier, un
pâtissier, quatre tisserands, un tailleur d'habits, un
chapelier, trois cordonniers, un sabotier, un coute-
lier, deux armuriers, trois maçons, un tailleur de
pierres, quatre couvreurs, neuf charpentiers, deux me-
nuisiers, un taillandier, un cloutier, un serrurier, un
paveur, deux jardiniers, soixante défricheurs ou bêcheurs,
dont plusieurs étaient scieurs de long, un maréchal. Ce
dernier, ainsi que plusieurs de ceux qu'on vient d'énumé-
rer, étaient aussi défricheurs, & pouvaient se rendre utiles
dans cette dernière profession, à défaut d'ouvrage dans la
leur propre. Jusqu'alors, on n'avait rien vu de semblable
VILLEMARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 653 . ig5
en Canada (*), ce qui fait dire au P. Lemercier, dans sa
relation de cette année 1 653 : « Quelques personnes de
« mérite & de vertu, qui aiment mieux être connues de
« Dieu que des hommes, ont donné de quoi lever une
« bonne escouade d'ouvriers, semblables à ceux qui rebâ-
ti tissaient jadis le temple de Jérusalem, maniant la truelle
e d'une main & l'épée de l'autre. Ils sont plus d'une cen-
« taine de braves artisans, tous savants dans les métiers
« qu'ils professent, 8c tous gens de cœur pour la guerre.
« Dieu bénisse au centuple ceux qui ont commencé cet ou-
vrage, & leur donne la gloire d'une sainte persévérance
t (i ) Relation de i653,
« a 1 achever (i). » p. 3.
x.
Si les ouvriers sont le fondement nécessaire de toute so- le travail des mains
ciété civile, il faut conclure que le travail manuel dut être en EN H0NNEUR CHEZ LES
* .... ANCIENS.
grand honneur dans l'antiquité. Ainsi, malgré toutes leurs
richesses, les patriarches étaient fort laborieux, & leurs
domeftiques servaient à les aider, non pas à les dispenser
du travail. Abraham, qui avait tant de serviteurs, apporte
lui-même de l'eau pour laver les pieds de ses hôtes; il va
presser Sara, son épouse, de leur faire du pain; lui-même
va choisir la viande la meilleure & revient les servir
debout. C'était la même simplicité de mœurs chez les
Grecs, dont nous eftimons, avec tant de raison, la poli-
tesse ; toutes leurs poésies paftorales n'ont pas d'autre
fondement. Les héros d'Homère se servaient eux-mêmes
pour les besoins ordinaires de la vie, & il y avait peu de
choses véritablement nécessaires qu'ils ne sussent faire de
leurs mains. Les femmes faisaient le pain; elles prépa-
(*) La grande Compagnie, peu jalouse de former à Québec une
vraie colonie, n'avait pas pris les mêmes précautions. Aussi voyons-
nous que Jean Bourdon y était tout à la fois ingénieur en chef (2),
a-rpenteur, boulanger & canonnier du Fort; &, ce qui eft bien éton-
nant, il exerçait encore ces professions après qu'il eut été établi Pro-
cureur Général au Conseil de Québec, ainsi que l'assure Péronne du
Mesnil (3).
(2) Relation des Jé-
suites, t. III, table,,
p. 7.
(J) Archives de la
marine. Mémoire de
Péronne Du Mesnil.
I96 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
ÎIIERS COLONS DE VIL-
3LEMARIE AU TRAVAIL.
raient à manger, elles filaient la laine, fabriquaient les
étoffes & confectionnaient les habits. Les hommes faisaient
le refte. Homère rapporte qu'Eumée se faisait à lui-même
des souliers, & qu'il avait bâti les étables des troupeaux
qu'il nourrissait. Ulysse avait bâti sa maison, &, quand il
partit de chez Calypso, ce fut lui seul qui conftruisit &
(1) Fieury. Mœurs équipa son navire (1). 11 dut en être ainsi au commencé-
es Israélites. ment ^ toutes jes sociétés, & c'efï ce que Ton vit pra-
tiquer universellement à Villemarie.
XL
application des pre- Les travaux y étaient considérés comme très-hono-
rables, parce que tous s'y livraient à l'envi, quel que fût
leur rang ou leur condition. Sans parler de M. Louis
d'Aillebouft, qui procura que Ton semât, pour la première
fois, en Canada, du blé de France, ni de M. de Maison-
neuve, qui aimait à se mêler aux défricheurs & aux char-
pentiers, Lambert Closse, Major de la garnison, & Charles
le Moyne, garde-magasin & interprète, ne dédaignaient
pas, dans l'occasion, de mettre la main à la charrue. Jean
de Saint-Père, premier notaire de Villemarie, également
remarquable pour la vivacité de son esprit, la rectitude
de son jugement & la solidité de sa vertu, bâtit lui-même
& couvrit sa propre maison. Gilbert Barbier, procureur
fiscal & assesseur de juftice, très-habile charpentier, non
moins que brave militaire, conffruisit presque toutes les
maisons de l'île de Montréal, par ses mains ou par celles
(2)HifloireduMont- des ouvriers qu'il forma (2). De leur côté, les femmes se
rea^i 641-1642, i657- jivraient a {0US jes travaux qui pouvaient convenir à leur
sexe, & les Religieuses elles-mêmes ne s'en dispensaient
pas. Nous remarquerons ici, en passant, qu'une des filles
de Gilbert Barbier, la première Canadienne que la sœur
Bourgeoys reçut dans la Congrégation de Notre-Dame,
Marie Barbier, revêtue de l'habit de cet Institut où elle
était entrée dès l'âge de quinze ans, conduisait le matin
les vaches au pâturage, allait les chercher le soir, à une
demi-lieue de Villemarie, & portait quelquefois, sur son
cou, le blé au moulin, d"où elle en rapportait de même la
VILLEMARIE FORMÉE EN COLONIE. l654- 1 97
farine (i). Rien ne retraçait mieux la simplicité des pre-
miers âges du monde. On sait que Rebecca allait assez
loin pour puiser de l'eau 8c s'en chargeait les épaules, 8c
que Rachel conduisait elle-même le troupeau : leur no-
blesse & leur beauté, dit Fleury, ne les rendant pas plus
délicates (2). Ce que nous rapportons ici de la Sœur Bar-
bier n'était pas particulier à elle seule; il en était de
même de la Sœur Crolo, chargée du ménage de la cam-
pagne. On la voyait lavant les lessives le jour, après les
avoir coulées la nuit, cuisant le pain 8c se livrant à toutes
sortes de travaux pénibles. Le travail des mains était l'oc-
cupation ordinaire des premières compagnes de la Sœur
Beourgeovs, qui, au rapport de la Sœur Morin, travail-
laient nuit 8c jour à coudre 8c à tailler, pour habiller les
femmes 8c pour vêtir les sauvages, tout en faisant l'école
aux enfants (3).
Cette nécessité, où étaient les colons, de se procurer à
eux-mêmes les objets indispensables à la vie, contribuait
à les rendre indultrieux, adroits 8c habiles à faire de leurs
mains une multitude de choses pour leur propre usage;
8c il n'eft pas rare de trouver encore aujourd'hui, surtout
dans les campagnes, des descendants de ces premiers co-
lons, qui, tout en vaquant aux travaux de la terre, se font
à eux-mêmes des chaussures, des habits, des meubles,
des inftruments d'agriculture, réparent leurs maisons, 8c
cela avec autant d'habileté que pourrait le faire le commun
des hommes qui s'exercent, par profession, à ces sortes
d'ouvrages. C'eft un refte précieux de la simplicité si ho-
norable des premiers temps de la colonie, tout à fait con-
forme d'ailleurs aux mœurs de la belle antiquité. Chez les
Grecs, c'était un honneur de savoir faire soi-même toutes
les choses utiles à la vie, de ne dépendre de personne; 8c
c'eft ce qu'Homère appelle le plus souvent science 8c sa-
gesse, comme on l'a fait remarquer avant nous (4).
Par leurs contrats passés en France, tous ces colons
(1) Vie de la Sœur
Bourgeoys, t. lf p-
200, 201.
(2) Mœurs des Is-
raélites.
(3) Hiftoire de l'Hô-
tel-Dieu Saint-Joseph.
Vie de la sœur Bour-
geoys, t. I, p. 199.
XII.
ADRESSE POUR LES OU-
VRAGES DE MAINS, HÉ-
RÉDITAIRE CHEZ LES
CANADIENS.
(4) Mœurs des Is-
raélites, par Fleury.
XIII.
LES COLONS TRAVAIL-
I98 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
lent chacun pour s'étaient obligés à travailler pendant cinq ans, chacun
son propre compte. seion sa profession, sous les ordres de M. de Maison-
neuve,, & au profit de la Compagnie de Montréal, qui,
comme nous l'avons vu, avait pris l'obligation de les
nourrir & de leur payer des gages. Mais, par leurs nou-
velles conventions, & au moyen des sommes & des terres
qu'ils avaient reçues, ils devaient s'entretenir eux-mêmes
& travailler chacun pour son intérêt propre. Par là, la
Compagnie était dans l'obligation de leur payer elle-même
un jufte salaire, toutes les fois qu'elle les employait à
quelque ouvrage pour ses besoins; & c'était un moyen
efficace de provoquer de plus en plus leur application au
travail & d'exciter leur induftrie. Ainsi voyons-nous que,
le 21 décembre de cette année 1654, Fiacre Ducharme,
qui était maître menuisier, & son associé Jean Vallets
s'obligèrent par contrat, envers la Compagnie, de monter
les fusils dont M. de Maisonneuve aurait besoin, à raison
de trois livres dix sous, & les piftolets au prix de deux
(1) Archives du sé- ^vres (0- Jusqu'alors cette Compagnie avait procuré gra-
mmaire de Montréal, tuitement aux colons les services d'un ou de plusieurs chi-
rurgiens. Se trouvant déchargée de cette obligation par les
nouveaux contrats, il fut convenu, en présence de M. de
Maisonneuve, qu'Étienne Bouchard, chirurgien, serait
tenu de panser & de médicamenter chaque famille, le
mari, la femme & les enfants, nés ou à naître, moyennant
cent sous, qu'il recevrait tous les ans du chef de la mai-
son, avec cette clause toutefois que Bouchard, aussi bien
que chaque famille, pourrait rompre l'abonnement à vo-
lonté. Le 3o mars i655, où fut passé ce compromis, vingt-
six familles s'abonnèrent, auxquelles d'autres s'adjoi-
gnirent bientôt, au nombre de quarante -six familles en
(2) Greffe de ville- tout : parmi elles, celles de Demers, Archambault, des
dr'sai^Pèï/lo Carryes, Hurtebise, Godin, Langevin, Huneault, Picot,
mars i655. Leduc, Juillé dit Avignon (2).
contrat du 21 décem
bre 1654
XIV.
DES PROCUREURS - SYN-
DICS, ET DE LEURS
ATTRIBUTIONS.
Jusqu'en 1672, les colons de Villemarie furent dans
l'usage d'élire chaque année quelqu'un d'entre eux, à la
VILLEMAR1E FORMÉE EN COLONIE 1 654-
l99
pluralité des voix, pour remplir la place de procureur-syn-
dic, afin qu'il pût, en cette qualité, agir au nom de tous &
gérer leurs intérêts communs. Il paraît qu'ils commen-
cèrent d'en user de la sorte depuis Tannée 1644, lorsque
Louis XIV donna aux Associés de Montréal le droit d'éri-
ger à Villemarie un Corps de ville ou communauté. Par
l'arrêt du conseil d'Etat du mois de mars 1647, le syndic
de Villemarie ne pouvait être élu à cette charge plus de
trois ans consécutifs; il en était de même à Québec & aux
Trois-Rivières. Le conseil établi pour gérer les affaires du
Canada devait se composer, ainsi qu'il a été dit, du Gou-
verneur général, du Supérieur ecclésiaftique, &, en outre,
de deux conseillers, ou même de trois, en l'absence de
l'ancien Gouverneur. Ces conseillers étaient élus tous les
trois ans, & les syndics en exercice à Québec, aux Trois-
Rivières & à Villemarie, avaient droit de concourir à cette
élection, comme aussi de représenter, à ce même conseil,
les intérêts de leur corporation, & d'y avoir voix délibéra-
tive dans ces mêmes matières. Mais parce que, agissant
au nom de la corporation qui les avait élus, les syndics
auraient pu la grever en contractant mal à propos des
dettes pour elle, le Roi, en vue de sauvegarder les intérêts
des particuliers, avait défendu aux syndics, par l'arrêt de
1 648, d'emprunter aucune somme, au nom de leur corpo-
ration, sans l'autorisation expresse du conseil de Québec,
à peine de nullité des contrats & de tous dépens, dom-
mages & intérêts contre les syndics qui auraient fait des
emprunts sans cette précaution préalable.
xv.
La place de syndic, purement honorifique & sans pri- élection du procureur
viléges personnels pour celui qui en était pourvu, n'exci- syndic.
tait pas les ambitions privées & ne donnait jamais lieu aux
brigues ni aux cabales. Rien de plus pacifique que cette
élection, & rien aussi de plus simple que la manière d'y
procéder à Villemarie. On demandait d'abord l'agrément
du Gouverneur particulier avant de se réunir, & le greffier
des seigneurs, comme officier public, devait se trouver
200 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
présent à l'élection, pour en dresser un acre en forme.
Les citoyens étant ainsi réunis, le greffier commençait son
procès-verbal, &, après y avoir énoncé le motif de l'as-
semblée générale & mentionné l'agrément préalable du
Gouverneur, il écrivait, les uns au-dessous des autres, les
noms de tous ceux des citoyens qui semblaient être plus
propres à remplir la place de syndic. Chacun donnait en-
suite son suffrage à l'un d'eux, & pour cela faisait ou fai-
sait faire, sur le procès-verbal même, une marque d'un
trait de plume à côté du nom de celui qu'il préférait aux
autres. Lorsque tous avaient ainsi donné successivement
leurs suffrages, on comptait les marques ou les voix, &
celui qui en avait obtenu un plus grand nombre était élu
syndic. Son élection ne lui imposait pas cependant l'obli-
gation d'accepter le syndicat; mais, en l'acceptant, comme
il arrivait toujours, il promettait à l'assemblée de remplir
fidèlement sa charge. Le dernier des syndics remettait alors
au nouveau les papiers de la corporation, s'il en exiftait,
tels que les ordonnances des Gouverneurs particuliers, les
contrats de propriétés ou autres titres de la communauté
des habitants. Ainsi, à Villemarie, on lui remettait tou-
jours, depuis i65i, le contrat du 2 octobre de cette année,
par lequel M. de Maisonneuve leur avait accordé, au nom
des seigneurs, quarante arpents de terre pour servir de
Commune.
xvi. , -
établissement d\n re- Jusqu'alors la colonie de Villemarie avait eu pour
»ecteurETdes \™î- église la chapelle du Fort. Après l'arrivée de la recrue,
mentb pour la cons- cette église était devenue insuffisante & se trouvait, d'ail-
leurs, un peu écartée de la plupart des maisons récemment
conffruites & habitées par les colons. Comme c'eft aux
corporations à bâtir des églises pour leur usage & à les
entretenir, M. de Maisonneuve proposa, cette année 1654,
aux citoyens de Villemarie, de contribuer à la conftruction
d'une nouvelle église paroissiale, plus vafte & plus com-
mode, & pour cela de recueillir les fonds qui seraient vo-
lontairement offerts; ce qu'ils agréèrent tous avec une vive
TlîUCTION D UNE EGLI-
SE PAROISSIALE.
VILLE-MARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 654-
201
satisfaction. En conséquence, le 2g juin, fête de saint
Pierre et de saint Paul, le syndic réunit les colons en as-
semblée générale, 8c, en présence de M. de Maisonneuve,
on élut, à la pluralité des voix, Jean de Saint-Père pour
receveur des. aumônes qui seraient faites en faveur de la
confrruction de l'église projetée. On arrêta, dans cette as-
semblée, que le receveur tiendrait un regiftre de sa recette,
où il marquerait les sommes qu'il aurait reçues 8c les
noms des donateurs, & que tous les trois mois il donne-
rait un état de sa recette au Gouverneur de Villemarie. On
régla aussi que les aumônes faites en grains, ou en autres
denrées sujettes à se détériorer, seraient vendues par le
receveur au plus offrant & dernier enchérisseur, pourvu
que, trois jours auparavant, il eût fait publier & afficher
l'enchère à la grande porte du Fort; qu'enfin le receveur
serait obligé de livrer les sommes dont il serait dépositaire,
suivant les ordres du directeur du bâtiment de l'église, élu
par les citoyens en présence du Gouverneur, quand il en
serait besoin (i). Divers particuliers firent, en effet, des (0 Greffe de vnie-
offrandes pour le bâtiment, et M. de Maisonneuve, de son marie' 29,uin l654'
côté, comme chargé de rendre la juftice, appliquait à la
même delhnation les amendes auxquelles étaient condam-
nés des particuliers, comme nous le dirons ailleurs.
' ■ ■ ne, ' XVII.
Toutes ces petites sommes ne pouvant suffire à la dé- construction d'une
pense nécessaire, les seigneurs, en 1 656, firent conftruire, nouvelle église pa-
en grande partie à leurs frais, la nouvelle église parois-
siale. Ils la joignirent à l'hôpital, afin qu'elle servît tout à
la fois aux citoyens & aux malades, en attendant que les
circonftances permissent d'en conflruire une autre séparée
& deftinée au seul usage des paroissiens ; & comme cette
église devait servir plus tard à l'hôpital seul, on la dédia,
pour cela, sous le vocable de Saint-Joseph, patron de cet
établissement. Dans les fondements 8c sous la porte d'en-
trée, on déposa, avec la première pierre, l'inscription sui-
vante, gravée sur une plaque de plomb : Cette première
pierre a été posée, en l'honneur de saint Joseph, l'an i656,
ROKSIALE.
202 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
le 28 août. Jésus, Maria, Joseph. Le bâtiment dont nous
parlons, qui servit, pendant plus de vingt ans, d'église pa-
(1) Annales de ijhô- roissiale (1) à la colonie, était situé sur la rue formée peu
MrUS^Ma ' après par les premières maisons conftruites à Villemarie
& appelée Saint-Paul, & se trouvait presque à l'angle
d'une autre rue, qui, du nom de l'église, fut appelée rue
Saint- Joseph.
XVIII.
nouveau cimetière L'année 1 654, M. de Maisonneuve donna à la cor-
etabj.i. poration un terrain pour servir à un nouveau cimetière,
avec cette clause, que, s'il était changé de place, ce terrain
reviendrait aux seigneurs. L'ancien cimetière, dont on
s'était servi jusqu'alors, était situé., comme on l'a dit, à
côté même du Fort & offrait un triangle, formé des deux
autres côtés par la petite rivière & le fleuve Saint-Laurent.
Mais ce terrain étant quelquefois inondé par les grandes
crues du fleuve, on était alors dans la nécessité d'inhumer
ailleurs les défunts, comme il était arrivé le i5 janvier de
(2) Regiftre des sé- cette année même (2). On établit donc un nouveau cime-
pultures de la paroisse . • « t -, o • . t i j i
de villemarie 1 5 jan- tiere sur *a hauteur, rue Saint- J oseph, dans un emplace-
vier 1654. ment occupé aujourd'hui en partie par la place d'Armes;
& comme il se trouvait dans le voisinage de l'hôpital
Saint-Joseph, pour cela, dans un acle de décès du 1 1 dé-
cembre de cette année 1654, il eft appelé nouveau cime-
tière de l'hôpital. Tous les travaux de l'établissement de
ce cimetière furent exécutés aux frais des paroissiens, &
l'on voit, par les comptes des ouvriers employés, soit à
préparer les pieux de la clôture, soit à les transporter ou
à les planter, que chacun d'eux reçut son jufte salaire,
jusqu'à Gilbert Barbier, chargé, comme charpentier, d'en
faire la croix, dont cependant il céda la moitié du prix à
(0 Greffe de Mont- , -„ ; M. , ' r 1 r
réal, i655. 1 église (3).
XIX.
PREMIERS MARIAGES A Il était nécessaire, pour donner à la colonie un fon-
dement solide & pourvoir à son accroissement, d'en mul-
tiplier les ménages, ce que, jusqu'alors, les seigneurs de
Montréal avaient cru devoir différer, pour ne pas la char-
VII.LEMARIE.
YILLEMARIE FORMÉE EN COLONIE. iGb^.
203
ger de personnes impropres au métier des armes. Avant
Vannée 1654, il n'y avait eu encore, à Villemarie, que dix
mariages contractés entre Français, & encore le premier
n'eut-il lieu qu'au mois de novembre 1647, après que
M. de Maisonneuve fut retourné de France, d'où il paraît
qu'il avait amené pour cela, avec lui, quelques vertueuses
filles (*). Lorsque mademoiselle Mance fut revenue de
France, en i65o, on célébra encore quelques nouveaux
mariages, ce qui donne à penser qu'elle avait amené avec
elle ces jeunes personnes pour les établir (**), comme le
rit M. de Maisonneuve en conduisant sa recrue de 1 653 .
Aussi, dans la seule année 1654, célébra-t-on jusqu'à
(*) L'une, Françoise Faffart, de la paroisse d'Argense, près de
Caen, en Normandie, fut mariée le 3 novembre à Mathurin Mon-
nier, de la paroisse de Clermont, près de la Flèche, en Anjou; l'autre,
Marie Chariot, épousa, le 3 janvier 1648, Jean Loisel, de la paroisse
de Saint-Germain, près de Caen. Une autre vertueuse fille, Françoise
Godet, de la paroisse de Saint-Martin-Digé, près de Belesme, dont
le père, Nicolas Godet, & la mère, Françoise Gadois, étaient déjà
établis à Montréal, avait épousé, le 18 novembre 1647, Jean Desro-
ches, de la paroisse de Sainte-Lucie, près d'Autun. En 1648, Léo-
nard Lucault, de la province de Limousin, avait épousé, le 12 octo-
bre, Barbe Poisson de la paroisse de Saint-Jean de Mortagne, dans le
Perche; &, le 11 janvier suivant, François Godet, fils de Nicolas,
épousa Françoise Buniori.
(**) Au mois de novembre de cette année, Louis Prudhomme, de
la paroisse de Pomponne, proche de Lagny-sur-Marne, Ile-de-France,
épousa Roberte Gadois; &, dans le même mois, Gilbert Barbier, de
la paroisse de Saint-Aré de Dézile-sur-Loire, pays de Nivernais,
épousa Catherine de Lavaux, de la paroisse d'Ailnes, proche de
Nancy, en Lorraine. L'année suivante, i65i, eut lieu le mariage de
Jean de Saint-Père, de la paroisse de Dormes, en Gâtinois, proche
Montreau, avec Mathurine Godet, fille de Nicolas. Jean de Saint-
Père avait montré conftamment un dévouement héroïque pour l'éta-
blissement de la colonie; aussi lisons-nous dans son contrat de
mariage que , pour le récompenser de ses bons & fidèles services
rendus pendant huit ans, M. de Maisonneuve, outre quarante arpents
de terre qu'il lui donna, promit de lui en faire défricher six, &, en
attendant, lui céda la jouissance de six autres arpents déjà défrichés,
situés près du Fort.
204 116 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
primot. charles le
moyne s'oblige a
l'épouser.
treize mariages à Villemarie (*). Le plus remarquable fut,
sans contredit, celui de Charles le Moyne avec Catherine
Primot, mariage qui fit beaucoup d'honneur à la colonie
par les onze enfants qu'il lui donna, à la tête desquels on
doit placer, aA^ec raison, le célèbre d'Iberville, comme
ayant surpassé en gloire tous ses frères; & c'elt ce qui
nous engage à donner ici quelque éclaircissement sur la
mère de ces illultres citoyens.
xx.
origine de Catherine Quoiqu'elle fût connue sous le nom de Catherine
Primot, & qu'on la trouve toujours ainsi appelée dans les
actes du temps, son vrai nom était Catherine Thierry,
étant fille de Guillaume Thierry & d'Elisabeth Messier, de
Saint-Denis-le-Petit, bourg au diocèse de Rouen. Vers
Tan 1642, Antoine Primot & Martine Messier, son épouse,
(*) Comme la plupart de ces mariages ont été la source de fa-
milles encore subsiftantes à Villemarie ou dans les pays voisins, nous
les ferons ici connaître, en détail, afin d'apprendre à chacun la pro-
vince & le lieu de son origine. Toussaint Huneault, de la paroisse de
(1) Voyez le rôle de Saint-Pierre-aux-Champs (1), épousa Marie Lorgueil, de la ville de
la recrue de -1 653 , Cognac; André Demers, de la paroisse de Saint-Jacques de Dieppe,
place à la fin de ce en Normandie, âgé d'environ vingt-cinq ans, épousa Marie Chede-
ville, native de Villars, en Picardie; Jean Demers, frère du précé-
dent, âgé de vingt-quatre ans, épousa Jeanne Vedille, de la paroisse
de Saint-Germain, diocèse d'Angers; Pierre Godin, de la paroisse de
Saint-Vol, diocèse de Langres, épousa Jeanne Roussillon, née à
Morse, diocèse de Saintes; Jacques Beauvais, natif d'Igé, diocèse de
Séez, en Normandie, épousa Jeanne Soldé, de la Flèche, en Anjou;
Robert le Cavelier, dit des Lauriers, de la ville de Cherbourg, en
Normandie, âgé de vingt-huit ans, épousa Adrienne Duvivier, de la
paroisse de Corbeny, proche de Laon; Éloi Jarry, dit Lahaie, de
Saint-Martin d'Igny, épousa Jeanne Maré, de la paroisse de Saint-
Michel de Poitiers; Jean Milot, né à Vermanton, dans l'Auxerrois,
épousa Marthe Pinson, de la Flèche; Pierre Villain, de la paroisse
de Grossès, diocèse de Luçon, épousa Catherine Lorion, de la pa-
roisse de Saint-Saoûl, diocèse de la Rochelle; Jean Lemerché, de la
paroisse de Saint-Laurent à Paris, épousa Catherine Hureau, de la
Flèche; André Charli, dit sieur de Saint-Anges, de la paroisse de
Saint-Gervais à Paris, âgé de vingt-trois ans, épousa Marie Du-
mesnil, de la Flèche.
volume.
V1LLEMARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 654- 205
se voyant sans enfants & étant résolus de passer l'un &
l'autre en Canada, pour se dévouer à l'œuvre de Mont-
réal, désirèrent de l'avoir avec eux, & obtinrent de ses
père 8c mère de la conduire à Villemarie, afin de l'élever
comme si elle était leur propre fille, & de laisser ainsi une
héritière dans la personne de cette enfant. Catherine
n'avait alors qu'environ un an, & comme ses parents
adoptifs prirent un très-grand soin de son éducation dès
le bas âge, & eurent toujours pour elle une affection de
père 8: de mère, elle fut considérée, dans la colonie,
comme étant leur propre fille & appelée, de leur nom,
Catherine Primot. Sa mère adoptive, cette femme forte,
en qui le courage égalait la vertu, car c'était la même que
nous avons vue surnommer Parmanda, s'appliqua à for-
mer l'esprit & le cœur de l'enfant, & eut la joie de voir se
développer, comme à vue d'œil, les heureuses disposi-
tions, aussi bien que les belles qualités naturelles dont le
Ciel l'avait douée. A l'âge de quatorze ans, Catherine an-
nonçait déjà ce qu'elle serait un jour, une mère de famille
accomplie & un modèle achevé de vertu pour toute la co-
lonie. Charles le Moyne, qui songeait alors à s'établir,
frappé de la modeftie, de la solide piété & de la droiture
d'esprit de cette jeune personne, en qui la sagesse sem-
blait devancer les années, désira d'obtenir sa main, & ce
choix seul, de la part d'un homme si grave, si judicieux
& si chrétien, eft le plus bel éloge qu'on puisse faire de la
jeunesse de Catherine. Il la demanda donc en mariage à
ses parents, &, pour être préféré à tout autre, il passa un
compromis avec eux, le 10 décembre i653, par lequel il
s'engageait à l'épouser prochainement, sous peine de leur
donner six cents livres en cas de dédit de sa part. De leur
côté, ils ne désiraient pas moins vivement ce mariage;
aussi s'obligèrent-ils à compter la même somme à Charles
le Moynè s'ils manquaient à la parole qu'ils lui donnèrent
réciproquement. Ces conventions furent faites au Fort de
Villemarie, en présence de M. de Maisonneuve, de ma -
demoiselle Mance, de Michel Messier 8c d'autres témoins,
206 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
qui les signèrent, parmi lesquels on trouve un David le
Moyne, qui appartenait sans doute à la famille de Char-
les (*).
XXI.
m. de maisonneuve, au Le mariage fut célébré le 28 mai suivant 1654, &
nom des seigneurs, ^ je Maisonneuve , qui désirait de contribuer au bien des
FAVORISE LE MARIAGE ' i-
de le moyne. deux époux, leur donna, de la part des seigneurs, au
quartier dès lors appelé la pointe Saint- Charles, proche la
grande anse, une terre située entre le fleuve Saint-Lau-
rent & celle de Jean de Saint-Père, à condition qu'Antoine
Primot & Martine Messier, son épouse, jouiraient pen-
dant leur vie de la moitié de la terre donnée. Par une dis-
tinction particulière, qui fait assez connaître l'intérêt qu'il
portait aux nouveaux époux, il leur accorda quatre-vingt-
dix arpents de terre, ce qui était alors sans exemple dans
l'île de Montréal. En outre, il leur donna le privilège de
chasse & de pêche, avec le droit d'usage sur la prairie
Saint-Pierre, ainsi que le droit de prendre du bois dans la
Commune pour leur chauffage, lorsque les quatre-vingt-
dix arpents auraient été entièrement défrichés, ou, au dé-
faut de la Commune, d'en prendre sur le domaine des sei-
gneurs. Il leur accorda enfin, dans le lieu désigné pour la
ville, un arpent de terre, sur lequel Charles le Moyne avait
(1) Greffe de Mont- déjà fait construire une maison proche de l'Hôpital (i\
réd aae du 23 juillet Antoine primot & son épouse, ayant toujours traité &
chéri Catherine Thierry comme si elle eût été leur propre
enfant, l'avaient donnée de bonne foi à Charles le Moyne,
sans déclarer, dans le contrat civil, ni dans l'acte ecclé-
(*) Charles le Moyne eut un frère du nom de David, fils de
Pierre le Moyne & de Judith Duchesne, baptisé à la paroisse de
(2) Etat civil de Saint-Jacques de Dieppe, le 6 juin 1634(2), mais qui pouvait être
Dieppe. Regiftres de différent de celui qui assifta à ce compromis; nous trouvons, en effet,
Saint-Jacques, 6 juin u^ autre Dayid {q baptise- à la paroisse de Saint-Remy, le
1 (3) Ibid Regiftres 16 !u'n l638, né de Pierre le Moyne, autre que le père de Charles
de Saint-Remy, 16 & de Marguerite Fontaine. Ce David fut nommé de la sorte par son
juin i638. parrain, noble homme, David Gally, Procureur du Roi (3).
PERI DANS LES GUER-
RES.
VILLEMAR1E FORMÉE EN COLONIE. 1654. 207
siaihque de mariage, qu'elle n'était que leur fille adoptive,
& Charles le Moyne, en l'épousant, avait cru s'allier, en
effet, à la famille Primot. Mais, six ans après, Antoine
Primot & son épouse, considérant qu'il n'exiilait aucune
déclaration juridique de cette adoption, & que, faute d'un
pareil acte, les droits de Catherine à leur succession pour-
raient un jour lui être conteftés, ils se présentèrent devant
M. de Maisonneuve, comme chargé par les seigneurs de
rendre la juitice, & déclarèrent qu'ils adoptaient Cathe-
rine Thierry pour leur fille & leur héritière, à la charge
qu'elle retiendrait toujours le nom de Catherine Primot (i). ^mJstflT
XXII.
En procurant ainsi l'établissement de nouvelles fa- SOLLICITUDE DE M. DE
milles, M. de Maisonneuve avait plus de sollicitude en- M-"S0NNEUVE ENVERS
' . . 1 1- 1 LES ORPHELINS DONT
core pour assurer l'avenir des orphelins, dont les pères LES pères avaient
avaient été massacrés par les Iroquois pour la défense de
la colonie. Le nombre de ces enfants était peu considé-
rable, attendu que, pendant plusieurs années, il n'y avait
guère eu que des célibataires à Villemarie, & que les pre-
miers enfants nés dans le pays étaient morts peu de temps
après leur baptême (2). Il en refrait cependant quelques- CO Écrits autogra
uns, dont les pères avaient péri dans les combats, & voici phes delaSœurBour
* - tr r > geoys.
comment M. de Maisonneuve pourvut à leur subsiftance.
Jean-Auguffin Hébert, dit Joli-Cœur, tué par les Iroquois,
avait laissé trois enfants en bas âge, issus de son mariage
avec Adrienne Duvivier. Celle-ci s'étant remariée, cette
année 1654, à Robert le Cavelier, M. de Maisonneuve
donna aux époux quarante arpents de terre, proche du
Fort, aux conditions suivantes : d'abord que, pour faci-
liter la conflru&ion de la ville, les seigneurs pourraient
reprendre la terre, moyennant deux cents livres pour
chaque arpent; en second lieu, qu' Adrienne Duvivier re-
noncerait à son douaire & à toutes prétentions quelconques
sur la succession de son premier mari; &' qu'enfin elle,
aussi bien que Robert le Cavelier, son époux, seraient
obligés de nourrir & d'entretenir à leurs frais les trois en-
fants d'Hébert, jusqu'à ce que chacun d'eux eût atteint sa
208 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Greffe de Ville- douzième année (i). Léonard Lucault, dit Barbeau, tué
mr.ne, 24 oct. i654. auss\ par ies Iroquois, avait laissé de Barbe Poisson, son
épouse, une fille, nommée Marie, née en i65o. Sa veuve
s'étant remariée, Tannée suivante, à Gabriel le Sel, dit le
Clos, M. de Maisonneuve leur donna, en 1654, une terre
proche du Fort, de la contenance de trente arpents, à
condition qu'ils nourriraient & entretiendraient Marie Lu-
cault jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'être pourvue par ma-
riage ou autrement; qu'alors ils lui compteraient la somme
de quatre cents livres tournois & la fourniraient, en outre,
(2) Greffe de Ville-
marie, 12 fév. 1654. de hardes ou de meubles pour la valeur de cent livres (2).
XXIII.
'.candale arrivé a vil- Cette même année, M. de Maisonneuve fit paraître
lemarie, découvert k même s0Hicitude envers Charlotte Chauvin & Anne
PAR LOUIS PRUDHOMME
Archambault, sa mère, dont il eft à propos de parler ici.
Quelque précaution qu'on eût apportée dans le choix des
colons deftinés pour Villemarie, M. de la Dauversière, en
1644, en avait engagé un sans le connaître assez, ou qui,
du moins, démentit dans la suite les promesses qu'il avait
pu lui faire, & donna à la colonie un scandale à peu près
semblable à celui de l'incestueux de Corinthe, dont parle
saint Paul. Michel Chauvin, dit Sainte-Suzanne, du nom
de sa paroisse dans le Maine, après avoir servi trois ans la
Compagnie de Montréal, s'était marié, en 1647, à Québec,
en face de l'église, sans qu'on eût pris apparemment toutes
les précautions requises, & avait épousé Anne Archam-
bault, de la paroisse de Dampierre, pays d'Aulnis, à la fa-
mille de laquelle il n'était pas digne de s'allier. Au bout de
trois ans, en l'année i65o, Louis Prudhomme, déjà nommé
dans cette hiftoire, ayant fait un voyage en France, apprit
à la Flèche, en Anjou, que Chauvin avait déjà été marié
avant d'aller en Canada; que sa femme vivait encore &
demeurait à dix lieues de là, dans le village de Voutré,
proche de Sainte-Suzanne. Surpris & affligé de ce récit,
Prudhomme voulut en connaître la vérité par lui-même,
afin d oter le scandale dès qu'il serait de retour à Ville-
marie. Il se rend donc en personne au village indiqué.
YILLEM ARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 654.
« Aussitôt que j'y fus arrivé, rapporte-t-il, une femme,
« âgée d'environ soixante ans, vint me trouver à l'hôtel-
» lerie & me demanda des nouvelles de Michel Chauvin.
« Je lui répondis qu'il se portait fort bien & qu'il s'était
« marié à Montréal. Sur quoi elle répliqua que c'était m Greffe de vnie-
t un méchant homme, qu'il était son mari & qu'avant marie. Déclaration de
d'aller en Canada il lui avait dissipé tout son bien (i). » Prudhomme> 7 fe-
r \ / vner 1 65 1 .
XXIV.
Prudhomme, s'étant ensuite embarqué pour repasser LE COUPABLE CONVAINCU
en Canada, s'empressa, dès son arrivée à Québec, d'in- REPASSE EN FRANCE-
former du fait le père & la mère d'Anne Archambault,
qui, le 10 septembre de cette même année i65o, présen-
tèrent requête; & enfin, revenu à Villemarie, il fit encore
à M. de Maisonneuve le rapport de ce qu'il avait appris.
Chauvin, invité à comparaître, le 8 octobre suivant, de-
vant Jean de Saint-Père, greffier de la jufhce, reconnut &
confessa, de sa pure & franche volonté, sans aucune force
ni contrainte, en présence du P. Pijart, exerçant alors les
fonctions curiales, de M. de Maisonneuve & de Gilbert
Barbier, qu'en effet il avait épousé., en France, Louise
Delisle, sept ans avant qu'il partît pour le Canada (2). (2) Greffe de Viiie-
1 t > • 1 . 1 • n • marie. Déclaration de
Mais, après cet aveu, craignant sans doute la julte ani- Chauvin 8 oSt lC5a
madversion de M. de Maisonneuve & celle de tous les
colons de Villemarie, qu'il avait ainsi déshonorés, il se
rendit incontinent à Québec & profita du retour des vais-
seaux, qui allaient mettre à la voile, pour repasser en
France. Un scandale si inouï & si atroce remplit tous les
cœurs d'indignation. Plus cette conduite de Chauvin était
infâme, plus aussi excita-t-elle les regrets, la commiséra-
tion & l'intérêt bienveillant de tous envers Anne Archam-
bault, respectée universellement dans la colonie pour sa
piété, sa sagesse & sa parfaite intégrité.
xxv.
Elle avait eu de Chauvin un premier enfant, dont RÉPARATIONS ENVERS
M. de Maisonneuve avait bien voulu être le- parrain, & ANNE ARCHAMBAULT-
qui était mort peu de jours après sa naissance; &, au
commencement de i65i, elle se trouvait enceinte d'un
t. 11. 14
210 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
second. Avant que ce dernier vînt au monde, M. de Mai-
sonneuve, par sentence du 8 février de cette même année,
adjugea à Anne Archambault la somme de quinze cents
livres tournois, à prendre sur les biens présents ou à venir
de Chauvin, en quelque lieu qu'ils pussent se trouver,
sans préjudice néanmoins des autres prétentions qu'elle
pourrait avoir contre lui pour Y enfant qu'elle portait dans
son sein. En exécution de cette sentence, il fit procéder à
la vente des biens que Chauvin avait laissés à Villemarie,
&, après qu'on eut payé toutes les dettes qu'il avait con-
tractées, il revint à Anne Archambault sept cent soixante-
quatre livres, qui lui furent remises en à-compte de la
somme adjugée. Étant parvenue à son terme, elle mit au
monde une fille, le 5 avril suivant; & comme les per-
sonnes les plus qualifiées de la colonie s'efforçaient d'effa-
cer, autant qu'il était en elles, l'affront qu'elle avait reçu
avec tant d'injuftice, mademoiselle Mance & M. d'Aille-
bouft des Musseaux voulurent bien tenir l'enfant sur les
Fonts de baptême, & ce dernier lui imposa même le nom de
Charlotte,, de celui de Charles qu'il portait. Ces procédés,
commandés par la juffice, & ces sages attentions, inspirées
par une bienveillance délicate, produisirent de très-heu-
reux effets, en sorte que la réputation d'honneur dont
avait joui jusque-là Anne Archambault ne reçut, du scan-
dale dont nous venons de parler, aucune sorte d'atteinte
dans l'efhme publique.
xxvi.
>an gervaise épouse H arriva même que M. de Maisonneuve, étant revenu
anne archambault. fa France, deux ans après, avec sa recrue, l'un des prin-
cipaux colons qu'il amena, Jean Gervaise, de la paroisse
de Souvigné, près d'Auzon, diocèse d'Angers, homme
grave & sensé, que nous verrons, dans la suite, marguil-
lier en charge, subftitut du juge 8c procureur fiscal, crut
s'honorer lui-même en la prenant pour épouse. Il eif
à remarquer que M. de Maisonneuve avait amené à Ville-
marié de très-vertueuses filles pour les établir, & que le
mariage de Gervaise avec Anne Archambault eut lieu le
V1LLEMARIE FORMÉE EN COLONIE. 1 654.
21 I
3 février 1654, c'eft-à-dire, qu'il fut le quatrième des treize
mariages qui eurent lieu cette année à Villemarie, preuve de
la grande e frime dont Anne Archamhault jouissait dans le
public. M. de Maisonneuve en donna bientôt lui-même un
nouveau témoignage. Jean Gervaise, étant alors attaché au
service des seigneurs, recevait des gages tous les ans, &
M. de Maisonneuve, le jour de l'Annonciation, 25 mars
suivant, promit, par contrat, de donner à Anne Archam-
hault les mêmes gages que touchait son mari & de nourrir
Charlotte Chauvin, sa fille, tout le temps qu'ils seraient
l'un 8c l'autre au service des seigneurs (i). Anne Archam-
hault ayant mis au monde une fille, le parrain fut M. de
Maisonneuve 8c la marraine la Sœur Bourgeoys, qui im-
posa à l'enfant le nom de Marguerite, qu'elle portait elle-
même (2). Enfin, quelque temps après, elle eut une autre
fille, 8c celle-ci fut tenue sur les Fonts de baptême par
M. Lambert Closse 8c par madame d'Aillebouft (3). s
Le choix si sage 8c si chrétien de Jean Gervaise, en
donnant à Anne Archamhault la préférence sur toutes les
jeunes personnes venues à Villemarie pour s'établir,
édifia autant la colonie, que la conduite criminelle de
Chauvin l'avait scandalisée, 8c fut béni de Dieu dans les
enfants issus de ce mariage. Ceft le témoignage que ren-
dait, en 1672, M. Dollier de Casson, dans son His-
toire du Montréal, où, faisant trifrement allusion à ce
fait, il s'exprime en ces termes : « Le sieur Gervaise donna,
« par le mariage qu'il contracta, un bon 8c heureux
« exemple. Aujourd'hui il a une famille fort nombreuse,
« qui jouit du privilège d'unir avec le jeune âge la vieil-
« lesse des mœurs. Ceft une famille de condition & de
« bonne odeur à tout ce pays, où la richesse de la vertu pré-
« vaut à celle des biens de ce monde. » Nous ajouterons
que Charlotte Chauvin n'excita pas moins vivement l'in-
térêt de toute la colonie que ne l'avait fait sa vertueuse
mère Anne Archamhault. A l'âge de douze ans & demi,
elle fut mariée à Jean Baudoin, le 19 novembre i663,
fi) Greffe de Ville-
marie, 25 mars 1654.
(2) Regiftre des bap-
têmes, 26o<3:. 1654.
(3) Ibid., 3o janv.
16P4.
XXVII.
ESTIME DONT JOUrr LA
FAMILLE GERVAISS.
CHARLOTTE CHAUVIN»
212 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
COLONS DE VILLEMA-
JUE.
& dans cette circonfïance tout ce qu'il y avait de plus
honorable dans la colonie , le clergé, les Religieux, les
officiers de juftice, les militaires, la noblesse & les plus
notables des citoyens, se firent un plaisir d'assifîer à son
contrat de mariage à titre d'amis (i): en sorte que, jus-
(i) Greffe de Ville- , , ., , . ^ i , ..... ^ . '
marie, ades de Basset, qu alors, il n y avait eu aucun mariage a Villemane qui
19 novembre i663. eût été honoré par un concours si universel de personnes
Concession du 1 3 juin • 1 , 11
lC,3 considérables.
XXVIII.
charité et piété des En parlant ici de la première organisation de là
colonie, nous ne pouvons nous dispenser de rappeler la
sainteté des mœurs qui régnait alors. Villemarie était tou-
jours, comme nous Pavons vue dès son commencement,
une image de la primitive Église, surtout par la charité,
qui en faisait le caractère diffinctif. Voici ce que rapporte,
sur ce sujet, la Sœur Morin : « Rien ne fermait à clef en
« ce temps-là, ni les maisons, ni les coffres, ni les caves;
« tout demeurait ouvert, sans que personne eût à se
« repentir de sa confiance. Ceux qui jouissaient de quelque
« aisance s'empressaient d'aider les autres, & leur don-
« naient spontanément, sans attendre qu'ils réclamassent
« leurs secours, se faisant, au contraire, un plaisir de les
« prévenir & de leur donner cette marque d'affection &
« d'eftime. » La piété de ces fervents colons n'était pas
moins remarquable que leur charité. Comme il y avait
alors à Villemarie deux Pères Jésuites, on célébrait ordi-
nairement deux messes : la première, avant le jour en
hiver, & à quatre heures en été, était pour les hommes.
Ils y assiftaient tous. Celui qui y eût manqué un jour de
travail, dit encore la Sœur Morin, se serait regardé comme
excommunié de la société des autres; &, pour s'abftenir
d'y assiffer ces jours-là, il fallait avoir des motifs d'empê-
chement aussi forts que ceux qu'on exige aujourd'hui pour
s'en dispenser les fêtes d'obligation & les dimanches.
« C'était un spectacle bien édifiant, ajoute-t-elle, de voir
« tous ces hommes aussi modefïes & aussi recueillis, pen-
« dant le saint Sacrifice, que pourraient l'être les plus dévots
VILLEMAR1E
FORMÉE
EN COLONIE.
2l3
Religieux . » La seconde Messe se célébrait à huit heures, &
celle-ci était pour les femmes, qui ne le cédaient pas à (0 Annales de thô-
.. . / \ tel-Dieu Saint-Joseph,
leurs maris en dévotion ni en vertu ( i). par la Sœur Morin..
XXIX.
Lorsqu'ils avaient quelque devoir à remplir ou quelque confrérie militaire de
. > 1 . n 1 11 • Ji LA TRÈS-SAINTE VIER-
honneur a rendre, a 1 occasion de 1 arrivée d une personne GE ÉTABLIE PAR M
de marque ou de quelque fête publique, on les conduisait de maison-neuve.
à l'église pour y rendre d'abord cet honneur à Dieu; ils y
faisaient leurs dévotions & récitaient diverses prières, tou-
jours avec beaucoup de satisfaction pour eux (a). Pareil- /2) ^f1*? aut°sra-
r x N ' phes de la bœur Bour-
lement, quand ils avaient à faire la garde contre les Iro- ge0ys.
quois, elle devenait pour eux une occasion & un exercice
de prières. Cette garde, nécessaire à la conservation des
travailleurs, était un privilège réservé à soixante-trois
colons, que M. de Maisonneuve avait choisis pour former
entre eux une confrérie militaire. Il l'avait composée de
soixante-trois hommes, afin d'honorer, par ce nombre,
celui des années que la très-sainte Vierge a passées sur la
terre, ainsi qu'on le tient pieusement; & comme tous ces
braves étaient toujours prêts à sacrifier leur vie, tant pour
conserver celle de leurs frères que pour défendre Ville-
marie & tout ce pays consacré à l'augufte Mère de Dieu,
pour cela on les appelait : les soldats de la très-sainte
Vierge. M. de Maisonneuve se faisait gloire d'être lui-
même le premier de ces soldats; tous les dimanches, il
en désignait un pour chacun des jours de la semaine, &
leur faisait à tous une allocution chaleureuse, pour qu'ils ' . , , „„„
7 r 1 (.->) Annales de I Ho-
s acquittassent religieusement & courageusement de leurs tel-Dieu Saint-Joseph ,
devoirs (3). Par la sœur Morin-
• ... xxx-
Chacun de ces soldats devait, le jour qui lui avait été fidélité desconfrères
assigné, faire continuellement la ronde autour des champs A FA1RE LA GARDE AU~
X TOUR DES TRAVAIL—
ou se trouvaient les travailleurs, & les avertir prompte-
ment dès qu'il apercevait les Iroquois, ou qu'il venait à
découvrir leurs traces. Celui qui était ainsi de garde se
tenait prêt à mourir ce jour même, & pour cela il avait
eu soin de se confesser la veille & de communier le matin,
LEURS.
214 H6 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Annales de l'Hô-
tel-Dieu Saint-Joseph,
par la Sœur Morin.
XXXI.
DÉSINTÉRESSEMENT PAR-
FAIT DE M. DE MAI-
SONNEUVE.
à la première Messe, en esprit de viatique. « C'est ce qu'ils
faisaient très-poncluellement, sans y manquer jamais
qu'en cas de maladie, dit la Sœur Morin. Plusieurs,
ajoute-t-elle, sont morts dans cet exercice de la plus
parfaite charité : ce qui pourtant ne rebutait pas les
autres & ne les empêchait pas de s'exposer au hasard
d'être tués à leur tour. C'eft qu'ayant l'honneur d'être
soldats de la sainte Vierge, ils avaient la confiance que,
s'ils mouraient dans l'exercice de cet emploi^ elle por-
terait leurs âmes en paradis. Cette confrérie a duré, à
ce qu'il me paraît, jusqu'au retour définitif de M. de
Maisonneuve en France, qui eut lieu en 1 665 ; car je
me souviens, moi qui suis venue dans cette maison de
l'Hôtel-Dieu en 1662, d'avoir vu pratiquer cette louable
dévotion plusieurs années, ces bons soldats de la sainte
Vierge venant communier à la première Messe dans notre
église, qui servait alors de paroisse & en a servi long-
temps après. Aussi tous les colons vivaient-ils comme
des Saints, dans une parfaite unité de volonté & de sen-
timent, une piété, une dévotion & une religion sincères
envers Dieu, & tels que sont maintenant les bons Reli-
gieux. On n'entendait pas seulement parler du vice dés-
honnête, duquel tous avaient horreur, même les hommes
en apparence les moins dévots; enfin c'était une image
de la primitive Église que ce cher Montréal, dans son
commencement & dans son progrès, ce qui a duré en-
viron trente-deux ans (1). »
Cette innocence dans les mœurs, ce courage chré-
tien, qui faisaient braver la mort pour la conservation de
la colonie, cette piété si sincère & si confiante, étaient en
grande partie l'effet des exemples frappants de vertu, de
courage, de bonté & de religion, que M. de Maisonneuve
donnait à tous. Comme premier soldat de cette confrérie
militaire, il était aussi le premier à s'exposer généreuse-
ment à la mort, en courant partout où il y avait quelque
péril. Sa bonté, jointe à sa valeur, lui donnait tout pou-
M. DE MAISON NEUVE. 1 654-
2l5
voir sur le cœur des siens; aussi les voyait-on s'associer
toujours volontiers à toutes ses dévotions, non moins qu'à
ses actions hardies de courage. « Ce brave & incompa-
« rahle Gouverneur a fait paraître en sa personne, dit
« M. Dollier de Casson, un détachement universel & non
« pareil, un cœur exempt de toute autre crainte que de
« celle de son Dieu 8c une prudence admirable. Mais,
« entre autres rares qualités, on a vu en lui une généro
« sité sans exemple à récompenser les bonnes actions de
« ses soldats. Plusieurs fois, pour leur donner des vivres,
« il s'en eft privé lui-même, leur diftribuant jusqu'aux
« mets de sa propre table. Il n'épargnait rien pour leur
« procurer quelque petit bénéfice, quand les sauvages
« venaient en traite dans ce lieu. Je sais même qu'une
« fois, remarquant une extrême triftesse dans l'un de ses
« soldats, qui avait fait preuve de cœur dans plusieurs
« actions contre l'ennemi, il l'interrogea & apprit de lui
" que le sujet de sa triftesse était qu'il n'avait rien pour
« traiter avec les Outaouais, qui étaient alors ici. Là-
« dessus il le conduit dans sa chambre, &, comme ce
« jeune homme était tailleur d'habits, il lui remet tout ce
« qu'il trouve d'étoffes, jusqu'aux rideaux de son lit, pour
« qu'il les mette en hardes, afin de les leur vendre, &
« ainsi il le renvoya content. Il en usait de la sorte,
« non pour retirer aucun lucre, mais par une pure & cor-
« diale générosité, qui le rendait digne de louange &
« d'amour (i). » Il ne se souciait non plus d'argent que de (i)Hiftoire du Mont-
ci fumier, ajoute la Sœur Morin; ce qui a paru visiblement réa1' l64°->64i-
« à tout le monde. S'il eût voulu négocier, il aurait amassé
« de grandes richesses par la traite des pelleteries, le
« caftor valant, en ce temps-là, jusqu'à dix & douze livres,
« & il aurait pu l'avoir facilement & à volonté, par un
« commerce licite & honnête; mais l'amour de la pau-
« vreté évangélique, qui était dans son cœur, en fermait
« la porte à tout désir de posséder des biens périssables;
« & il était entretenu & fortifié dans ce sentiment par
« mademoiselle Mance & par la Sœur Bourgeoys, qui
2l6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Annalesde l'Hô-
tel-Dieu Saint-Joseph,
par la Sœur Morin.
XXXII.
SIMPLICITÉ DE M. DE
MAISONNEUVE DANS
SES VÊTEMENTS. SA
FRUGALITÉ.
(2) Ibid.
XXXIII.
BAPPORTS DE LA SOEUR
BOURGEOYS AVEC H.
DE MAISONNEUVE.
« avaient les mêmes attraits que lui pour ce détachement
« parfait de toutes choses (i). »
Quoique, dans les occasions où il devait paraître
comme Gouverneur, il fût toujours vêtu ainsi que le de-
mandait son rang, & montrât beaucoup de dignité dans
toute sa personne, son habit ordinaire était le même que
celui des simples habitants, un capot de serge grise à la
mode du pays. On appelle ainsi une espèce de vêtement,
avec capuchon, que les gens de mer mettent par-dessus
leur habit ordinaire, pour se garantir du mauvais temps.
Dans le dernier séjour de M. de Maisonneuve en France,
l'une de ses sœurs, madame de Chuly, avait eu soin de
faire pour lui une très-riche provision de linge fin & de
dentelles de prix, dont les hommes de sa condition usaient
alors. Peu de jours après rembarquement il arriva que,
la Sœur Bourgeoys ayant fait un paquet de tous ces ob-
jets, ce paquet, emporté apparemment par la violence des
vents, tomba dans la mer, au grand déplaisir de la Sœur,
qui, malgré tous les mouvements qu'elle se donna, ne put
le recouvrer. Ne connaissant pas encore le caractère gé-
néreux et élevé de M. de Maisonneuve, elle craignit qu'en
homme du monde il ne fût très-sensible à cette perte, qui
ne pouvait être réparée en Canada. Mais il ne fit que rire
en l'apprenant, & dit à la Sœur qu'il était bien aise de cet
accident, puisque lui & elle se trouvaient débarrassés par
là du soin importun de ces ornements de vanité. Sa table
était aussi frugale que son vêtement était simple; il n'avait
qu'un seul serviteur, qui lui servait tout à la fois de cuisi-
nier; & on a remarqué qu'il ne lui fit jamais aucune plainte
sur sa manière de le traiter, la cuisine étant toujours à
son goût. Enfin il observait très-exactement les jeûnes de
l'Église, & d'autres encore qu'il s'imposait à lui même par
dévotion, quoiqu'il en souffrît toujours beaucoup (2).
En conduisant la Sœur Bourgeoys à Villemarie, il
avait espéré qu'elle pourrait y inftruire des enfants au
M. DE M A1S0NNEUVE- 1 654-
bout de quelques années; car, jusqu'alors, presque tous
ceux qui avaient vu le jour dans ce pays, étaient morts en
bas âge. « On a été environ huit ans, dit cette Sœur, sans
« pouvoir garder d'enfants à Montréal; ce qui donnait
« bonne espérance, puisque Dieu prenait les prémices. La
« première qui eft reftée vivante fut Jeanne Loisel, que
« Ton me donna âgée de quatre ans & demi, & qui a été
« élevée & a demeuré à la maison jusqu'à son mariage.
« Jean Desroches eft venu après (i). » Jeanne Loisel était (o Écrits autogra-
née le 21 juillet 1649 (2); d'où Ton voit qu'en arrivant à phes.de la Sœur Bour-
Montréal, la Sœur Bourgeoys n'eut à former que cette (2)SRegiftredesbap-
seule élève, particularité qui montre la sagesse des Asso- têmes de la paroisse
ciés de Montréal, en différant comme ils firent d'établir à de Villemarie' l640-
Villemarie la communauté qu'ils avaient résolu d'y former
pour l'éducation des jeunes filles. En attendant que la
Sœur pût y exercer son zèle à l'égard des enfants qui naî-
traient, M. de Maisonneuve lui donna le soin de sa mai-
son & tout le maniement de ses intérêts domeftiques; &
ainsi, durant les quatre premières années de son séjour à
Villemarie, elle demeura dans le Fort, où M. de Maison-
neuve résida conftamment. Quoiqu'elle fût occupée alors
aux affaires du ménage, il la considérait, non comme une
servante, mais comme une personne d'une éminente vertu,
que Dieu lui avait donnée pour l'aider à la pratique des
maximes de la perfection chrétienne; & ce fut en effet
par les sages avis de la Sœur que, pour ne mettre aucune
borne à son avancement spirituel, il voua à Dieu une
chafteté perpétuelle.
xxxiv.
Auparavant, ayant eu quelques peines d'esprit, il s'en m. de maisonneuve al-
était ouvert à l'un des Pères Jésuites qui desservaient Ville- LIE ENSEMBLE LE ME"
. TIER DES ARMES ET
marie, & qui lui conseilla de se marier. M. de Maison- LA PERFECTION CHRÉ-
neuve éprouvait pour le mariage des répugnances insur-
montables; il fit part de son embarras à la Sœur, qui lui
conseilla, au contraire, de faire le vœu perpétuel de chas-
teté. Le P. Jérôme Lalemant, qu'il allait voir tous les ans
à Québec pour la direction de sa conscience, & qu'il con-
TIENNE.
2l8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
sulta là-dessus, approuva lui-même l'avis de la Sœur, &
M. de Maisonneuve, ayant en effet prononcé ce vœu; se
trouva depuis délivré de toutes ses peines. Ce trait montre
à quelle haute vertu il aspirait dans la profession des
armes, quelque dissipante qu'elle puisse paraître. En ap-
parence homme du monde, il était en réalité un vrai Reli-
gieux, par sa délicatesse de conscience, qui le rendait pur
comme un ange, & par son humilité sincère & profonde,
qui lui faisait cacher en tout le bien qu'il faisait. Quand il
ne pouvait en dérober la connaissance aux hommes, il
avait alors de saintes adresses pour leur donner à penser
qu'en faisant le bien il cédait à l'exigence des circonflances,
quoiqu'il lui fût toujours inspiré par son amour pour
Dieu & par le désir de ne -plaire qu'à lui seul. C'était un
homme de grande oraison, intimement convaincu & pra-
tiquement pénétré des maximes de l'Évangile les plus par-
faites & les plus sublimes ; & cette conviction, jointe à sa
force d'âme naturelle, le rendait sans pareil en confiance
dans l'adversité. Sachant, par la lumière de la foi, que les
contradictions, les disgrâces temporelles, sont autant d'oc-
casions de mérites pour le Ciel, il se réjouissait lorsqu'il
plaisait à Dieu de le gratifier de quelque faveur de ce
genre : ce qui lui arriva souvent dans l'exercice du Gouver-
nement de l'île de Montréal. Le mauvais vouloir des
hommes & leurs procédés blessants, qui, pour d'autres,
auraient été autant de sujets de se laisser abattre par la
triftesse ou emporter par la colère, semblaient n'être pour
lui que matière enjouée de divertissement; aussi ne s'aper-
• cevait-on jamais qu'il eût dans le cœur quelque sentiment
de peine. Il parlait de ses disgrâces à la Sœur Bourgeoys
d'un air riant & joyeux; & comme, de son côté, elle se ré-
"ouissait de le voir comblé de ces sortes de faveurs, cette
disposition dans la Sœur, qui lui était] à lui-même très-
(i) Annales de l'Ho- ao-réable, l'affermissait de plus en plus dans des sentiments
tel-Dieu Saint-Joseph, . , . . r r
par la sœur Morin. SI chrétiens (i).
xxxv.
la sœur bourgeoys Pendant sa dernière traversée de France en Canada,
LA SŒUR BOURGEOYS. 1 654-
2I9
il lui avait souvent parlé de la croix qu'il avait portée lui- rétablit la croix a
même 8c fait planter sur la montagne, en 1643, & lui avait LAM0NTAGNE-
promis de Yy faire conduire lorsqu'ils seraient arrivés à
Villemarie. Il s'acquitta, en effet, de sa promesse, & fit
accompagner la Sœur par une escorte de trente hommes
armés. Mais on ne trouva plus la croix; les Iroquois
l'avaient enlevée & détruite, dans la guerre précédente.
Affligée de ne point voir ce monument de piété, elle pria
M. de Maisonneuve de le rétablir, ce qu'il fit volontiers,
en chargeant la Sœur elle-même de diriger cette entre-
prise. « Je fus deltinée pour cela, dit-elle; j'y menai Gil-
« bert Barbier, dit Minime, avec quelques autres hommes,
« Nous y fûmes trois jours de suite, & la croix fut plantée,
« ainsi qu'une palissade de pieux pour la clore » (1). Le W Ecnts autosra-
. ■ ~ * ■»«■■■ ' 11^ pbesde la SœurBour-
cnoix que fit M. de Maisonneuve de la Sœur Bourgeoys ge0ys.
pour présider au rétablissement de ce monument, & l'em-
pressement des pieux colons à exécuter les désirs de cette
sainte fille, montrent assez la grande considération dont
elle jouissait dans la colonie & l'ascendant que sa vertu lui
donnait sur tous. Il eût été difficile, en effet, qu'il en fût
autrement à l'égard de la Sœur Bourgeoys. Sa charité, qui
semblait la multiplier elle-même, la faisait être toute à
tous, pour les gagner tous à Jésus-Chrift, & l'on était sûr
de la trouver partout où il y avait quelque service à
rendre.
xxx VI.
On la voyait visiter 8c servir les malades, consoler les CHARITÉ héroïque de
. - . , 1 1 1 • 1 1 • LA soeur bourgeoys.
affligés, mftruire les ignorants, blanchir le linge et rac-
commoder gratuitement les hardes des pauvres 8c des
soldats, ensevelir les morts 8c se dépouiller, en faveur des
nécessiteux, des choses qui lui étaient le plus nécessaires.
Au moment de l'embarquement, on avait voulu lui donner
un lit pour son usage; elle ne le conserva pas longtemps,
8c sembla ne l'avoir accepté que pour en disposer elle-
même en faveur des autres. Durant un hiver très-rude, un
soldat, tout transi de froid, vint implorer sa charité, en
lui représentant qu'il n'avait pas sur quoi se coucher pour
220 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
se garantir du froid pendant la nuit. La Sœur Bourgeoys,
accoutumée à regarder comme un fardeau insupportable
tout ce qu'elle avait en propre, ne balance pas un infiant;
elle va chercher son matelas & le lui donne aussitôt. Peu
de temps après, un autre soldat, désireux de partager la
bonne fortune de son camarade, vint trouver aussi la Sœur
pour lui exposer sa misère; celui-ci obtint la paillasse.
Deux autres, sans savoir qu'elle se dépouillait ainsi elle-
même, étant venus, à leur tour, pour implorer sa charité,
elle leur donna les deux couvertures. Personne, dit-on, ne
se présenta pour avoir l'oreiller; elle l'eût donné volon-
tiers, sachant se passer de tout & se croyant bien dédom-
magée lorsqu'à ce prix elle pouvait soulager le prochain.
Enfin elle était comme une mère commune à l'égard de
tous, la consolation de l'affligé, le soutien du faible & de
l'indigent.
XXXVII.
efficacité des EXEM- Malgré sa vie auft ère, la Sœur Bourgeoys n'avait rien
ples et des prières qUe d'aimable dans son extérieur, aussi bien que dans sa
DE LA SOEUR BOUR- * . . . . , ni
geovs. conversation, qui attiraient doucement les ames & les ga-
gnaient au service de Dieu. La vue seule de sa personne
portait saintement à Lui, ainsi que l'expérimentaient heu-
reusement les personnes de tous les états. Après avoir
rappelé les services que cette fille de grâce rendait à la
colonie, la Sœur Morin ajoutait : « Voilà ce qu'a fait te
« Sœur Bourgeoys, animée de l'amour de Dieu & du zèle
« pour sa gloire; elle vit encore aujourd'hui en odeur de
« sainteté, si humble, si rabaissée, qu'elle inspire l'amour
(1) Annaiesde i'hô- * de l'humilité rien qu'à la voir (i). » « Nous l'avons
tei-Dieu saint- Joseph. (( connuej écrivait le P. le Clercq, Récollet, pleine de l'es-
« prit de D.ie-u, de sagesse & d'expérience, d'une cons-
« tance invincible à surmonter tous les obftacles qu'elle
(2) Premier établis- « atrouvés à son dessein (2). » Et le R. P. Bouvard, supé-
sement de la Foi, t. il rieur des Jésuites de Québec, lui a rendu aussi ce beau
témoignage : « Je ne crois pas avoir jamais vu de fille
« aussi vertueuse que la Sœur Bourgeoys, tant j'ai re-
« marqué en elle de grandeur d'âme, de foi, de confiance
LA SŒUR BOURGEOYS. 1 654-
221
« en Dieu, de dévotion, d'humilité, de mortification, de
s zèle (i). » Ce serait ici le cas de parler des exemples (i) Vie de la Sœur
admirables que mademoiselle Mance & madame d'Aillé- B°urse°>'s> l8l8> p-
1 . 175-176.
boufi donnaient, de leur côté, à la colonie. Qu'il nous suffise
de dire que les personnes choisies par la divine Providence
pour influer sur l'esprit & les mœurs des colons, offraient
une réunion digne des plus beaux temps de l'Eglise. M. de
Maisonneuve avait fait vœu de chafteté perpétuelle, comme
on vient de le voir; mademoiselle Mance & la Sœur Bour-
geoys s'étaient également consacrées à Dieu par le vœu
de virginité, ainsi que M. & madame d'Aillebouft, malgré
leur mariage; & toutes ces âmes d'élite étaient comme un
sel de sagesse qui contribuait très-efficacement à inspirer
l'amour de la vertu & à préserver de la corruption du vice
tout le refte de la colonie. Elles ne contribuaient pas moins
à attirer, par leurs ferventes prières auprès de Dieu, sa
protection sur les armes des colons, dans tant de circons-
tances périlleuses où se trouvait continuellement exposé le
pays. Ainsi, par exemple, la sœur Bourgeoys était presque
toujours dans une oraison continuelle, & Ton aurait pu
dire d'elle, comme du grand Saint Martin de Tours, que
sans cesse elle était en prière pour cette nouvelle Église.
Aussi M. Souart, dont nous parlerons bientôt, & qui la
dirigea pendant plusieurs années, convaincu du grand
crédit de cette sainte fille pour négocier les intérêts du
pays auprès de Dieu, aimait à la considérer comme la
petite Sainte Geneviève du Canada : c'était son expression;
& il était persuadé que, quelques efforts que fissent les
ennemis de la religion & ceux de l'État, la colonie ne souf-
frirait aucun mal considérable de leur part, étant soute-
nue «par les prières de cette sainte âme (2). Nous avons (2) vie de ia Sœur
raconté qu'elle avait procuré l'élévation d'une nouvelle Bourge°ys, 18 18, p.
croix sur la montagne de Montréal; & l'intention des 17/'1?S'
colons, en rétablissant ce pieux pèlerinage, était de s'y
rendre, comme auparavant, pour attirer les bénédictions
de Dieu sur leurs armes & obtenir la conversion des sau-
vages. « Mais, après que la croix fut plantée, il n'y eut
222 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« plus de sécurité de retourner à la montagne ; il survint,
« dit la Sœur Bourgeoys, des empêchements de la part
« des Iroquois, nos ennemis, qui se cachaient dans le bois
« pour surprendre nos travailleurs. » C est ce que nous
allons exposer, en reprenant la suite de notre hiftoire.
PROP OSITION
CHAPITRE XI
TROISIEME GUERRE; PAIX CONCLUE.
A LA FAVEUR DE CETTE PAIX, LES IROQUOIS EXIGENT QUE
DES FRANÇAIS AILLENT S1 ÉTABLIR A ONNONTAGLÉ;
ils s'efforcent DE DÉTRUIRE LES HURONS
DE L'iLE D'ORLÉANS.
Nous avons raconté, que le P. Poncet était arrivé à
AGNIERS ET DES ON- Québec le 5 novembre i653, conduit par quelques Iro-
nontagués .aux hu- qUOis d'Agnié. Ceux-ci, qui étaient au nombre de sept,
RONS DE L'ILE D OR- f
léans pour les dé- avaient annoncé alors que des députés de leur' nation
TRUIRE- reviendraient au printemps, pour traiter de la paix géné-
(0 Relation de 1 653, raie (i). Mais il paraît que l'intention secrète de ces bar-
p' 24* bares, en feignant ainsi des négociations, était de chercher
quelque occasion de détruire les Hurons de l'île d'Or-
léans & de tomber ensuite sur les Français eux-mêmes.
La dernière nuit de leurs pourparlers, ils avaient avoué
secrètement aux Hurons qu'en descendant à Québec leur
dessein était de les inviter à se détacher des Français, & à
aller se réunir aux Hurons captifs chez les nations Iro-
quoises. Ils avaient même ajouté que leurs négociations
pour la paix avec les Français n'étaient qu'un prétexte
PROPOSITIONS DES IROQUOIS AUX HURONS, l654. 223
pour pouvoir leur parler ainsi à eux-mêmes en assurance,
&; là-dessus les Iroquois leur avaient donné trois grands
colliers (i). Ce dessein perfide ne fut point particulier à ceux (0 Relation de 1654,
de la nation d'Agnié. Les Iroquois d'Onnontagué, venus au p" 3'
mois de février 1 654, après avoir fait aussi leurs présents pour
la paix avec les Français, allèrent pareillement découvrir
aux Hurons leurs intentions secrètes. Us leur conseillèrent,
lorsque le printemps serait venu, de témoigner aux Fran-
çais le désir de quitter l'île d'Orléans, pour aller s'établir
à Villemarie avec leurs femmes & leur enfants ; & leur pro-
mirent que, lorsqu'ils seraient arrivés entre Montréal & les
Trois-Rivières, ils trouveraient trois ou quatre cents Iro-
quois qui, à dessein, iraient à leur rencontre. Ils ajoutèrent
que ceux des Hurons qui seraient dans le secret, découvrant
alors leurs projets aux autres, ce serait une nécessité pour
ces derniers de suivre le parti des plus forts; qu'étant ainsi
arrivés près de File de Montréal, ils remonteraient par la
rivière des Prairies, au lieu de suivre le fleuve Saint-Lau-
rent, afin d'éviter par ce moyen Villemarie, & qu'au-dessus
de l'île ils trouveraient cinq cents Iroquois qui les condui-
raient. L'ambassadeur d'Onnontagué parla ainsi, durant
la nuit, aux chefs de la bourgade Huronne, & fit pour cela
quatre présents (2). & Re,ation de l654'
... n.
Les Hurons, que la crainte des Iroquois suivait par- réponse des hurons
tout, effrayés de ce discours, qui tendait à les conduire
tous à la boucherie, jugèrent qu'ils pouvaient à leur tour
user de ruse avec ces perfides. Ils répondirent à l'ambas-
sadeur que ce dessein ne pourrait que réussir, attendu que
les Français leur proposaient eux-mêmes d'aller établir
une nouvelle habitation Huronne sur le grand lac des Iro-
quois; qu'il ne présentait donc aucun inconvénient, &
qu'il serait même bon de communiquer aux Français ce
projet de transmigration avant de l'exécuter. L'ambassa-
deur y consentit. Là-dessus on tint un conseil, où se
trouva M. de Lauson, Gouverneur général. Les Hurons,
voulant éviter le piège qu'on leur tendait, demandèrent
POUR EVITER CE PIEGE.
224 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
que ce dessein fût différé d'un an, & qu'en attendant ce
terme les Iroquois, qui avaient demandé la formation d'un
établissement Français dans leur pays, y bâtissent une
maison pour les robes noires, ajoutant que, si les mission-
naires allaient s'y établir, eux-mêmes les suivraient volon-
tiers. De son côté, M. de Lauson, qui donna aussi des
présents, demanda qu'on ne pressât pas ceux des Hurons
qui ne seraient pas encore disposés à ce voyage, & qu'on
leur laissât à tous la liberté de retourner dans leur ancien
pays, ou d'aller chez les Iroquois, ou enfin de demeurer
parmi les Français. Toutes ces demandes tendaient à ren-
verser le dessein des Iroquois, & ceux-ci durent bien le
comprendre.
Cependant, embarrassé sans doute d'avoir à répon-
dre sur ces propositions captieuses, dont les conséquen-
ces pouvaient être si graves, M. de Lauson, qui d'ailleurs
n'était pas homme de guerre, finit par dire aux Iroquois
« qu'ils pourraient s'adresser pour la paix à M. de Mai-
« sonneuve avec autant de confiance qu'à lui-même,
« & que, pour en traiter avec eux, il lui donnait tous
« ses pouvoirs. » Par un de leurs présents, les Iroquois
avaient voulu faire entendre qu'ils plantaient un mai de-
vant Québec, comme pour être le lieu des conseils ou
des pourparlers; & M. de Lauson, qui apparemment ne
désirait pas de traiter avec eux, donna un autre . présent,
afin que ce mai fût censé être transporté à Villemarie,
qui, étant une place frontière, serait pour eux d'un plus
facile accès. Cet expédient, de la part de M. de Lauson,
eft un éloge de l'habileté de M. de Maisonneuve à traiter
avec ces barbares, & à se tirer avec avantage des affaires
les plus embarrassantes ou les plus désespérées. C'ell:
qu'en effet ce dernier ne se montrait pas seulement plein
de résolution & de courage dans les combats; il déployait
encore dans les conseils la dextérité d'un diplomate con-
sommé, à cause de sa perspicacité naturelle, de sa modé-
ration & de sa rare prudence. Quoiqu'il eût conduit à Vil-
3' GUERRE DES IROQU01S. 1 654.
225
lemarie la nouvelle recrue avec laquelle il croyait pouvoir
sauver le pays, il évitait pourtant tout ce qui aurait pu
tourner contre lui les armes Iroquoises. Ainsi, au mois de
décembre 1 653 ^ peu après son retour de France, sept Iro-
quois étant arrivés à Villemarie pour descendre plus loin,
il s'efforça de les arrêter, en leur disant qu'Onontio était
partout, pour les faire renoncer à un plus long voyage,
il leur donna en présent deux grandes chaudières. C'eft
qu'il craignait qu'on ne les tuât s'ils descendaient plus
avant le fleuve 8c que leur mort n'attirât les Iroquois sur
Villemarie. Enfin, voyant qu'ils persiflaient toujours à vou-
loir aller à Québec, il demanda, par un présent de deux
couvertures qu'il leur donna, que deux d'entre ces Iro-
quois retournassent dans leur pays pour assurer, de sa
part, leurs compatriotes de l'amitié des Montréaliftes,
quelque accident qui pût arriver en chemin à ceux qui
descendraient à Québec (i). (i) Journal des Jc-
suiies, .io jany. 1014.
IV.
MALGRÉ LA PAIX, LES
SOXNIER UN CHIRUR-
GIEN DE VILLEMARIE.
La suite montra combien peu il fallait compter sur
les promesses de ces perfides. Après toutes les assurances iroquois font pri-
que les Iroquois avaient données de la paix, les Français
se rendirent à Villemarie pour la traite, lorsque le prin-
temps de 1654 fut venu. Un jeune chirurgien de cette ha-
bitation ayant tendu, durant le mois d'avril, ses pièges
pour la chasse des caftors, en des lieux écartés, une bande
d'Iroquois d'Onneiout, venus de leur côté à la chasse des
hommes, le surprirent à l'improvilfe & le jetèrent dans leur
canot, sans laisser aucune marque de leur venue. On eût
ignoré ce malheur, si un Huron, qu'ils avaient laissé au lieu
de leur débarquement pour y garder leur bagage, ne se fût
échappé & n'en eût promptement donné avis à Villemarie,
en ajoutant qu'une troupe de douze Iroquois d'Onneiout,
n'ayant que des pensées de guerre & de carnage, étaient
en embuscade aux environs, & que chacun eût à se tenir
sur ses gardes. Aussitôt on tire le canon pour signal de re-
traite, 0:1 fait l'appel, & il se trouve que le chirurgien efl
absent. On craint qu'il n'ait été tué sur la place ou qu'au
TOME II. 1 5
226 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
moins les Iroquois ne raient emmené captif, & sur-le-
champ on dépêche des hommes aux Trois-Rivières & à
Québec pour donner avis d'une conduite si infâme. « Nous
« voilà, dit sur ce sujet le P. Lemercier, dans les ter-
« reurs d'une nouvelle guerre & dans l'attente d'une ar-
« mée ennemie, le Huron échappé nous assurant qu'elle
« était proche, & que tout n'était que trahison dans
« les assurances de paix, que nous donnaient les Iro-
0 ) Relation de 1 654, • / \
p ^ « quois (i). ))
V.
des onnontagués en- Il parut cependant par l'événement que Dieu n'avait
trent au fort de permis \a prise du chirurgien que pour donner la paix à
VILLEMARIE ET PRO- 1 £ . .
mettent de rendre VilleiTiarie & aux autres habitations Françaises, à l'occa-
le chirurgien. sion mêm.é de cet accident. Au commencement du mois
de mai, une bande d'Iroquois d'Onnontagué, qui ne sa-
vaient rien encore de cet ade de perfidie & d'hoftilité, se
présentent à Villemarie. Aussitôt on leur ouvre la porte
du Fort, sans témoigner aucune défiance, on leur fait
même le plus favorable accueil; mais, après toutes ces
civilités, on leur parle enfin de la prise du Français em-
mené captif. Surpris à cette nouvelle, ils tremblent, ils pâ-
lissent, pensant qu'on voulait se venger sur eux de la mort
du chirurgien. On leur parle avec douceur, on les rassure
& on leur fait entendre que les Français n'ont pas cou-
tume de confondre l'innocent avec le coupable, ni de
faire d'un ami un ennemi, s'il ne le veut être lui-même.
Dans cette bande d'Iroquois se trouvait un capitaine, le
plus renommé & le plus considérable de sa nation; pre-
nant alors la parole, il dit aux Français : « Non, non,
« votre bonté sera toujours victorieuse & ne pourra
« être éteinte par nos malices & nos fourberies. Malheur
« à ceux qui en abuseront jamais! Je veux moi-même
« demeurer votre prisonnier & votre otage jusqu'à ce
« qu'on ait délivré le Français emmené captif. Ma vie ré-
« pondra pour la sienne, & si ceux de ma nation ont du
« respect & de l'amour pour moi, le Français vivra, & sa
« vie sera la mienne. » A l'heure même, il députe un ca-
3e GUERRE DES IROQUOIS. 1 654-
2 2 y
not pour porter ces nouvelles à Onnontagué, dont il était
capitaine, 8c pour ramener le chirurgien (i).
Avant le retour de ce canot, & lorsqu'à Villemarie on
flottait entre la crainte 8c l'espérance, sans savoir ou elle issue
aurait cette négociation, ni même si le chirurgien n'avait
pas expiré déjà dans les tourments, une flotte parut au
loin qui descendait les chutes d"eau du fleuve, au-dessus
du Fort. On craignit d'abord que ce ne fût une armée
ennemie ; mais, à mesure que la flotte approchait, on re-
connut des amis qui venaient en traite. C'étaient des sau-
vages de la nation du Pétun, qui, après la cataftrophe des
Hurons, avaient abandonné leur ancien pays, ne pensant
être assurés contre les Iroquois qu'en se retirant dans
des contrées très-éloignées des terres de ces barbares. Ceux
qui venaient ainsi à Villemarie, au nombre d'environ cent
vingt, avaient rencontré en chemin quelques Iroquois
d'Onnontagué 8c quelques autres de la nation du Loup,
alliée des Agniers, qui se livraient à la chasse; 8c, les ayant
attaqués, ils en avaient pris treize, sans pourtant leur faire
endurer aucune des cruautés ordinaires en pareille ren-
contre, ni même sans leur lier les bras 8c les mains. Cette
troupe ainsi victorieuse, étant arrivée heureusement à
Villemarie & voyant la disposition des esprits, qui tous
tendaient à la paix, fit présent de ses treize captifs au ca-
pitaine d'Onnontagué, qui était demeuré pour otage en
attendant le retour du chirurgien; 8c, dans l'espérance
qu'on avait de voir bientôt reparaître ce dernier, ce ne
furent que feffins 8c que chants de réjouissance (2).
Cette joie fut bientôt juftifiée par l'événement. Le
canot envoyé par le capitaine étant arrivé à Onaontagué,
on y avait pris l'affaire à cœur 8c envoyé une ambassade
à Onneiout, nation de ceux qui avaient fait le coup, pour
leur demander le captif, au moyen de présents qu'on leur
offrit. Le succès répondit à l'attente du capitaine, 8c le
jeune chirurgien fut heureusement surpris de voir ses
(1) Relation de i65_l,
p. 7, 8.
VI.
SAUVAGES DU PÉTUN QUI
AMÈNENT A VILLEMA-
RIE TREIZE PRISON-
NIERS IROQUOIS.
(2) Relation de 1 664,
p. 9, 10.
vii.
LE CHIRURGIEN RAMENÉ
A VILLEMARIE. LES
ONNONTAGUÉS PRO-
TESTENT DE VOULOIR
GARDER LA PAIX.
228 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
liens rompus en un moment, & qu'à Onneiout même on
n'eût plus pour lui que des procédés de douceur, ses en-
nemis étant devenus ses amis. Mais, à Montréal, la joie
fut à son comble, lorsqu'il apporta lui-même la nouvelle
de sa délivrance & l'assurance de la paix avec toutes les
nations des Iroquois. Ceux d'Onnontagué qui l'avaient
ramené de la sorte, voyant tous les colons de Villemarie
assemblés, offrirent vingt colliers de porcelaine pour ac-
compagner le principal de leurs présents, qui était le chi-
rurgien remis en liberté. Le premier de ces colliers' fut
pour affermir le mai que M. de Lauson avait transporté
à Villemarie; le second, pour remettre en meilleure hu-
meur M. de Maisonneuve, juftement indigné pour cette
capture illégitime d'un homme qui lui était cher. Par un
autre, la nation d'Onnontagué brisait Téchafaud où le
captif avait été exposé; par un autre collier, le capitaine
Iroquois faisait des vœux pour voir résider dans son pays
l'un des missionnaires, qui avaient enseigné aux Hurons à
honorer Dieu. Par d'autres colliers, on promettait de
respecter la personne du missionnaire, de recevoir avec
amour ses inûrudions & de vouloir adorer le Maître de
la vie. Enfin ils proteftèrent que le Français & l'Onnon-
tagué n'étaient plus qu'un peuple; que leurs bras étaient
enchaînés les uns aux autres par un lien d'amour, & que
quiconque voudrait couper ce lien deviendrait Tennemi de
f;;,Reiaiion ,j.c i65.|, l'un & de l'autre (i). Par le seizième de ces colliers, ils
apprirent aux Français, qu il était survenu aux Iroquois
une nouvelle guerre qui les jetait tous dans la crainte;
c'était que les sauvages de la nation du. Chat (*), après
avoir poursuivi une armée Iroquoise qui revenait victo-
rieuse, du côté du grand lac des Hurons, avaient mis le
feu à une bourgade de Sonnonthoé,' taillé en pièces l'ar-
(*) Cette nation était ainsi appelée, parce qu'il y avait, dans le
pays qu'elle habitait, une quantité prodigieuse de chats sauvages,
deux ou trois fois plus grands que nos chats domeltiques, & d'ua
poil précieux.
UNE DE NOS SENTI-
NELLES.
3e GUERRE DES IROQUOIS. l654- 229
rière- garde des Iroquois, composée de quatre-vingts
hommes d'élite, & emmené même en captivité un de leurs
plus grands capitaines ; qu'enfin tout était en feu chez les
quatre nations des Iroquois supérieurs; qu'elles se liguaient
8c s'armaient pour repousser cet ennemi, & que l'extré-
mité où elles se voyaient ainsi réduites les obligeait à vou-
loir faire sincèrement la paix avec les Français, quand
même elles n'en auraient pas eu la pensée jusqu'a-
lors ( i) (1 )Relation de 165-j,
p. 10.
n VIII.
Malgré tous ces colliers 8c toutes ces proteftations, on UALGRÉ LA PAIX; Lrs
ne pouvait compter sur la fidélité des Iroquois, qui, divi- iroquois enlèvent
sés en cinq nations, agissaient souvent sans concert entre
eux, quelquefois même d'une manière opposée les uns
aux autres; 8c ils en donnèrent une étrange preuve avant
la fin de cette même année, en venant attaquer comme ils
firent les colons de Villemarie. Durant l'automne, lorsque
ceux-ci étaient encore occupés aux travaux de la cam-
pagne, une bande de ces oarbares se mit en embuscade
dans des terres qu'on avait commencé à défricher, chacun
d'eux se cachant à l'ombre de quelqu'une des souches qui
y étaient en grand nombre. Quoique la paix nouvellement
conclue semblât donner toute assurance aux colons, ils ne
laissaient pas d'être toujours sur leurs gardes comme au-
paravant, 8c ne négligeaient aucune des précautions ac-
coutumées, surtout celle de placer, durant le travail, l'un
d'eux en sentinelle, du côté où ils avaient le plus à craindre
l'ennemi. Un jour que la sentinelle était montée sur une
de ces souches, afin de porter de là sa vue plus loin 8c
d'être mieux en état de découvrir ces barbares, 8c qu'elle
se tournait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre : il arriva
qu'un Iroquois, qu'elle n'avait pas aperçu, s'approcha
d'elle à la sourdine pour la saisir 8c l'enlever. Dès que la
sentinelle tournait la tète du côté opposé à l'Iroquois dont
nous parlons, celui-ci, profitant de ce moment, s'avançait
aussitôt, allait se cacher derrière une autre souche, 8c
là il restait immobile tant qu'il voyait la sentinelle tournée
230 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
QUE EST BLESSE ET
PRIS.
vers lui. Regardait-elle ailleurs, il s'avançait incontinent;
&, allant ainsi de souche en souche, il s'approche de si près
qu'enfin, se relevant tout à coup, il saisit le Français par
les jambes, le charge sur ses épaules & s'enfuit. L'autre se
met à crier & à se débattre d'une étrange sorte; mais,
(i)HiftoireduMont- après s'être bien débattu, voyant que ce sauvage était plus
réai, parM.Doiiierde fort que lui, il cessa de résider plus longtemps & se laissa
Casson, de 1 6 5a à , , , , , .
l655> porter a la boucherie (i).
IX.
le capitaine la barri- \\ serait difficile d'exprimer l'étonnement des colons
lorsqu'ils entendent les cris de leur camarade, & qu'ils le
voient ainsi emporter sous leurs yeux. Se mettant incon-
tinent en devoir de le délivrer, ils prennent leurs armes '&
courent à la poursuite du ravisseur; mais le capitaine
Iroquois se présente tout à coup à eux avec ses gens, les
arrête en chemin & les oblige à se tenir eux-mêmes sur la
défensive; les colons eussent même été battus & défaits,
si le Major Closse ne fût accouru promptement à leur se-
cours. Ce capitaine Iroquois, appelé la Barrique,, à cause
de sa large corpulence, était le principal soutien & comme
l'âme de cette troupe d'ennemis. Le major Closse l'ayant
reconnu & voyant bien qu'il était la force de ces barbares,
dit à un fort bon tireur qui se trouvait là : « Va percer au
« plus vite ce tonneau, afin que nos ennemis ne puissent
« en user plus longtemps pour se fortifier & s'enhardir
« contre nous. » A l'inftant cet homme se détache de ses
camarades, s'approche des Iroquois & s'avance peu à peu
jusqu'à ce qu'il soit arrivé à la portée du mousquet. Du-
rant ce temps, la Barrique, monté sur une souche, ha-
ranguait les siens & leur donnait ses ordres sur ce qu'ils
avaient à faire dans le combat qu'il allait livrer aux colons.
Le tireur, étant parvenu à la difîance convenable sans
avoir été aperçu, le met en joue, décharge à l'inffant sur
lui son arquebuse & le frappe avec tant de juftesse & si
rudement, que l'orateur tombe par terre, baigné dans son
sang : car le fusil était chargé de gros plomb, & la Barrique
l'avait- reçu presque tout dans le corps. A la vue de la chute
3e GUERRE DES IROQUOIS. 1 654-
2M
si brusque 8c si inopinée de leur chef, les Iroquois, pensant
qu'il lut mort, sont tous frappés d'une si étrange terreur
que, sans songer même à enlever son corps, ils s'enfuient
aussitôt, laissant ainsi les colons maîtres du champ de ba-
taille. Ceux-ci courent à limitant sur la Barrique, le
chargent sur leurs épaules & remportent pour le faire
panser (i).
Mademoiselle Mance, les chirurgiens & toutes les
autres personnes employées au service des malades, ne
négligèrent rien pour le guérir de ses blessures, &, par les
soins qu'on lui prodigua, on parvint à le rétablir autant
que l'art pouvait le permettre, quoiqu'il demeurât grave-
ment eftropié le refte de ses jours. Mais, dans sa maladie
& sa convalescence, il reçut tant de témoignages empressés
de bienveillance & de sincère affection, il fut traité avec
tant de douceur, que, touché de reconnaissance, cet
homme changea entièrement de sentiments à l'égard des
colons de Villemarie, étant convaincu qu'ils avaient tenté
tous les moyens pour le guérir entièrement de ses bles-
sures, & que personne au monde n'avait jamais eu pour
lui une si pure & si cordiale amitié. Aussi, depuis ce mo-
ment, eut-il fortement à cœur de leur donner à eux-mêmes
des témoignages sincères de la sienne & de prendre leurs
intérêts en toute occasion. Le changement opéré dans
l'esprit & le cœur de ce barbare n'empêcha pas pourtant
que les Iroquois, qui le croyaient mort, ne fissent aux
colons une cruelle guerre pour s'en venger. Son frère sur-
tout était animé contre eux d'une si furieuse colère, qu'il
leur donnait des alarmes & des attaques tous les jours, &
que sans cesse ils l'avaient sur les bras. Il arriva même
que, dans une seule journée, il fit contre eux quatre diffé-
rentes attaques. La Barrique, informé de ces hofïilités,
en conçut lui-même une vive affliction; &, dans l'espé-
rance de calmer la fureur de son frère, il se fit porter
sur le champ de bataille, à la dernière des attaques dont
nous parlons (2).
(1) Hiftoire du Mont-
réal, de 1654 à i655.
X
LA BARRIQUE, GAGNÉ
PAR LES SOINS QU'ON
PREND DE LUI, CHANGE
DE SENTIMENTS A L'e-
GARD DES COLONS.
(2) Hiftoire du Mont-
réal, de 1654 à 1 65 5
XI.
I.E FRÈRE DE LA BARRI-
QUE, TOUCHÉ A SON
TOUR, DEVIENT LE
2û2 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Là, il se met à lui adresser la parole; son frère, étonné
au delà de tout ce qu'on peut dire, d'entendre la voix de la
médiateur de la Barrique, qu'il croyait n'être plus du nombre des vi-
vants, s'approche aussitôt & lui crie : « Eft-ce toi, mon
« frère? Es-tu encore en vie? — Oui, lui répond l'autre,
« c'eft moi-même. » Et il ajoute d'une voix plaintive :
« Eh quoi ! tu fais la guerre aux Français de Montréal?Tu
« veux donc tuer mes meilleurs amis? » A ces mots, son
frère, touché & attèndri, s'approche, vient jusqu'à lui doux
comme un agneau. Gagné à son tour par la charité que
les colons ont exercée envers la Barrique, il promet de
ne jamais plus leur faire la guerre, ajoutant qu'il va
promptement partir pour son pays, d'où il ramènera tous
les prisonniers Français qui s'y trouvent, & qu'après avoir
négocié la paix avec ceux de sa nation, il reviendra la
conclure au bout d'un certain temps, qu'il fixa. Ses pro-
teftations étaient sincères, & il exécuta fidèlement tout ce
qu'il avait promis ; seulement il ne put descendre à Ville-
marie au temps qu'il avait marqué, à cause des grandes
difficultés que lui faisaient les siens pour se dessaisir des
captifs. Mais, pendant ce délai, il survint un événement
qui rendit ces barbares beaucoup plus faciles, & les fit con-
sentir à tout ce que le frère de la Barrique demandait,
ainsi que nous allons le raconter en reprenant les choses
de plus haut.
XII.
hostilités des iRo- Les Iroquois, dans les combats qu'ils venaient de
QUOIS DANS L'ILE AUX ,. . T rM1 . , T-i ■
oies livrer aux français, tant a Villemane qu aux 1 rois-
Rivières, ayant été si malmenés & repoussés avec tant
de vigueur, résolurent d'aller porter ailleurs leurs armes,
se disant entre eux : « N'allons plus là, ce sont des
démons. » Le grand nombre d'hommes qu'ils avaient
perdus dans leurs diverses attaques ne leur permit pas
de marcher sur les habitations Françaises, &, pour tirer
vengeance de leurs pertes, ils résolurent de faire main
basse sur quelques familles écartées. Le coup le plus
funefte qu'ils firent eut lieu à l'île aux Oies, sous
3e GUERRE DES IROQUOIS. 1 655 .
233
Québec (*), dans laquelle plusieurs Français étaient
établis. M. de Montmagny avait obtenu autrefois cette
île de la Compagnie des Cent -Associés (i) & y avait
fait commencer quelques défrichements; 8c nous voyons (0 Pièces & docu-
, j -~ , , . ments sur la tenure
que, s y étant rendu de Québec en 1043, il y avait seigneuriale, P. 37o.
conduit M. Nicolet, prêtre, pour ne pas être privé
des sacrements dans ce pays encore désert (2). Plus (2) Journal des JéT
- t ,f 11 • 1 o - xt- suites 25 o£t. 1645.
tard, le sieur Jean Moyen, de la paroisse de Samt-Nico-
las-des- Champs à Paris, & qualifié sieur Des Granges,
devenu possesseur d'une partie de cette île, s'y était établi
avec Élisabeth le Brest, son épouse, & toute leur fa-
mille (3); & ils y faisaient leur résidence lorsqu'ils furent (3) Regiftre des ma-
. T , ii-ii riaees de Villemarie.
surpris par les lroquois dont nous parlons, le jour de la I2 avril
fête du Saint-Sacrement de cette année 1 65 5 . Les gens de
service se trouvant alors à l'écart, M. & madame Moyen,
qui ne purent être secourus, furent pris & cruellement
massacrés par ces barbares; & ailleurs, ils mirent aussi à
mort quatre travailleurs au service de M. Denis, bour-
geois de Tours, établi dans la Nouvelle-France. La nou-
velle de ces massacres porta l'épouvante à Québec : « On
« a eu toutes les peines imaginables à faire les semences
« pour cette année, écrivait la Mère Marie de l'Incarna-
« tion, chacun étant si effrayé, surtout de ce qui eft arrivé à
« M. Moyen, que Ton n'avait ni vigueur ni courage (**) (4).» (4) Lettres hiftori-
cjlics. Lettre 52e^ 1 2
o£t, 1 65 5, p. 5 17.
(*) L'île aux Oies, qui était couverte d'herbes, comme une prairie,
avait été ainsi nommée de la multitude prodigieuse de canards, d'ou-
tardes & surtout d'oies qu'on y voyait, & qui faisaient retentir de
leurs cris tous les lieux circonvoisins (3). (5) Relation de i66.->,
(**) On ne voit pas que M. de Lauson ait pris aucune mesure P- 261
pour tirer vengeance de si horribles cruautés, ni même pour donner
la chasse aux lroquois; c'eft que Québec, n'étant pas le siège ordi-
naire des combats, ses habitants étaient moins exercés que ceux de
Villemarie au métier des armes. Les guerres continuelles dont Ville-
marie était agitée, &, au contraire, le calme dont on jouissait ordi-
nairement à Québec, devaient influer naturellement sur le caractère
& les habitudes morales des habitants de ces deux poftes. Ceux de
Villemarie, toujours prêts à voler aux armes, inspiraient de la terreur
aux lroquois par leur intrépidité & leur bravoure; & les femmes
234 IlC PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
DES IROQUOIS A "VILLE-
MARIE.
Enfin, après avoir ainsi tué tous ceux qu'ils purent prendre,
à l'exception pourtant des enfants de M. Moyen & de ceux
d'un honnête habitant, M. Macart, une partie de ces bar-
bares retournèrent incontinent dans leur pays, où ils con-
ria? "Î^DoiHeTdê Nuisirent les prisonniers, tandis que le refte alla porter de
Casson, 1654, i655. nouveau la guerre à Villemarie (i).
XIII.
nouvelles hostilités Us donnèrent plusieurs attaques aux colons, mais
sans succès, & n'eurent d'autre avantage que de massa-
crer un Français de la dernière recrue, nommé Dobigeon,
le 3i mai 1 65 5 ; il fut inhumé le même jour. L'acte de son
décès nous apprend qu'il était dans la pieuse pratique de
s'approcher fréquemment des sacrements de Pénitence &
d'Euchariftie, & il paraît même qu'on eut le temps de lui
(2) Regiitre des se- réitérer l'absolution avant qu'il expirât (2). Le capitaine
puitures, 1 mars ^ Barrique, témoin de ces hoftilités journalières & affligé
de voir l'obflination & la furenr des siens à vouloir dé-
truire les colons de Villemarie, se faisait porter, comme
nous l'avons dit, dans les lieux des combats, afin de les
adoucir & de les amener à des sentiments de paix. Tous
ses efforts furent inutiles; jamais il ne put adoucir la du-
reté & la férocité de leurs cœurs. Au contraire, ils cher-
chaient sans cesse l'occasion de faire quelque coup de leur
façon contre les Français, & cependant toutes leurs ten-
tatives ne leur réussirent guère. « Il eft vrai, ajoute
« M. Dollier de Casson, que, pendant tout le temps qu'ils
« furent ici à nous dresser des embûches, Dieu nous as-
« sifta puissamment. » Se voyant donc rudement repous-
sés par les colons, ils eurent recours au flratagème pour
les surprendre. Peu après le meurtre de Dobigeon, ils
elles-mêmes semblaient se sentir de cette humeur martiale, comme
on l'a vu par l'exemple de Martine Messier, & comme la suite le
montrera encore. Les hommes, surtout, se montraient si audacieux
& si terribles dans les combats, que les Iroquois eux-mêmes, ainsi
qu'on l'a vu, les comparaient à des démons ; & c'eft sans doute ce
qui a donné lieu à ce dicton, passé en proverbe : Les loups de
Montréal.
•
*
3e GUERRE DES IROQUOIS. 1 65 5 . 235
passèrent de l'autre côté du fleuve Saint-Laurent, feignant
d'appartenir à quelqu'une des nations qui n'avaient jamais
eu de démêlés avec Villemarie, & envoyèrent quelques-
uns d'entre eux pour demander à parlementer; ce qui était
une ruse assez ordinaire aux Iroquois (i), ainsi que nous (i)HiftoireduMont-
« réal de 165a à i655.
1 avons de) a vu.
xiv.
Charles le Moyne, qui revenait alors de Québec, DEUX IROQUOIS PRIS ET
comprit leur dessein, 8c étant allé trouver M. de Maison- conduits au fort de
. . A . VILLEMARIE.
neuve : « Ces gens, lui dit-il, sont les mêmes qui sont
« tombés sur l'île aux Oies 8c qui ont tué Dobigeon; ils
« veulent de plus vous trahir. 11 faut donc les prendre :
« car ce sont des fourbes 8c d'insignes menteurs. » M. de
Maisonneuve, entrant dans les vues de le Moyne, fit crier
à ces sauvages qu'ils vinssent le lendemain pour parle-
menter; 8c, après cette réponse, ils se retirèrent inconti-
nent de l'autre côté du fleuve. Le lendemain, deux Iro-
quois paraissent dans un canot, ayant au milieu d'eux un
petit Anglais, 8c, se dirigeant vers le Fort;, s'arrêtent sur
une batture, un peu hors de la portée du mousquet. M. de
Maisonneuve voulait d'abord leur envoyer plusieurs de
ses gens pour les saisir; mais Charles le Moyne l'en em-
pêcha, l'assurant que ces hommes s'enfuiraient si plu-
sieurs des nôtres allaient à eux. Il ajouta que, s'il voulait
le lui permettre, il irait seul dans un petit canot de bois,
au fond duquel il cacherait deux piftolets; que, se diri-
geant ainsi vers la batture même où ils' étaient, ces Iro-
quois, qui le verraient venir seul & sans armes, le laisse-
raient arriver sans défiance; qu'enfin, étant sur eux, il se
lèverait tout à coup avec ses piftolets, les obligerait
malgré eux à se rembarquer 8c à prendre le courant qui
vient vers le Fort, 8c qu'une fois qu'ils seraient ainsi en-
gagés dans ce courant, on en serait facilement les maîtres.
La proposition était hardie; mais M. de Maisonneuve,
qui avait déjà fait tant de fois l'expérience de la bravoure
& de l'adresse de le Moyne, crut ne devoir pas la refuser;
8c, pour en favoriser l'exécution, il fit placer secrètement
I
236 IIP PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
des mousquetaires le long de l'eau, dans les broussailles,
jusqu'en face de l'endroit où ces sauvages se trouvaient.
Ces mousquetaires s'étant ainsi glissés dans ces broussailles
ne devaient se montrer que quand le moment de faire leur
coup serait venu. Le ftratagème de le Moyne eut tout le
succès qu'il s'en était promis; car les deux Iroquois qui
l'avaient laissé venir, reconnaissant enfin qu'il était armé
de deux piftolets, se jettent précipitamment dans leur
■ "''„. , canot, &, emportés par le courant auprès du Fort, ils sont
(i) HiftoireduMont- . r r . r
tréai,de iG54à 1 655. pris l'un & l'autre & mis aux fers (i).
xv.
le capitaine la plume Comme ils jouissaient de quelque considération parmi
menace les^ mont- j Iroquois, un de leurs capitaines, nommé la Plume,
REALISTES S ILS NE T. " ï ' '
rendent les prison- témoin de cette prise, parut aussitôt, en menaçant les
NIERS" Français de sa vengeance, si on ne lui rendait au plus tôt
les deux prisonniers. On lui répond qu'ils sont en bon
état & bien traités, & que, s'il veut aller s'en assurer par
lui-même, il peut venir les voir. A ces paroles, reprenant
le ton de la menace, il réplique avec colère qu'il ira les
voir, mais d'une toute autre manière que celle qu'on lui
propose ; & là-dessus il se retire de l'autre côté du fleuve
Saint-Laurent. Encouragés par cette prise, les Français
de Villemarie résolurent d'aller attaquer les Iroquois la
nuit suivante ; & M. de Maisonneuve, à qui ils firent con-
naître ce dessein, l'approuva. Cependant un capitaine
Iroquois, qui ne participait en rien à la trahison des autres,
& qui se .trouvait alors au Fort, voyant les préparatifs
qu'on faisait pour cette attaque, supplia M. de Maisonneuve
de la différer, s'ofïrant d'aller lui-même de l'autre côté du
fleuve, pour négocier la paix avec les Iroquois. Ce capitaine
était aimé des Français & leur inspirait quelque confiance;
on consentit donc sans peine à ce qu'il proposait. Le len-
demain, il alla en effet de l'autre côté de l'eau, s'aboucha
avec la Plume & les autres, & leur demanda tous les pri-
sonniers Français pour condition de la paix, dont il était
le médiateur ; mais la condition fut refusée, quelques ins-
tances qu'il pût faire.
3* GUERRE DES IROQUOIS. l655.
237
A peine la nouvelle de ce refus eût-elle été apportée
au Fort, que tous ces Iroquois, montant sur leurs canots,
traversent, en plein midi, le fleuve Saint-Laurent, à la
vue des Français, dans le dessein de les attaquer de vive
force, pour recouvrer leurs prisonniers. M. de Maison-
neuve, qui ne pouvait douter de leur dessein, ne leur
donna pas le temps de l'exécuter. Il commanda aussitôt au
major Closse d'aller, avec une escouade, les charger sur
le rivage, où ils étaient sur le point d'aborder; & cet ordre
efl exécuté si heureusement & avec tant d'adresse, que les
Iroquois n'aperçoivent ces soldats que lorsqu'ils sont sur
la bouche de leurs mousquets. Se voyant donc couchés
en joue les premiers, & craignant d'être prévenus par les
balles des colons, s'ils faisaient mine de tirer sur eux, ils
prennent précipitamment le large, &, dans leur déroute
inopinée, cinq des leurs sont pris & amenés au Fort; de
ce nombre, le capitaine la Plume lui-même. Charles le
Moyne, qui accompagnait le Major en sa qualité d'inter-
prète, se diftingua beaucoup dans cette occasion (i).
Voyant que leur capitaine était prisonnier, ces barbares
se mirent à parlementer de nouveau, mais en proteftant
cette fois qu'ils voulaient faire une paix sincère & solide;
& M. de Maisonneuve chargea l'autre capitaine Iroquois
dont on a parlé, qui était au Fort, de leur faire agréer
la condition qu'il y mettait absolument, savoir : la liberté
de tous les captifs. Ce capitaine lui dit alors qu'un chef
Agnier, nommé la Grande Armée, célèbre chez les
Cinq Nations, venait en guerre, qu'il irait incontinent à
sa rencontre, & qu'aussitôt qu'il lui aurait nommé les
capitaines pris & détenus dans les fers, à Villemarie, il le
ferait consentir à la condition exigée. Il partit en effet &
rencontra la Grande Armée avec un corps d'Iroquois
Agniers, les plus leftes & les mieux faits qu'on eût vus
encore. Dès qu'il l'eut abordé : «"Vous allez donc en
« guerre? lui dit-il. Vous ignorez sans doute que tel & tel
« de nos capitaines sont captifs à Villemarie; &, si vous
XVI.
.E CAPITAINE LA PLUME
EST PRIS LUI-MÊME
AVEC QUATRE DES
SIENS.
(î) Hiitoire du Mont-
réal, de 1654 à 1 55 5.
XVII.
LE CAPITAINE LA GRANDS
ARMÉE ARRIVE A VIL-
LEMARIE ET DEMANDE
LA PAIX.
238 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i)Hiftoire du Mont-
réal, de 1654 à i655.
XVIII.
LES CAPTIFS RENDUS DE
PART ET D'AUTRE.
LES DEMOISELLES
MOYEN ET MACART.
(2) Hiftoîre du Ca-
nada, par M. de Bel-
mont,
(3) Lettres de Ma-
rie de l'Incarnation,
lettre 52°, 12 octobre
i655, p. 5i8.
« faites quelque coup, vous serez cause qu'ils seront tués
« par les Français. » A cette nouvelle, la Grande Armée
renonce aussitôt à son plan de campagne ; il n'eft plus
occupé que des moyens d'obtenir la paix avec Villemarie,
pour délivrer les siens ; & l'autre, profitant de cette dispo-
sition, Tassure qu'il l'obtiendra facilement s'il va la de-
mander aux Français, naturellement portés à la bonté & à
la clémence. Incontinent, la Grande Armée fait faire un
pavillon blanc, qu'il arbore à l'extrémité de son canot,
passe en plein jour devant le Fort, met pied à terre un peu
au-dessus, s'avance & demande à parlementer. Mais, avant
de faire aucune proposition , il veut s'assurer de la prise
des siens & demande à les voir. On fait aussitôt venir les
prisonniers, &, dès qu'il les a vus, il propose lui-même la
paix, à condition qu'on romprait leurs liens. On lui ré-
pond qu'on acceptera la paix, pourvu qu'il ramène aupa-
ravant tous les prisonniers Français détenus au pays des
Iroquois, & qu'à cette condition on lui rendra récipro-
quement tous les captifs. C'était ainsi que l'entendait le
capitaine; aussi promit-il, de son côté, de les ramener
dans un certain temps qu'il fixa, & fut très-fidèle à sa
promesse (i).
Les Iroquois qui ramenèrent les captifs étaient si em-
pressés & si désireux de recouvrer les leurs, qu'ils mirent ces
prisonniers Français en liberté, sur la grève, sans attendre
qu'on leur rendît les leurs propres, ni même sans les de-
mander, voulant témoigner par cette confiance, que c'était
avec une sincérité entière qu'ils recherchaient l'alliance
des Français. On leur rendit donc réciproquement tous
leurs gens, au nombre desquels étaient six capitaines (2).
Enfin les autres nations Iroquoises qui avaient été fidèles
à la paix envoyèrent aussi des ambassadeurs pour pro-
tefter qu'elles avaient toujours vécu en amies avec les
Français, & s'étaient abftenues de tout acte d'hoftilité
contre eux depuis le traité de l'automne (3). Parmi les
captifs qu'ils ramenèrent, on diftingua surtout les deux de-
PAIX AVEC LES IROQOUIS. 1 655. 23g
moiselles Moyen, dont la plus jeune n'avait alors que huit
ans, les deux filles de M. Macart, Michel Messier, sieur de
Saint-Michel, Gilles Trottier, interprète de Villemarie, &
le nommé la Perle, pris aux Trois-Rivières, du retour
duquel on n'avait plus d'espoir. Mademoiselle Mance
reçut à THôtel-Dieu les demoiselles Macart & Moyen, 8:
leur témoigna l'affection & la sollicitude d'une mère. Elle
prit soin surtout de l'éducation des deux premières, &
développa heureusement les belles qualités & les germes
de vertu qui les mirent, par la suite, en recommandation
dans la Nouvelle-France. Ce qui fait dire à M. Dollier de
Casson : « La reftitution de ces prisonniers fut un grand
« bienfait que Villemarie procura au Canada, spécialement
« celle des enfants de MM. Moyen & Macart, comme il a
« paru par les alliances que ces jeunes personnes ont
r • t 1 j j • 11 nir , r-if (i) Regiitre des m;v
» faites. » L une des demoiselles Moyen, nommée Llisa- riages de la paroisse
beth, épousa, en 1657, le Major de Villemarie, Lambert de viiiemane, 12 août
Closse (1); l'autre, Marie Moyen, après être reftée plus de 1 6^ Archives de Q_ue-_
douze ans auprès de mademoiselle Mance (2), épousa bec, regiitre des juge-
M. Sidrac Du Gué, sieur de Boisbriant, capitaine de mé- ments d? Co»seiIsu-
' ■ . peneur, fol. 75, verso.
rite 8c de condition (3). L'aînée des demoiselles Macart (3) Greffe de vme-
épousa M. Basire, l'un des plus riches particuliers du Ca- mane> irJ nov- l667-
1 1 1 Regiftres de la pa-
nada, 8c l'autre un brave gentilhomme, M. de Villiers. roisse, 7 nov. 1667.
xix.
La paix fut donc conclue avec les nations Iroquoises, a la faveur de la paix,
8c, cette année i655, les colons de Villemarie profitèrent CEUX DE VILLEMARIE
' ' £ _ SE FORTIFIENT ET
de ce temps de calme pour avancer les conftructions de S AVANCENT DANS LES
leurs maisons, commencées l'année précédente, 8c les pous
sèrent avec beaucoup d'aclivité. Il paraît même que l'em
pressement de les voir bientôt achevées, fit négliger à plu-
sieurs les moyens ordinaires de prudence dans ces sortes
de travaux ; du moins, lisons-nous que deux colons, Pierre
Vilain 8c Simon Richehomme furent écrasés en abattant (4) Regiftres de ia
des arbres (4), 8c que, l'année suivante, deux autres se paroisse de villemarie,
j in n • t •/-■ 1 t-, 19 janvier & 8 février
noyèrent dans le fleuve Saint-Laurent : Chnltophe Roger ^55.
8c Jean Simon (5). Ils étaient tous très-pieux, s'approchant (5) Md., 25 juin &
fréquemment des sacrements de Pénitence 8c d'Eucha- 24noy- l65G-
BOIS POUR SE PREPA-
RER A LA GUERRE.
24O IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Regiftres de la ristie (i); & comme ils moururent en travaillant pour
paroisse de Viiiemane. l'établissement du pays, ils eurent sans doute la même ré-
25 juin & 2 4. novem- , ±_. . .
bre i656. compense devant Dieu que ceux qui avaient pen par les
armes des barbares. Quoique les colons ne comptassent
pas sur la durée de la paix & s'attendissent à la voir
rompre, ils étaient néanmoins assurés que les Iroquois ne
les attaqueraient pas, s'ils voyaient qu'ils fussent sur leurs
gardes. Ainsi, outre qu'ils exécutaient des travaux de dé-
fense, en se bâtissant des maisons fortifiées , ils allaient
hardiment, quoique en petit nombre, mais toujours armés,
dans des endroits voisins de Villemarie, où ils n'eussent
osé paraître auparavant qu'avec des forces considérables,
& profitaient de toutes ces paix fourrées pour faire des
découvertes aux environs, afin de se servir de cette con-
naissance quand le temps de la guerre serait venu.
xx.
GÉNÉROSITÉ DE MONT-
RÉAL DANS LES GUER-
RES, PEU APPRÉCIÉE
PAR M. DE LAUSON.
Si Villemarie était ainsi l'occasion ou l'inftrument des
pourparlers, des trêves & des traités de paix avec les na-
tions Iroquoises, c'était, dit M. Dollier de Casson, toujours
à ses propres dépens, non-seulement en exposant la vie
des siens, mais encore en s'imposant des dépenses consi-
dérables, pour tant de voyages, tant de présents & d'autres
frais exigés par les circonffances. « Dans ces premiers
« temps, ajoute-t-ii, les Gouverneurs généraux résidant à
« Québec se réservaient toujours les présents, quand il
« y en avait quelqu'un à recevoir ; &, s'il fallait en faire,
« c'était à MM. les Associés de Montréal d'en supporter
« la dépense; jusque-là que, si on en recevait quelqu'un,
« on ne pouvait rien en retenir, & il fallait l'envoyer au
« Gouverneur général. Ainsi, on a toujours eu ici la gloire
« de servir le pays, en toutes manières & avec un entier
(o)HistoireduMont- l< & parfait détachement (2) . » Malgré tous ces importants
réai, par m. Doiiier services qu'elle rendait avec tant de générosité & de dé-
de casson, de 1634 vouement Villemarie fut toujours traitée par M. de Lau-
son avec assez peu de bienveillance; &, s il était permis
d'expliquer cette conduite, on pourrait peut-être en trouver
le principe dans le désir excessif qu'il eut toujours d'éta-
M. DE LAUSON GOUVERNEUR GÉNÉRAL.
241
blir avantageusement sa famille en Canada. Nous avons
vu que, dès Tannée i636, il s'était fait attribuer à lui-même,
ou avait obtenu pour l'un de ses fils encore en bas âge,
de très-vaftes possessions ; 8: ce fut sans doute l'étendue
immense de tant de propriétés qui le rendit si facile,
en 1640, à céder, sans la connaître, File de Montréal à la
Compagnie qui venait de se former alors par les soins de
M. Olier (*).
XXI.
Avant donc conçu, depuis ce temps, le dessein de TERRES ET charges
J - - 1 x , .. , . DONT M. DE LAUSON
créer pour ses fils des espèces de principautés en Canada, pourvoit ses fils en
il désira, en i65 1 , lorsqu'il les vit en âge de s'établir, d'être canada.
chargé du Gouvernement général de ce pays & de les y
conduire pour les pourvoir avantageusement, en usant,
en leur faveur, de toute l'autorité attachée à cette charge.
Il décora en effet Jean de Lauson, alors âgé de dix-sept
ans(i) , du titre de grand Sénéchal de la Nouvel le-F 'ronce (2), (ij Hiitoh-e du Ca-
le fit son lieutenant au Gouvernement général du pays, & nada' p3r M- de Be!;
• • 1 t /on a t • j t mont- Memoires &
lui céda sa seigneurie de Lauson (à). A Louis de Lauson, documents par îaSo-
autre de ses fils, il donna la seigneurie de la Citière (4), ciété hiftorique d«
dont ce dernier porta depuis le nom, & encore celle de (2) Hiiioirede i'Hô-
Godarville, qu'il avait ainsi appelée de Marie Godart, sa tel-Dieu de Québec,
femme (5), déjà décédée, dont il voulut faire revivre p'(3)' Aud0uart n<?-
le nom en Canada. Charles de Lauson, qui arriva à Qué- taire à Québec, 21 oe-
bec l'année d'après, eut pour sa part, avec le titre de tolff '! . „ ,
r ' r r ' (4) Mémoires & do-
cuments par la Société
: hiftorique de Mont-
réal, p. 72.
(5) Audouart no
(*) Avec l'île de Montréal, M. de Lauson céda aussi à cette Com- taire à Québec, 21 o&-
pagnie, en qualité d'adminiftrateur des biens de son fils François de tobre i65r.
Lauson, sieur de Lyrée, le droit de pêche dans le fleuve Saint-Lau-
rent, jusqu'à deux lieues autour de Pile (6). Rien ne montre ^jaoût 1640 XStt
mieux que ce privilège chimérique, l'ignorance où était alors M. de je courdon notaire à
Lauson père, touchant les immenses propriétés de sa famille, puisque Vienne en Dauphiri&
l'île de Montréal, au lieu d'être dans le golfe ou dans quelque bras de
mer, se trouve au milieu des terres, étant bornée d'un côté par
le fie uve Saint-Laurent, qui a moins de trois kilomètres, & de
l'autre par la rivière des Prairies, qui n'a pas cinq cents mètres de
largeur.
tome 11. 16
242 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Grand Maître des eaux & forêts de la Noupelle-
(!) Mémoires & do- France, la seigneurie de Charny, dans file d'Orléans (1):
cuments publiés par £ . , . J
la Société hiftorique & enfin, comme si toutes ces grandes propriétés ne leur
de Montréal, i85g, eussent pas suffi, M. de Lauson, après son arrivée en
p' 8l' Canada, avait fait encore à ses fils d'autres concessions de
(2) Pièces & docu- terres dans le voisinage de Québec (2). De là cette ré-
"reuriaierTsL/p. flexion de l'honorable la Fontaine : « Il résulte, de tout
383, 384. « ce qui vient d'être relaté, que M. de Lauson, qui voulait
« établir ses enfants dans la Nouvelle-France, n'avait pas
« négligé les moyens de parvenir à ce but; & il faut con-
(3) Mémoires & do- (( venir qu'il avait su faire à sa famille une part assez belle
cuments, &c, p. 82, • ^ j /on
84_ « des terres du Canada (J). »
xxii - ' "
Il eft vrai qu'en s'attribuant ces varies concessions,
NI M. DE LAUSON, NI J. _ ,
ses fils n'attirent lui & ses fils s'étaient obligés à y faire passer des familles
des colons pour Francaises pour les mettre en culture, & que, même en
DÉFRICHER LEURS J A _ 1
terres. accordant à Louis de la Citière, son fils, une étendue de
terre considérable, le 8 février i652, au nom de la Com-
pagnie de la Nouvelle-France, il exprimait lui-même, dans
ses lettres, cette condition : « Sur la certitude que nous
« avons que Louis de Lauson, seigneur de la Citière &
« de Godarville, aurait volonté, avec le temps, de faire
« défricher des terres & habiter le plus de familles qu'il
riik Ten38r3e seigneu" « lui serait possible, afin de fortifier le pays (4). » Mais,
ni M. de Lauson, ni ses fils n'étaient en état d'attirer &
d'établir des colons pour mettre en valeur de si vaites do-
maines, & l'on pourrait peut-être dire d'eux, à certains
égards, ce que le P. Biard faisait observer au sujet des
projets ambitieux de Poutrincourt sur Port-Royal :
« Quelques-uns se sont imaginés, contre toute raison,
« qu'il n'y avait d'autres dépenses à faire, pour s'établir
« dans la Nouvelle-France, que d'y porter & d'y loger de
« nos gens, eftimant qu'ils y trouveront assez de quoi s'en-
« tretenir, soit par le trafic, soit autrement. C'elt une
« grande folie à de petits compagnons, que de s'imaginer
« des baronnies & je ne sais quels grands fiefs & tène-
« ments en ces terres, pour trois ou quatre mille écus qu'ils
M. DE LAUSON GOUVERNEUR GÉNÉRAL.
« auront à y foncer ; & le pis serait, quand cette folle va-
« nité arriverait à des gens qui fuient la ruine de leur
« maison en France (i). »
Nous ne dirons pas que M. de Lauson fut lui-même
du nombre de ces derniers, quoique les alliances que con-
tractèrent ses fils, dès leur arrivée à Québec, pussent au-
toriser à le penser. Jean de Lauson, grand Sénéchal,
épousa, dix jours après son arrivée, Anne Desprès (2) ;
Charles de Lauson-Charny, son frère, épousa, moins
de deux mois après son débarquement, Marie- Louise
Giffard (3), fille de Robert Giffard, dont on a parlé ; &
Louis de Lauson de la Citière épousa Catherine Nau (4),
envoyée pour être Religieuse hospitalière (5), qui n'avait
pour tout bien que trois mille livres, lesquelles proba-
blement formaient la dot même que la duchesse d'Aguil-
lon lui avait donnée pour son entrée en religion (6). On
pourrait donc penser que, si les fils de M. de Lauson
n'avaient point contracté de mariage en France, c'eft que
l'état de leur fortune ne leur eût pas permis de s'y établir
d'une manière convenable à leur naissance, & qu'ils avaient
l'espérance de relever leurs affaires en Canada, au moyen
de leurs grandes seigneuries & des emplois qu'ils auraient
à exercer. Au refte, nous verrons fréquemment, dans la
suite, des gentilshommes ruinés arriver en Canada pour
occuper divers poftes, afin de rétablir, par ce moyen, leur
fortune; & ces nobles induflriels, qui n'y furent qu'en trop
grand nombre, ne nuisirent pas moins que les guerres
cruelles des Iroquois à l'avancement de la Colonie, qu'ils
laissèrent dans un état de faiblesse extrême, uniquement
jaloux de leurs intérêts privés. Il ne paraît pas que M. de
Lauson y fût venu pour contribuer, par des largesses, au
bien & à l'établissement du pays. Il était même peu aimé
des colons de Québec, parce qu'ils lui reprochaient, au
contraire, de ne pas faire les dépenses nécessaires pour sou-
tenir sa dignité. Mais, ce qui excita surtout contre lui les
mécontentements, c'eft qu'il défendit à la Communauté des
(1) Relation de la
Nouvelle-France , du
P. Biard, Lyon. 1616,
p. 99 & 102.
XXIII.
la famille de lauson
semble n'être venue
en canada que pour
rétablir ses af-
FAIRES.
(2) Mémoires par la
Société hiftorique de
Montréal.
(3) Ibid.
(4) Regiftres des ma-
riages de la paroisse
de Québec, 5 oclo-
bre 1 655.
(5) Hiftoirede l'Hô-
tel-Dieu de Québec,
p. 92.
(6) Mariage de Ca-
therine Nau, i5 juillet
i65g. Audouart, no-
taire à Québec.
244 116 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
MONTREAL.
habitants, nonobrtant le règlement de 1 648, de faire aucun
trafic du côté de Tadoussac, où il avait établi une ferme
0) Cours d'iiifloire particulière de traite, dont les produits servaient à payer
du Canada, par m. Fer- ses propres appointements & ceux de divers autres em-
b.nd, liv. III, ch. xi, i , / \
P. 4*3. ployes(i).
' XXIV. .
prétentions injustes II eût été difficile qu'il fût plus aimé à Villemarie.
de m. de lauson a Nous ayons yu ^ en i.653 il fit tous ses efforts pour re-
L EGARD DES ASSOCIES X r
et des colons de tenir la dernière recrue & l'empêcher de se rendre à ce
porte. C'eft apparemment qu'ayant autrefois donné l'île
de Montréal à la Compagnie de ce nom, sous la condition
générale d'y faire passer des hommes, il prétendait qu elle
devait en envoyer aussi pour cultiver ses propres terres &
fortifier Québec & les environs; du moins blâmait-il les
Associés de Montréal de n'en pas envoyer de France
un plus grand nombre. De plus, il s'attribuait le droit de
lever un tribut sur les vivres, les hardes & les munitions
qui passaient devant Québec pour monter à Villemarie ;
& c'était vraisemblablement sur sa qualité de Gouverneur
général qu'il fondait cette prétention. Il n'aurait pu, en
effet, l'établir sur le privilège abusif qu'il avait accordé
autrefois à François de Lauson, son fils, d'un droit ex-
clusif de navigation sur le fleuve, puisque, par un acre en
forme, il avait accordé à la Compagnie de Montréal, tant
en son nom propre que comme légitime administrateur
des biens de son fils, le droit de navigation & de passage
(2) 7 avrd 1640. dans l'étendue du fleuve Saint-Laurent (2). Enfin il trou-
Acte deCourdon.no- ■', . , . Tr-ii • i \ •> -
nire à Vienne enbaù- vait mauvais qu a Villemarie les Associes eussent un ma-
phïné. gasin pour y garder les hardes, les vivres & les munitions
nécessaires aux colons & à la défense du pays, prétendant
apparemment qu'ils auraient dû se procurer tous ces objets
à Québec même; & c'eft peut-être pour tous ces motifs
ou d'autres semblables que M. de Belmont dit, dans son
Histoire du Canada, que M. de Lauson persécuta le Mont-
réal. Quoi qu'il en soit, Louis XIV, informé de ces abus
de pouvoir, voulut bien les empêcher à l'avenir par des
lettres du 8 mars i655, qu'il adressa à M. de Lauson lui-
M. DE LAUSON GOUVERNEUR GÉNÉRAL.
245
même, comme nous avons vu qu'il en avait écrit d'autres
semblables à M. de Montmagny, en faveur de Villemarie.
Ces lettres sont conçues en ces termes :
« Monsieur de Lauson ,
« Comme la principale chose que je considère
« dans la Nouvelle-France, c'eft la gloire de Dieu &
« la propagation de la religion catholique parmi ces
« peuples barbares, je vous demande d'avoir un soin très-
« particulier de tout ce qui peut y contribuer, & d'ap-
« puyer, de toute votre autorité, tous ceux qui s'y em-
« ploient. C'en1 ce qui me porte à avoir une singulière
« affection pour la Compagnie de Montréal, qui eft com-
« posée de personnes de condition & de piété, lesquelles
« n'ont d'autre intérêt que celui du salut des âmes & de la
« prédication de l'Évangile. Je vous ai déjà témoigné com-
« bien je l'affectionnais, & je vous fais encore, pour le
« même sujet, la présente lettre. Aussi, je vous recom-
« mande, de plus en plus, de tenir la main à l'avancement
« de l'établissement de cette île, & de favoriser, en tout
« ce qui dépend de votre charge, les habitants de cette
« colonie & tous ceux qui en ont le soin. J'ai jugé à pro-
« pos qu'il y ait dorénavant, dans cette île, un magasin,
« aux dépens de la Compagnie & des habitants de Mont-
« réal, pour y mettre tous les vivres, munitions, hardes
« & autres marchandises qu'ils jugeront nécessaires. J'ai
h jugé aussi à propos qu'ils puissent faire venir de France
« tous ces objets, sans qu'il soit permis à personne de les
« en empêcher, ni d'en retenir aucune chose, à la charge,
« néanmoins, pour eux, de vous présenter un extrait, ou
« dénombrement des tonneaux & des ballots dans les-
« quels seront ces marchandises, en la manière accou-
« tumée. De plus, je ne désire pas que lesdits sieurs de
« Montréal soient obligés de faire passer de France un
« plus grand nombre d'hommes que celui qu'ils jugeront
« à propos d'y envoyer.
xxv. .
LETTRE DU ROI POUR
FAIRE CESSER LES PRÉ-
TENTIONS DE 51. DE
lauson A l'égard des
ASSOCIÉS ET DES CO-
LONS DE MONTRÉAL.
246 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
(1) Archives du sé-
minaire de Villema-
rie, 8 mars 1 65 5.
XXVI.
M. DE LAUSON INQUIÈTE
LES ASSOCIÉS DE MONT-
RÉAL SUR LA PRO-
PRIETE DE LEUR MA-
GASIN DE QUÉBEC.
« La présente n'étant à autre fin, je prie Dieu, Mon-
« sieur de Lauson, qu'il vous ait en sa sainte garde.
« Écrit à Paris, le huitième jour de mars 1 655 .
« LOUIS
« De Lomenie (i). »
Outre le magasin établi à Villemarie, la Compagnie de
Montréal en possédait un autre à Québec. Ce dernier
avait été confirait en 1641 & 1642, aux frais de cette Com-
pagnie, sur un terrain accordé pour cette fin par les Cent-
Associés, & dont M. de Montmagny l'avait mise en posses-
sion, en déterminant lui-même le lieu particulier où le
magasin fut bâti. Il paraît que la propriété de ce même
terrain, quoique établie sur des titres si légitimes, devint
aussi, sous M. de Lauson, un autre sujet de débats. Cette
année i655, où Louis XIV écrivit la lettre qu'on vient de
rapporter, Louis Couillard, allié de M. de Lauson, comme
beau-frère du Sénéchal son fils (*), prétendit que ce terrain
lui appartenait; &, le 19 octobre, M. de Lauson, à qui il
avait présenté requête, rendit une ordonnance portant que
Couillard & M. de Maisonneuve produiraient chacun leurs
titres particuliers de concession. Louis Couillard produisit le
sien, qui, sans doute, devait être d'assez fraîche date, puis-
qu'il ne pouvait l'avoir obtenu ni de M. de Montmagny, qui
avait mis en possession de ce terrain M. de Maisonneuve,
ni de M. d'Aillebouft, associé de Montréal, & par consé-
quent l'un des propriétaires de ce même terrain (**). Quoi
(*) Jean de Lauson, Sénéchal, avait épousé, le 23 octobre i65i,
Anne Desprès, sœur de Geneviève, qui, le 19 avril i653, épousa
Louis Couillard. L'une & l'autre étaient sœurs d'Etiennette Desprès,
(2) Mémoires & do- qui avait épousé M. Duplessis-Kerbodot (2).
cuments par la So- (**} \[ semblerait de là que le titre de Couillard aurait pu lui
cieté hiftonque^ de avojr ^té donné par M. de Lauson lui-même; & quelque étrange que
Montréal, p. 78, 0. ^ cette SUppOSition, elle ne serait pas dénuée de toute vraisemblance,
si l'on considérait que M. d'Avangour, l'un des successeurs de M. de
Lauson, donna, le 29 mars i663, à un particulier, un titre sem-
M. DE LAUSON GOUVERNEUR GÉNÉRAL.
247
FRANÇAISE.
qu'il en soit, M. de Maisonneuve ne put produire le sien, &
il était difficile qu'il en fût autrement, ce titre ayant été remis
par mademoiselle Mance entre les mains de M. de Lauson
lui-même pour qu'il le ratifiât ; & celui-ci, comme le fit
observer plus tard M. Chartier aux membres du Conseil
de Québec, l'ayant retenu ou perdu. La conclusion fut
néanmoins que les pièces seraient mises sous les yeux de
M. de Lauson, qui prononcerait selon le droit. Mais les
événements plus sérieux qui survinrent, & dont nous
allons parler, firent différer la conclusion de ce litige.
XXVII.
Nous pouvons remarquer ici que la conduite de M. de m- de lauson, en af-
Lauson à l'égard de Villemarie, qu'il ne soutint pas & FAIBU5sXnt ville'
° 5 1 r MARIE, NUISIT AU
qu'il chercha plutôt à affaiblir, fut malheureusement mil- RESTE DE LA COLONIE
sible à Québec & à toute la Colonie Française. « S'il eût
« plus soutenu ce pofte avancé, dit M. Dollier de Casson,
« les inondations Iroquoises n'auraient pas pris leur
« cours vers Québec, & n'y auraient pas fait les dégâts
« qu'elles y ont commis, sans respecter même toujours la
« famille de ce Gouverneur (1). » Quoique M. de Lauson (i)Hhtoire du Mont
n'eût jamais été homme de guerre & qu'il fût peu propre à
remplir une place oû il avait à faire tête à des ennemis
toujours en campagne, il se fit néanmoins continuer dans
la charge de Gouverneur général, après son premier trien-
nat, dans l'espérance, sans doute, de procurer de plus en
plus l'avancement de sa famille. Mais, avant qu'il eût
achevé le second, voyant l'état critique des affaires, l'au-
dace des Iroquois, qui augmentait de jour en jour, l'im-
puissance où il était de les réprimer, & enfin le méconten-
tement général de la colonie, il prit le parti d'abandonner
réal, i65r-i652.
blable pour une portion du même terrain; & qu'enfin M. de Mézy,
successeur de M. d'Avangour, ratifia ce même titre, malgré la pos-
session publique & confiante des seigneurs de Montréal, qui fut (2) Archives de Qué-
cause qu'en 1667 le Conseil souverain les maintint dans leur droit, bec.JugementduCon-
sans avoir égard à ces titres poftérieurs & subreptices (2). se;i supérieur, fol. 75. *
248 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
P> «5
son porte, en anticipant son rappel, à l'occasion des triftes
événements dont nous allons faire le récit.
XXVIII.
zes iROQuois veulent a l'occasion de la paix faite précédemment, les Iro-
QU'ON FASSE UNE HA- . • w • - 11 . r 1
bitation française quois, qui ne s étaient propose d autre fin que de trouver un
chez eux, pour y at- moyen pour détruire les reftes des Hurons réfugiés dans
IeTd-twjiHreR°NS ET ^e dOrléans, les avaient invités à aller s'établir parmi
eux; &, de leur côté, les Hurons leur avaient donné à
entendre qu'ils prendraient ce parti, pourvu qu'on formât
dans le pays des Iroquois un établissement de mission-
naires. Les Iroquois, qui désiraient passionnément de les
y attirer, avaient eu soin, au mois d'août 1654, de deman-
der eux-mêmes, dans le conseil général de leurs nations,
pour les préliminaires de la paix, qu'on formât chez eux
un établissement Français, & qu'on leur envoyât des mis-
(OReiationde 1G54, sionnaires pour lesinftruire dans la religion (1). Ils avaient
même si fort à cœur le succès de cette demande, que, le
P. le Moyne ayant été envoyé à Onnontagué pour ce
même conseil, ils l'avaient conduit sur le lieu qu'ils desti-
naient pour l'habitation des Français & pour la résidence
(2:1 ibid., P. 18. cjes missionnaires (2). Toutefois, ils ne pressèrent pas
alors l'exécution, à cause de la guerre qu'ils eurent sur
(?) ibid., p. 10. ces entrefaites avec ceux de la nation du Chat (3). Mais,
cette guerre s'étant terminée à leur avantage, ils revinrent
à la charge & trouvèrent, dans le succès même qu'ils
avaient obtenu sur leurs ennemis, un motif pour insifter
de nouveau & forcer la main à M. de Lauson.
xxix.
après leur guerre Le sujet de la guerre dont nous parlons était venu de
contre la NATION DU 1 j, j ' , 11 J
chat, les .Roouo.s ce ^u un sauvage de la nation du Chat, ayant tue 1 un des
pressent m. de lau. Iroquois Sonnontouans, ceux-ci avaient massacré, à leur
son de former chez tQ trente ambassadeurs envoyés pour confirmer l'ai-
EUX CET ETABLISSE- ...
ment. liance qui était entre ces deux peuples (4). Après ce mas-
{4) Relation de i656, sacre, les Iroquois s'étaient mis en campagne. Ils avaient
TT"*0, compté d'abord être au nombre de dix-huit cents guer-
riers; mais il paraît qu'ils n'eurent que douze cents hom-
mes effectifs : ce qui les remplit de crainte, sachant qu'ils
M. DE LAUSON GOUVERNEUR GÉNÉRAL. 249
auraient à combattre une armée beaucoup plus considé-
rable. On tient que ceux de la nation du Chat avaient, en
effet, trois 8c même quatre mille hommes sous les armes,
ou du moins deux mille bien aguerris. Il eft vrai qu'ils ne
se servaient pas encore d'armes à feu, comme le faisaient
les Iroquois ; ils ne laissaient pas néanmoins d'être re-
doutés par eux dans leur tactique militaire. Après avoir
essuyé courageusement la première décharge de leurs en-
nemis, ils fondaient sur eux & leur lançaient une grêle de
flèches empoisonnées, qu'ils tiraient huit & dix fois avant
qu'on eût eu le temps de recharger une arquebuse (ï). (0 Relation de i654,
Les Iroquois, craignant donc d'être battus, avaient promis, p' I0'
dit-on, que, s'ils retournaient victorieux, ils embrasse-
raient la foi chrétienne. Ils triomphèrent en effet, & de-
mandèrent plusieurs fois des missionnaires à M. de Lau-
SOll (2). ^Relation de i656,
XXX.
Contraint de céder à leurs poursuites, à leurs infiances les iroquois MENACENT
8c à leurs présents, ce Gouverneur leur promit enfin qu'au
printemps de 1 65 5 on ferait chez eux une habitation Fran-
çaise, & qu'on leur enverrait des robes noires (3). Il
nomma même un commandant pour ce nouveau porte, (3) Relation de 1654,
& plusieurs Français se présentèrent dans la résolution p' '9'
d'aller s'y établir. Cependant le printemps s'écoula, &
malgré ces promesses rien ne se fit (4). Enfin, l'hiver sui- (4) ibid.,p. 20.
vant, voulant leur donner quelque satisfaction, on envoya à
Onnontagué deux missionnaires seulement : les PP. Chau-
monot & Dablon, qui arrivèrent le 5 novembre de cette
année 1 655 & commencèrent à faire le catéchisme (5). (5) Relation de i656,
Les Iroquois de cette nation, voyant qu'on leur manquait
ainsi de parole, tinrent un conseil le 29 février suivant, se
plaignirent amèrement de ce que les Français, depuis
trois ans, n'avaient pas commencé encore l'établissement
promis, & déclarèrent que, s'il ne se faisait pas sans délai,
il n'aurait jamais lieu; que même ils rompraient la paix
avec les habitations Françaises. Le P. Dablon, parti
aussitôt pour porter cette nouvelle à M. de Lauson, arriva
DE ROMPRE LA PAIX
SI M. DE LAUSON n'aC-
COMPLIT SES PROMES-
SES.
I 2.
250 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
à Villemarie le 3o mars 1 656 & descendit de là à Québec,
où il exposa au Gouverneur le sujet de son voyage.
xxx r.
embarras de m. de Quoique le Père parlât avantageusement de la bonne
LAUSON, QUI CONSENT , ; j T ■ i /Y> J 11 J
a former l'établis- volonté des Iroquois, il ne put effacer de 1 esprit des au-
sement exigé. très Jésuites, ses confrères, les défiances qu'ils avaient
conçues avec tant de raison contre ces barbares, « si
« bien, dit le P. Paul Le Jeune, que, lorsqu'il fallut,
« comme on dit, fondre la cloche & conclure l'établisse-
« ment d'une mission & d'une demeure en ce pays, nous
« nous trouvâmes merveilleusement en peine, aussi bien
« que M. notre Gouverneur, duquel dépendait l'af-
(0 Relation de i657, (( faire en dernier ressort (i). » Les Hurons assuraient,
en effet, que les Iroquois, en attirant le plus qu'ils pour-
raient de Hurons & de Français dans leur propre pays,
n'avaient d'autre dessein que d'en faire un massacre géné-
ral. D'autre part, les Agniers, sachant le projet d'un éta-
blissement à Onnontagué, en faisaient paraître une jalousie
qui allait presque jusqu'à la rage : ils craignaient que leur
commerce ne fût ruiné, si les Iroquois des pays supérieurs
n'étaient plus obligés de repasser par celui d'Agnié pour
se pourvoir de marchandises, comme il devait arriver
s'ils en trouvaient chez eux. Malgré tous ces sujets d'alar-
mes, qui inspiraient aux Jésuites une grande & jufte ter-
reur, M. de Lauson se vit dans la nécessité, eu égard à la
faiblesse où la colonie était réduite, d'accéder à la demande
des Iroquois d'Onnontagué, se fondant sur ce principe,
« qu'il fallait périr pour ne pas périr, & s'exposer à toutes
« sortes de dangers pour éviter tous les dangers. » Sa pen-
sée était qu'il valait mieux exposer à la mort une escouade
de Français, que de voir toute la colonie exterminée par
ces barbares réunis contre elle, comme il était à craindre
(2) Relation de i657, g- Qn j£s rebutait par un refus ç2). On résolut donc de
xxxii. Partir-
concession de terres
au pays des iroquois Toutefois, malgré ces inquiétudes mortelles, & nonob-
FAITE PAR M. DE .... . .
lauson, stant l'avenir si incertain d'un établissement entrepris par
EXPÉDITION DES AGNIERS A LILE D'ORLÉANS. 1 656. 25 1
contrainte, au milieu d'un pays ennemi, M. de Lauson,
accoutumé déjà à disposer largement des terres de la Nou-
velle-France, pour créer des principautés imaginaires en
faveur de ses amis, donna aux PP. Jésuites, le 12 avril
i656, un titre de concession, par lequel il leur attribua, à
perpétuité, en tout droit de propriété, jufïice & seigneurie,
cent lieues de terre, en superficie, au pays des Iroquois
supérieurs, dix lieues de front sur dix lieues de profon-
deur, soit à Onnontagué même ou auprès de ce bourg,
soit en tout autre lieu que les concessionnaires jugeraient
plus commode (1). On a de la peine à comprendre corn- (0 Archives du dé-
ment ce Gouverneur, à qui les Iroquois faisaient alors la Part{;ment des terres
' f 1 . de la Couronne a
loi, ait osé, malgré sa faiblesse, disposer ainsi en Souve- Québec. Concession
rain des terres de ces barbares, quoique adonnés eux- p°^ Onnontagué.
mêmes à la culture des champs : attribution qui, s'ils en
eussent eu connaissance, aurait pu leur fournir un jufte
motif de déclarer de nouveau la guerre aux Français. Mais
ils l'ignorèrent toujours, & ce titre ne profita à per-
sonne.
XXXIK.
On fit donc les préparatifs pour partir au plus tôt. des français partent
Deux Pères Jésuites, ainsi que deux Frères, se joignirent enfindequébecavec
7 * 7 > P des iroquois onnon-
au P. Dablon, & une cinquantaine de Français s'offri- TAGUÉS ET D'AUTRES
rent pour aller avec eux, sous la conduite de M. Dupuis, S0NNpNt0UANS-
commandant du fort de Québec. Outre ces Français, des
Iroquois d' Onnontagué, d'autres de Sonnontouan & des
Hurons firent partie du convoi, qui remplissait deux gran-
des chaloupes & une douzaine de canots. Tous ces Fran-
çais partirent ainsi de Québec, le 17 de mai i656, « avec
« un zèle & une ferveur non pareils, dit la Mère Marie de
« l'Incarnation. Parmi eux, il y avait quelques soldats de
« la garnison (de Québec) que M. Dupuis, honnête gentil-
« homme s'était offert de conduire. Lorsqu'il me fit l'hon-
« neur de me dire adieu, il m'assura, avec une ferveur
« qui ne ressentait point son homme de guerre, qu'il ex-
« posait volontiers sa vie & qu'il s'eftimerait heureux de (2) Le,tres hiftori-
. , - ! . , N t^, ques, lettre 54, ib56;
« mourir pour un si glorieux dessein (2). » D autres que p. sii.
252 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Relation de i C5 7,
p. 3.
XXXIV.
LES AGNIERS, POUR EM-
PÊCHER CET ÉTABLIS-
SEMENT, VONT TOMBER
SUR LES HURONS DE
L'iLE d' ORLÉANS.
(2) Relation de 1 65 7,
P. 3.
M. Dupuis avaient conçu la même idée de ce voyage.
« Sortant du port, dit le P. Le Jeune, nous fûmes suivis
« des acclamations de quantité de peuples différents, qui
« bordaient le rivage, dont plusieurs nous regardaient d'un
« œil de compassion & d'un" cœur tremblant, nous consi-
« dérant comme autant de victimes deftinées au feu & à
« la rage des Iroquois (i). »
Les Agniers, qui voulaient à tout prix empêcher
rétablissement des Français à Onnontagué & l'union de
ceux-ci avec les autres nations Iroquoises(2), s'étaient déjà
mis en marche, au nombre de trois cents, & se dirigeaient
vers l'île d'Orléans, résolus de tomber sur la colonie Hu-
ronne. A leur passage aux Trois-Rivières, on employa
tous les moyens pour les détourner de cette expédition,
& les engager à retourner dans leur pays; &, afin de pré-
venir la cataftrophe, on dépêcha promptement quelques
Hurons à Québec, pour donner avis de la marche des
Agniers. Ces envoyés descendirent avec une vitesse ex-
trême, faisant même trente lieues en un jour, & avec tant
de bonheur, qu'ils trompèrent toutes les diligences des
Agniers, quoique ceux-ci eussent pofté partout des hommes
pour fermer lepassage(3). Dès qu'on apprit cette nouvelle à
Québec, on envoya aussitôt le P. Simon Le Moyne, avec
dix présents, pour arrêter les Agniers en chemin & les
engager à retourner sur leurs pas. Ils reçurent volontiers
les présents, ils promirent tout ce que le Père demanda,
& cette nouvelle trompeuse, portée à Québec, donna mal
à propos de la joie à tout le monde & une sorte de sécu-
rité aux Hurons. Les Agniers, habitués à se jouer de leurs
promesses, & résolus de suivre leurs plans de campagne
jusqu'au bout, se rembarquent dans leurs canots & con-
tinuent leur marche comme s'ils n'avaient rien promis.
xxxv. . .
les agniers, chemin Bien plus, le 18 mai, arrivés proche d'un lieu appelé
faisant, tombent \a Pointe Sainte-Croix, à dix ou douze lieues au-dessus de
SUR LE CONVOI. ✓"s ",1 •! i 1 1 1 • n • 11-
Québec, ils se cachent dans les bois, & aperçoivent de la
(3) Ibid., p. 4, 5.
EXPÉDITION DES AGN1ERS A L ILE D'ORLÉANS. 1 656. 253
le convoi des Français & des sauvages, partis de Québec
la veille pour se rendre à Onnontagué. Us laissent d'abord
passer les chaloupes, & sortant ensuite de leur embus-
cade, se jettent sur les canots qui marchaient derrière, en
renversent un dans le fleuve, blessent légèrement un frère
Jésuite de deux coups de fusil, garrottent des Hurons, 8c
maltraitent les Iroquois d"Onnontagué eux-mêmes, dont ils
ne pouvaient supporter l'alliance avec les Français. Tou-
tefois, ces derniers & ceux d'Onnontagué, les menaçant de
tirer vengeance d'un procédé si injufte & si atroce, les
Agniers, dans la crainte d'une guerre avec eux, ont alors
recours à la ruse. Ils font semblant de s'être mépris (i), (i) Relation de 1 65;,
s'arrêtent tout à coup, & feignant d'être étonnés : « Hé P 9' IC-
« quoi ! disent-ils à ceux qu'ils maltraitaient de la sorte,
« c'est donc vous? Hélas! vous êtes nos frères, & nous
« pensions qu'il n'y avait ici que des Hurons (2). » Pour (2) Marie de rincar-
colorer ensuite leur fourberie, ils mirent tous ces hommes natl0n> p- 5ji» 5j2-
en liberté, sans en excepter les Hurons eux-mêmes, mais
à condition qu'ils poursuivraient leur route & que pas un
d'eux ne descendrait à Québec. Cette noire perfidie fut
cause qu'à deux lieues au-dessus de Villemarie, le convoi
des Français ayant rencontré une escouade d'Agniers,
ceux d'Onnontagué se jetèrent, à leur tour, sur les canots
de ces sauvages, pillèrent leurs armes & prirent ce qu'ils
avaient de meilleur, « usant, disaient-ils, de représailles,
« puisqu'ils avaient été pillés eux-mêmes, peu de jours
1 1 1 a /o\ (3) Relation de i65t.
« auparavant, par des guerriers de la même nation (J). » '
xxxvi.
Les Agniers, en rendant les Hurons, qu'ils avaient d'à- DANS L'iLE D'ORLÉANS
bord liés & garrottés comme captifs, exigèrent, disions- LE3 AGN'IERS ENLE-
. VENT OUATRE-VINGT-
nous, qu'aucun des hommes du convoi ne descendrait à cinq, hurons et en
Québec; & ils firent cette défense, afin de pouvoir tomber
impunément sur les Hurons de l'île d'Orléans avant qu'à
Québec on fût informé de leur dessein. Ils prirent, en
effet, si bien leurs mesures, que, dans la nuit du 19 au
20 de mai, qui fut très-obscure, ils descendirent sans bruit,
passèrent devant Québec, où personne ne les aperçut, &
TUENT SIX AUTRES.
254 II<; PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
abordèrent, avant le jour, au-dessous de la bourgade Hu-
ronne. Là, ayant caché leurs canots dans les bois, ils se
(0 Relation de 1657, répandirent de tous côtés (r) dans les champs, se jetèrent
p' 5' sur les hommes, les femmes & les enfants qui semaient
leur blé d'Inde, en tuèrent six & enlevèrent tous les autres
au nombre de quatre-vingt-cinq. Ils auraient même pu
faire une bien plus grande capture, s'ils eussent différé de
cinq ou six heures leur irruption, puisqu'ils auraient trouvé
trois ou quatre cents Hurons, qui étaient allés entendre
la Messe & devaient ensuite retourner dans leurs champs.
Ceux-ci, apprenant des fugitifs ce qui venait de se pas-
ser, se retirèrent incontinent dans leur Fort, deftiné pour
(2) Relation de i657, ieur servir de lieu de refuge dans de semblables ren-
p. 6. Marie de l'Incar- , „
nation, p. 532. Contres (2).
XXXVII.
les agniers passent Ces massacres & ces enlèvements eurent lieu sans
victorieux dèvant Q personne en eût connaissance à Québec. Bien plus,
QUEBEC, SANS QUE -Lr . ■-. . .
M. DE LAUSON LEUR ce même jour 20 de mai, qui fut un samedi, les Agniers
dispute le passage, victorieux, se retirant vers l'heure de midi, eurent bien
l'audace de passer sous les canons du Fort de Québec, avec
(3) Relation de 1 65 7, environ quarante canots (3) conduisant ainsi leurs captifs,
p*6- sans que M. de Lauson essayât de leur disputer le pas-
sage : ce que d'ailleurs il n'aurait pu faire aisément, se
voyant sans force, & la terreur ayant gagné la plupart des
habitants. « Nous fûmes tous surpris de voir le fleuve cou-
« vert de canots qui venaient vers Québec, dit la Mère
« Marie de l'Incarnation, surtout quand on sut que c'étaient
« des Agniers, ce qui fit croire qu'ils étaient aussi bien
« ennemis des Français que des sauvages. C'est pour-
« quoi les maisons écartées demeurèrent désertes, chacun
« se retirant à Québec, où néanmoins il n'y avait pas de
« forces. Ils passèrent devant le Fort, & l'on crut qu'ils
« allaient aborder; mais, faisant signe qu'ils étaient des
« amis, ils passèrent outre & continuèrent leur chemin,
« jusqu'à ce qu'ayant vu des maisons abandonnées, ils
« crurent qu'on s'était retiré par la défiance qu'on avait
« d'eux : ce qui les choqua tellement, qu'ils enfoncèrent les
MORT DU P. GARREAU. 1 656.
255
RIR PAR LE FEU SIX
DES HURONS CHRÉ-
« portes & pillèrent tout ce qu'ils y rencontrèrent (i). » (i) Marie de rincar-
Ils en usèrent cependant d'une autre manière dans les natlon> p- 532-
maisons qu'ils trouvèrent habitées, même par desimpies , Relationde l65
femmes, 8c s'y comportèrent avec modération (2). P. 6.
xxxvm.
Arrivés ainsi dans leur pays, les Agniers donnèrent la les agniers font pé
vie aux captifs, excepté à six des principaux chrétiens,
qu'ils firent périr par le feu. L'un de ceux-ci fut plus tiens
cruellement torturé que les autres, parce que les Agniers
remarquèrent en lui une piété plus ardente ; & pour cela
ils lui firent souffrir le tourment du feu trois jours entiers,
pendant lesquels il invoqua sans cesse le saint nom de
Jésus, & ne cessa d'exhorter les compagnons de son sup-
plice. Un Huron chrétien, qui s'était sauvé du feu & avait
pris la fuite à demi brûlé, après avoir perdu deux doigts,
porta lui-même la nouvelle de cette scène d'horreur (3). (3) Lettres hiftori-
Les Algonquins Outawas, quoique alliés aussi des Fran- q'ues de Marie de rin-
, . . . - , itt carnation, lettre 54e,
çais, n étaient pas moins exposes que les Hurons a la p. 532j 533.
cruauté des Iroquois ; &, cette même année, le 3o du mois
1, ., , . . „ (4) Hiitoire du Mont-
ci avril, les Agniers en firent un épouvantable massacre, réai, par m. Doiiier de
près de Villemarie (4). Casson, 1655 à i656.
xxxix.
Vers la fin de ce mois, il était arrivé à Québec cinquante des français qui al-
canots d'Outawas, avec deux jeunes Français, qui avaient LAIENT HIVERNER
' ' 1 . CHEZ LES OUTAWAS,
suivi ces sauvages deux ans auparavant, & qui revenaient se désistent par la
alors, après cette longue absence. Ces canots étant char- crainte des agniers.
gés de fourrures causèrent une joie universelle à Québec.
On les reçut au bruit du canon, & les capitaines montèrent
ensuite au Fort Saint-Louis, où ils firent deux présents à
M. de Lauson. Par l'un, ils demandaient que des Français
allassent hiverner dans leur pays ; &, par l'autre, qu'on
leur donnât des missionnaires (5). Trente jeunes Français (5) Relation de i656,
s'équipèrent incontinent pour les suivre ; on désigna les p' 38#
PP. Garreau & Dreulliette, comme missionnaires, &
tous partirent au bruit du canon. A peine ces voyageurs,
montés sur soixante canots, avaient-ils vogué une journée,
que deux soldats, envoyés par le Gouverneur des Trois-
256 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Rivières, vinrent à eux & leur apprirent que des Agniers,
ennemis des Algonquins & des Hurons, étaient en campa-
gne. Ces Agniers les attendaient, en effet, cachés derrière
une pointe, pour les surprendre au passage. Mais les
autres, à la faveur de la nuit, passèrent si leftement, qu'ils
ne furent pas aperçus & arrivèrent ainsi aux Trois-Ri-
vières. Là, les Français qui faisaient partie du convoi,
sachant qu'il y avait des ennemis dans le voisinage, se
désiftèrent & remirent le voyage au printemps de Tannée
suivante ; les deux Pères Jésuites, un Frère & trois Fran-
çais consentirent néanmoins à poursuivre leur route.
XL.
UN CONVOI D'OUTAWAS
EST DÉFAIT PAR LES
Les sauvages qui composaient ce convoi étaient au
AGNIERS. LE PERE nombre de deux cent cinquante, & les Agniers, qui cher-
gahreau blessé mor- chaient à tomber sur eux, ne faisaient que cent vingt
TELLEMENT. , . , . . .
hommes : ce qui était cause que ces derniers, pour sur-
prendre les autres, marchaient la nuit & se cachaient le
jour dans les bois. Enfin, ils firent si bien, qu'ils prirent
les devants, à l'insu de ceux même qu'ils voulaient sur-
prendre, se retranchèrent avec des arbres, au bord du
fleuve Saint-Laurent, sur une petite éminence au pied de
laquelle les Outawas devaient passer, & placèrent bon
nombre d'arquebusiers dans les joncs & les herbes pour
les attendre. Six canots Hurons & quelques autres Algon-
quins, qui s'étaient joints au convoi, tombèrent, sans le
savoir, dans cette embuscade, le 3o du mois d'août. Arrivés
à la portée du mousquet, ils essuient tout à coup une dé-
charge si prompte & si rude, que plusieurs sont tués sur
la place; & incontinent les Iroquois, se jetant sur ceux qui
étaient encore en vie, les entraînent de force dans leur re-
(0 Rdationde i656, tranchement (i). Le P. Garreau fut atteint d'une balle,
p- 4I- qui lui rompit l'épine dorsale, & le renversa dans le canot
qui le portait. Ils le traînèrent aussi dans leur Fort, le
dépouillèrent de tous ses habits, à la réserve d'un petit
caleçon, & le laissèrent trois jours sur la plate terre, baigné
dans son sang. Les Outawas, qui suivaient, accoururent
aussitôt; mais, à leur grande surprise, trouvant dans ce
M. DE LAUSON REPASSE EN FRANCE. 1 656. 25 J
lieu même un Fort d'où Ton faisait feu sur eux de tous
côtés, ils essayent vainement de forcer les Iroquois d'en
sortir, & sont obligés de prendre la fuite.
XLI.
Cette défaite avait eu lieu le mercredi; le samedi SUl- MORT DU PÈRE CARREAU
vant 2 septembre, ces mêmes Iroquois apportèrent le A VILLEMARIE-
P. Garreau à Villemarie, où il mourut de sa blessure,
le même jour, à onze heures de la nuit, muni des derniers
sacrements, & assifté par le P. Pijart. En l'apportant
ainsi, ils jetèrent deux petits présents, l'un pour dire qu'ils
étaient marris de l'accident qui était arrivé, l'autre pour
essuyer les larmes des Français (i). Ceci peut expliquer (i; Relation de t656,
ce que rapporte M. de Belmont, que ce Religieux fut assas- p- 42,
siné par un Français apoftat (2). C'eft peut-être ce qui (2) Hiftoire du ca-
fait dire à l'auteur de la relation de cette année, & au P. Pi- nada- par M- de Be!'
' mont.
jart, dans le procès-verbal de l'inhumation, que le P. Gar-
reau avait été tué par les Iroquois, ce Français apostat
s'étant donné à ces barbares. La relation semble dési-
gner ce misérable, en disant que, lorsque le P. Garreau
eut été traîné dans le Fort, il jeta les yeux sur un jeune
Français qui, par un esprit de rage & de trahison, s'était
jeté parmi les Iroquois, lui fit voir l'énormité de son crime,
tira des regrets & des larmes de ce perfide, & lui donna
l'absolution, le disposant à la mort, que l'autre ne croyait
pas si voisine. C'elt qu'en effet, un Iroquois l'ayant dé-
couvert aux Français de Villemarie, cet assassin fut pris,
conduit à Québec & condamné au dernier supplice, qu'il
endura chrétiennement (3). (3) Relation de 1 65,3,
XLII.
Ce fut sans doute peu de temps après ce massacre DE LAUSON QUITTE
que M. de Lauson, à qui la charge de Gouverneur général
n'offrait que des sujets d'humiliation & d'amertume, &
devenait un fardeau insupportable, prit le parti de quitter
le Canada. M. de Maisonneuve venait de repasser momen-
tanément en Europe, comme nous le dirons bientôt, &
M. de Lauson, ne pouvant plus se reposer, comme aupa-
ravant, sur lui, pour faire tête aux Iroquois & parlementer
TOME II. 17
LE CANADA ET SIEURJ-
EN FRANCE.
258 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
avec eux, quitta enfin Québec & s'embarqua pour la
France dans l'été de 1 656. Il se retira à Paris, au cloître
Notre-Dame, chez l'un de ses fils, chanoine de cette
église, où il put se reposer de ses fâcheuses & inutiles sol-
licitudes, & mourut le 1 6 février 1 666, âgé de quatre-vingt -
(1) vie de la Mère deux ans (i), après avoir vu sa famille presque éteinte &
Augustin6, par kPèrë toutes ses espérances déçues. En effet, Tannée i65q, Louis
Ragueneau, îiv. v, de la Citière, son fils, revenant en canot de file d'Orléans,
ehap. v, p. 320, 32i. ge nQya /2\ ie 5 ma; & moumt sans poftérité (3). Jean
(2) Hiftoire de 1 Ho- J w - \ , r w .
tel-Dieu de Québec, de Lauson, grand benecnal, fut tue par les Iroquois, le
p- o2>93- 22 juin 1661, comme nous le raconterons dans la suite; &
w Ibld' Charles de Lauson-Charny, dont nous allons parler, étant
devenu veuf au mois d'ocrobre i656, renonça au monde
(4) ibid., p. 104, & embrassa l'état ecclésiafiique (4); en sorte qu'il ne relia
I0~' I2?' plus, après celui-ci, aucun héritier du nom de Lauson en
(5) Mémoires de la Canada (5); & qu'enfin la plupart des grandes concessions
société hjftonque de • ava}ent appartenu à cette famille, telles que les îles du
Montréal, p. 92, g3. t- rr _ 7 ^
fleuve Saint-Laurent & la Citière, furent réunies au do-
(6) ibid., p. 69. maine du Roi (6). les conditions prescrites n'ayant pas été
Queftions seigneuria- * r
jes, vol. a, p. 87. remplies.
XLIII.
M. DE LAUSON-CHARNY Avant de quitter le Canada, M. de Lauson avait
nommé, pour commander en sa place, celui de ses trois
fils qu'il croyait le plus propre à procurer le bien du
(7) Hiftoire du Ca- pays (7). Jean de Lauson, qu'il avait fait son lieutenant
nada par m. de Bel- au Gouvernement général du pays & décoré du titre de
grand Sénéchal de la Nouvelle-France, avait servi dans
(8) Hiftoire de l'Hô- le régiment de Navarre & dans celui de Picardie (8); &
tei-Dieu de Québec, qUOiqUe son expérience dans le métier des armes eût pu
le faire préférer aux autres, son père avait donné cepen-
dant la place de Gouverneur général à Charles de Lauson-
Charny, étranger à la guerre, mais qui, sans doute, pa-
raissait offrir, sous d'autres rapports, plus de garanties pour
s'acquitter dignement de cet emploi (*). Toutefois, l'admi-
OCCUPE PROVISOIRE-
MENT LA PLACE D3
GOUVERNEUR.
(*) La Mère Juchereau, dans son Histoire de V Hôtel-Dieu de
Québec, écrit cependant « que M. de Lauson, en repassant en France,
M. DE LAUSON-CHARNY GOUVERNEUR. 1 656. 25g
niïtration du fils ne fut pas plus heureuse que ne l'avait
été celle du père ; 8c on conçoit que, dans l'état si désolant
de faiblesse où celui-ci laissait la Colonie, il était difficile
que l'autre put la relever du mépris où elle était tombée
dans femme des barbares, comme la suite le fit voir.
Les Hurons de -file d'Orléans, qui ne se croyaient
plus en sûreté, s'étaient tous réfugiés à Québec (i); 8c,
se voyant abandonnés des Français, avaient, dans un mo-
ment de dépit, envoyé secrètement des députés aux Agniers,
pour leur demander de les recevoir dans leur canton, afin
de ne plus faire avec eux qu'un seul peuple (2). L'automne
XLIV.
LES AGNIERS SOMMENT
M. D"E LAUSON-CHARNY
DE LEUR LIVRER LES
HURONS.
(1) Lettres hiflori-
ques de Marie de l'In-
carnation, lettre 54,
p. 533.
(2) Hiïtoire de La
de cette même année i656, ces barbares accordèrent la Nouvelle -France par
paix aux Hurons, mais à condition que, le printemps îfvPyne . ^vllevQlx"
suivant, ceux-ci monteraient tous à Agnié, pour n'habiter
dorénavant qu'une même terre avec eux. Le temps déter-
miné étant venu, une troupe de cent jeunes guerriers bien
résolus partit de ce pays ; & descendant le fleuve Saint-
Laurent, s'arrêta à trois ou quatre journées de Québec,
où trente se détachèrent des autres, pour aller se présen-
ter aux Hurons & les sommer de tenir la parole qu'ils
leur avaient donnée. Le capitaine de cette escouade, le
lendemain de son arrivée, demanda audience, & exposa
nettement, dans l'assemblée des Français & des Hurons,
« en i656, avait laissé le Sénéchal, son fils, commandant pour une
« année, en attendant l'arrivée du nouveau Gouverneur, qui fut
a M. d'Argenson (?). » C'efî ici une aberration de l'écrivain. M. de
Belmont, dans son Histoire du Canada, sous l'année 1 657, dit expres-
sément : « Cette année, M. de Charny commanda à la place de M. de
« Lauson, son père, & lui (M. de Charny) s'en étant allé, M. d'Ail-
« lebouft reprit le gouvernement (4). » Le journal des Jésuites &
d'autres documents (5) supposent en effet que M. de Charny com-
mandait dans le pays après le retour de son père en France. Enfin, deux
a£tes publics, passés à Québec en 1657, l'un du 26 du mois de juin,
qualifie M. de Charny commandant de la Nouvelle-France (6); &
l'autre, du i3 septembre suivant, l'appelle Gouverneur du pays [y),
titre qu'il conserva jusqu'au 18 du même mois, où il partit pour la
France, & fut remplacé par M. d'Aillebouft.
(3) p. 110.
(4) Hiftoire du Ca-
nada, 1657.
(5) Archives de la
Propagande à Rome,-
vol. America 3. Ca-
nada, folio 1 1, art. 49.
(6) Rouer, notaire,
26 juin 1657. Regiftre
des informations, i5
janvier i658.
(7) Audouart, no-
taire, 1 3 sept. 1657.
2Ô0 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
le sujet de son ambassade, déclarant qu'il venait chercher
ces derniers, & menaçant même M. de Charny, qui était
présent, s'il s'opposait à leur départ. « Onnontio, » lui dit-il
« d'un ton plein de colère, en s'adressant à lui personnel-
« lement, « Onnontio, ouvre tes bras & laisse aller tes en-
« fants de ton sein. Si tu les tiens plus longtemps si serrés,
« il eft à craindre qu'on ne te blesse, quand nous vou-
« drons les frapper; & puisque nous n'avons pas assez
« de canots pour emmener tant de monde, prête-nous tes
(i) Relation cie ib5 j, , , , «
pUo. « chaloupes (i). ».
XLV.
M. de lausox-charny On aura, sans doute, de la peine à comprendre, dit
consent A laisser à ce . j p de charlevoix ce qui obligea M. de
CONDUIRE LES HURONS > . .
j CHES LES AGNIERS. Lauson (Charny) à souffrir cette insolence, dans un temps
où il n'avait point d'autres ennemis sur les bras que le
seul canton d'Agnié; & il eft certain, ajoute-t-il, qu'il ne
témoigna aux Agniers aucun ressentiment (*) des discours
(2) Histoire de la hautains de leur orateur (2). Bien plus, dans sa réponse,
Nouvelle-France par ^ y fit jnterpréter par ]e p. Le Moine, il leur dit,
le P. de Charlevoix, *■ r i ; >
11V. VII, p. 33o.
V
(*) Il eft difficile de concilier ce que dit ici le P. de Charlevoix
avec ce que suppose un écrivain moderne, savoir : « Que M. de
«. Charny, bien qu'il ne fût pas homme de guerre, était jeune, actif
« & brave; qu'il payait de sa personne, & ne manquait point de
« courir, au premier signal, aux lieux que les Agniers menaçaient. »
Nous ne connaissons aucune de ces occasions où M. de Charny ait
ainsi montré son courage, spécialement contre les Agniers; & ce qui
eut lieu à l'occasion de l'enlèvement des Hurons montre mani-
feftement le contraire. Au refte, nous faisons ici cette remarque pour
juftifier la vérité de ce que nous racontons du gouvernement de
M. de Lauson & de celui de M. de Charny, sous lesquels les Agniers
n'éprouvèrent, de leur part, presque aucune résiftance sérieuse, &
devinrent de plus en plus insolents à l'égard des Français. Le P. Le-
mercier écrivait en effet, le 6 juin 1 65 6, aù P. Cellot, Provincial de
Paris : « Depuis la deftruclion du pays des Hurons, les Iroquois ont
a toujours avancé leurs conquêtes, & se sont rendus si redoutables
« dans ce pays, que tout plie sous leurs armes. Ils ont encore la force
« en mains, & il ne tenait qu'à eux de massacrer le refte de la Co-
/l} Relation de iCt-t 11 lonie Française, ne trouvant presque point de résiftance, ni du
« côté des Français, ni du côti des sauvages nos confédérés (3). »
HURONS ENLEVÉS ET MASSACRÉS. l65j. 2Ôl
le lendemain : « Onnontio aime les Hurons; mais ce sont
« des enfants qui ne sont plus au maillot, ils sont assez
« grands pour être hors de tutelle. Ils peuvent aller où ils
« voudront, sans qu1 Onnontio y mette aucun empêche-
« ment, & il ouvre ses bras pour les laisser aller (i). » On (0 Relation de i657,
ne fournit pas cependant aux Iroquois les chaloupes qu'ils p"
avaient demandées : ce qui les obligea à conftruire des
canots; & ils mirent tant d'activité dans ce travail, qu'en
moins de cinq ou six jours ils en eurent suffisamment,
pour embarquer les Hurons qui s'étaient donnés à eux,
c'est-à-dire ceux de la nation de l'Ours, l'une des trois
tribus dont se composait la Colonie Huronne. La nation
de la Corde refusa de quitter Québec & les Français,
tandis que ceux de la nation du Rocher résolurent de se
donner aux Iroquois d'Onnontagué, au nombre de cin-
quante, tant hommes que femmes & enfants (2). ^(a)Reiationdei657,
XLV.
Ceux du Rocher, après avoir fait leurs adieux à les hurons du rocher
M. de Charny, aux Pères Jésuites & aux sauvages qui
reliaient encore à Québec, s'embarquèrent le 16 juin 1 65
7> CONDUISAIENT
avec des coloris & le P. Ragueneau, dans trois cha-
loupes Françaises qui les transportèrent à Villemarie. Là
ils attendirent les Onnontagués, qui avaient promis d'aller
les y chercher, pour les conduire ensuite dans leur
pays (3). Ils vinrent, en effet, les y trouver, & se mirent (3) Relation de 1657,
en marche avec eux le 26 juillet 1657. Chemin faisant, on p' 23' 24'
craignait la rencontre des Agniers, partis, disait-on, au
nombre de cent, pour s'emparer de ces mêmes Hurons
& les conduire en captivité chez eux; mais le malheur de
ces derniers vint de la part de ceux-là mêmes qui les con-
duisaient, & qui leur avaient promis une fidélité si invio-
lable par tant de pourparlers, tant d'ambassades, tant de
présents solennels. Le 3 du mois d'août, sur les quatre
ou cinq heures du soir, un capitaine Onnontagué, homme
impudique, s'étant vu repoussé durant quatre jours par
une femme Huronne, commença enfin le premier acle
d'une cruelle tragédie, en fendant d'un coup de hache la
MASSACRÉS PAR LES
ONNONTAGUÉS QUI LES
2Ô2 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i)Relationde 1657,
P- H, 55.
XLVI.
AUTRES HURONS CON-
DUITS A AGNIÉ. ON-
NONTAGUÉS QUI HI-
VERNENT A QUÉBEC
POUR EMMENER LE
RESTE DES HURONS.
(2) Relation de i658,
p. 9.
tête à cette femme. Les Onnontagués se mettent aussitôt
sous les armes, & tombent sur les Hurons, qu'ils massa-
crent à la vue de leurs femmes & de leurs enfants. Il y
eut sept chrétiens tués à coup de hache & de couteau ; les
femmes & les enfants furent faits captifs & dépouillés de
tout leur bagage, même des aumônes qu'on leur avait faites
à Québec. Les Français du convoi n'étaient pas en force
pour s'opposer à ces cruautés; ils eurent la douleur d'en
être les témoins & de garder, malgré eux, une trille neu-
tralité entre les assassins & les victimes. Mais le P. Ra-
gueneau ayant ensuite reproché aux Onnontagués une
si noire perfidie, le capitaine dont nous parlons eut bien
l'impudence de lui répondre publiquement que M. de
Lauson-Charny & d'autres lui avaient donné commission
d'en user ainsi envers les Hurons (i).
Quoique M. de Charny n'eût pas connaissance d'une si
atroce trahison, il désirait vivement, à son tour, de se dé-
charger d'une adminiftration devenue aussi insupportable
pour lui qu'elle l'avait été pour son père, & attendait
avec impatience l'arrivée de M. d'Argenson, nommé Gou-
verneur au mois de janvier de cette année 1657. Un évé-
nement, qui eut lieu le g du mois d'août suivant, était bien
propre à la lui faire désirer avec plus d'ardeur encore.
Des Agniers, au nombre de vingt, se présentèrent à Qué-
bec pour entraîner le refte des Hurons; ceux-ci n'étant
pas soutenus, quelques-uns d'entre eux s'embarquèrent,
le 21, avec ces Iroquois, pour aller se fixer à Agnié;
& le 26, le P, Le Moyne les y suivit avec quelques autres
Hurons (2). Bien plus, cinquante Onnontagués, demeurés
auprès de Québec pour emmener ce qui reliait encore,
envoyèrent à ces Hurons, le 3 septembre, deux ambas-
sadeurs pour les presser de se retirer à Onnontagué;
& comme les Hurons se voyaient deftitués de tout appui,
M. de Charny les abandonnant à eux-mêmes, tout ce qu'ils
purent, dans ces circonftances, fut de traîner en longueur
& de renvoyer leur transmigration au printemps suivant.
m. d'ailleboust gouverneur. 1657.
263
quitte le canada;
m. d'ailleboust le
Heureusement, les Iroquois agréèrent ce délai ; mais, pour
que les Hurons ne leur échappassent pas, ils résolurent
de passer, 6c passèrent, en effet, l'hiver auprès des Fran-
çais de Québec (1). C'est que, depuis que les Onnontagués (0 Relation de 1 658,
avaient chez eux des Français & des Jésuites, ils en étaient p' 9*
devenus plus audacieux & plus insolents. Ils pillaient même
les maisons écartées, en tuaient ou en enlevaient le bétail;
8c ce qui excitait les juftes plaintes des habitants, c'efï que
personne ne les mettait à couvert de ces brigandages.
XLVII.
On conçoit que, dans une si trifïe situation, M. de m. de lauson-charny
Charny avait les motifs les plus pressants & les plus im
périeux pour désirer l'arrivée du nouveau Gouverneur, remplace.
Mais, le 20 du mois d'août, apprenant que celui-ci avait été
obligé de relâcher en France après être parti de ce
pays (2), & qu'il ne viendrait en Canada que l'année (2) Journal des Jé-
d'après, il résolut de se démettre de sa place, sans l'atten- sultes' 20aout 1 _7"
dre plus longtemps ; &, au lieu de laisser le commande-
ment à son frère le Sénéchal, il jugea sans doute qu'il
n'avait rien de mieux à faire, dans des circonftances si
orageuses, que de le donner à M. d'Ailleboult, revenu de
France, le 29 juillet de cette année 1637, avec M. de Mai-
sonneuve, comme nous le dirons bientôt. Sur ces entre-
faites, le P. Poncet partit de Québec pour Villemarie,
dans le dessein de se rendre de là à Onnontagué; & M. de
Charny, profitant de cette occasion, écrivit à M. d'Aille-
bouft pour le prier de se charger du Gouvernement en sa
place. Il paraît même qu'il se démit par la lettre qu'il lui
écrivit alors; du moins, M. d'Aillebouft, étant arrivé à
z-\ /, 1 -1 » 1 • 1 i • /o\ r (3) Journal des Jé-
Quebec le 12 septembre a huit heures du soir (3), y nt ce su-nes> I2 sepiembre
jour-là même un acte de sa nouvelle charge (4) ; & six jours i657.
après, M. de Charny partit de Québec sur le navire du J^^H^^
capitaine Poulet (5). Etant alors veuf & dégoûté des vains regïftre Ursuiines,
honneurs du monde, il résolut de se consacrer à Dieu p"^\ ,'. T-
/ _ (5) Journal des Je
dans l'état ecclésiaftique (6) ; & après avoir reçu les saints suites, 1657.
Ordres, il revint en Canada pour y exercer le saint mi- (6) Hiïton-e de i'hô-
. 1 tel-Dieu de Québec,
niltere, comme nous le raconterons plus tard. P. ï0^ I05.
TAGUES RESTES A
QUÉBEC.
264 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XLV1IL
insolence des oNNON- Le 6 octobre suivant, on apprit enfin à Québec le
massacre des Hurons, arrivé le 3 août; &, à cette nouvelle,
ceux de cette nation qui reliaient encore dans ce pofte
eurent lieu de s'applaudir d'avoir échappé à la mort, par
(0 Relation de 1 658, le délai qu'ils avaient mis à leur départ (i). Toutefois,
p" I(D" quoique la nouvelle de ce massacre fût publique, les cin-
quante Onnontagués, dont nous venons de parler, ne lais-
sèrent pas de demeurer toujours à Québec, pour attendre
le retour du printemps, dans l'espérance & la résolution
arrêtée de conduire avec eux les derniers débris de la
nation Huronne; & cette audace, qui les retint près de
Québec, sauva la vie aux Jésuites & aux Français d'On-
{î)lbù.t p. 9. nontagué, comme nous le dirons en son lieu (2). Mais
ce qui montre de plus en plus l'insolence des Onnonta-
gués, & le mépris où était tombée dans leur esprit la
Colonie Française, c'efc que les Iroquois de cette nation,
à l'occasion du massacre qu'ils venaient de faire des
Hurons, eurent l'impudence d'envoyer deux présents au
Gouverneur général, qu'ils croyaient être encore M. de
Charny, pour lui dire, par le premier : qu'ils ne consen-
taient pas au meurtre fait en chemin par leur jeunesse ; &,
par le second, qu'ils payaient les torts qu'elle avait faits
aux habitations françaises par des pillages & des tueries
(3^ Journal des Je- , > r r
suites, 200a. i657. des beitiaux (3).
XLIX.
m. d'ailleboust prend M. d' Ailiebouft, indigné d'une trahison si infâme & si
des moyens pour ij & voulant d'ailleurs mettre un terme aux brigan-
PROTEGER LES HU- > °
rons et les fran- dages exercés impunément par les Onnontagués dans les
environs de Québec, tint un conseil avec les Français de
ce pofte le 21 octobre 1657, & pour en venir à des réso-
lutions efficaces, il déclara : i° que, sans aller attaquer
ces barbares, on pourrait repousser- leurs insultes par la
force; 20 qu'on traiterait toujours en amis les Hurons &
les Algonquins; 3° enfin, qu'on empêcherait les Iroquois
de leur faire aucun tort à la vue des habitations Fran-
çaises. Bien plus, ce même jour, il assembla les Hurons
& les Algonquins, leur promit aide & protection dans toute
CAIS.
m. d'ailleboust gouverneur. 1657.
265
Tétendue du pays qui était à la vue des habitations
Françaises, &: leur déclara en même temps qu'ils pou-
vaient attaquer & combattre les Iroquois, pourvu qu'ils le
rissent hors de cette étendue (1). Enfin, pour ne pas les (i)Reiationde i65S,
laisser plus longtemps exposés à la fureur des Iroquois, p* I0,
il leur fit bâtir un Fort au sein même de Québec (2), & (2; Relation de :6ôo,
l'établit sur la hauteur, à côté du château Saint-Louis, afin F' *4'
qu'ils fussent protégés & mis à couvert par l'artillerie, &
qu'en cas de besoin ils pussent même se réfugier dans le
château (3). Ce réduit était de forme carrée, d'environ (3) Dépôtdes Coio-
cent cinquante pieds sur chaque face, avec deux entrées oluébec^iTts/1^ de
au milieu, l'une au nord, l'autre au midi : & comme il se
trouvait entre le château Saint-Louis & la grande église de
Notre-Dame, il donnait aux sauvages chrétiens la facilité
de se rendre à l'église sans danger. C'eft ce qui faisait
dire au P. Jérôme Lallemant : « Quelques-uns de nos
« Pères s'occupent à cultiver les deux Églises Algonquine
« & Huronne, que la crainte des ennemis resserre auprès
« de nous, leur donnant la commodité de s'acquitter
« de tous les devoirs des meilleurs chrétiens. Si ceux
« qui sont obligés de s'écarter dans les terres, pour
« la chasse, pouvaient mener avec eux quelque Père qui
« les réconciliât avec Dieu dans le danger, ils s'y tien-
« draient avec bien plus d'assurance (4). » M. d'Aillé- (4) Relation de 1 65 9,
bouft fit plus encore. Pour protéger aussi les habitants de p'
la campagne, exposés jusqu'alors aux insultes des Iro-
quois, il ordonna de conftruire quelques redoutes écartées,
où ils pussent se retirer, en cas d'attaque; &, non content
d'avoir donné ces ordres, il allait lui-même en per-
sonne pour visiter les travaux. Ainsi voyons-nous que,
le 23 mars suivant, il se rendit dans ce dessein à la côte
de Beaupré, où il avait ordonné de conftruire une de ces
redoutes (5). ' (5) Journal des Jé-
suites, 23 mars i658.
L'attitude que, sous le gouvernement de MM. de
Lauson, les Iroquois avaient prise à l'égard des Français
faisait assez comprendre que ces barbares ne tarderaient
2Ô6 11e PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
pas à leur déclarer de nouveau la guerre, dès qu'ils croi-
raient en avoir une occasion favorable, comme ils rirent
vers la fin de Tannée 1657. Mais, avant d'entreprendre le
récit de cette quatrième & cruelle guerre, il elt nécessaire
d'exposer ici divers événements politiques ou religieux
arrivés dans cet intervalle de temps, depuis la paix faite en
1 655 . Nous avons voulu les raconter à part, afin de
mettre plus de clarté & de liaison dans les récits que
nous allons en faire.
CHAPITRE XII
evenements politiques ou religieux antérieurs a
l'arrivée du vicaire apostolique en canada,
de 1 655 a 1659.
I.
sage prévoyance de Quoique M. de Maisonneuve ne comptât pas sur la
m. de maisonneuve, durée de la • y résojut de pronter de ce calme passa-
AVANT SON DEPART .
pour la france. ger pour faire un nouveau voyage en France, alors que
sa présence semblait devoir être moins nécessaire à Ville-
marie; & comme les Iroquois pouvaient reprendre les
armes durant son absence, & recommencer les holtilités,
sa prudence lui inspira, avant son départ, une très-sage
mesure, qui eut son effet. La plupart des colons se livraient,
comme nous l'avons dit, au défrichement des terres qui
leur avaient été données l'année précédente ; & ces terres
étaient trop éloignées du Fort de Villemarie pour qu'ils
pussent y travailler en assurance, si la guerre venait à se
rallumer. Il était cependant nécessaire qu'ils s'appliquassent
M. DE MAISONNEUVE EN FRANCE.
i 655- i 656.
267
à l'agriculture, afin de subsifter par ce moyen. Pour leur
procurer donc des terres où ils pussent travailler avec
moins de danger, M. de Maisonneuve, au nom des Asso-
ciés, permit, le 23 août i655, à tous les colons, de défri-
cher sur le domaine des seigneurs" autant de terre qu'il
leur plairait, soit sur les terres où le bois était encore de-
bout, soit sur celles où il était simplement abattu & non
débité; avec promesse de les en laisser jouir jusqu'à ce
qu'il leur eût fait défricher une quantité égale de terre sur
leurs propres concessions ou ailleurs. En même temps il
donna à M. Closse le pouvoir de leur diftribuer lui-même
ces terres, avec ordre de délivrer à chacun une recon-
naissance signée de lui, qui lui serait représentée à lui-
même après son retour (1).
Jusqu'alors M. de Maisonneuve avait heureusement
commencé d'exécuter les desseins de la Compagnie de
Montréal. Il s'était établi dans cette île, & s'y était main-
tenu malgré les fréquentes attaques des Iroquois; il avait
formé le noyau d'une colonie digne du nom Français & de
la religion catholique, qu'elle faisait respecter & aimer des
sauvages. Cette colonie avait été la sûreté du pays; & la
dernière recrue, dont il venait de la grossir, faisait espérer
que Villemarie continuerait d'être, comme par le passé,
un avant-pofte assuré & un boulevard pour toute la colo-
nie Française. Enfin l'agriculture, à laquelle chacun se
livrait à l'envi, les ouvriers des professions mécaniques
les plus utiles, dont Villemarie était pourvue, l'établisse-
sement d'un certain nombre de vertueux ménages, subsis-
tant par leur propre travail : tous ces avantages semblaient
assurer l'avenir prospère de cette colonie. Mais il lui man-
quait encore un secours essentiel à toute société catho-
lique : un clergé & un évêque, comme la Compagnie de
Montréal s'était proposé de l'en doter dès le commence-
ment. M. de Maisonneuve s'était occupé activement de ce
dessein dans son voyage de 1646, & ce fut encore ce motif
qui, à la fin de l'année 1 655, le conduisit de nouveau dans
(i) Archives du se
minaire de Villemarie,.
île de Montréal, n° 544,
25 août 1 65 5 .
II.
M. DE MAISONNEUVE SE
PROPOSE D'AMENER
DE FRANCE DES PRÊ-
TRES ET DES HOSPI-
TALIÈRES POUR VILLE-
MARIE.
2Ô8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
VEUT PRESSER M.
OLIER D'ENVOYER DE
SES PRÊTRES A VILLE-
lancienne France. Il se proposait de demander l'érection
d'un siège épiscopal en Canada; de presser M. Olier, qui
avait déjà établi la Compagnie de Saint-Sulpice, formée en
vue de Villemarie, d'y envoyer de ses prêtres, qui fussent
attachés, d'une manière fixe, au service de la colonie;
enfin de procurer qu'on donnât la conduite de l'Hôtel-Dieu
à des Sœurs du nouvel Inflitut de Saint-Joseph, formé de-
puis peu par M. de la Dauversière, également en vue de
Villemarie : trois objets que la Compagnie de Montréal
s'était proposés au commencement, & qui avaient été re-
tardés jusqu'alors par un concours de circonftances indé-
pendantes de la volonté des Associés.
m. de maisonneuve On a vu que , s'ils avaient entretenu jusqu'alors, à
Villemarie, deux Pères Jésuites (i), ce n'était qu'en atten-
dant l'arrivée des prêtres dont nous parlons. Plusieurs
marie. fois ces Religieux avaient eux-mêmes témoigné le désir
fil Premier établiss. . , , , , .
deiaFoi,t.ii,P.5i-52. d être décharges de cette œuvre, étrangère a leurs mis-
(2) Hiftoire du Ca- sions (2); &, dans l'impuissance où ils se voyaient de suf-
mont ^ M' de Bel" fire à tout, il arrivait que, par intervalles, Villemarie se
trouvait sans missionnaires. De là M. de Maisonneuve,
M. & madame d'Aillebouft, mademoiselle Mance & plu-
(3) Regiitrè des as- sieurs autres avaient-ils souvent écrit à M. Olier (3), pour
semblées du semi- j presser de remplir ses anciennes promesses, en leur en-
naire de Saint-Sulpice r * ....
de Paris, 3i mars voyant des prêtres formés de sa main. Enfin celui-ci étant
i6ôi- tombé en paralysie, M. de Maisonneuve, qui craignait
qu'il ne mourût sans en avoir envoyé aucun, résolut, pour
l'y déterminer efficacement, de faire ce nouveau voyage
en France, de concert avec M. d'Aillebouft & M. Des-
musseaux. Après s'en être ouvert confidemment à made-
moiselle Mance, qui le fortifia encore dans l'exécution de
ce dessein, il annonça son départ aux colons de Villema-
rie, en les assurant que ce voyage procurerait le bien de
tous, quoiqu'il ne leur en fît pas connaître l'objet; &
comme l'expérience leur avait heureusement appris que
toutes ses absences tournaient à leur grand avantage, ils
se consolèrent par l'espérance de quelque secours nou-
M. DE M Al SON NEUVE EN FRANCE. 1 656. 269
LA FLECHE.
veau. Il se disposa donc au départ., avant de quitter
Villemarie, nomma, pour y commander en son absence,
M. Gosse, son Major, bien propre à le remplacer, tant à
cause de l'expérience qu'il s'était acquise dans la profes-
sion des armes, que du grand ascendant "que ses exploits
militaires lui donnaient sur tous les soldats. Lui ayant
communiqué ses ordres, il quitta Villemarie vers la fin de
l'année i655, 8c arriva heureusement en France, où les
affaires qu'il allait négocier le retinrent près de deux
, s (i)HiftoireduMont-
ans \Y)' rëal, i655 à iG56.
IV.
11 ne lui fut pas difficile de faire entrer les Associés de compromis entre- les
Montréal dans le dessein de donner aux filles de Saint- A£S0C1É3 DE M0Nr~
REAL ET LES FILLES
Joseph la conduite de l'Hôtel-Dieu. C'était ce qu'ils d éSl- DE SAINT JOSEPH DE
raient tous, & ce qu'ils s'étaient toujours promis depuis
leur entrée dans cette Compagnie ; &, pour en venir enfin
à l'exécution, ils se réunirent le 3i du mois de mars 1 656,
& firent un compromis avec les Hospitalières de Saint-
Joseph, de Ja Flèche. Par cet acte, ils s'engagèrent, au nom
de la personne fondatrice qui ne voulait être connue, à
recevoir à l'Hôtel-Dieu de Villemarie, sous le bon plaisir
du Roi & de l'agrément de l'évèque d'Angers, trois ou
quatre de ces Hospitalières, comme aussi à leur en donner
la propriété, ainsi que celle des bâtiments qu'ils y feraient
conftruire pour elles, & enfin telle quantité de terres que
M. de Maisonneuve, mademoiselle Mance & les Hospita-
lières elles-mêmes détermineraient d'un commun accord.
Le tout fut attribué à la communauté que ces filles forme-
raient à Villemarie, avec cette clause expresse, que leurs
biens seraient séparés de ceux qui avaient été, ou qui se-
raient donnés pour traiter dans cette maison les malades
pauvres. De leur côté, les Hospitalières de la Flèche s'en-
gagèrent à envoyer trois ou quatre de leurs Sœurs, dès que
les logements deftinés pour elles seraient en état de les
recevoir, & de fournir pour chacune une pension annuelle
de cinquante écus au moins, avec tous les meubles néces-
saires à leur propre usage. Il fut aussi convenu que, si les
27O IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
colons de Montréal étaient contraints d'abandonner co
pays, les Hospitalières de Villemarie seraient reçues dans
la maison de la Flèche, qui jouirait alors de leur revenu
jusqu'à ce qu'elles pussent retourner en Canada (*).
v.
sur les instances des M. de Maisoniieuve n'agit pas avec moins de succès
des°gne\uatreTc- Pour procurer un clergé séculier à Villemarie. Les Asso-
clésiastiques pour ciés de Montréal n'avaient jamais eu en vue que les ecclé-
villemarte. siaftiques du séminaire de Saint-Sulpice, & s'en étaient
ouverts déjà à M. de Maisonneuve lui-même, dans ses
voyages précédents. Arrivé donc à Paris, il déclara aux
associés que le temps du départ de ces Ecclésiastiques était
venu, & que c'était pour les conduire lui-même qu'il avait
entrepris ce voyage. De leur côté, les Associés jugeant qu'il
fallait presser fortement M. Olier, M. de Maisonneuve alla
le trouver de leur part, pour lui faire connaître leurs désirs
& leurs inftances; & dans l'une de ses visites le pria de se
ressouvenir d'une letlre que mademoiselle Mance lui avait
écrite l'année précédente. Dans cette lettre, elle l'avertis-
sait qu'il était temps, pour lui, d'exécuter les beaux projets
qu'il avait toujours formés pour le Montréal, & de ne pas
(*) On voit, par l'aèle dont nous parlons, que le nombre des
Associés de Montréal s'était accru, depuis le voyage que mademoiselle
Mance avait entrepris, pour affermir leur Compagnie, menacée alors
d'une ruine prochaine. Les signataires sont : M. Olier, directeur de
la Compagnie; M. Alexandre le Ragois de Bretonvilliers, curé de
Saint-Sulpice; M. Antoine Barillon de Morangis, conseillerdu roi en ses
conseils & directeur de ses finances; M. Duplessis, baron de Montbar;
M. Pierre Chevrier, baron de Faucamp; M. Bertrand Drouart, gen-
tilhomme du duc d'Orléans; M. Louis Séguier de Saint- Firmin ;
M. Roger Duplessis, duc de Liancourt; M. Jérôme Rover de la Dau-
versière, & Paul Chomedey de Maisonneuve, auxquels il faut ajouter
encore M. Lcuis d'Aillebouft. Comme ces messieurs poursuivaient
toujours le dessein de procurer un Siège épiscopal à là Nouvelle-
France, & qu'ils espéraient bientôt de le voir ériger, ils déclarèrent
qu'à la fin de chaque année les Hospitalières rendraient compte du
' ~ , _,, bien des pauvres à Mer l'évêque du lieu & au Gouverneur de l'île
(0 Acte de Chaus- . . . r 0 s 1 1 11 ?„_ -„
. . . D • conjointement, & qu a regard de leur propre revenu elles n en se-
siere, notaire a Pans, J , \
"1 mirs iG56 raient comptables qu a l eveque 1.
M. DE MAISONNEUVE EN FRANCE. 1 656.
27I
tarder davantage d'y envoyer des prêtres de son sémi-
naire (1). M. Olier, qui eût désiré d'aller finir ses jours à
Villemarie (2), avait prié beaucoup pour connaître la vo-
lonté de Dieu sur la part que ses ecclésiaftiques devaient
prendre à cet établissement (3). Il jugea aussi lui-même
que le moment d'accomplir les desseins de Dieu était ar-
rivé, & promit de choisir quelques ecclésiaftiques de sa
Compagnie qu'il croirait les plus propres à cette œuvre
apoftolique. Dès qu'ils eurent connaissance de son dessein,
tous s'offrirent à lui comme de concert; l'un d'eux, M. Le-
maitre, voulant lui témoigner son zèle, se mit à dire qu'une
fois en Canada il courrait de toutes parts, pour chercher
des sauvages, & irait même les trouver dans leur pays.
« Vous n'en aurez pas la peine, reprit M. Olier, ils vien-
a dront bien vous chercher eux-mêmes, & vous vous
« trouverez tellement environné par eux, que vous ne
« pourrez vous échapper de leurs mains (4) ; » prédiction
qui fut jufïifiée à la lettre, le 29 août 1661, comme nous
le raconterons dans la suite. Toutefois, M. Lemaître ne
fut pas du nombre des quatre ecclésiaftiques que M. Olier
désigna pour Villemarie. Il choisit M. Gabriel de Queylus,
qu'il nomma leur supérieur; M. Gabriel Souart, prêtre
de Paris, bachelier en droit canon, & qui, étant neveu du
P. le Caron, Récollet, fut ravi de reprendre ainsi en
quelque sorte l'ouvrage interrompu de son oncle (5);
M. Dominique Galinier, prêtre de Mirepoix, & M. d'Allet,
diacre de Paris.
L'envoi de prêtres séculiers à Villemarie devait ré-
veiller dans les Associés de Montréal le dessein qu'ils
avaient toujours eu de faire ériger un Siège épiscopal en
Canada, avantage qu'ils n'avaient cessé de demander à
Dieu par leurs prières. Ils jugeaient qu'indépendamment
des secours que les Français en retireraient, la présence
d un évêque en Canada serait un moyen plus efficace pour
procurer, comme ils s'exprimaient pieusement eux-mêmes
dans leurs motifs, « la régénération d'un peuple nouveau,
(1) Hiftoire du Mont-
réal, de i656 à 1657.
(2) Ecrits autogra-
phes de M. Olier.
(3) Regiftre des as-
sembléesdu séminaire
de Paris, 3 1 mars
i663.
(4) Galliacliristiana,
t. VII, col. 1018.
(5) Premier éta-
blissement de la Foi,
par le R. P. Le Clercq,
t. II, p. 55, 56.
VI.
LES ASSOCIÉS DE MONT-
RÉAL PENSENT DE
NOUVEAU A FAIRE
ÉRIGER UN ÉVÊCHÉ
AU CANADA, ET DÉSI-
GNENT M. DE QUEY-
LUS.
272 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Les véritables
motifs, in-40, 164?,
p. 1 5. — Luc X, 2.
( 2 ) Mémoires de
M." d'Aller.
VII.
QUALITÉS ET TRAVAUX
DE M. DE QUEYLUS.
(3) Premier établis-
sement de la Foi, t. II,
p. 19. ;
(4) Biblioth. Maza-
rine, manuscrit 1882,
in-fol . intitulé : Mai-
son de Queylus.
(5) Archevêché de
Rouen, lettre "du 22
avril 1657, regiftre in-
fol., fol. 7.
(6) Vie de M. de
Queylus, par Grandet.
« sous la conduite de quelque homme apofïolique , qui
« les mènerait dans les pâturages de la grâce, avec le
« bâton pafloral : bienfait autant attendu, ajoutaient-ils,
« qu'il eft retardé par notre froideur à prier le Seigneur
« de cette moisson, qui veut en être pressé, ainsi qu'il Fa
« recommandé à ses disciples (i). » Pour lever donc tous
les obftacles, ils s'engagèrent de nouveau à faire les frais
d'établissement & de dotation de l'évêque & de son Cha-
pitre, & à présenter même un sujet pour un tel porte, qui
n'offrait alors que des privations de tout genre & des dan-
gers toujours renaissants. Ils avaient proposé autrefois
M. Legauffre; ils jetèrent cette fois les yeux sur un autre
de leurs confrères, M. de Queylus, qu'ils jugeaient très-
propre à remplir ce nouveau Siège (2).
M. Gabriel deThubière de Levy Queylus était, dit le P. le
Clercq, illuftre par sa piété, sa docrrine& son grand zèle (3).
Issu d'une ancienne famille du Rouergue, & abbé de
Loc-Dieu (4), il s'était appliqué de bonne heure à l'étude,
avait pris le bonnet de docteur en théologie (5), & s'était
joint à M. Olier, à Vaugirard, pour s'exercer aux vertus
de son état & travailler sous ses ordres à la réforme du
clergé de France. Quoiqu'il eût joui, dès son enfance, d'un
revenu considérable, il pratiquait d'une manière peu com-
mune parmi les hommes de sa condition le renoncement
aux biens de ce monde; & devenu ensuite supérieur de
la communauté de la paroisse de Saint-Sulpice à Paris, il
porta, par l'efficacité seule de son exemple, les membres
de cette communauté naissante, à se contenter de la nour-
riture & du vêtement, pratique qui a persévéré jusqu'à ce
jour (6). Il ne travailla pas avec moins de succès à la ré-
forme des ecclésiaftiques dans plusieurs diocèses de Lan-
guedoc, spécialement dans celui de Viviers, où il établit le
séminaire diocésain, dont il fut le soutien par ses libéra-
lités pendant six ou sept ans, c'eft-à-dire jusqu'à son départ
pour la Nouvelle-France. On sait enfin les bénédictions
singulières dont fut couronné son zèle, lorsque, devenu
DESSEIN D'UN ÉVÊCHÉ EN CANADA. 1 656.
273
CHE POIS LE CANADA
curé de la ville de Privas, en Vivarais, Tune des métro-
poles du parti huguenot, il entreprit avec tant de succès
la conversion des hérétiques de cette province (i). Les (0 vie de m. oiiet,
Associés de Montréal, jugeant donc que M. de Queylus, par ' ' LV' 'c
entré vers ce temps dans leur Compagnie, serait très-
propre à être évêque du Canada, le proposèrent à rassem-
blée générale du clergé, réunie alors à Paris, pour qu'elle-
même le présentât au monarque.
vm.
M8' Godeau, évêque de Vence, qu'ils avaient chargé l'assemblée générale
de nouveau d'exprimer leurs désirs, rappela aux évêques, frInc^demlande
dans la séance du 9 août i656, les mouvements que l'As- l'érection d'un évê-
semblée précédente du clergé s'était donnés pour faire
réussir le même dessein. « Depuis ce temps, dit-il, les
« guerres arrivées entre les Hurons &les Iroquois, jointes
« aux troubles de la France, en ont empêché l'exécution.
« Maintenant que la paix eit faite dans le Canada entre
« ces nations, quelques personnes de condition & de
« piété de cette ville ont repris la pensée de l'établissement
« d'un évêque, d'autant plus nécessaire aujourd'hui, que
« le nombre des chétiens, tant Français que sauvages,
« étant devenu fort grand, ils se trouvent privés des sacre-
« ments que l'évêque seul peut conférer, & des autres
« bénédictions que Dieu répand sur les peuples, lorsque
« l'Église eft parfaitement formée : ce qui ne peut être que
« par l'établissement d'un évêque. Pour faire solidement
« cette fondation & celle d'un Chapitre, ces personnes
« pieuses & de qualité donnent la moitié de l'île de
-< Montréal, avec tous les droits seigneuriaux, ce qui, dans
« quelques années, produira un revenu considérable :
« cette île étant au centre du pays, sous un ciel tempéré,
« la terre y étant fort fertile, & y ayant auprès des habi-
« tations beaucoup de terres défrichées, dont l'évêque
« pourrait jouir dès à présent. » Mgr Godeau conclut que,
pour l'accomplissement de ce dessein, il ne reftait plus
qu'à obtenir l'agrément du roi, touchant l'érection du
Siège, & la nomination d'un abbé commendataire, qui
tome r. 18
274 H0' PARTIE. LES CENT. ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
voulait bien le remplir & aller sacrifier, parmi ces sauva-
ges, son bien & sa personne. « Je ne puis encore le nom-
« mer, ajouta-t-il, mais j'ose assurer la Compagnie qu'il a
« toutes les conditions, soit de zèle, soit de prudence, soit
« de doctrine, nécessaires dans un homme qui va fonder
« une nouvelle Église parmi les infidèles. Depuis plu-
« sieurs années, il travaille dans les diocèses de quelques-
« uns de NN. SS. les évêques de Languedoc avec un très-
« grand fruit; & il y a tout lieu d'espérer que Dieu bénira
« ses travaux dans la Nouvelle-France. » L'assemblée
jugea que rétablissement d'un évêque en Canada était
absolument nécessaire; approuva unanimement la proposi-
tion; &, pour en venir à l'exécution, chargea l'évêque de
i'A(slmbïe"Vgénéraie Vence lui"même de faire; conjointement avec les Agents
du clergé de France du clergé, toutes les démarches nécessaires auprès du
de i655 9 aoûti656, pape ^ Roi & ^u cardinal Mazarin, miniffre d'État Ci).
p. 62g, 63 1 . r 1 * '
IX
le cardinal mazarin Le mercredi io janvier 1657, ce cardinal étant entré
à l'Assemblée & présidant lui-même la séance, l'évêque
de Vence profita de la circonlïance, pour lui représenter
de nouveau l'affaire de l'établissement d'un évêque en
Canada, comme très-importante au salut d'une grande
nation, & très-glorieuse à l'Église de France. Il lui apprit
que les membres de la petite Compagnie de Montréal
avaient déjà fait un contrat, par lequel ils donnaient, pour
la fondation de l'évêché & du Chapitre, la moitié. de cette
île & tous les droits qui leur appartenaient; ajoutant que ce
revenu n'était pas, à la vérité, considérable, mais qu'il
pouvait s'accroître avec le temps, & produire une somme
suffisante à l'entretien de l'évêque & à celui de ses cha-
noines. Enfin, il fit connaître par son nom le sujet que les
Associés de Montréal présentaient au Roi pour remplir ce
nouveau siège : M. l'abbé de Queylus. « C'eft un homme,
« dit-il, dont tous messeigneurs les évêques de Langue-
« doc connaissent la probité, la capacité & le zèle, qui
« possède une abbaye assez considérable. Il veut bien
« aller se sacrifier dans ce nouvel épiscopat, en un pays
PROMET DE CONTRI-
BUER a l'érection
DE CE NOUVEAU SIÉGÉ.
DESSEIN D'UN ÉVÊCHÉ EN CANADA. 1 65 6.
275
s barbare, si éloigné de toute consolation; & sa personne
« eft agréable aux Pères Jésuites, avec lesquels il faut
« qu'un évêque soit de bonne intelligence pour l'avan-
« cément de l'Évangile en ces quartiers-là. » Le cardinal
Mazarin répondit qu'il contribuerait volontiers auprès du
Roi, pour faire réussir un projet si utile à la Nouvelle-
France; qu'il désirait d'examiner lui-même le contrat de
fondation de l'évèché; qu'il donnerait à l'Assemblée, dans
cette occasion, toute la satisfaction qu'elle pouvait attendre;
& qu'il était toujours disposé à fournir, pour le futur
évèque, la pension annuelle de douze cents écus qu'il
avait promise dans l'Assemblée précédente. Conformé- (i)pr0cès-verbaide
ment à ce désir, l'Assemblée chargea l'évêque de Vence de l'Assemblée générale,
porter lui-même au cardinal le contrat de fondation (i). Hô^Toôi l65?' ?'
x.
D'après ce qui vient d'être dit, il paraît que les Pères LES RR. PP. JÉSUITES
Jésuites avaient d'abord agréé la personne de M. de proposent m. de la-
v . 1 VAL POUR LE FUTUR
Queylus ; mais peu après, jugeant avec raison qu il serait évêché.
plus avantageux au succès de leurs missions & au libre
exercice de leur zèle, d'avoir un évêque qui fût de leur
propre choix, ils songèrent à proposer eux-mêmes un
sujet à la reine régente (2). Ils avaient, sans doute, autant (2) Archives de la
de droits que la Compagnie de Montréal à en présenter marme à Pans> lettre
■ V-a- 1 a t-> du mmiltre à M. de
un qui leur fut agréable; ou plutôt, ces Pères composant Tracy, i5 nov. 1664.
alors presque tout le clergé du Canada, il était conforme — Mémoire du Roi
, , o > 1- J rr ri i pour M. Talon, i665,
a la coutume a 1 esprit de 1 Eglise qu on ne leur impo- reg- des ordres du
sât pas un pafteur malgré eux. Aussi le cardinal Mazarin, Roi, foi. 75. — Mé-
quoiqu'il eût agréé déjà la personne de M. de Queylus, " p.
jugea qu'il était plus expédient de se conformer, dans cette 10, m.
occasion, au désir des Pères Jésuites, qui, d'ailleurs,
seuls missionnaires dans le Canada, & possédant les
langues des nations sauvages, étaient devenus comme né-
cessaires à la Colonie Française dans ce pays. En consé- (3) Musée britai-.-
quence, ils proposèrent M. François de Laval de Monti- ^^^û^^iiâi-
gny, que le Roi présenta, en effet, au Pape, par les lettres kiane, coi.'-'séguier,
qu'il lui écrivit en janvier ou au commencement de fé- LXIV' lettres de
rC /ox ' ... . „, n. ,, , . M. Gueffier au comte
vner 1037 (â), pour solliciter 1 érection dun siège episco- de Brienne P 43.
276 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
pal en Canada, comme nous le raconterons plus en détail
dans la suite.
xi.
les associés pressent Le dessein d'élever M. de Queylus à l'épiscopat étant
le départ des pre- donc rompu, les associés de Montréal ne laissèrent pas
TRES DE SAINT-SUL- . . . . •
pice et veulent les de vouloir toujours établir un clergé séculier à Ville-
charger de l'oeuvre marie , & de presser le départ des quatre ecclésiafhques
DE MONTRÉAL. , - , „ .. A 1 . . ,
deja nommes par M. Oher. Ln proposant de donner la
moitié de l'île pour fonder révêché & le Chapitre, ils
avaient déjà pris la résolution de se démettre du refte de
File en faveur du séminaire de Saint-Sulpice de Paris,
étant convaincus que leur œuvre pour la conversion des
sauvages ne pourrait se soutenir longtemps, ni atteindre
son but, à moins qu'une communauté d'ecclésiaffiques
séculiers, en état de soutenir la dépense, n'en fût chargée
à perpétuité. Ils disposèrent donc M. Olier & les siens à
prendre eux seuls la propriété & la conduite de l'île de
Montréal, pour le temporel aussi bien que pour le spiri-
tuel; & quoique cette cession n'ait été effectuée dans les
formes qu'en i663, la résolution en fut prise en l'année
1657, à l'occasion du départ des premiers ecclésiafhques
(0 Premier établis- séculiers pour Villemarie (i). On dit que M. Olier douta
ienpnLedci1earcq0it P? d1abord accepterait la propriété de l'île, & se charge-
p. 54. Mémoires de rait seul de l'œuvre de Montréal; mais que son grand
m. d'Aiiet. désir du salut des âmes, son affection pour Villemarie, le
poids des raisons que les Associés lui alléguèrent, le déter-
minèrent enfin, après beaucoup de prières qu'il avait faites
pour ce dessein; & qu'il consentit même volontiers à se
charger de cette œuvre, Dieu lui ayant fait connaître que
(2) Annales de l'Hd- telle était sa volonté sur lui (*) (2). Ceft ce qui explique
tel-Dieu Saint-Joseph,
par la Sœur Morin. —
Régi lire des assem-
blées du séminaire à „ ., .. . ,
Paris 3i mars i663 w ^n conçoit qu en 1007 il pouvait, sans être téméraire, porter
ce jugement, puisque, comme il a été dit, le Canada, avant même la
fondation de Villemarie, avait été le premier objet qui lui fut montré,
en 1 636, touchant sa vocation ; & que la Compagnie de Saint-Sul-
pice, qu'il devait former pour être consacrée à cette œuvre, avait
heureusement pris naissance en 1642, & commencé même déjà divers
PRÊTRES DE SAINT-SULPICE. lÔDJ.
pourquoi M. Olier, apprenant que le dessein de Févêché
n'aurait pas lieu, fut d'avis que ses ecclésiaftiques par-
tissent néanmoins pour Villemarie ; & que, peu de temps
avant sa mort, il déclara même que Ton devait continuer
ce voyage, & que telle était la volonté de Dieu(i). Cette (O Mémoires &s
recommandation fut cause qu'on le poursuivit en effet, & e '
peut-être que sans elle on y eût renoncé pour toujours.
Car M. de Quevlus & ses trois confrères, s'étant rendus à
Nantes pour rembarquement, durant le carême de cette
année i65y, apprirent dans cette ville que M. Olier venait
de mourir à Paris, le lundi de Pâques, 2 avril ; & quoique
cette nouvelle les affligeât beaucoup, la recommandation
qu'il avait faite avant sa mort les empêcha d'abandonner
l'entreprise pour laquelle il les avait lui-même choisis (*).
établissements. « Se voyant fruftré du désir de faire connaître Dieu
« aux nations privées de la lumière de l'Évangile, dit son successeur,
« M. de Bretonvilliers, cette sainte ardeur, qui brûlait toujours dans
« son cœur, faisait qu'il priait incessamment la divine Majefté que,
« s'il n'était pas digne d'y aller lui-même, il lui plût lui faire la
« grâce d'y envoyer de ses enfants, qui fissent ee qu'il désirait faire :
« & c'eft de quoi, ajoute-t-il, Notre Seigneur a eu la bonté de lui
« donner quelque vue particulière (2). » M. Tronson, successeur de (2) Mémoires his-
M. de Bretonvilliers, rappelait>en 1687, ces lumières communiquées toriques sur M. Olier,
à M. Olier, lorsqu'il écrivait à M. Souart, dont on a parlé : « Tout t, II. Son amour pour
« ce que vous m'écrivez me comble de joie, & me fait espérer que l'Eglise,
a Montréal, cette œuvre de Dieu, se perfectionnera, selon les vues &
« les désirs de M. Olier, notre très-honoré Père (3). » Et c'eft aussi (3) Lettre de M.
ce qui fait dire à la Sœur Morin, parlant de Villemarie : « Cette co- Tronson au séminaire
« lonie, promise de Dieu à M. Olier, qu'il a aimée & eftimée comme de Montréal, mai 1687.
« un lieu où Dieu devait être servi particulièrement, & la très-sainte
« Vierge honorée (4). » _ ;. (4) Annales de l'HÔ-
(*) Ainsi s'accomplit d'abord, en la personne de ces ecclésias- tel-Dieu Saint- Joseph.,
tiques, la vue montrée à M. Olier en 1642, & qu'il rapportait en par la Sœur Morin,
ces termes, écrivant à son direfleur : « Notre Seigneur nous appellera
« pour le servir utilement, parmi les gentils & les peuples infidèles,
■« selon qu'un jour ce bon maître me dit : II faut que tu sois lumière
* pour la révélation des gentils ; lumen ad revelationem gentium.
«. C'eft là où j'espère aller, après avoir travaillé à l'imitation de notre .
« maître, qui lui-même travailla l'espace de trois ans & demi. Après
<c notre travail, il nous fera cette grâce d'aller dans la dispersion des
« gentils, comme lui-même le fit après sa mort. Par le très-saint Sa-
NADA.
278 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XII.
l'archevêque de L'embarquement de M. de Queylus & de ses con-
rouen nomme m. de fr^res mt cependant différé par divers incidents, qui les
queylus grand vi- r r > tl
caire pour le ca- retinrent à Nantes jusqu'au milieu du mois de mai; &,
dans cet intervalle de temps, la Compagnie de Montréal
s'efforça de leur procurer les pouvoirs spirituels néces-
saires à la mission qu'ils allaient remplir. Le Souverain
Pontife, en 1643, n'ayant point répondu à la demande
qu'ils lui avaient faite, d'autoriser le nonce apoftolique de
France à donner la juridiction aux missionnaires qu'ils
voulaient dès lors envoyer à Villemarie, les Associés
durent s'adresser à l'archevêque de Rouen, de qui les
Pères Jésuites recevaient eux-mêmes celle qu'ils exer-
çaient dans la Nouvelle-France. Ils eurent donc recours à
ce prélat qui, par ses lettres du 22 avril, donna à MM. de
Queylus, Souart & Galinier le pouvoir de prêcher, d'ad-
« crement de l'autel, il se rendait présent partout où étaient les Apô-
1 très, pour publier la gloire de son Père. Ainsi, notre bon Dieu me
a donne plusieurs frères, qui sont actuellement au même nombre que
a les Apôtres; ils serviront la paroisse de Saint-Sulpice, pendant que
« j'y serai; mais, après, ils iront ailleurs prêcher le nom de Jésus-
« Chrift & la gloire de Dieu, lorsqu'il nous aura appelés, pour le
(1) Mémoires auto- « servir, parmi les peuples infidèles (1). »
graphes de M. Olier, Parlant du départ de M. de Queylus & de ses confrères, qui
t. II, p. 441. coïncida avec la mort de M. Olier, M. Dollier de Casson fait ces
réflexions pieuses : « Dieu, qui veillait sur M. Olier, son serviteur,
« exécuta tous ses desseins. Jusqu'alors il avait reçu ses services dans
« toute la France; mais, pour dilater son cœur davantage, & donner
a des espaces à l'excès de son amour, il voulut le porter, par ses en-
ce fants, jusque dans des pays étrangers. Il ne lui fit cette grâce qu'à
ce la mort, parce qu'il voulait que l'arrivée de ces quatre ecclésias-
c tiques fût un témoignage authentique, au Montréal, de l'intime
« amour que lui portait son serviteur, par le legs pieux qu'il lui fai-
(2) Dollier de Casson, « sait de ses enfants, pour le servir après lui (2). Que la Providence
i65'6, 1657. « divine eft admirable ! Elle avait choisi cè lieu pour être le sépulcre
« de plusieurs des enfants de ce digne fondateur, pour les y faire
« mourir aux douceurs de l'Europe & les y inhumer à ce monde; &
« pour cela, dès l'année 1640, nous avons vu qu'elle fit acheter à
« M. Olier, dans cette île même, un droit de sépulture par ces cent
(3) ZWrf.,i655,i656. 8 louis d'or (3) qui furent les prémices de l'argent donné pour le
a Montréal, comme autrefois Abraham acheta quarante cycles un
« tombeau des Éthéens pour toute sa lignée. »
PRETRES DE SAINT-SULPICE. ï65j.
miniirrer les Sacrements, d'absoudre des cas réservés à
l'archevêque, en un mot, tous les pouvoirs qu'il avait
coutume d'accorder aux missionnaires dans le Canada (i). ( i ) Archevêché de
Il paraît que les Associés ne lui avaient demandé que cette Rouen» re§- ïn-foi.,
. • h î i depuis le 20 mars
sorte de pouvoirs. Du moins, par d autres lettres datées du ^57, foi. 7.
même jour, qu'il dit avoir écrites de son propre mouvement,
l'archevêque nomma M. de Quevlus son officiai 8c son grand
vicaire pour toute la Nouvelle-France, en lui donnant ses
propres pouvoirs sur toutes les personnes ecclésiaffiques,
quelles qu'elles fussent, avec faculté de les approuver
pour la prédication 8c l'adminiirration des Sacrements (2). (■•) /«<*., toi. 6.
Ces lettres mettaient ainsi tous les missionnaires, 8c même
le supérieur des Jésuites de Québec, sous la juridiction
immédiate de M. de Queylus; 8c tout porte à croire que,
si M. Olier eût vécu encore, il eût prié l'archevêque de
Rouen de borner ces pouvoirs de grand vicaire à l'île de
Montréal, 8c de laisser le refte du Canada sous la juridic-
tion du supérieur des Jésuites, comme il l'avait été depuis
que les Français étaient rentrés en possession de ce pays.
Aussi M. de Queylus, qui reçut ces lettres à Nantes, prit-
il dès lors la résolution de n'en point user à Québec (3), (3)Hiiton-e duMont-
8c de reftreindre ses pouvoirs cà l'île de Montréal. réal> de 1(556 à l65?*
M. d'Aillebouft, qui s'était rendu à Nantes avec M. d'AILleboust pro-
M. de Maisonneuve pour le départ, voulut, de son côté, CURE DES reliques
j 11 r • • 11 , ,,.„ • A VILLEMARIE : SES
procurer de nouvelles faveurs spirituelles a Villemane. impositions testa-
Ce fut d'enrichir l'église paroissiale d'un grand nombre mentaires avant
de précieuses reliques, entre autres de saint Denis, apôtre
de la France, & de ses compagnons, de sainte Clotilde, de
saint Remy de Reims, de saint Benoît 8c de beaucoup
d'autres, au nombre de plus de quarante. Ces reliques
lui avaient été données depuis peu par sa sœur, Religieuse
à l'abbaye de Saint-Pierre de Reims, la Mère Catherine
d'Aillebouft, dite de Sainte-Gertrude, qui, en mettant ces
Saints en honneur dans la Nouvelle-France, voulait té*-
moigner de son zèle pour la propagation de l'Eglise catho- C4) Archives de Par-
V /xt a -, j w ■ , 1 chevêche de Québec,
lique en ce pays (4). Les Associes de Montréal, ainsi res a p i43
L EMBARQUEMENT.
280 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
qu'on l'a vu, s'étaient fait donation de l'île les uns aux
autres, en excluant tous leurs héritiers; & comme
M. d'Aillebouft avait reçu diverses concessions de terre
qu'il faisait cultiver, connues alors sous les noms de Cou-
longes, Argentenai & autres, il eut la précaution, le
16 mai, veille de l'embarquement, de les rétrocéder en
son nom & en celui de madame d'Aillebouft, son épouse,
aux Associés de Montréal, ses confrères, de peur que, s'il
venait à mourir dans la traversée, ces terres ne pussent
être revendiquées par ses héritiers naturels. Il leur donna,
en outre, tous les beftiaux, meubles & bâtiments qui se
(1) Archives du se'- . ,~ » « ■ a
minairedeviiiemarie. trouvaient sur ces terres, ne s en reservant a lui-même
Inventaire de Paris, que l'usufruit { l).
16 mai i G 5 7 .
arrivée SI' prêtres Enfin; tout étant Prêt Pour le départ, M. de Maison-
de saint-sulpice en neuve, charmé du succès de son voyage, fit embarquer à
CANAlM- la rade de Saint-Nazaire les quatre missionnaires avec
M. d'Aillebouft & d'autres passagers, &, le 17 mai, on mit
(2) Premier établis- à la voile (2). La traversée fut très-orageuse; on courut
cément de la Foi, même plusieurs fois de grands & imminents dangers de
p. 56. — Mémoires de A . . .
m. d'Aiiet. faire naufrage. Néanmoins le navire arriva sans accident
aux terres du Canada, & entra enfin dans le fleuve Saint-
Laurent pour remonter jusqu'à Québec. Comme M. de
Queylus & ses confrères étaient résolus de ne pas s'arrêter
dans ce pofte & de se rendre directement à Villemarie, ils
firent halte, ainsi que M. de Maisonneuve, dans l'île d'Or-
léans, deux lieues avant d'arriver à Québec, le 29 juillet,
afin de s'embarquer ensuite de cette île pour le lieu de
leur deftination. Leur vaisseau s'avança cependant vers
Québec, où il arriva à dix heures du matin, conduisant
M. d'Aillebouft, qui annonça l'arrivée des quatre mission-
naires. Le P. Dequen, supérieur des Jésuites, partit aus-
sitôt, se rendit dans le lieu de l'île d'Orléans où ils s'é-
taient arrêtés, & les combla de témoignages si particuliers
d'intérêt & de bienveillance, que, pour répondre à ses
politesses, ils crurent être obligés de s'arrêter à Qué-
bec, malgré la résolution qu'ils avaient prise de passer
PRÊTRES DE SAINT-SULPICE. l65j.
28l
outre (1) (*). Ils s'y rendirent en effet, &, quelques jours (1) Hifioh-e duMont-
après, visitèrent à leur tour les Pères Jésuites. 1 •
Dans le court séjour qu'ils rirent alors à Québec, il
parait qu'ils visitèrent la mission de Sillery ; du moins ils
étaient à une lieue au-dessus de Québec, lorsque le P. De-
quen les visita de nouveau, accompagné du P. Poncet, qui
faisait alors les fonctions curiales, & l'un & l'autre com-
plimentèrent M. de Queylus sur ses lettres de grand vi-
caire de l'archevêque de Rouen. M. de Queylus promit
au P. Dequen de lui en donner connaissance, & récipro-
quement ce Père l'assura qu'il lui communiquerait celles
qu'il avait reçues autrefois ; & tout se passa avec beaucoup
d'honnêteté de part & d'autre. Les lettres de grand vicaire
du recteur de Québec portaient cette clause expresse que,
dès qu'il y aurait en Canada des ecclésiaftiques séculiers
munis des mêmes pouvoirs, le rect eur ne ferait plus aucun
usage des siens; aussi, dès que le P. Dequen eut pris con-
naissance des lettres de M. de Queylus, il le reconnut
pour légitime & seul grand vicaire, & protelta qu'il n'agi-
xv.
m. de queylus pressé
d'exercer ses pou-
voirs DE GRAND VI-
CAIRE A QUÉBEC.
(*) M. Dollier de Casson rapporte que le P. Dequen & M. d'Ail-
lebouft allèrent complimenter M. de Queylus dans l'île d'Orléans.
C'eft sans doute ici une méprise, & tout porte à croire que celui qui
accompagna le P. Dequen fut le nouveau Gouverneur général, qui
était alors M. de Charny, dont M. d'Aillebouft ne prit la place
que le 18 septembre suivant. On ne comprendrait pas comment
M. d'Aillebouft, qui avait fait la traversée avec les missionnaires &
les conduisait à Villemarie, eût montré tant d'empressement pour
aller les féliciter sur leur arrivée, & les retrouver dans l'île d'Or-
léans, quelques heures après les avoir quittés; & qu'enfin lui, qui,
depuis plus de deux mois, s'était conftamment trouvé avec eux sur
le vaisseau, fût allé leur donner alors des témoignages si empressés
d'intérêt & de bienveillance. M. Dollier de Casson savait sans doute
que le Gouverneur les avait visités dans l'île d'Orléans, & pensant
que M. d'Aillebouft exerçait alors cet emploi, il aura conclu qu'il les
avait complimentés. Au refte, il a complètement ignoré le voyage que
M. d'Aillebouft venait de faire en France; ce qui n'a rien d'étonnant,
celui-ci étant mort en 1660, & M. Dollier n'étant venu en Canada
que plusieurs années plus tard.
NENT LA
DE LA PAROISSE.
282 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
( 1 ) Mémoires de rait à l'avenir qu'autant qu'il voudrait bien l'y autoriser (1).
M' d'Allet- M. de Queylus lui répondit qu'il n'avait point intention
d'exercer ses pouvoirs à Québec, & se bornerait à l'île de
Montréal, où il allait faire sa résidence. Les Jésuites insis-
tèrent; l'un d'eux surtout le pressa beaucoup. A la fin, il
(2) Hiftoiredu Mont- céda à leurs inftances (2) & visita la paroisse de Québec,
reai, i656 1657. Q^ -j ^t cjiarm^ & édifié du bel ordre que le P. Poncet y
avait établi. Il confirma ce Religieux dans l'adminiftration
de la Cure, lui remit une bulle d'indulgence accordée par
Alexandre VII, à l'occasion de son exaltation au Pontificat,
M. d'Allet' m°ireS Ê & Partit de Québec pour Villemarie (3).
xvi.
A VILLEMARIE LES PRÉ- LeS habitants de ce dernier pofte, qui avaient désiré
très de saint-sul- gj ardemment & si longtemps d'avoir un clergé attaché à
PICE SE LOGENT A . . „ .
l'hôpital et pren- leur église, témoignèrent une vive satisfaction en voyant
conduite arriver, pour demeurer avec eux, les quatre ecclésiafliques
que M. Olier avait choisis avant sa mort, & surtout en
apprenant que l'un d'eux, M. de Queylus, membre de la
Compagnie de Montréal, était en état, par sa fortune, de
contribuer beaucoup au bien de la colonie. Mademoiselle
Mance n'avait cessé de faire des inftances pour les attirer
à Villemarie; elle s'empressa de les recevoir & de les loger
à l'hôpital le mieux qu'elle put, & leur céda l'usage d'une
grande chambre, conftruite en bois, contiguë à celle des
malades. Cette chambre, le seul appartement dont elle pût
disposer alors, leur servit tout à la fois de salle d'exer-
cices, de réfectoire, de cuisine, de dortoir, & ce fut là
qu'ils demeurèrent conflamment, jusqu'à ce qu'ils eussent
fait conftruire pour leur usage une maison en pierre ap-
pelée le Séminaire, ce qui n'eut lieu que plusieurs années
(4) Annales de l'Hô- après (4). Depuis quinze ans, l'église de Villemarie avait
tel-Dieu samt-joseph, ^ desservie par un grand nombre de Pères Jésuites, qui
par la Sœur Monn. . r 0 ....
s'étaient succédé les uns aux autres, & dont plusieurs y
avaient eu un minifrère assez court. Ceux dont on trouve
les noms sur les regiûres de la paroisse sont : les révérends
PP. Poncet, Dujubon, Dupéron, Dreuilliette, Butteux,
Le Jeune, Daran, Dequen, Albanel, Richard, Le Moyne,
PAROISSE DE VILLEMARIE.
i657.
283
d'Andemare, Bailloquet, enfin le P. Pijart, qui cessa d'y
exercer les fondions paftorales le 12 août 1657, & fut
remplacé par M. Gabriel Souart, que M. de Queylus
chargea de la Cure (*).
Jusqu'alors Villemarie avait été considérée plutôt
comme une mission que comme une paroisse proprement
dite. Étant enfin pourvue d'un Curé & de plusieurs autres
ecclésiaftiques deftinés à la desservir, on jugea que le
moment était venu de lui donner des marguilliers. Le
21 novembre 1657, jour de la Présentation, fête solennelle
pour le pays., les habitants se réunirent en assemblée gé-
nérale & procédèrent, pour la première fois, à l'élection
de trois marguilliers, en présence de M. Souart & de M. de
Maisonneuve (M. de Queylus étant alors à Québec). La
pluralité des voix désigna pour cette charge trois colons
des plus honorables, qui s'étaient juftement acquis refume
de tous par leurs vertus, leur piété & leur zèle à procurer
XVII.
VILLEMARIE , PRE-
MIERE ÉLECTION DE
MARGUILLIERS. DONS
FAITS A LA PAROISSE.
(*) Jusqu'alors la difficulté de se procurer de l'huile a brûler
n'avait pas permis de tenir une lampe allumée devant le très-saint ,
Sacrement; & nous avons vu que, pour y suppléer, on suspendit,
dès les premiers temps, une fiole de verre blanc, ou un réseau ren-
fermant des mouches luisantes. M. Souart, étant devenu curé, signala
la générosité de son zèle par l'engagement qu'il prit alors de faire
brûler de l'huile d'olive, nuit & jour, à ses propres frais, en attendant
qu'il pût acheter un fond de terre, qui assurât à l'Église une rente per-
pétuelle deftinée à cet usage (1). Quoique M. Souart fît les fonctions Regiftre de la *
curiales, M. de Queylus ne laissait pas d'officier à l'église, dans cer- paroisse de Villema-
taines occasions. Ainsi, peu après son arrivée, le 29 du mois d'août, rie, 10 juin i685.
ce fut lui qui célébra le service solennel pour le repos de l'âme d'un
vertueux colon, mort victime de sa charité & de son zèle. Jean Da-
vouft, de Clermont en Anjou, étant allé conduire en canot le P. Du-
péron, qui montait à Onnontagué, s'était noyé, la veille, au Sault
Saint-Louis, en revenant. Quoiqu'on n'eût pas retrouvé son corps,
on célébra pour lui un service solennel, le lendemain, dans l'église
de la paroisse. On le retrouva enfin, le i5 septembre suivant, à la
seconde île Percé, où on l'inhuma, en élevant une grande croix sur
sa fosse; & il refta dans cetieu jusqu'à ce que M. Souart fît exhumer
ses reftes, qui furent transportés à Villemarie & inhumés dans le r2\ Regiftre des sé-
cimetière avec honneur (2). puItures,28août i657
284 II" PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
le bien de la colonie : Louis Prudhomme, Jean Gervaise
& Gilbert Barbier; & ce fut par l'acte même de leur élec-
tion que commença le premier regiftre des délibérations
(1) Regiftres de la de la Fabrique de Villemarie (1). La joie universelle que
parois.se de viiiemane. causa aux p[eux colons cette première organisation de la
Acte du 21 nov. 16-17. r r o
paroisse parut assez par les dons qu'ils offrirent alors à
F église, en reconnaissance de la protection de leur puis-
sante patronne, dont ils avaient si heureusement expéri-
menté les effets dans les guerres précédentes; car, ce
même jour de sa Présentation au temple, ils donnèrent
spontanément à l'église de Notre-Dame plus de onze cents
livres. Le Major Lambert Closse en donna deux cent cin-
quante, &, en outre, trois cent vingt-cinq quelques jours
après; enfin, au mois suivant, le lendemain de la fête de la
Conception, les colons firent un nouveau don de plus de
sept cents livres.
XVIII.
m. de maisonneuve M. de Maisonneuve, après avoir conduit un clergé
donne a la soeur sécuiier a Villemarie, s'occupa des moyens de préparer les
BOURGEOVS UNE MAI- _ _ ' Ç J .
son pourles écoles, voies à l'établissement de l'inftitut de la Congrégation de
Notre-Dame, non moins nécessaire au bien du pays.
Nous avons vu que, par les articles qu'ils avaient promis
à la grande Compagnie d'observer, les Associés de Mont-
réal s'étaient engagés, en 1 640, à établir une communauté
chargée d'élever les jeunes filles Françaises & sauvages,
& que, dans son voyage de i653, M. de Maisonneuve
avait amené lajSœur Marguerite Bourgeoys à Villemarie,
comme très-propre à exécuter ce dessein. Depuis ce temps,
elle avait exercé son zèle à l'égard d'un très-petit nombre
d'enfants, les seuls qu'il y eût encore dans la colonie; mais
d'autres étant nés & la population devant se multiplier
d'année en année, M. de Maisonneuve jugea qu'il ne devait
pas différer davantage de procurer à la Sœur Bourgeoys
le moyen de commencer une inftitution si nécessaire au
bonheur des familles, & de lui donner, au nom des As-
sociés de Montréal, un bâtiment où elle pût se loger & y
recevoir les enfants. Il n'en eut d'autre à lui offrir alors
CONGRÉGATION DE N.-D. A VILLEMARIE. 1 658. 285
qu'une maison en pierre, de trente-six pieds de long sur
dix-huit de large, située proche de l'hôpital, avec un ter-
rain contigu de quarante-huit perches, pour servir aux ré-
créations des maîtresses & des enfants. Il ne doutait pas
que la Sœur Bourgeoys ne donnât naissance à une société
de filles, qui continueraient après elle la même œuvre; &,
pour cela, il mit cette clause dans le contrat de donation :
« La présente concession faite pour servir à Hnltrucrion
« des filles de Montréal audit Villemarie, tant du vivant
« de ladite Marguerite Bourgeoys qu'après son décès, à
« perpétuité (i). » Cet acre eft du 22 janvier 1 658. Le
même jour, la Sœur Bourgeoys, alors âgée de trente-huit
ans, accepta la donation par-devant Bénigne Basset, gref-
fier de la juftice des seigneurs, & en présence de tous les
officiers de la colonie, qui confirmèrent l'acceptation en y
apposant leurs signatures. Ce furent M. Souart, curé;
M. Galinier, vicaire; Louis Prudhomme, Jean Gervaise &
Gilbert Barbier, marguilliers; Marin Jannot, syndic des
habitants; Lambert Closse, Major de l'île; mademoiselle
Mance, adminiftratrice de l'hôpital Saint-Joseph, & Charles
Le Moyne (2) .
Rien de plus modefte que les commencements de
cette inftitution, que nous voyons répandue aujourd'hui
dans tant de paroisses, au grand avantage de la religion &
de la société. Elle prit naissance dans une maison qui mé-
ritait à peine ce nom & ressemblait plutôt au lieu de Beth-
léem, où le Sauveur du monde voulut naître. La Sœur
Bourgeoys en fait ainsi elle-même la description : « Quatre
« ans après mon arrivée, M. de Maisonneuve voulut me
« donner une étable de pierre pour en faire une maison &
.< y loger les personnes qui feraient l'école . Cette étable avait
« servi de colombier & de loge pour les bêtes à cornes. Il
« y avait un grenier au-dessus, où il fallait monter par une
« échelle par dehors pour y coucher. Je la fis nettoyer,
« j'y fis faire une cheminée & tout ce qui était nécessaire
« pour loger les enfants. J'y entrai le jour de sainte Cathe-
(1) Archives de l'Hô-
tel Dieu Saint-Joseph.
Acr.e du 22 janvier
i658.
(2) Archives de la
Congrégation, 22 jan-
vier 1 658, pièces trans-
crites de la main de la
Sœur Bourgeoys.
XIX.
COMMENCEMENT DE LA
CONGRÉGATION DE
NOTRE-DAME A VIL-
LEMARIE.
286 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« rine de Sienne (3o avril i658) (*). Ma sœur Marguerite
« Picaut (qui a été ensuite madame Lamontagne) demeu-
« rait alors avec moi, & là je tâchai de recorder le peu de
« filles & de garçons capables d'apprendre. » Il y avait à
Villemarie quelques filles qui n'étaient plus en âge d'aller
à l'école; la Sœur Bourgeoys voulut étendre aussi sur elles
sa charité, en les réunissant dans cette maison pour les
animer toutes à la piété & les exciter à la ferveur. Dans ce
dessein elle établit, sur le modèle de ce qu'elle avait vu
pratiquer à Troyes, la Congrégation externe, qu'elle com-
mença le jour de la Visitation, 2 juillet i658, ce qui insen-
siblement fit appeler du nom de Congrégation la maison
de l'école, où ces filles se réunissaient ainsi. Cette Con-
grégation externe, qui persévère encore aujourd'hui sous
le nom de Demoiselles de la Congrégation, a été jusqu'à
ce jour une source de bénédictions confiantes pour Vil-
lemarie.
xx.
premières filles sau- Les Associés de Montréal, en attribuant cette maison à
vages instruites et la communauté de la Sœur Bourgeoys, désiraient qu'elle
FORMEES PAR LA ...
soeur bourgeoys. servît, pour y donner l'inftruciion chrétienne, non-seule-
ment aux filles Françaises, mais aussi aux filles sauvages,
ainsi qu'on le lit dans l'acte de la donation; &, cette même
année, nous voyons que M. de Maisonneuve confia, en
effet, à la Sœur une petite Iroquoise qui eut le bonheur
(*) Dans la Vie de la Sœur Bourgeoys, nous avons dit, tome l'T,
page 93, d'après un extrait incomplet de ses manuscrits, qu'elle était
entrée dans cette maison le jour de sainte Catherine, & nous avions
conjecturé que ce jour devait être le 25 novembre 1 65 8 ; mais ayant
eu occasion d'examiner, par nous-même, les écrits autographes de la
Sœur Bourgeoys, nous y avons vu qu'elle ajoute au nom de sainte
Catherine celui de Sienne, qu'on avait négligé de transcrire dans
l'extrait dont nous parlons. C'eft donc le 3o avril, & non le 25 no-
vembre qu'ont commencé les écoles de la Congrégation à Villemarie.
Dans la même Vie, page 94, il s'eft glissé une faute d'impression
touchant la date de la donation de cette maison, qui fut le 22 janvier,
& non le 28 de ce mois.
CONGRÉGATION DE N.-D. A VILLEMARIE. 1 658. 287
d'apprendre, dans cette maison, à connaître Dieu, à l'aimer
6c à le servir. « Dans le temps où je commençai la Congré-
« gation séculière, rapporte la Sœur Bourgeoys, une femme
« Iroquoise avait une petite fille d'environ neuf mois,
« qu'elle négligeait assez. Marguerite Picaut me pressait
« de la demander, ce qui paraissait impossible d'obte-
« nir (1); mais, M. Souart ayant offert à la mère un col- (0 Ecrits autogra-
« lier de porcelaine de trente francs & quelques autres Phesdela SœurBour-
■t 11 geoys.
« objets, elle consentit à céder sa fille (2). » Elle la donna, (2) ibid,
en effet, à M. de Maisonneuve, qui l'accepta & promit
de la traiter comme si elle eût été sa propre enfant. Il
voulut même être son parrain, &. conjointement avec
Élisabeth Moyen, femme du Major Closse, qui fut la mar-
raine, il lui donna le nom de Marie des Neiges, à cause
de la fête de Notre-Dame des Neiges, 4 août i658, jour
où elle fut baptisée (3). « Le Père le Moyne a assuré, (3)Regïïiredesbâp-
« rapporte la Sœur Bourgeoys, que c'était la première ^wiemarie^ïoût
« baptisée des Iroquois, & cette enfant eft morte à six ans, i658.
« dans notre maison. » M. Dollier de Casson fait, à cette
occasion, les réflexions suivantes : « La petite sauvagesse,
« nommée Marie des Neiges, qui promettait beaucoup,
« mourut à la Congrégation, chez la Sœur Bourgeoys, qui
« l'avait élevée avec des soins & des peines bien considé-
« rables, dont elle a été payée par la satisfaction que
« l'enfant lui donna. A cause de l'amitié qu'on lui portait,
« on a voulu ressusciter son nom par une autre petite
« sauvagesse, à laquelle on a donné le même nom au
« baptême. Cette deuxième étant aussi décédée, on en a
« pris une troisième, à laquelle on a encore donné le nom
« de Marie des Neiges. Si celle-ci ne meurt pas plus cri-
« minelle que les deux autres, toutes trois, après avoir
« demeuré ici-bas dans la Congrégation de Montréal,
« auront le bonheur, j'espère, d'être au ciel pour toute (4) Hiftoire du Mont-
« l'éternité, dans cette Congrégation, qui suit l'Agneau réai, de 1662 à i663.
« Immaculé, avec des prérogatives toutes spéciales (4) . » ^0p10CIyypï>e' ih' XIV'
XXI.
Indépendamment de la sanctification de l'enfance, LA soeur bourgeoys
288 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
A VILLEMARIE.
FAIT JETER LES FON- objet propre de sa vocation, la Sœur Bourgeoys étendait
déments delà en a- SQr] zèk à tQute la colonie . & le désir le plus ardentqu elle
PELLE DE NOTRE- , ' r T-
CAME DE IÎON'-SECOURS éprouvait était d'y accroître toujours davantage la dévo-
tion envers Marie. Déjà, avant l'arrivée des prêtres de
Saint-Sulpice, elle avait formé le dessein d'élever, en
Thonneur de cette puissante patronne, à une petite dis-
tance de Villemarie, une chapelle qui fût tout à la fois un
lieu de pèlerinage & une sauvegarde pour le pays. Au
printemps de 1657, ayant obtenu pour cela l'autorisation
du P. Pijart, qui desservait alors la paroisse, « j'excitai,
« écrit-elle, le peu de personnes qu'il y avait alors ici à
« amasser des pierres pour la chapelle, 8c je demandai
« quelques journées à ceux pour qui je faisais quelque
« travail (d'aiguille) . On charriait du sable, & les maçons
« s'offrirent. Le Père Pijart nomma la chapelle Notre-
« Dame de Bon-Secours ; le P. Le Moyne mit la pre-
« mière pierre, & M. Closse (qui tenait la place de Gou-
« verneur en l'absence de M. de Maisonneuve) fit graver
« sur une lame de cuivre l'inscription nécessaire. Enfin,
« les maçons commencèrent & posèrent les fonde-
(1) Ecrits autogi-a- « ments (i). » L'année suivante, lorsque le temps de la
reprise des travaux fut venu, la Sœur Bourgeoys excita de
nouveau le zèle des colons, & M. de Maisonneuve, jaloux
de contribuer de sa part à une si religieuse entreprise,
« fit abattre des arbres pour la charpente, & aidait lui-
ibid. « même à les traîner hors du bois (2) . »
xxii. . .
la construction de Toutefois, la Sœur, qui aurait pu s'autoriser de la
notre-dame de bon- permission donnée déjà par le P. Pijart, voulut avoir
aussi celle de M. de Queylus, & lui écrivit pour cela.
11 se trouvait alors à Québec & se proposait lui-même de
faire conffruire aussi à Villemarie une église de pierre,
dont M. de Bretonvilliers, son supérieur, voulait faire tous
les frais. Pour concerter donc ce dessein avec celui de la
Sœur Bourgeoys, & rendre les deux édifices projetés plus
utiles à la colonie, il lui répondit de suspendre l'ouvrage
jusqu'à son retour à Villemarie. Mais, avant son retour,
hes de la Sœur Bour-
geoys
secours est suspen-
due.
CHAPELLE DE N.-D. DE BON SECOURS. l657"58. 289
qui fut retardé jusqu'au mois d'août i658, la Sœur eut un
autre motif pour interrompre les travaux commencés. Se
voyant en possession du terrain & de la maison donnés
à perpétuité pour les écoles, & considérant qu'elle n'avait
que Marie Picaut pour la seconder, elle résolut d'aller à
Troyes, afin de chercher, parmi ses anciennes com-
pagnes, des filles zélées qui l'aidassent à inftruire les en-
fants; & comme mademoiselle Mance était alors sur le
point de faire un voyage en France, & qu'elle avait besoin
d'une compagne, la Sœur Bourgeois s'offrit à elle & fut
charmée de profiter de cette circonftance pour effectuer
son dessein. Ce voyage eut les plus heureux résultats pour
la colonie ; mais, avant d'en faire le récit, nous parlerons
du séjour que M. de Queylus fit à Québec, & des motifs
qui l'y retinrent pendant près d'une année entière.
xxm.
Quelque fâcheux que soient les détails dans lesquels le p. poncé* remet
nous allons entrer, la vérité & l'intégrité de l'hiftoire ne A
^ . CLEFS DE LA PAROISSE
nous permettent pas de les passer sous silence (*); ils DE QUÉBEC,
feront sentir d'ailleurs le besoin pressant que le Canada
avait alors d'un évêque, & j unifieront de plus en plus
les inltances de la Compagnie de Montréal pour l'obtenir.
(*) Dans la Vie de M. Olier (1), nous avions fait remarquer que (1) Tome II, édition
l'éloge de M. de Queylus, fait en présence de l'assemblée générale du de 1 853, p. 5o6.
clergé de France, & les autres témoignages si honorables que Colbert,
M. Talon & d'autres grands magiftrats de cette époque (sans parler
de Louis XIV lui-même) rendirent, dans la suite, à son désintéres-
sement, à sa piété & à son zèle, pouvaient difficilement se concilier
avec le portrait qu'on a fait de lui dans quelques écrits composés
récemment, d'après certains documents isolés. Nous avions ajouté
que, pour juger avec connaissance de ces appréciations si différentes,
il serait nécessaire de voir exposée, avec tous ses détails, l'hiffoire de
ces premiers temps de la colonie; & qu'à l'aide d'un grand nombre
de monuments inédits , que les écrivains modernes dont nous
parlons n'ont pas connus, on pourrait mettre le lecleur en état de
porter sûrement son jugement' sur M. de Queylus. C'elï ce qui
nous détermine à exposer ici, en détail, les circonstances de son séjour
à Québec & celles de sa retraite à Villemarie.
TOME 11.
T9
29O IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Après toutes les pressantes sollicitations qu'elle avait
faites, on demeura persuadé, comme il a été dit, que réta-
blissement d'un Siège épiscopal était devenu nécessaire au
bien de la colonie ; seulement, la Cour désirait, avec
raison, que le sujet deftiné pour le remplir fût choisi par
les Jésuites; & ces Pères présentèrent, en effet, à la Reine,
M. François de Laval, qui fut nommé par le Roi, plu-
sieurs mois avant que M. de Queylus eût quitté la France.
La nouvelle de cette nomination, portée bientôt à Québec,
fut peut-être le motif qui rendit le P. Dequen moins
délicat sur la juridiction de l'archevêque de Rouen, qu'il
avait exercée jusqu'alors, & qui allait s'éteindre par l'inffi-
tution de l'évêque titulaire. Du moins le P. Poncet, que
M. de Queylus avait confirmé dans le gouvernement de
la paroisse de Québec, & à qui il avait remis la bulle d'in-
dulgence d'Alexandre VII, ayant -publié cette bulle au
(1) Journal des Jé- prône & annoncé l'ouverture du Jubilé pourle i2d'août(i),
suites, 12 août i657. je p j)eqUenj son supérieur, qui ignorait apparemment
l'arrivée de cette bulle, parut être surpris que le P. Pon-
cet l'eût publiée sans sa permission. Accoutumé jus-
qu'alors à réunir en sa personne & à exercer simultané-
ment les pouvoirs de grand vicaire & ceux de supérieur
de sa communauté, comme l'avaient pratiqué ses prédé-
cesseurs, il jugea sans doute à propos d'éprouver, par
quelque humiliation, le P. Poncet, dont il connaissait
parfaitement la vertu solide; &, sans réfléchir assez sur la
(2) Mémoires de namre de \a correction, il lui ordonna de lui rendre les
M. d'Allet. — Abrégé .'. . j / \
de l'Hiitoire ecdésias- clefs de 1 église paroissiale de Québec (2). Depuis ce
tique, 1754, t. xii, moment le P. Poncet ne fit plus, en effet, aucune des fonc-
n 233 — . Le Frcrc ,
Léonard de Sainte- ùons curiales, & le P. Pi j art, revenu de Villemane le
Catherine de sienne, 3 septembre, fut chargé par le P. Dequen d'adminiftrer la
Auguftin Déchaussé, , /os (*\
manuscrit de la Biblio- CUrc el1 Sa PlaCe \ô) \ h
thèque royale à Paris,
supp. français, 1628, '
m~(3) Re' iftre de la (*) Le Mémoire de M. d'Allet sur le premier séjour de M. de
paroisse ^à.T Notre- Queylus en Canada, que nous citons dans cette hiftoire, n'a été donné
Dame de Québec, au public que par Antoine Arnault, qui l'a inséré à ses oeuvres •
i657. cet écrivain eft du moins le premier & le seul qui l'ait reproduit dans
PAROISSE DE QUÉBEC. l65j. 2gi
XXIV.
On était alors en trêve avec les Iroquois. Quatre sau- m. de queylus admi-
, • y. J J 4. C '4. N1STRE LUI-MÊME
vages de cette nation étant descendus, sur ces entrefaites, comme curé la h-
à Québec, on fut d'avis d'envoyer le P. Poncet avec eux roisse de québec.
à Onnontagué, où nous avons dit que les Jésuites avaient
été contraints de commencer une mission Tannée précé-
son entier. C'eft de lui que plusieurs l'ont cité dans leurs ouvrages,
& nous l'avons cité nous-même dans la Vie de la Sœur Bourgeois,
en ayant soin d'indiquer la source où nous puisions. Quelques lec-
teurs, ayant vu que nous y citions à la marge le XXXIVe volume
des œuvres d'Arnault, & n'ayant pas sous la main ce volume, se sont
imaginé que nous citions Arnault lui-même pour garant des faits
que nous avancions, & nous ont blâmé, comme ayant puisé à une
source suspecte. Ils se seraient abftenus de porter ce jugement, s'ils
avaient ouvert le volume que nous citions. Ils y auraient vu qu'Ar-
naultne se donne que comme simple éditeur d'une pièce originale de
M. d'Allet lui-même, & qu'il assure, de plus, que les prêtres de Saint-
Sulpice, dont il était le grand adversaire, ne pourraient pas en désa-
vouer la vérité.
Assurément ce serait poser d'étranges règles de critique, que de
condamner, sans examen & comme faux, tous les faits hiftoriques rap-
portés par des écrivains hétérodoxes ou mécréants. Ce n'eft pas ainsi
qu'en jugent les théologiens les plus catholiques à l'égard de ce même
Arnault, dans les faits, d'ailleurs inconteftables , dont il eft le seul
rapporteur. Ainsi voyons-nous que les témoignages célèbres des
Eglises schismatiques d'Orient, touchant la vérité de la présence
réelle de Jésus-Chrift dans PEuchariftie, qu'il a rapportés dans sa
Perpétuité de la Foi, sont cités par les théologiens les plus ortho-
doxes, sans que personne se soit jamais avisé de les blâmer. Nous
pourrions nommer, entre autres, le célèbre J. Perronne, qui occupe
aujourd'hui, avec tant d'applaudissements, l'une des chaires de théo-
logie du collège romain (1). C'eft qu'en effet un théologien peut prendre
son bien partout où il le trouve ;& il faut en dire autant d'un hiftorien,
lorsque les faits rapportés par les hérétiques sont d'ailleurs incon-
teftables. C'eft le jugement qu'on doit porter du Mémoire de M, d'Al-
let, témoin lui-même de tout ce qu'il raconte, & qui ne diffère pas,
quant à la subftance, de ce qu'on lit dans l'Histoire du Montréal
par M. Dollier, ni dans celle du Canada par M. de Belmont. Ce
Mémoire eft même juftifié, de point en point, à bien des égards, par
les registres de la paroisse & par d'autres documents conservés en-
core aux archives de la Fabrique de Québec. Enfin, il se rapporte par-
faitement, pour les dates, les personnes & les faits, avec le Journal
des Jésuites, qui leur eft exactement parallèle, & auquel il pourrait
servir au besoin de justification & d'éclaircissement.
(1) De Eucharisties
Sacramento , Migne,
i852, cap. 1, note A,
p. 1 55, ma Propos, se-
cunda, p. 1 85, nqte C.
p. 1191, pote B, &c,
292 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
dente, & les Français un petit établissement. Ce Père
(1) Journal des je'- partit aussitôt avec ces Iroquois, le 28 août(i); & arrivé
suites, 28 août i 7. ^ Villemarie, il informa M. de Queylus de ce qui était
arrivé au sujet de la Cure. Celui-ci, après l'avoir entendu,
le pria de suspendre le voyage d'Onnontagué 8: de re-
tourner avec lui à Québec, où ils arrivèrent en chaloupe
avec M. d'Allet, le 12 septembre, & avec M. d'Aillebouft,
(2) ibid., 12 sept, qui, ce jour-là, remplaça M. de Lauson-Charny (2). Là, au
l65?' lieu de confirmer le P. Pijart dans l'adminiitration de la
paroisse, comme il aurait pu le faire absolument, M. de
Queylus jugea à propos d'en prendre lui-même la con-
duite, & par là demeura, malgré lui, éloigné de Villemarie
(3) Mémoire de & de ses autres confrères l'espace d'environ un an (3). Si
la 'froisse'28 Notre- cette nouvelle adminiftration put occasionner d'abord
Dame de Québec , quelque froissement entre les ouvriers évangéliques, mal-
\65l'^' ~~ Annales gré les intentions pures dont les uns & les autres étaient
de 1 Hotel-Dieu , par " . . r .
la SœurMorin. animés, il efl: certain que, de part & d'autre, ils s'efforcè-
rent d'entretenir entre eux la bonne harmonie; & nous
voyons le Supérieur des Jésuites & M. de Queylus se pré-
, ^ , , - venir & se visiter mutuellement, pour cimenter entre eux
(4) Journal des Je- ... £
suites, oà. i657. l'union & la paix (4).
xxv.
chapelains q.ui se joi- Ces Religieux se bornèrent donc à célébrer dans la
gnent a m. de quey- chapelle de leur maison, & M. de Queylus remplit toutes
LUS; SON UNION AVEC r_ ' . .. ....
LES RR. PP. JÉSUITES, les fondions de curé dans l'église paroissiale, où il faisait
l'office '& le prône tous les dimanches & les fêtes de l'année.
Comme M. d'Allet, son secrétaire, n'était que diacre & ne
pouvait, en cette qualité, l'aider beaucoup dans l'exercice
de ses fonctions, M. de Queylus trouva des auxiliaires
(5> Hiftoire de l'Hô- zélés dans le chapelain des Ursulines, M. Guillaume Vi-
tei-Dieu de Québec, gnal, & dans celui de l'Hôtel-Dieu, M. Jean Lebey (5),
pariaMèreJuchereau, • s'attachèrent à lui & le suppléèrent, dans l'occasion,
p. 104. — Archives de 1 . . ' . .
la marine, à Paris. comme vicaires ou subftituts (6) ; ce qui ne l'empêchait
. (r,) Notariat de ;G46, pas d'inviter, par honneur, les Pères Jésuites à officier
Guillaume Audouarr, , , • ^• • ,*\ n ir r «
foi. 22, 29. — Régis- dans les occasions extraordinaires ( ). M. dArgenson,
tre de la paroisse de . „
Québec, ->,8 déc. 1657,
19 mai i65S, 14 juin. (*) M. de Queylus étant tombé malade le vendredi saint i658,
M. DE QUEYLUS GRAND VICAIRE. 1 657~58 .
293
qui arriva Tannée suivante, comme nous le raconterons
ailleurs, charmé 8c édifié de cette bonne entente, écrivait,
le 5 de septembre 1 658 : « 11 faut que je commence par
« l'état ecclésiastique, que j'ai trouvé en paix (1). J'ai été (0 Emplois, &c,
v ■ 1 / -r^ \ 1 lettre du 5 sept. 1 658,
» un peu surpris, après avoir entendu (en b rance) les foK 36<
« petites contrariétés qui s'étaient passées entre les Révé-
» rends Pères Jésuites & M. l'abbé de Queylus, de voir
« l'union entre eux & l'Église entièrement paisible; de
« trouver des églises bien remplies, chacun accomplissant
« son miniftère avec beaucoup de douceur & de déférence
« de part 8c d'autre (2) ; la paroisse fort bien servie, c2) Ibid-> le»>-e à
j 101 r M. deMorangis, 5 sep.
« remplie de beaucoup de peuple, ex les confessionnaux r658 fol< 3g_ v
« des Pères fort fréquentés. Voilà comment les choses
« ont été jusqu'au départ de M. l'abbé de Queylus (3) (*) . » (3) Ibid-> fo1- 45.
xxvi.
Outre les fonctions de curé de Québec, M. de Queylus m. de queylus exerce
exerçait aussi celles de grand vicaire, & il paraît que son
adminiftration était assez généralement eftimée & aimée, caire
La Mère Juchereau en parle ainsi dans son Hifloire de
l' Hôtel-Dieu : « L'archevêque de Rouen, de qui le Canada
« relevait alors, envoya, cette année 1637, un de ses
« grands vicaires , M. l'abbé de Queylus, qui fut reçu
« avec de grands honneurs. Il voulut bien présider à toutes
« les cérémonies qui se firent chez nous, & commença
« par donner l'habit à une de nos poflulantes. Il reçut les
A QUEBEC LES FONC-
TIONS DE GRAND VI-
& ayant été visité, ce jour-là, par l'un des PP. Jésuites, il invita le
P. Vimont à chanter la grand'messe en sa place, à la paroisse, le
jour de Pâques, ce qui eut lieu (4). Le 26 juin, jour de la Féte- (4) Journal des Jé-
Dieu, M. de Queylus porta le très-saint Sacrement, & la procession fit suites, 19 avril i658.
uneftationchezlesJésuites. Deux deces Pères, qui étaient allés recevoir
le très-saint Sacrement à une certaine diftance de leur église, l'ac-
compagnèrent ensuite, l'encensant continuellement, & le recondui-
sirent, de la même manière, à l'église paroissiale, ayant à leurs côtés
quatre enfants en surplis, dont deux jetaient des rieurs & deux autres
portaient de l'encens pour en fournir aux prêtres (5). (5) Journal des Jé~
(*) Voyez la note à la fin de ce volume : Litige au sujet du près- suites, i658.
bytèrc de Québec.
2Ç4 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
p. 23
« vœux d'une novice, qui fit sa profession le 3o avril i658,
« & les prêcha toutes les deux. Il se trouva aussi à nos
« élections, le 12 mai de la même année. Enfin, nos bâti-
« ments étant achevés après bien des soins & des peines,
« il bénit notre église le 10 août i658, & le P. Dequen
« y célébra pour la première fois la sainte Messe. M. de
« Queylus, homme de qualité, d'une rare vertu & d'un
« mérite diftingué, nous honore d'une singulière affection
« & nous a toujours donné des témoignages de bienveil-
(0 Hiftoirede l'Hô- « lance (1). » Nous ajouterons que, pendant son adminis-
tei-Dieu de Québec, tration comme grand vicaire, il reçut à la profession, dans
parla MereJuchereau, ° . .
F. no, iiïi cette communauté, la première fille sauvage qui ait em-
brassé la vie religieuse en Canada. C'était une jeune Hu-
ronne, nommée Geneviève, âgée de quinze ans, la même
dont la mort édifiante eft rapportée dans la relation de
(à)Rèiationdei658, Tannée 1 658 (2). Atteinte d'une maladie mortelle, & dési-
rant de mourir revêtue de l'habit religieux, elle demanda
qu'on avançât pour elle le temps de la vêture, ce qui lui
fut accordé. Le jour de la Toussaint 1657, auquel eut lieu
cette cérémonie, Geneviève fit à M. de Queylus toutes les
demandes d'usage, avec une présence d'esprit qui, eu égard
à sa grande faiblesse, surprit tous les assiftanfs; après
quoi il la revêtit de l'habit & lui donna le saint Viatique.
Le jour des Morts, il lui adminiftra l'Extrême-Onction; &
enfin, le lendemain 3 novembre, il reçut ses vœux de reli-
gion, qu'elle prononça peu de temps avant d'expirer. Il
officia encore à la cérémonie de l'inhumation, le lende-
main; & comme c'était un jour de dimanche, les sauvages
vinrent en foule à l'hôpital, pour voir inhumer, avec l'ha-
bit religieux, le corps d'une jeune personne de leur na-
tion, ce qui leur fit éprouver à tous une consolation extra-
ordinaire, mêlée d'une joie aussi douce qu'elle était nou-
(3) Journal des Je- velle pOUr eUX (i) (*).
suites, 3 nov. i65y.
Relation de i658, p. .
26, 27.
(*) M. de Queylus fut probablement le premier qui, dans la
Nouvelle- France, fulmina l'excommunication ecclésiaftique, en vertu
M. DE QUEYLUS GRAND VICAIRE. l65y-58. 2g5
XXVII.
M. de Quevlus s'efforça de mettre en honneur diverses m. de queylus donne
j d - i M 1. 1 1 • «. COMMENCEMENT A L.V
pratiques de pieté, dont il avait vu les salutaires effets CHAPELLE DE SAINTE.
dans la paroisse de Saint-Sulpice à Paris (*), notamment anne de beaupré.
la dévotion envers sainte Anne. Le grand éloignement où
les habitants de la côte de Beaupré se trouvaient de l'église
paroissiale de Québec leur faisait désirer depuis longtemps
d'avoir dans leur voisinage quelque chapelle où ils pussent
recevoir les sacrements & assifter au service divin. L'un
d'eux, Etienne de Lessart, homme honorable, touché de
leur dévotion, offrit en 1 658, à M. de Queylus, une terre
de deux arpents de front & d'une lieue & demie de pro-
de pouvoirs spéciaux qu'il avait reçus de l'archevêque de Rouen, &
toutefois sans aliéner de lui les esprits, ni rendre l'Église odieuse.
Quelques individus, indignes de faire partie de la colonie Française,
étaient tombés dans cet excès de malice & de fureur, que d'avoir osé
incendier la maison d'un des plus respectables citoyens de Québec,
M. Denis, dont on a parlé (i). Jugeant qu'il était de son devoir d'em- (i) Annales de l'Hô-
ployer les armes de l'Église, pour contraindre les incendiaires à con- tel-Dieu, par la Sœur
fesser leur crime & à réparer le dégât commis, M. de Queylus publia Morin.
contre eux un monitoire, trois dimanches consécutifs, pendant la
grand'messe, & les frappa enfin d'excommunication (2), comme en (2) Journal aes Jé-
avait usé autrefois saint Paul à l'égard de Pinceftueux de Corinthe. suites, 28 od. 1657.
Ce fut lui aussi qui, selon toutes les apparences, introduisit à Québec
l'usage de publier & d'afficher des mandements ; & cela pour notifier,
par ce moyen, aux PP. Jésuites & à ceux qui fréquentaient leur église
quelques pratiques de dévotion qu'il avait ordonnées à cause du mal-
heur des temps. « Le jour de Pâques, 21 avril 1 65 8, disent ces Pères
« dans leur Journal, fut affiché, à la porte de notre église, un mande-
« ment de M. l'abbé de Queylus, qui portait que tous les prêtres
« séculiers & réguliers, les Religieux & les Religieuses eussent à dire
« à la fin de la messe, jusqu'à la Saint-Jean, les litanies du nom de
« Jésus, pour les nécessités du pavs (3). » Nous avons sous les yeux (3) Journal des Jé-
un autre mandement de M. de Queylus, joint à la bulle d'Alexan- suites, avril i658.
dre VII, adressé, le 7 février, à M. Souart ou à son vicaire, en faveur
de la colonie de Villemarie, « afin, dit-il, de communiquer aux chères
« âmes de votre habitation les bénédictions apoftoliques (4). » (4) Archives du sé-
(*) A. l'exemple de M. Olier, qui avait introduit, dans sa pa- minaire de Villemarie.
roisse, l'usage des Saluts du très-saint Sacrement, réservés jusqu'alors Pièces autographes,
à l'oéfave de la Fête-Dieu, M. de Queylus annonça, dans son prône,
le 25 novembre 1637, qu'il donnerait désormais le Salut, dansl'église
paroissiale, tous les jeudis de l'année, &, en outre, tous les samedis (5) j0Urnal des Jé-
de l'Avent, en l'honneur de la très-sainte Vierge (5). suites, 2.5 nov. 1657.
296 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Arch. de l'Eglise
Sainte^Anne , contrat
du 8 mars 1 658.
(2) Mémoires
M. d'Allet.
de
(3) Archives du sé-
minaire de Québec,
vol. Affaires & diffi-
cultés avant 1720.
(4) Journal des Jé-
suites, 23 mars i658.
XXVIII.
LA CHAPELLE DE SAINTE-
ANNE DEVIENT UN LIEU
DE PÈLERINAGE POUR
TOUTE LA COLONIE.
(5) Recueil de M.
Morel, 1668.
fondeur, située sur sa concession au Petit-Cap, & ne mit
d'autre condition à cette offrande, sinon que, dans la pré-
sente année, on commencerait sans délai & qu'on conti-
nuerait ensuite de bâtir une chapelle dans le lieu de ce
terrain, que M. de Queylus trouverait le plus commode.
Celui-ci accepta la proposition le 8 mars (i), alla peu après,
avec un maçon, sur la terre indiquée, & marqua lui-même,
au bord du fleuve Saint-Laurent, la place pour la future
église (2), voulant quelle fût dédiée à sainte Anne & qu'elle
en portât le nom. Enfin, le 23 suivant, il délégua M. Vi-
gnal, particulièrement dévoué à sainte Anne (3), qui bénit
la place de l'église, & la première pierre en fut posée par
M. d'Aillebouff, exerçant alors les fondions de Gouverneur
général (4) (*).
Lorsqu'on commençait cette conftrudion, un habi-
tant de la côte de Beaupré, nommé Louis Guimont, affligé
de douleurs de reins, mit, par un motif de dévotion, trois
pierres dans les fondements, & soudain se trouva guéri.
Cette guérison devint l'occasion d'une autre plus frappante
encore. Marie-Esther Ramage, femme d'Élie Godin, était
atteinte d'une infirmité qui la tenait toute courbée de-
puis huit mois, & l'obligeait de se traîner péniblement à
l'aide d'un bâton, sans espérance de jamais recouvrer la
santé par aucun remède humain. Sur le récit que lui avait
fait son mari de la guérison de Guimont, elle se mit à in-
voquer sainte Anne; & au même inftant elle se trouva sur
ses pieds, parfaitement droite, & aussi libre -de l'usage de
tous ses membres qu'elle l'avait jamais été dans sa meil-
leure santé. Ces guérisons furent suivies de beaucoup
d'autres non moins remarquables, opérées subitement dans
la nouvelle église (5), & devinrent l'heureuse occasion qui
accrédita la dévotion envers sainte Anne, & rendit cé-
(*) Voyez à la fin du volume la note sur l'origine de cette
chapelle.
M. DE QUEYLUS GRAND VICAIRE. l65y-58.
297
lèbre ce lieu de pèlerinage dans tout le Canada. On y
accourut bientôt de tous côtés, & l'affluence était même
si grande durant le refte du dix-septième siècle , que , le
jour de la fête, on y voyait réunis jusqu'à mille & douze
cents communiants , sans parler d'un très-grand nombre
de pèlerins qui, dans le relie de Tannée, s'y rendaient de
toutes parts (1). Ces guérisons furent accompagnées de
circonstances tout à fait frappantes, en sorte qu'en 1668,
dix ans seulement après la fondation de l'église, M. Tho-
mas Morel, qui en était curé, composa son recueil des
Miracles de sainte Anne (2), que, dans la suite, M. de
Laval, devenu premier Evêque de Québec, examina &
déclara conformes à la vérité. Ce prélat ajoutait à son ju-
gement ces paroles remarquables : « Nous le confessons,
« rien ne nous a aidé plus efficacement à soutenir le
« poids de la charge paftorale de cette Eglise naissante,
« que la dévotion spéciale que portent à sainte Anne
« tous les habitants de ce pays, dévotion qui, nous l'as-
ti surons avec certitude, les diitingue de tous les autres
« peuples (3). »
L'année i658, M. de Queylus posa la première pierre
d'une autre nouvelle église, à la côte de Beaupré, qu'il
dédia à la très-sainte Vierge sous le titre de sa Visitation,
au lieu appelé leChâteau-Richer. Elle fut commencée dans
l'été & achevée l'année suivante. Les églises de Sainte-
Anne & du Château furent ainsi les premières qu'il y eut
dans toute l'étendue de cette côte : celle de l'Ange-Gardien
n'aj^ant été bâtie la première fois que vers l'an 1667, &
celle de Saint-Joachim, du cap de Tourmente, qu'en 1 685
& 1686 (4). Ces fondations & la facilité que M. de Queylus
trouvait partout dans l'exercice de ses fondions de curé &
de grand vicaire, donnent assez à connaître l'eftime & la
considération dont il jouissait à Québec. Il eût été difficile
qu'il en fût autrement d'un homme qui, a la dignité d'abbé
de Loc-Dieu & à celle de premier supérieur ecclésiaftique,
joignait une naissance illuftre , une fortune considérable,
(1) Arch. de Sainte-
Anne. Atteftations de
miracles.
(2) Archives du sé-
minaire de Québec.
Miracles de Sainte-
Anne. — Relation de
1667, p. 29 & suiv.
(3) Archives du sé-
minaire. Ibid., ap-
probation du 25 juin
1680.
XXIX.
ESTIME ET CONSIDÉRA-
TION DONT M. DE
QUEYLUS JOUISSAIT A
QUÉBEC.
(4) Archives du sé-
minaire de Québec.
Lettre à M. des Maize-
rets, 1686.
298 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
surtout une charité généreuse & une affabilité qui jusqu'a-
lors lui avait partout gagné tous les cœurs. Il suffit de se
rappeler qu'à Privas, en Vivarais, qui comptait à peine
quarante catholiques, M. de Queylus, ayant bien voulu,
par zèle pour le salut des hérétiques de ce pays, accepter
la charge de curé, sut mériter leur confiance à un si haut
degré, qu'il eut le bonheur d'en ramener à l'Église un
très-grand nombre, non-seulement à Privas, où peu après
on comptait plus de trois cents catholiques, mais encore
dans près de quinze autres paroisses qu'il évangélisa suc-
(1) vie de m. oiier, cessivement dans le voisinage de cette ville (1). A Québec,
part, m, hv.v, 1. 11. ge fajsajt aimer non-seulement des personnes de consi-
(2) Journal des Jé- dération , mais aussi du peuple (2) , envers lequel il se
suites, zi oa. i657. montrait libéral, dans ce temps surtout où la misère pu-
(3) Lettres de Marie blique se faisait plus vivement sentir (3). Quoique l'un des
de l'incarnation, 1 658, Associés de Montréal & sincèrement dévoué à cette œuvre,
Lettres de M. d Ar- .
genson, bibliothèque il fut toujours exempt de toute partialité qui eût pu tourner
du Louvre. au désavantage ou qui n'eût pas procuré le plus grand bien
de Québec. La Mère Juchereau en rapporte un exemple
remarquable, dans la résolution qu'il prit de donner aux
Hospitalières de ce lieu la conduite de l'hôpital de Ville-
marie : « Comme M. l'abbé de Queylus aimait beaucoup
« notre communauté, dit-elle, il jugea que ce serait un
« avantage pour nous & pour tout le pays s'il n'y avait à
« Québec & à Villemarie qu'un même Inftitut, parce que
« cela entretiendrait mieux la paix qui doit être entre les
« maisons religieuses. C'eft pourquoi, nous ayant proposé
« l'affaire & déclaré ses vues, il nous pressa tant que nous
« y consentîmes; &on crut devoir garder un grand secret,
« jusqu'à ce que l'on eût gagné ceux de qui dépendait
(4) Hiftoire de l'Hô- « cette fondation (4) . » Mais, ce projet n'ayant pas réussi,
tel Dieu de Québec, ty[ ^e Queylus voulut donner aux Hospitalières de Qué-
par la Mère Juchereau, . n- oj
p. ,,4) „5. bec un témoignage perpétuel de son eltime & de sa bien-
veillance, en fondant en l'honneur du Verbe Incarné une
place d'Hospitalière , afin qu il y eût toujours dans cette
maison une Sœur qui lui fût redevable de son entrée en
religion. Pour cette fondation, il donna la somme de six
M. DE QUEYLUS GRAND VICAIRE. 1 657-58. 299
mille livres , quelles employèrent à l'acquisition d'un fief (i) Hiftoire de l'Hô-
, 1 • / \ tel-Dieu de Québec.
noble que leur communauté posséda depuis (i). Jbidm
xxx.
M. de Queylus exerçait ainsi les pouvoirs de grand arrivée a québec de
v ^ ,t j • v j j" -1 • M. d'argenson, gou-
vicaire a Québec depuis près de dix mois , lorsque arriva VERNEUR GENEBAL.
enfin M. d'Argenson, attendu depuis Tannée précédente.
Pierre de Voyer, vicomte d'Argenson, après avoir fait la
traversée de France à l'île Percé en trente-cinq jours, fut
obligé d'attendre un mois entier pour qu'il se présentât
quelque navire qui le conduisit à Québec, & profita enfin
de celui du sieur Gaigneur, appelé le vaisseau le Prince
d'Orange, qui l'y mena en dix-sept jours. Il arriva à Qué-
bec le 1 1 juillet, sans être alors attendu & sans avoir fait
donner aucune nouvelle de son approche que cinq heures
avant son débarquement (2) (*). A peine le vaisseau eut-il t 0) Lettre de M-
jeté l'ancre, que M. d'Aillebouft alla saluer le Gouverneur ^ss^^' Sep. '
sur son bord, pendant que les habitants de Québec l'at-
tendaient en armes sur le rivage. Étant ensuite revenu
vers eux, M. d'Aillebouft se mit à leur tête & reçut le Gou-
verneur, qu'on conduisit au Fort, dont on lui présenta les
clefs au bruit de l'artillerie. Après qu'il eût pris possession
de la place, ses premières visites furent au très-saint Sa-
crement, d'abord dans l'église paroissiale, de là dans la
chapelle des Jésuites, enfin dans celles de l'Hôpital et des (3)Relationcie i658
Religieuses Ursulines (3). p. 17.
XXXI.
L'arrivée de M. d'Argenson à Québec fut bientôt *« de queylus cesse
D EXERCER LES POU-
VOIRS DE GRAND VI-
CAIRE A QUÉBEC.
(*) Dans une lettre du 5 septembre 1 658, M. d'Argenson fixe
la date de son arrivée à Québec au 10 juillet de cette année (4); & (4) Emplois, &c ,
dans une autre du même jour, adressée au P. Lallemant, il la met au fo1- 44-
6 de ce mois (5). On peut croire que, n'étant pas accoutumé à re- r5) ïbid., fol. 40.
marquer les dates avec soin, il s'elt mépris en assignant tant l'une
que l'autre. Le Journal des Jésuites assigne expressément le 1 1 juillet,
en ajoutant que le vaisseau qui amena le Gouverneur fut le premier
arrivé de cette année, & qu'il jeta l'ancre devant Québec à deux ,çs journai des Jé-
heures après midi (6). Dans la Relation de 1 65 8, on fixe aussi son suites, n juillet iG58.
arrivée à Québec au 1 1 du même mois (7), & c'eft ce qui nous dé- (7) Relation de 1 658,
termine à suivre cette date. p. i7.
300 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
suivie du départ de M. de Queylus de cette ville, occa-
sionné par la cessation de ses pouvoirs de grand vicaire
dans ce lieu. Quoique les Pères Jésuites l'eussent d'abord
invité & pressé eux-mêmes d'y exercer ces pouvoirs contre
sa propre résolution, ils comprirent bientôt qu'il eût été
plus naturel de borner sa juridiction à l'île de Montréal &
de laisser ailleurs les choses sur le pied où elles avaient
été jusqu'alors. Ils en écrivirent à l'archevêque de Rouen,
qui se rendit à leur jufte demande. Par de nouvelles lettres
du 3o mars i658, écrites en français, il déclara que désor-
mais M. de Queylus exercerait dans l'île de Montréal seu-
lement tous les pouvoirs de grand vicaire, & que le supé-
rieur des Jésuites de la maison de Québec continuerait à
faire usage de ceux qu'il lui avait accordés auparavant. Il
ajoutait qu'aucun des deux ne pourrait rien entreprendre
dans le territoire de l'autre, sans le consentement de celui-
ci, à la charge pourtant d'adminiltrer, chacun dans le lieu
de sa juridiction, les sacrements aux fidèles qui iraient de
(1) Archevêché de Québec à Montréal ou de Montréal à Québec (i). M. de
Rouen, 3o mars 1 658, Queyjus ne fUf informé de ce nouvel arrangement que
lorsque le P. Dequen lui fit signifier juridiquement ses
(2) journal des Jé- lettres de grand vicaire, le 8 du mois d'août (2); ce qui
suites, 8 aouti65S. mt cause que^ dans \e premier moment, il eut le tort d'y
objecter quelque prétendu défaut de forme; mais M. d'Ar-
genson l'ayant assuré que la Compagnie de Montréal était
informée de cette nouvelle disposition & qu'elle l'avait
(3) LettredeM.d'Ar- expressément agréée, M. de Queylus l'agréa aussitôt, &
foTTe^VXi6.58' tout se Passa avec douceur (3)-
XXXII.
m. de oueylus re- Il partit de Québec le 21 août, accompagné de M. &
tourne a villemarie. maciame d'Aillebouft (4), dont la présence n'était plus né-
suitLJTiToût?G58~ cessaire dans cette ville après l'arrivée de M. d'Argenson.
Il alla, dit M. Dollier de Casson, « consoler le Montréal
« par sa présence & y demeurer, au grand contentement
« de tous, surtout à la vive satisfaction de MM. Souart et
« Galinier, qui ne craignirent pas de s'avancer bien avant
« dans les bois, sans appréhender les Iroquois, afin d'aller
RETOUR DE M. DE QUEYLUS A VILLEMARIE. 1 65 S . 3oi
« au-devant de sa barque pour lui témoigner la joie qu'ils
« avaient de son retour (i). » Lorsqu'il partit de Québec, (o Hiftoire du Mont-
il fut suivi de soixante personnes, qui remplissaient trois rea1' de 1657 a l658-
chaloupes, 6c montèrent avec lui à Montréal'. L'état d'hos-
tilité où était alors le pays rendait quelque escorte néces-
saire pour un pareil voyage; mais il semble que la plupart
de ceux qui se joignirent ainsi à lui l'accompagnèrent par
honneur (*). M. d'Argenson lui-même se serait joint vo-
lontiers à lui, s'il n'en eût été empêché. « Revenant d'une
« petite course où je pensais trouver les ennemis, écri-
« vait-il, je rencontrai M. l'abbé de Queylus qui montait
« la rivière pour Montréal. J'ai eu beaucoup de déplaisir
m de ne pouvoir raccompagner, mais nos ennemis & les
« récoltes en sont la cause (2). » Il pourrait même se faire (2) Lettre à m. de
que plusieurs eussent ainsi accompagné M. de Queylus bancamP> foL 4'2-
dans l'intention d'aller s'établir à Villemarie, par affection
pour lui. Du moins M. d'Argenson écrivait, le 3 septem-
bre : « Le départ de M. l'abbé de Queylus a un peu alarmé
a notre pays, d'autant que ce qu'il y avait de prêtres sé-
« culiers ont quitté, à la réserve de deux autres; » &
comme ceux-ci étaient peu propres à exercer le saint mi-
nifrère (3), il écrivait au P. Lallemant : « Les chapelains (3) md., foi. 45.
« des deux maisons religieuses ont quitté pour passer en
« France, tellement qu'il n'y a plus que vos Pères qui
h fassent ici toutes les fondions (4). » Le chapelain des (4)ibid., foi. 40.
Ursulines, M. Vignal, avait rendu de très-signalés services
(*) Quoique le vaisseau appelé Tadounieau, chargé en partie de
marchandises & d'effets pour Villemarie, vînt d'arriver alors à Qué-
bec (5), il ne paraît pas qu'il eût amené tant de monde pour Ville- (S)LettredeM.dAr-
marie. M. Dollier de Casson nous apprend, au contraire, que, les genson,fol.4o,42,44.
années i65j & i658, les ecclésiastiques de Saint-Sulpice, sur l'assu-
rance que M. de la Dauversière leur avait donnée de trouver un grand
nombre d'hommes à Montréal, avaient employé tous leurs fonds à
acheter des denrées & des étoffes, & qu'ils ne firent venir quantité
d'ouvriers que les années suivantes (6). Il eft donc probable qu'une (6) Hiftoire du Mont-
partie de cette compagnie allait ainsi de Québec à Villemarie, par réal, de i658 à i65o.
honneur pour M. de Queylus.
302 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Lettres de Marie à ces Religieuses (i) en travaillant à leur sanctification, &
de l'incarnation, iet- tétait même dépouillé en leur faveur, le 3o septembre
tre 62, 10 août 166a, . 1 . . . * ,
p. 569. 1 65 5 , d un arpent de terre qui tait encore partie de 1 enclos
(2) Archives du sé- de leur couvent (2). Par eftime pour M. de Queylus, il
minaire de Québec, résolut de s'attacher au séminaire de Villemarie ; &, après
reg. Ursuhnes, p. 94. . ^ ,u ' , -, ■
avoir quitte Québec cette année, il se rendit au séminaire
de Saint-Sulpice à Paris, pour y faire son année d'épreuves,
d'où nous le verrons revenir, Tannée suivante, avec un
autre prêtre de cette maison.
XXXIII.
nécessité d'un évêque A Québec, où les Jésuites rentraient ainsi dans l'ad-
en canada. miniffration de la paroisse, il paraît que le départ de M. de
Queylus fit même naître, quoique sans raison, des inquié-
tudes de conscience, & douter si Ton pouvait s'adresser à
eux pour l'admininration des sacrements. Du moins plu-
sieurs profitèrent des derniers jours qu'il tint la cure de
Québec pour faire baptiser leurs enfants; & d'autres, à
qui il en naquit dans ces circonftances, notamment après
son départ de Québec, ne voulurent pas d'abord les porter
à l'église paroissiale, quoique ce fût alors la plus belle sai-
son de l'année, & les ondoyèrent dans leurs maisons. Il y
en eut jusqu'à dix qu'on baptisa de la sorte, & à qui on
ne suppléa les cérémonies du baptême, dans l'église pa-
roissiale, que trois semaines, un mois, un mois & demi
Ci) Registres de la & même deux mois & demi après leur naissance (3). Rien
paroisse de Notre- ne montrait mieux qUe ces troubles de conscience , quoi-
Dame de Québec, ~ . ,
i658. qu'ils n'eussent aucun fondement, la sagesse des Associés
de Montréal en demandant avec tant d'inftances l'érection
d'un Siège épiscopal en Canada; & c'était aussi le jugement
que portaient alors dans le pays les personnes les plus
éclairées &les plus sages. « Je ne puis pas bien vous dire,
« écrivait M. d'Argenson, ce qu'on pourrait faire pour
« dissiper les inquiétudes de conscience qu'on s'est ima-
« ginées, si ce n'eft d'avoir ici des prêtres (séculiers) pour
« servir la cure , & les révérends Pères pour faire leurs
« missions & leurs fondions, sans dépendance les uns des
« autres; à moins aussi qu'il ne vienne un évêque, auquel
RETOUR DE M. DE QUEYLUS A VILLEMARIE. 1 65 8. 3o3
« cas je crois qu'il eft facile d'ajufter toutes choses, puisque
« nous voyons qu'il eft désiré de tous (i) ; chacun eft bien
a disposé à le recevoir; pour moi, je le crois très-avan-
« tageux au pays (2). » La Mère de ^'Incarnation elle-
même, qui, en 1646, jugeait que le- pays n'était pas en-
core asseç fait pour demander la présence d'un évêque (3),
écrivait, trois jours après le départ de M. de Queylus pour
Villemarie : « M. de Bernières me mande, & le R. P. Lal-
« lemant me confirme, que Ton veut nous envoyer pour
0 évêque M. l'abbé (de Laval) de Montigny, qu'on dit être
» un grand serviteur de Dieu. Ce serait un grand bien
» pour ce pays d'avoir un Supérieur permanent ; & il eft
« temps que cela soit, pourvu qu'il soit uni, pour le zèle
g de la religion, avec les RR. PP. Jésuites : ils ont seuls
» la conduite des âmes, & sous eux on vit dans une sainte
« liberté. Il pourrait bien néanmoins arriver de certains
» cas où l'on aurait besoin de recourir à d'autres ; 8c c'eft
« pour cela que l'on souhaite ici un évêque (1). »
Lorsque M. de Queylus retourna à Villemarie, à la
fin du mois d'août de cette année 1 658, mademoiselle Mance
se disposait, comme il a été dit, à faire le voyage de France,
dans l'intention d'attirer à Villemarie quelques Hospita-
lières de Saint-Joseph de la Flèche, & de leur remettre la
conduite de l'Hôtel-Dieu, que la Compagnie de Montréal
leur avait déjà assurée. Les prêtres de Saint-Sulpice , à
leur arrivée, l'année précédente 1657, lui avaient annoncé
que ces filles étaient toutes résolues de partir, & qu'elles
se mettraient en mer dès qu'on aurait élevé les bâtiments
deftinés pour leur usage (5); & quoique depuis on n'eût
pu encore les conftruire, mademoiselle Mance jugea qu'elle
devait passer en France pour hâter leur départ, étant alors
elle-même absolument incapable de rendre .aucun service
aux malades, par suite d'un accident grave qui lui était
survenu. Le 28 janvier 1657, à huit heures du matin, elle
était tombée sur la glace, & dans sa chute, qui avait été
très^rude, s'était rompu Tavant-bras droit & démis le poi-
(1) Lettres de M.
d'Argenson, 5 sept.
i6b$, fol. 45, 57.
(2) Ibid., 14 o£l.,
fol. 61.
(3) Lettres spiri-
tuelles de Marie de
l'Incarnation, let. 42,
p. 80.
(4) Lettre 87% p.
197, 198.
XXXIV.
MADEMOISELLE MANCE
SE DISPOSE A PASSER
EN FRANCE POUR AME-
NER DES HOSPITA-
LIÈRES DE LA FLÈCHE
A VILLEMARIE.
(5) Annales de l'Hô-
tel-Dieu Saint-Joseph,
par la Sœur Monn.
304 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
gnet. Le chirurgien, Étienne Bouchard, en la traitant pour
rétablir l'avant-bras, dont les deux os étaient fracturés, ne
s'aperçut de la dislocation du poignet que six mois après
l'accident, c'eft-àgiire lorsqu'il n'y eut plus de remède
humain à ce mal. Le lieutenant des chirurgiens du Ca-
nada, Jean Madry, venu de Québec pour la traiter, n'avait
pas, remarqué non plus cette dislocation; en sorte que le
bras de mademoiselle Mance était tombé dans un état
d'amaigrissement excessif, quoique entièrement guéri de
la f raclure. « Je demeurai tout à fait privée de l'usage de
« la main, écrivait-elle dans la suite, & de plus j'en souf-
« frais beaucoup, étant obligée de porter toujours mon
« bras en écharpe, & ne pouvant le soutenir autrement
« ou sans quelque autre appui. Enfin, depuis le moment
« de ma fracture, je ne pus m'aider ni me servir de ma
« main en aucune manière; en sorte qu'il, fallait qu'on
(0 Archives du sé- « m'habillât & me servît comme une enfant (i). » Dans
minaire de St-Suipice t ét t ^infirmité, Se voyant inutile à l'hôpital, dont elle
a Pans. Atteftation de . . . .
guérison. Déclaration était cependant adminiftratrice par l'acre de fondation,
de mademoiselle Man- ei|e désirait ardemment d'en donner la conduite aux Filles
ce, i3 fév. 1659. '• " .. iTTxinii -vi i 1
de Saint-Joseph. Un obltacle s opposait a leur départ : le
manque de fonds pour subsifter à Villemarie. Car elles
étaient obligées d'y servir les •pauvres gratuitement , de
(2) Ade de chaus- s'entretenir de leurs revenus propres (2); & les cinquante
sières, notaire à Pans, é ^ pension quelles devaient avoir chacune en Canada,
17 mars 1640. r t. _
(3) ibid., 3i mars d'après les termes du compromis de i656 (3), n'étaient
l656- pas suffisants pour les y faire subsifter, dans ce temps où
tout se vendait à un prix excessif. Mademoiselle Mance
désirait donc d'aller trouver madame de Bullion, dans
l'espérance d'obtenir de sa grande & inépuisable charité
une fondation pour ces Filles, & de les amener avec elle
à Villemarie.
xxxv.
m. de queylus ap- Sur ces entrefaites, M. de Queylus étant revenu de
prouve le voyage 0uébec elle s'ouvrit à lui de son dessein, & le lui exposa
de mademoiselle - ' . . .
mance en france. en ces termes : « Monsieur, voilà que mon mal empire au
« lieu de guérir; mon bras eft quasi tout desséché, & me
RETOUR DE M. DE QUEYLUS A V1LLEMARIE. 1 658 . 3o5
fi laisse le reste du corps en danger de quelque para-
it lvsie. Je ne le puis aucunement remuer, & même on ne
« peut y toucher sans me causer les plus vi\'es douleurs.
« Cet état me met dans un embarras extrême, étant
« chargée d'un hôpital auquel je ne puis subvenir, & me
« YO)rant obligée de demeurer ainsi inutile le refte de mes
« jours. Cela étant, voyez ce qu'il eft à propos que je
« fasse. Ne serait-il pas bon que j'allasse en France trou-
« ver la fondatrice, pendant qu'elle eft encore Y'ivante,
« afin d'obtenir d'elle, s'il se peut, un fonds pour des Re-
« ligieuses, & que je parlasse aussi à MM. les Associés
« de Montréal ? La Compagnie n'eft pas présentement en
« état de faire elle-même cette fondation, ayant à fournir
« à tant d'autres dépenses pour la colonie; & moi, de mon
« côté, je ne puis plus soigner les malades. Si je réussis,
« je tâcherai d'amener ces bonnes Hospitalières de la
« Flèche, avec lesquelles feu M. Olier & les autres Asso-
« ciés ont, il y a déjà longtemps, passé contrat pour le
« même dessein. Que pensez-vous, Monsieur, de mon
« projet (i)? » M. de Queylus, lorsqu'il était parti de (i)ffiftoire du Mont-
France, après avoir travaillé depuis sept ou huit ans à la rea1' l6°7-5b-
réformation du clergé & à la conversion des calvinifïes
dans le Vivarais, ignorait entièrement Tordre que M. de
la Dauversière croyait avoir reçu de Dieu, de former un
Inftitut de Filles de Saint-Joseph, & d'en envoyer quelques-
unes dans l'île de Montréal, après qu'il y aurait formé une
colonie Française. Pendant son séjour à Québec, sachant
que les Filles de Saint-Joseph ne pourraient subsifler à
THôtel-Dieu de Villemarie, il avait concerté, avec les
PP. Jésuites, le dessein d'en donner la conduite aux Hos-
pitalières de Québec, comme nous l'avons dit. Il répondit
donc à mademoiselle Mance qu'elle ferait très-sagement
d'entreprendre ce voyage, 6c que, pour lui, il y donnait
volontiers son approbation.
xxxvi.
M. DE QUEYLUS APPELLE
Jugeant même que ce départ serait une occasion très-
favorable pour faire venir à Villemarie les Hospitalières A villemarie deux
TOME [I. 20
3o6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
ITALIERES DE
JÉBEC.
(i) Hift. de l'Hôtel-
Dieu de Québec, par
la Mère Juchereau, p.
1 14.. Annales de l'Hô-
tel-Dieu Saint-Joseph,
par la Sœur Morin,
p. 140.
(2)Hiftoire du Mont-
réal, de 1657 à i658.
XXXVII.
A PARIS, ON JUGE QUE
LE MAL DE MADEMOI-
SELLE MANCE EST IN-
CURABLE,
(3) Ecrits autogra-
phes de la sœur Bour-
geoys.
de Québec, il profita de la circonftance pour en appeler
deux, sous prétexte de changer d'air, mais dans l'intention
secrète de leur confier le gouvernement de la maison.
Mademoiselle Mance, à qui elles se présentèrent deux jours
avant son départ, les reçut avec beaucoup d'honnêteté;
comme néanmoins elle était établie adminifïratrice de
l'Hôpital jusqu'à la fin de ses jours, & n'avait jamais eu en
vue que les Filles de Saint-Joseph, elle donna l'adminis-
tration de l'établissement, pendant son absence, non aux
deux Hospitalières dont nous parlons, mais à une pieuse
personne, mademoiselle de la Bardillière, qui, avec l'aide
de quelques servantes, sut en effet pourvoir à tout, & mé-
rita l'approbation de toute la colonie, spécialement celle
des deux Hospitalières venues de Québec (1); de sorte
que ces Religieuses semblèrent n'être venues à Villemarie
que pour remplacer momentanément la Sœur Bourgeoys.
Celle-ci, qui allait passer en France pour y chercher des
coopératrices dans la formation de son Inftitut, pria les
deux Hospitalières de faire l'école aux enfants pendant son
absence, & elles acceptèrent volontiers ce charitable em-
ploi, de l'avis de M. de Queylus (2) .
Mademoiselle Mance partit de Villemarie, avec la
Sœur Bourgeoys, le 29 septembre (3), & s'embarqua à
Québec, sur un vaisseau marchand (*) , le 14 du mois
(*) « Le navire e'tait tout rempli de Huguenots, rapporte la^Sœur
« Bourgeoys, & il n'y avait que cinq ou six hommes de catholiques,
« outre mademoiselle Mance & moi. Nous ne sortions presque point
« de la chambre aux canons. Ces Huguenots chantaient leurs prières
« soir & matin, & dans d'autres temps. Mais quand nous fûmes
« sous la ligne, mademoiselle Mance les pria de ne point chanter
« comme de coutume, leur représentant qu'elle était obligée de ren-
te dre compte de tout ce qui se faisait sur le navire. » Nous rappor-
tons ici cette particularité pour montrer le grand ascendant que don-
naient, comme naturellement partout, à cette demoiselle, sa vertu &
son rare mérite. Car cette seule observation, quoique faite par une
fille infirme & incapable de se remuer, eut tout l'effet qu'elle s'en
MADEMOISELLE MANCE EN FRANCE. I 65q.
d'octobre (i). En arrivant à la Rochelle, elle éprouva des (0 Journal des Jé-
douleurs si vives & si aiguës, qu'il' lui fut impossible de sultes' 14 °a- l658,
supporter le mouvement de la voiture , & que , pour se
rendre de là à la Flèche, où elle voulait d'abord visiter
M. de la Dauversière, elle fut obligée de s'y faire porter
sur un brancard (2), toujours accompagnée de la Sœur (2)HiftoireduMont-
Bourçeovs (3). De la Flèche elles allèrent à Paris. Là «ai, de r657 à i658.
1 - 11 < \* , a 1 (3) Annales de l'Ho-
mademoiselle Mance représenta aux Associes de Mont- tel-Dieu saint-Joseph
réal l'impossibilité où elle était de rendre elle-même aucun Parla Sœur Morin-
service à l'Hôtel-Dieu, & la nécessité urgente d'y envoyer
des Filles de M. de la Dauversière, que M. Olier, avant
sa mort, & toute la Compagnie, avaient déjà choisies pour
en avoir le soin. Touchés de l'état d'infirmité où elle était
réduite, ils voulurent consulter sur son mal les plus ha-
biles médecins 8c chirurgiens de la capitale; & l'un des
Associés, M. le baron de Montbar, la fit conduire dans
son carrosse, par sa propre sœur, chez les plus célèbres
qu'on venait de nommer. Tous ces docleurs, après avoir
examiné l'état du bras, répondirent d'un commun accord
que le mal était trop invétéré & la personne trop avancée
en âge pour qu'on pût jamais obtenir de guérison; que
d'ailleurs la peau du bras étant déjà dans le même état de
sécheresse où serait un cuir à demi préparé, & la main,
ainsi que le bras, demeurant sans mouvement, presque
sans vie & sans chaleur, il y avait tout lieu de craindre que
le mal ne se communiquât à tout le côté droit du corps,
& ne le fît tomber en paralysie (4) . Voyant donc qu'il n'y (4) Hiftoire du Mont-
avait pour elle aucune espérance de guérison, & que même réal> 1657-58.
ces dodeurs lui avaient interdit toute espèce de remèdes,
de peur qu'elle ne devînt paralytique de la moitié du corps,
elle ne songea plus qu'au moyen de trouver une fondation
pour des Filles de M. de la Dauversière.
était promis. « Ces hérétiques, ajoute la Sœur Bourgeoys, cessèrent
« aussitôt leurs chants (5). » Ce trait montre aussi la facilité qu'on (5) Écrits autogra-
laissait aux Huguenots d'aller trafiquer en Canada, quoiqu'il leur phes de la sœur Bour
fût défendu de s'y établir. geoys.
XXXVIII.
MADEMOISELLE ilAVCE
VISITE LE TOMBEAU
DE M. OLIER.
(i) Archives du sé-
minaire de St-Sulpice.
Atteftation de guéri-
son. Déclaration de
mademoiselle Mance.
■ XXXIX.
MADEMOISELLE M AN" CE
EST GUÉRIE INSTAN-
TANÉMENT PAR L'AT-
TOUCHEMENT DU
COEUR DE M. OLIER.
3û8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Sur ces entrefaites, elle eut la pensée d'aller vénérer
le corps de M. Olier* conservé en dépôt dans la chapelle
du séminaire de Saint-Sulpice : « J'avais désiré, dit-elle,
de voir son cercueil, non pas dans la vue de mon sou-
lagement, mais dans 1 intention de l'honorer, l'efïimant
un très-grand serviteur de Dieu. J'eus (de M. de Bre-
tonvilliers) la permission de le voir le jour de la Purifi-
cation de la Sainte Vierge ; je savais qu'il avait pendant
sa vie grande dévotion à ce jour. Comme je fus sur le
point d'entrer dans la chapelle où repose son corps,
la pensée me vint de demander à Dieu, par les mérites
de son serviteur, qu'il lui plût de me donner un peu de
force & quelque soulagement à mon bras, afin que je
m'en pusse servir dans les choses les plus nécessaires,
comme pour m'habiller & accommoder notre autel à
Montréal. En entrant dans la chapelle, il me prit un
grand saisissement de joie si extraordinaire, que de ma
vie je n'ai rien senti de semblable. Mon cœur en était
si plein que je ne le puis exprimer. Mes yeux étaient
comme deux fontaines de larmes qui ne tarissaient pas :
ce qui venait si doucement, que je me sentais comme
toute fondue, sans aucun effort, ni travail de ma part,
pour m'exciter à telle chose, à quoi je ne suis pas natu-
rellement disposée. Je ne puis exprimer cela, sinon en
disant que c'éfait un effet de la grande complaisance
que je sentais du bonheur que possède ce bienheureux
serviteur de Dieu. Je lui parlai comme si je l'eusse vu
de mes yeux, & avec beaucoup plus de confiance,
sachant qu'il me connaissait à présent bien mieux que
lorsqu'il était au monde; qu'il voyait mes besoins & la
sincérité de mon cœur, qui ne lui avait rien caché (i). »
Ce nefut qu'après la Messe, célébrée par M. de Bre-
tonvilliers, dans cette chapelle, que mademoiselle Mance
pensa à demander sa guérison ; & aussitôt elle eut la con-
fiance certaine d'être infailliblement exaucée. Le cœur de
M. Olier, séparé de son corps, se trouvait enchâssé dans
MADEMOISELLE M. 'CE EN FRANCE. 1 65g. 30Q
une enveloppe de plomb assez lourde, en forme de grand
cœur, 8c cette enveloppe, renfermée dans une représenta-
tion en argent doré qui avait la même forme, était contenue
elle-même dans un petit coffre de bois. M. de Bretonvil-
liers apporta le tout à mademoiselle Mance. « Moi, ayant
pris ce précieux dépôt de ma main gauche, dit-elle, &
pensant aux grâces que Dieu avait mises dans ce saint
cœur, je le pr ai sur ma main droite, tout enveloppée
qu'elle étàiî dans mon écharpe. Au même moment je
sentis que ma main était devenue libre; qu'elle soutenait
sans appui le- poids de la boîte de plomb où le cœur
est renfermé; & qu'une chaleur extraordinaire se ré-
pandait par tout mon bras jusqu'aux extrémités des
doigts. L'usage de ma main me fut rendu dès ce mo-
ment : ce qui m'étonna merveilleusement, 8: m'obligea
de louer & de bénir la bonté divine de la grâce qu'elle
daignait me faire, de manifefter en moi la gloire & le
mérite de son saint serviteur (i). » Une autre circons- (0 Archives du sé-
tance bien étonnante de cette suérison, ce fut que le bras de ^ITal^ s'"SuIpi,ce-
o ' T- # Atteltation de guen-
mademoiselle Mance étant enveloppé de plusieurs diffé- son. Déclaration de
rents linges attachés avec une multitude d'épingles, sou- mademoiseiie Mance,
' . i3 février i65q.
dain toutes ,es épingles sortirent de leurs places, & toutes
ces ligatu- _s & ces enveloppes se défirent d'elles-mêmes,
sans q\ae personne y mît la main. M. Dollier de Casson,
qui rapporte cette particularité, fait ici avec beaucoup %
d'à-propos la réflexion suivante : « Dieu voulut honorer
o la mémoire de feu M. Olier, son serviteur, en donnant
« à son cœur le moyen de témoigner sa gratitude à cette
« demoiselle, qui pour lors s'employait si fortement en
« faveur de l'île de Montréal, à laquelle il portait lui-
« même tant d'intérêt lorsqu'il était vivant, & dont Dieu
« veut bien qu'il prenne la protection après sa mort (2). »
(2) Hiftoire du Mont-
réal.
En effet, mademoiselle Mance, persuadée plus que A L'OCCASION DE SA GUÉ-
jamais que Dieu voulait attirer à Villemarie les Filles de rison, mademoiselle
O ■ T 1 J"- -Kit SM- - MANCE OBTIENT UNE
Saint-Joseph, deja agréées par M. Oher, se sentit encou- fondation pour ses
ragée à leur procurer une fondation après ce miracle. Il hospitalières.
3 10 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Annales de l'Hô-
tel-Dieu Saint-Joseph,
par la Sœur Morin.
(2) Ibia
fit une grande sensation dans Paris ; chacun en parlait
avec admiration, désirait voir mademoiselle Mance pour
en savoir les détails; & il y avait empressement parmi les
dames à qui la posséderait quelques heures. L'eftime
qu'on faisait d'elle lui était un grand sujet d'humilia-
« tion, n'ayant, disait-elle, contribué de ma part à cette
« merveille que par ma misère & mon infirmité (1). »
Madame de Bullion, qui en fut inflruite des premières, ne
douta pas que Dieu n'eût opéré ce prodige pour procurer
rétablissement des Filles de Saint-Joseph à Villemarie, &
remit à mademoiselle Mance vingt-deux mille livres, dont
vingt mille devaient être placées pour produire une rente
annuelle de mille livres, deftinées à l'entretien de quatre
sœurs. En outre, elle voulut payer tous les frais de voyage
de mademoiselle Mance, lui fit quantité de présents, lui
donna des ornements d'église & des bijoux pour qu'ils ser-
vissent au culte divin; enfin, diverses sommes pour les
familles les moins aisées de Villemarie (2). Comme nous
n'aurons plus l'occasion de parler de cette généreuse bien-
faitrice, nous dirons ici qu'elle fournit en tout, pour la
Colonie de Villemarie, soixante mille écus, somme qui
représenterait aujourd'hui plus d'un million de notre
monnaie; & qu'enfin madame de Bullion, Angélique Faure
de Berlèze, si libérale envers les étrangers, était cependant
mère de cinq enfants, quatre fils & une fille, ce qui eft
le plus digne éloge qu'on puisse faire de son inépuisable
chanté (*).
XLI. . .
la soEurt bourgeoys Pendant que mademoiselle Mance faisait tous les pré-
s a goc.e trois com- paratifs nécessaires pour amener avec elle des Sœurs de
PAGNES POUR L AIDER
A VILLEMARIE.
Saint-Joseph à Villemarie, la Sœur Bourgeoys, de son côté,
(*) L'un de ses fils, Pierre de Bullion, abbé de Saint- Pharan,
(3) Recueil d'cpita- dign£ filg d>une ^ sainte mère^ mourutj cette année 165g, le 3o de
phes; manuscrit de la b réputation de vertu, & fut inhumé dans l'église des
bibliothèque de lAr- ^ - T , t-. ■ - r> t • i •
senal t. IX art. Bul- Carmélites de la rue Saint-Jacques, à Pans, ou ces Religieuses lui
lion. ' ' firent élever un tombeau, avec une épitaphe à sa louange (3).
LA SŒUR BOURGEOYS EN FRANCE. l65g. 3 1 I
réunissait à Troyes de zélées & ferventes compagnes des-
tinées à former le noyau de son Inftitut. A son arrivée dans
cette ville, elle alla se loger chez les Religieuses de la Con-
grégation, leur disant qu'elle se proposait d'emmener à
Villemarie trois filles d'une assez forte santé pour l'aider
dans ses pénibles emplois. « Les trois filles qui s'offrirent,
rapporte-t-elle elle-même, furent ma Sœur Aimé Cha-
« tel (*), ma Sœur Catherine Crolo, & ma sœur Marie
« Raisin, qui espérait obtenir le consentement de son
« père, alors à Paris; car je n'en voulais emmener aucune
« que du consentement de ses parents. J'ai admiré comme
« M. Chatel, qui était notaire, m'a confié sa fille qu'il
« aimait beaucoup. M'ayant demandé "comment nous vi-
« vrions à Villemarie, je lui montrai le contrat qui me
« mettait en possession de l'étable; & ne voyant rien
« pour subsifter : — Eh bien! me dit-il, voilà pour loger;
« mais pour le refte ? de quoi vivrez-vous ? — Je lui dis
« que nous travaillerions pour gagner notre vie; & que je
« leur promettais à toutes du pain & du potage; ce qui lui
« tira les larmes des yeux & le fit pleurer. ïl aimait beau-
« coup sa fille; mais il ne voulait pas s'opposer au dessein
« de Dieu sur elle. Il prend conseil de l'évêque de Troyes,
« car il était bon serviteur de Dieu ; & sur la réponse
« affirmative du prélat, il accède au désir de sa fille. On
« passa en son étude le contrat d'engagement, ainsi que
« celui de ma Sœur Crolo, qui avait eu le désir de venir
« avec moi dès mon premier voyage; &, par ces contrats,
« elles s'engagèrent pour demeurer ensemble & faire Fé-
« cole à Villemarie. Ensuite M. Chatel voulut accomrao-
« der un coffre poiîr les hardes de sa fille, & une cassette
« pour son linge ; de plus, il fit coudre, proche la baleine
(*) La Sœur Bourgeoys écrit Aimé Chatel, d'après la pronon-
ciation usuelle de ces noms; mais la compagne dont elle parle ici
s'appelait Edmée Chastel, comme il paraît par un a£ïe du 3 avril 1661,
que celle-ci a signé de sa main, & qu'on voit encore au greffe de Vil-
lemarie, parmi les minutes de Basset.
3 12 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Ecrits autogra-
phes de la Sœur Bour-
geoys.
XLII.
désintéressement de
La soeur eourgeoys.
le dessein de la
compagnie de mont-
réal accompli.
de son corset, cent cinquante livres en écus d'or, avec
défense de m'en parler ni à personne; afin que, s'il fallait
revenir ou aller seule, elle pût s'en retourner. Enfin il
écrivit dans tous les- lieux les plus considérables de la
route par où Ton devait passer que, si sa fille avait
besoin de services, on lui donnât tout ce qui serait né-
cessaire, ou tout ce qu'elle demanderait pour s'en re-
tourner à Troyes. A Paris, ma Sœur Raisin se présenta
à son père pour avoir son congé. Il n'avait que cette
fille avec un fils. D'abord il ne voulut point lui accor-
der son consentement; il refusa même de la voir. Mais
elle fait prier, elle pleure, elle fait tout son possible ;
enfin, après beaucoup de prières, elle obtient sa de-
mande; & son père lui fait faire un contrat semblable
aux deux autres passés à Troyes. Il lui donna même
pour son voyage & pour ses hardes mille francs, dont
je ne voulus prendre que trois cents, & lui laissai le
refte, n'en ayant pas besoin (i). »
Cet esprit de parfait détachement de la Sœur Bour-
geoys parut d'une manière plus frappante encore, à
l'occasion même de ce voyage. L'un des Associés de
Montréal, touché du dévouement apoftolique de ces filles,
offrit à la Sœur un fonds considérable pour assurer un
revenu à l'œuvre naissante de la Congrégation; mais la
digne fondatrice, par un effet de sa rare confiance en
Dieu & de sa foi vive, refusa de l'accepter, dans l'appré-
hension que cette aisance ne nuisît à l'esprit de pauvreté
que jusqu'alors elle avait pratiqué si religieusement, &
qu'elle était jalouse de conserver &Tle laisser comme le
plus riche trésor à ses filles. La bonté divine ménagea
ainsi, par les moyens providentiels qu'on vient d'exposer,
l'accomplissement du dessein qu'elle avait inspiré dès le
commencement à la Compagnie de Montréal, d'établir
trois communautés à Villemarie, l'une d'ecclésiafiiques
séculiers voués au service spirituel des colons ; l'autre,
des Sœurs Hospitalières de Saint-Joseph appliquées au
M. DE LAVAL PROPOSÉ POUR ÉVEQUE. l65j. 3 1 3
soin des malades; la troisième, de Filles consacrées à
Marie, 8c vouées à la sanctification des enfants. Enfin,
dans ce même temps, & avant rembarquement de made-
moiselle Mance & de la Sœur Bourgeoys, on vit s'accom-
plir encore un autre dessein que les Associés de Montréal
n'avaient cessé de solliciter avec inftance : rétablissement
d'un évèque en Canada, comme nous allons le raconter.
CHAPITRE XIII
INSTANCES POUR LA CRÉATION D UN ÉVECHE EN CANADA.
ÉTABLISSEMENT D'UN VICAIRE APOSTOLIQUE.
NOUVELLE RECRUE. DE l65j
A I 65g.
L'hiftoire des négociations qui amenèrent l'envoi
d'un évêque en Canada n'a encore été écrite par per-
sonne; & quoique nous n'eussions pas eu d'abord le
dessein de la rapporter en détail, nous croyons devoir
l'exposer ici pour rectifier ce qu'on a avancé d'inexact ou
de faux sur cette matière (*). Comme il était à désirer,
t.
. DE LAVAL PRÉSENTÉ
AU ROI PAR LES RR.
PP. JÉSUITES POUR
ÊTRE ÉVÊQJJE DU CA-
NADA.
(*) M. Bertrand de Latour, dans ses Mémoires sur M. de Laval,
a parlé de ce point d'hiftoire. Mais cet écrivain, qu'on a accusé d'avoir
abusé de sa facilité dans ses autres ouvrages (i), semble avoir traité Michaud, "article La-
cette matière en se jouant, par l'étrange liberté avec laquelle il donne tour.
(i) Biographies de-
3 14 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
ainsi qu'on l'a déjà dit, que le futur évêque fût agréable
aux révérends Pères Jésuites, seuls chargés de toutes les
missions du Canada, la Reine voulut d'abord qu'on
choisît l'un des anciens missionnaires, & Ton jeta, dit-on,
(0 Hiftoire de la les yeux sur le P. Paul le Jeune, retiré alors à Paris (i).
Nouvelle-France, par Mais les jésuites ayant représenté que leur Institut ne
le P. de Charlevoix, . J r , T-
îiv. vin, p. 33g. leur permettait pas d'accepter l'Episcopat, ils proposèrent
un très-vertueux prêtre, M. de Laval, déjà nommé dans
cette hiftoire. François de Laval de Montigny, alors âgé
(^informations pour de trente-cinq ans, licencié en droit canon (2), & issu de
m. de Lavai, 1657, pune jes nombreuses branches de l'illuftre maison de
manuscrit du sémi-
naire de Québec. Montmorency, avait déjà été élu évêque, en i65i, pour
être envoyé, avec MM. Piquet &Pallu, dans le Tonquin&
(3)GaiiiaChriftiana, la Cochinchine (3), & se disposait même à la consécration
I02511' m foho' co1' épiscopale, lorsque son dessein rencontra des obftacles
auxquels il fut contraint de céder. Loin d'être refroidi par
ce contre-temps, il témoigna dès lors le désir d'aller tra-
vailler au salut des peuples de la Nouvelle-France avec les
Pères Jésuites, ses anciens maîtres, précisément parce que,
dans ce pays, il aurait à endurer de plus rudes privations.
Sans faire partie de la Compagnie de Jésus, il lui était
très-cordialement attaché ; & quoique naturellement rigide
& auftère, il suivait volontiers les sentiments des Religieux
de cette Société. Il eft même à remarquer que, dans les
lettres de Louis XIV au pape Alexandre VII pour l'érec-
tion du nouveau siège, il fut présenté par erreur comme
étant lui-même Religieux & apparemment Jésuite; du
moins, fut-il qualifié par les secrétaires du Roi, le P. Fran-
çois de Laval. Ces lettres, écrites au commencement de
l'année 1657 (*), sont reliées inédites jusqu'à ce jour;
à ses le£teurs, comme autant de faits hiftoriques, ses propres conjec-
tures, au lieu de recourir aux monuments contemporains, où toute
cette hiftoire eft rapportée.
(*) Aux Archives du ministère des affaires étrangères, à Paris,
dans les volumes relatifs à la correspondance avec la cour de Rome,
on trouve deux copies de ces lettres, avec de légères variantes entre
M. DE LAVAL PROPOSÉ POUR ÉVEQUE. l65j. 3 1 5
nous les rapporterons ici comme un monument précieux
de l'hiftoire de l'Amérique du Nord, puisqu'elles ont
donné occasion à l'érection du premier Siège épiscopal
dans cette partie du Nouveau-Monde.
« Très-Saint Père,
« Ceux qui, sous la protection de cette Couronne, ont
« entrepris de porter la Foi dans les pays septentrionaux
a de l'Amérique, ont si heureusement réussi dans leur
•« pieux dessein, par le secours de la divine Bonté, que,
u pour y mettre la dernière main, ils ont cru être obligés
« de demander qu'il fut établi , dans ces pays , un Siège
« épiscopal & un évêque, afin que les âmes converties à
« la Foi pussent recevoir les sacrements conférés par
« ceux qui sont honorés de ce caractère. Sur quoi ils ont
« eu recours à nous pour solliciter, auprès de Votre Sain-
« teté, cet établissement, qu'ils jugent absolument néces-
« saire ; &, nous ayant fait comprendre les avantages qui
« en reviendront à notre sainte religion, nous supplions
« Votre Sainteté de vouloir donner, par ce moyen, la der-
« nière perfection à cette Église naissante. Et, d'autant
LOUIS XIV NOMME AU
PAPE M. DE LAVAL
POUR l'évêché DU
CANADA.
elles. Comme ces copies ne portaient point de date, les employés,
chargés, longtemps après, de réunir en volumes les papiers du minis-
tère, ont placé, par erreur, l'une de ces copies dans les trois derniers
mois de l'année 1644 (1), sans doute parce qu'il y eft fait mention
de M. Bagny, qui, en effet, était alors nonce en France, & cette cir-
conftance aura déterminé quelque ignorant à ajouter après coup,
sur cette pièce, la date de 1644, qu'on y voit encore écrite d'une
main toute différente de celle qui a peint le corps de la lettre. L'autre
copie, par une méprise semblable, a été placée dans les pièces de
l'année 1668 (2), sans doute parce que, cette dernière année, Clé-
ment IX avait fait dresser un projet de bulle d'érection du Siège futur
de Québec (3), qui, pourtant, ne fut pas alors établi. Mais la date
véritable de ces lettres eft le commencement de l'année 1657, puis-
qu'on voit, par la correspondance de M. Gueffier, conseiller d'État,
résidant à Rome pour le roi de France, qu'on les avait déjà reçues
dans cette ville le 26 février de la même année (4).
(1) Archives étran-
gères, Rome 1644.
Trois derniers mois.
(2) Ibid., Rome
i658. Supplément,
vol. ig5, p. 122.
(3) Ibid., vol. 192,
Rome, p. i32.
(4) Musée Britanni-
que, à Londres, vol.
4541. Biblioth. Har-
leiane, collection Sé-
guier, LXIV, p. 4?.
I
3 I 6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« que la conduite doit en être confiée à une personne de
« piété & de savoir, zélée pour l'Eglise de Dieu, nous
« avons cru devoir supplier Votre Sainteté d'y engager le
« P. François de Laval de Montigny, dont les vertus l'ont
« rendu si recommandable, qu'il a été sollicité de plusieurs
« endroits d'aller travailler à la vigne du Seigneur. Il a
« paru toujours tellement disposé à y consacrer ses ser-
ti vices, que, si Dieu n'eût voulu le réserver pour la Nou-
« velle-France, il fût parti pour le Tonkin : ses informa-
« tions ayant été approuvées par le sieur Bagny, alors
« nonce de Votre Sainteté vers nous, & ensuite envoyées
« en cour de Rome pour vous être présentées. Mais, après
« avoir demandé qu'il fût fait des prières, afin qu'il plût à
« la divine Majesté de l'éclairer, il était prêt d'embrasser
« & de suivre cette carrière, lorsqu'il en fut empêché, sans
« y avoir contribué de sa part. Il avouait cependant
« qu'il se sentait porté, par des mouvements secrets,
« d'aller plutôt en un pays sauvage & rigoureux, comme
« la Nouvelle-France, où l'on ne trouve que difficilement
. « les choses nécessaires à la vie, que dans un autre plus
« commode & plus civilisé, tel que lui parut celui qu'on
« lui avait proposé alors. Nous eussions pu présenter à
« Votre Sainteté d'autres personnes capables d'avancer
« cette bonne œuvre, si nous n'avions jugé celle dudit de
« Laval leur devoir être préférée, par les témoignages
« que nous ont rendus de sa piété insigne des personnes
« très-éclairées ; en sorte que notre connaissance étant
« fortifiée de la leur, nous pouvons dire qu'il serait diffi-
« cile de commettre à un sujet plus digne le soin d'un si
« vafte pays.
m.
louis xiv prie le pape « Les Rois nos prédécesseurs, ayant tant aidé à faire
d'ériger un siège (( recevoir \a religion chrétienne dans le Canada, soumis
EPISCOPAL EN CA- u
nada. '< à la monarchie Française, comme leurs prédécesseurs
« l'avaient fut en plusieurs autres contrées du monde,
« nous sommes obligé, Très-Saint Père, de les imiter, &
« même de faire fonder une Église dans la Nouvelle-France,
M.
DE LAVAL PROPOSÉ POUR ÉVEQUE. l65y. 3lJ
« ainsi que plusieurs Églises Font été dans l'Allemagne, par
« le soin qu'en prit Charles le Grand. Votre Sainteté vou-
« dra donc bien se servir de ce bon prêtre pour fonder cet
« établissement, puisqu Elle n'a pas moins de zèle pour la
« gloire de Dieu que n'en ont toujours eu ses prédéces-
« seurs, dont le soin & le travail ont appelé à la connais-
« sance de Dieu des nations entières, & leur ont fait rece-
ls voir agréablemént le joug de l'Évangile ; & ainsi, comme
« tant d'àmes furent redevables de leur salut à vos prédé-
« cesseurs, celles, de ce Nouveau-Monde devront à Votre
h Sainteté le même avantage. En retour, elles obtiendront
a de l'infinie miséricorde de Dieu non-seulement la durée
« de vos jours pour le bien de l'Église, mais aussi, après
« que vous l'aurez longuement adminiftrée , la récompense
, , , n , • , (0 Archives du mi
« de vos travaux dans le royaume de Celui par le moyen niftère des affaires
« duquel vous aurez travaillé. Nous joindrons, Très-Saint étrangères. Rome
„ . v , j-. , ,, . , 1644. Trois derniers
« Pere nos prières aux leurs, afin quelles soient exaucées mois_ _ jbid.,Rome,
« 8c que toute la chrétienté soit consolée (1). » 1668. supplément,
vol. ig5, p. 122.
Quoique une demande si utile à la religion dût être ZELE DU *0I" P0UR LE
favorablement accueillie à Rome, le Roi, qui en désirait succès de cette af-
vivement le succès, adressa les lettres que nous venons de FAIRE'
rapporter au cardinal Bichi, son ambassadeur près du
Saint-Siège, avec ordre de les présenter lui-même au Sou-
verain-Pontife, & d'appuyer la demande autant qu'il
serait en son pouvoir. Il fit plus encore : il écrivit dans le
même sens d'autres lettres aux cardinaux Colonne, Aqua-
viva, Brancaccio, Ludovisio, Carpegna, Ginetti, qui tous
reçurent avec beaucoup de joie l'honneur que ce prince
leur faisait, de réclamer ainsi leur médiation auprès du
Souverain-Pontife. Le cardinal Ginetti, en particulier, (2) Musée Britanm-
. ...... , que à Londres, collec-
baisa respectueusement la lettre qui lui était adressée & la tion séguier, volume
porta à sa tête avant de la lire. Le Roi écrivit aussi à son 454i': Bibiioth. Hari.
résident à Rome, M. Guerrier, Conseiller d'État, lui en- M_ Gueffier^ résident
joignant de faire toute sorte d'inftances pour obtenir l'érec- à Rome pour le Roi
tion du futur Siège épiscopal (2). Enfin ce prince, ayant ^^foi!'^ lét! du
appris que le cardinal Bichi, son ambassadeur, était alité 5 mars i657, foi. 47.
3 1 8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Musée Britan-
nique à Londres. Col-
lection Séguier, vol.
4541. Biblioth. HarL,
LXIV. B. Lettre du
i3 mars i65j. fol. 55.
Let. du 19 mars 1657,
fol. 57.
V.
incidents qui font
différer l'érection
du siège du canada.
(2) Musée Britanni-
que à Londres, col-
lection Séguier, vol.
4541. Bibliothèque
HarL, LXIV. B. let.
de M. Gueffier du 19
mars 1657, fol. b 7,
58, 59.
(3) Ibid. Lettre du
27 mars, fol. 61 verso.
Lettre du i5 mai
i657.
(4) Ibid. Lettre du
29 mai 1657, fol. 88.
(5) Ibid. Let. du 12
juin i657, fol. 97.
Let. du 19 juin 1657,
fol. 99.
par la maladie dont il mourut peu après, écrivit à M. Guef-
fier d'aller lui-même trouver Sa Sainteté, de lui baiser les
pieds de sa part & de lui exposer ensuite la demande.
Celui-ci, dans l'audience qu'il eut du Pape, au commen-
cement du mois de- mars 1657, après avoir rendu cet
hommage de vénération à Sa Sainteté, au nom du Roi,
lui remit un mémoire où la demande était exposée en peu
de mots. Le Pape le lut, témoigna qu'il en approuvait le
contenu & l'envoya à la Congrégation de la Propagande,
après y avoir ajouté une note de sa main, pour indiquer
qu'il voulait accorder la grâce (1).
Toutefois, divers Incidents firent traîner l'affaire en
longueur. Le premier fut que, dans les lettres du Roi, on avait
donné, comme on l'a vu, la qualification de Père à M. de
Laval : ce qui fit croire à Rome qu'il appartenait à quel-
que Ordre religieux; & là-dessus le secrétaire de la Pro-
pagande répondit qu'il ne pouvait préparer les bulles de
l'érection *du futur Siège, sans savoir auparavant de quel
Ordre était le Religieux que le Roi y avait nommé. Pour en
être informé plus promptement, on s'adressa au cardinal
Bagny, qui avait fait autrefois les informations de M. de
Laval pour le Tonkin. Mais ce prélat répondit qu'il ne se
souvenait plus de quel Ordre était M. de Laval (2); en
sorte que, pour éclaircir ce faux supposé, il fallut écrire à
Paris lettres sur lettres (3) ; & ce ne fut qu'à la fin du mois
de mai qu'on apprit enfin qu'il n'appartenait à aucun Ordre
& était prêtre séculier (4) . De son côté, la Congrégation
de la Propagande, considérant qu'il s'agissait de la créa-
tion du premier Siège épiscopal dans l'Amérique septen-
trionale, exposa dans un Mémoire, d'abord la manière
dont elle pourrait procéder en l'établissant, ensuite les des-
seins qu'elle avait conçus pour le bien spirituel de cette
partie du Nouveau Monde; &, avant de passer outre, elle
désira que la Cour de France lui fît là-dessus ses obser-
vations (5). Mais ce Mémoire ne servit alors de rien, ainsi
que nous le dirons bientôt. Néanmoins, comme il a été
M. DE LAVAL PROPOSÉ POUR ÉVÊQUE. l65j. 3 I 9
exécuté en partie de nos jours, sinon en faveur des sau-
vages, au moins à l'égard des catholiques qui habitent les
mêmes contrées dans les Etats-Unis &: le Canada, où nous
voyons aujourd'hui tant de Sièges épiscopaux, nous le
rapporterons ici comme un monument précieux de la sol-
licitude du Saint-Siège pour ces vaftes régions de l'Amé-
rique.
Dans ce Mémoire, on distinguait les sauvages du Ca-
nada en cinq nations ou provinces : les Montagnais, les
Algonquins, les Iroquois, les Hurons, & les Neutres, ainsi
appelés parce qu'ils n'étaient point en guerre avec aucune
des autres nations. Pour travailler plus efficacement à
une plus grande moisson , on proposait d'ériger une
église métropolitaine sous le titre de Saint-Louis, dans la
ville capitale du Canada, 8c d'y établir un certain nombre
de chanoines avec des revenus fixes & perpétuels, tant
pour la subsiftance de l'archevêque que pour celle du
Chapitre ; enfin de confier, par un bref apoftolique, l'ad-
miniftration spirituelle de toutes ces provinces à l'arche-
vêque de Saint-Louis, jusqu'à ce que les besoins de la
population catholique demandassent qu'on érigeât d'abord
une nouvelle église métropolitaine dans la capitale de cha-
cune de ces provinces, & ensuite, selon l'opportunité, des
évêchés suffragants. On ajoutait que l'envoi de simples
évêques m partibus, avec la qualité de vicaires apofïoliques,
ne paraissait pas devoir suffire aux besoins de ces peuples,
qui demeureraient sans pafteurs, si ces vicaires retournaient
dans leur patrie après avoir fait leurs visites, comme il
était arrivé ailleurs plusieurs fois, au lieu que les prélats
résidant sur les lieux étaient forcés de remplir leurs
fonctions, d'encourager les missionnaires & de pourvoir
aux besoins spirituels de leurs diocésains (i). Ces appré-
ciations de la Propagande répondaient directement à l'in-
tention du Roi, qui demandait l'érection d'un Siège épis-
copal en Canada, & non l'établissement d'un vicaire
apoftolique. Aussi, dans les informations sur la personne
VI.
MEMOIRE ADRESSE PAR
LA PROPAGANDE A LA
COUR DE FRANCE.
(i) Musée Britan-
nique à Londres, col-
lection Séguier, vol.
4541. Biblioth. Harl.,
LXIV, fol. 102, io3.
La regione Canadense
hora detta Nova Fran-
cia, &c.
320 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Archives du sé- de M. de Laval, faites à Paris, le 17 juillet 1657, devant le
^oMmituié • Affaires nonce Celius Piccolomini, les quatre témoins qui paru-
& difficultés avant rent, sachant qu'il s'agissait de la création d'un Siège épis-
i720.informationsde copai déclarèrent, d'un commun accord, « que M. de
M. de Laval. r ' ' . < -
« Laval, nommé par le Roi à l'évêché que le Pape devait
vu. « ériger en Canada, était très-propre pour être promu à 1
au lieu d'un évêque, (( cette future cathédrale (1). »
on propose d'éta-
blir UNVICAIRE APOS-
TOLIQUE, ce qui est Toutefois, un nouvel incident qui survint modifia &
changea même entièrement l'objet des négociations, & fut
cause que la Cour de France n'eut plus à répondre au
Mémoire. Malgré l'opinion de la Congrégation de la Pro-
pagande sur l'insuffisance d'un vicaire apoftolique en
Canada, les Pères Jésuites, plus intéressés que personne
au bien de cette Église naissante, arrosée de leurs sueurs
& de leur sang, & plus à même, sans doute, d'en appré-
cier les intérêts véritables, jugèrent que le pays était encore
trop nouveau & les choses trop peu avancées pour y éta-
(2) Archives du sé- blir un évêque avec son Chapitre : que, dans cet état, il
minaire de Québec, . v . . , • ... , rA
vol. intitulé : Affaires serait a craindre que la dignité épiscopale n y lut pas en-
& difficultés avant tourée de tout le respect qu'elle mérite (2), & qu'un vicaire
i720.Lettrespatentes A y. . , , . , A T.
du Roi, du 27 mars apoltolique y procurerait le bien plus sûrement. Ils corn-
as 9. prirent sans doute que, le vicaire n'ayant qu'une auto-
rité révocable, pourrait être aisément rappelé & remplacé
par un autre, s'il ne répondait pas aux espérances qu'on
aurait conçues de lui, au lieu qu'on n'aurait pas la. même
facilité si Ton établissait un évêque titulaire & inamo-
vible. On désira donc qu'on nommât un simple vicaire
(3) Archives de la apoftolique qui, ayant le titre & le caractère d'évêque in
manne a Paris. Me- . . . .
moire du Roi pour partibus, pût faire en Canada toutes les fonctions épisco-
m. Talon, du 27 mars paies ft\ Le pape Alexandre VII, qui d'abord avait
1 665. Regiftres des . . .
ordres du Roi, foi. 75. consenti à l'érection d'un évêché crut devoir adopter le
Dépêche à m. de Tra- nouvel arrangement & écrivit au Roi que les choses
cy, du i5 nov. 1664. • ^ 1
étaient encore trop peu avancées en Canada pour y
établir un évêque. Voyant alors l'inutilité de ses négo-
ciations précédentes, ce prince supplia Sa Sainteté de
pourvoir aux nécessités de cette Église par tel autre
M. DE LAVAL PROPOSÉ POUR VICAIRE APOST. l65j. 321
moyen qu'elle jugerait plus utile, & le Pape lui offrit de (0 Archives du sé-
, • • n i- ■ r 'j. minaire de Québec,
nommer un simple vicaire apoltolique, qui ferait toutes voL intitulé Affaires
les fonctions attachées au caractère épiscopal (i). & Difficultés avant
1 720. Lettres patentes
.du Roi du 27 mars
Le nouvel arrangement dont nous parlons lut négocié i65g.
par le nonce Piccolomini, à l'insu du conseiller d'État vin.
,•1 -t^ X* nu • 11- INSTANCES POUR FAIRE
résidant a Rome, M. buemer, qui, ne recevant plus d or- DOnner au vicaire
dres sur cette affaire depuis quatre ou cinq mois, pensa apostolique un t>
,~ . , . \T->J^1VOJif 1 TRE d'ÉVÊQUE IN PAR-
que la Cour y avait renonce (2). Enfin, le i3 décembre T[BUS<
de cette année 1637, il en eut connaissance par une lettre (2) Musée Bdtan-
du Roi que lui remit un Père Jésuite, alors assilîant nique, collection sé-
1 ... guier, vol. 4241. Let-
Français à Rome. Ce prince ordonnait à M. Gueffier tre du n sept. 1657,
d'employer tous ses soins pour obtenir du Pape un titre ix M- le ,corToe de
. ., r , • , • Brienne,fol. i58.
d eveque in partibus en favetir du sujet que lui nom- ,3> Ibid Lettre du
nieraient les Pères Jésuites; sur quoi l'assilfant nomma de 17 déc. 1657. Lettre
nouveau M. de Laval (3). La Reine écrivit aussi à du 10 ' dLi" 1 '
M. Gueffier, ainsi que le comte de Brienne, miniftre
d'État, de faire toutes les infiances possibles pour obtenir (4) N'usée Britan-
du Pape l'envoi de M. de Laval en Canada avec ce niliue- Lettre, u 31
, s „ , . . , „ . décembre 1037, loi.
titre (4); & le Roi lui disait dans la sienne que la Reine 2;<4.
mère, « par sa grande piété, désirait passionnément cet W Ibii: Lettre ;
envoi » (5). C'eft que, d'après les idées qu'on s'était formées ^ttre^du'^'janvier
en France des sujets de divisions occasionnées en Canada 1638. - Lettre du 23
par la présence de M. de Queylus, depuis qu'il avait pris mars lettre du^i
la conduite de la cure de Québec (6), on jugeait à la Cour janvier i&58, foi. 2?o
que l'envoi d'un évêque in partibus, avec des pouvoirs de vers0-
vicaire apoffolique, était le moyen le plus efficace pour . L^^^Paris" voit
éteindre ces divisions (7). Conformément aux infïruclions Emplois de m. d'Ar-
qu'il avait reçues, M. Gueffier, dans l'audience que genson. Lettre à m. de
, . J 7 " Moranges, du o sept.
le Pape lui donna à la fin de décembre 1657, lui dit iG58, foi.'ss.
même, pour presser l'envoi d'un évêque in partibus, p) Musée Britan-
« que, d'après ce qu'on avait mandé au Roi, Sa Majeffé nÏÏS Ceiius Piccofo-
« craignait que, faute de ce secours, la religion ne se mim au Cardinal Ma-
« perdît en Canada (8); » & le i3 janvier suivant, étant ^;»d^5fv'»l659
, , , _ j ■ (°) Musée Britan-
alle a la Propagande pour prier, au nom du Roi, qu'on nique, &c. Lettre de
terminât au plus tôt cette affaire, il ajouta que ce prince M-.Gu:ffier ù nM- dc
pressait M. de Laval de partir dès le printemps de cette cembrel ci j, m. ztX
TOME II. 2 I
322 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Lettre du 14 même année, (i) Mais avant de nommer un vicaire apos-
janvieri658,foi.248. tolique ) le pape exigea , le 21 février, que le Nonce de
France s'assurât si la pension promise par la Reine, pour
l'entretien du futur Vicaire, était établie sur un fonds cer-
r» ibid. Lettre du tain (2); car cette princesse prenait si fort à cœur l'heu-
14 janvier 16=8, foi. reuse conclusion de cette affaire, que, pour prévenir les
2481 difficultés qui auraient pu la retarder, elle avait fondé par
trois contrats, qu'elle envoya à Rome, une pension an-
(3) Ibid. Lettre du nuelle de mille francs, faisant trois cents écus romains (3),
io au i3 mai iô?8, p0ur l'entretien de M. de Laval, quand il aurait été fait
toi. 32 3. r ...
évèque in partibus & vicaire apoftolique ; & la lui avait
assurée jusqu'à ce que le Roi lui-même l'eût pourvu d'une
semblable ou d'une plus forte pension. En outre, elle fit
mettre en dépôt la somme de quatorze mille francs, pour
les dépenses que le vicaire apoftolique aurait à faire en
(4) Archevêché de allant au Canada (4). Enfin, le 11 avril, le résident pour
Québec, bulle auto- je y^q\ à Rome , ayant présenté à la Congrégation de la
çrap. d'Alexandre VIT, , , . \ .
3 min 1.658. Propagande des copies de ces contrats, ainsi que la pro-
Ix. cédure des informations de vie & mœurs sur M. de Laval,
préventions des évê- faites autrefois par le nonce Bagny, la Congrégation se
uues de fraxce au tra satisfalte ^ ainsi que le Souverain-Pontife (5). En
SUJET DES TITRES IN ? T. _ V /
partibus. conséquence M. de Laval fut préconisé évêque in parti-
(5) Archives, de la jpUS au mois de mai (6), & obtint la Bulle qui lui donna le
^Acia^sacrœ Contre- ti*1"6 d'évêque de Pétrée en Arabie, le 3 du mois de juin
gationis, i65n, foi. 5o. 1 658. Par cette bulle, le Pape, en le nommant évêque de
verso lbld'' fol' ' Pétrée, le dispensait d'aller résider dans ce pays, afin,
(2) Musée Britanni- ajoutait-il, qu'il pût remplir, dans la Nouvelle-France, un
que, ibid. Lett. du Y[car\a^ apoftolique qu'il se proposait de lui confier.
7 janvier, du r.5 mars L 1
i658, fol. 292 verso,
du 21 janvier i658, Après tous les mouvements que s'étaient donnés les
fol. 200 verso. 1 ....
(8) Propagande,/* évêques du royaume pour faire ériger un Siège épiscopal
loi- î42- en Canada, on comprend que la Bulle dont nous parlons,
si différente de celle qu'ils avaient attendue, pouvait bien
exciter parmi eux quelque surprise. Nous devons même
ajouter qu'en donnant à M. de Laval le titre d'évêque in
partibus, cette Bulle arrivait dans des conjonctures assez
malencontreuses pour inspirer des défiances sur son
M. DE LAVAL ÉTABLI VICAIRE APOST. 1 658. 323
authenticité ; 6c si Ton se reporte aux drconftances du
temps, ce qui ett la seule manière de bien apprécier
le passé, on s'expliquera sans peine que des prélats
aussi sincèrement dévoués au Saint-Siège que Tétaient
alors les évèques de France, ainsi qu'ils venaient de le
montrer dans la condamnation du Jansénisme, aient pu
suspecter, quoique sans un jufte fondement, la vérité de
la Bulle dont nous parlons. 11 faut savoir, en effet, qu'il
y avait alors à Rome des ecclésiafiïques Français qui
demandaient pour eux-mêmes des titres d'évêchés in par-
tibus, c'eft-à-dire dans des pays infidèles, pour se faire
conférer la consécration épiscopale, alléguant fausse-
ment que les évèques de France avaient besoin d'auxi-
liaires pour les aider dans leurs fondions, à cause de la
valfe étendue de leurs diocèses, ou de l'âge avancé de
plusieurs. Ils assuraient que tel était le désir du Roi &
celui des évèques; 8c quelques-uns, à force d'intrigues,
obtenaient des lettres de recommandation de personnes
puissantes, & arrivaient ainsi à l'épiscopat. Tout récem-
ment, dans leur assemblée générale, en i656, les évèques
de France s'étaient élevés avec beaucoup de force contre
ces abus qui avilissaient le caractère épiscopal ; & l'évêque
de Lodève avait même rapporté qu'étant à Rome, où se
trouvaient alors plusieurs de ces ambitieux solliciteurs, il
avait fait ses remontrances au Pape Innocent X & au
cardinal d'Efte, 8c que tous avaient été rejetés (i) (*), (ivprocès-verbai de
L'Assemblée générale des évèques venait d'exposer tous l'Assemblée générale
ces abus, 8c d'autres encore, au Pape Alexandre VII, par ^g'"^^23 mars
sa lettre du n mai 1 656, 8c l'avait supplié inftamment de
(*) Pour obtenir plus aisément de ces sortes de Bulles, plusieurs
proteftaient qu'ils n'avaient d'autre désir que d'aller dans les pays in-
fidèles, pour y souffrir le martyre, qui ne pouvait leur manquer; &
s'obligeaient même, par serment, à partir pour ces pays aussitôt
après leur sacre, & à y demeurer conftamment jusqu'à la fin de leurs
jours. Ils se servaient de ces beaux prétextes pour surprendre les offi-
ciers de la Cour romaine; mais, une fois sacrés, ils reftaient en France
& mettaient tout en œuvre pour obtenir quelque évêché.
324 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
( i) Procès-verbal de
l'Assemblée générale
à u clergé. Lettre de
l'Assemblée àAlexan-
dreVII, p. 400, 401,
02.
(2) Ibid., 3 avril
i656, p. 344.
(3) Procès-verbaux
des assemblées parti-
culières du clergé. Bi-
blioth. Mazarine, ma-
nuscrit, în-fol. 1492
F, p. 141-
X.
PRÉVENTIONS DES ÉVÊ-
QUES ET DES MAGIS-
TRATS SUR LES COM-
MISSIONS APOSTOLI-
QUES.
ne pas souffrir que la dignité épiscopale tombât ainsi dans
le mépris, lui dénonçant même l'un de ces ambitieux,
d'une vie scandaleuse, parti pour Rome (1), après avoir
surpris la bonne foi de M. le comte de Brienne, en obte-
nant de lui des lettres de recommandation (2). Enfin,
l1 Assemblée voulant, autant qu'il était en elle, s'opposer
efficacement à ces abus, avait recommandé à tous les
évêques du royaume de ne pas imposer les mains à ces
sortes d'évêques, s'ils s'adressaient à eux pour la consé-
cration (3). Le titre d'évêque de Pétrée in partibus, donné
dans ces circonstances mêmes à M. de Laval, pouvait
donc exciter de vives appréhensions, & faire craindre que
la Bulle qui le lui conférait n'eût été obtenue par surprise.
Mais à cette difficulté s'en joignait une autre qui
pouvait, surtout alors, augmenter les défiances du clergé
& celles des magiftrats. D'après une coutume admise en
France, toute personne qui recevait du Pape une commis-
sion à remplir dans le royaume, même les légats à latere,
la communiquait au chancelier, &, avant de la mettre à exé-
cution, obtenait du Roi des lettres patentes. Cette mesure,
qui aurait pu donner lieu à des abus de la part d'un gouver-
nement mal intentionné, avait cet avantage, dans les États
vraiment chrétiens, d'ôter tout moyen aux faussaires,
si souvent flétris par les canons, de feindre des pouvoirs
qu'ils n'auraient pas eus ; & en même temps elle devait
inspirer toute confiance aux fidèles, qui ne pouvaient plus
douter de la volonté du Souverain Pontife, ni de la légiti-
mité des pouvoirs qu'on exerçait sur eux, lorsqu'ils
voyaient l'autorité du monarque invertir ainsi les commis-
saires apolfoliques, 8c concourir de son côté, avec eux, à
procurer l'exécution des volontés dû Souverain Pontife.
Dans la même assemblée de 1 656, l'Archevêque de Bour-
ges avait fait, au sujet des évêques in partibus, de vives
plaintes sur l'inobservation de cette coutume ; 8: ses
plaintes n'étaient pas dénuées de tout fondement. Le Pape
venait de le nommer, pour qu'il réglât, conjointement avec
M. DE LAVAL ÉTABLI VICAIRE APOST. l658. 325
l'évèque d'Oléron, des affaires relatives aux Religieux de
la Doctrine chrétienne; 8c, en conséquence, un bref de
commission avait été expédié à l'adresse de chacun des
deux prélats. Mais le bref pour l'évèque d'Oléron ayant
par erreur été remis à Xêvêque in partibns d'Olonne,
celui-ci s'était imaginé qu'il s'agissait de lui dans ce bref ;
8: sans avoir demandé aiicune lettre patente du Roi, ni
même sans avoir parlé auparavant à l'archevêque de
Bourges, il avait commencé d'exécuter sa commission
prétendiie apolfolique, quoiqu'il n'eût reçu du Pape au-
cun pouvoir pour la remplir (i) (*). (.1) Procès- verbal de
l'Assemblée générale,
3i mai 1 656, p. 455,
Après cet exposé, on comprend que, dans les disposi- 450.
tions de défiance où était alors le clergé au sujet des évê- xi.
ques in partibns, la Bulle obtenue secrètement pourM.de 0N ÉCR1T AUX évêqués
. 1 v i II r ta 1 DE NE PAS IMPOSER
Laval ait pu, des qu elle lut connue, causer une fâcheuse LES MAINS A M. DE
sensation, 8c être suspectée d'avoir été expédiée à l'insu LAVAL <yj"0N N'V!T
du Pape. ALissi, le 25 septembre i658, dans l'Assemblée % " SES BULLES
particLilière des évèques à Paris, l'archevêque de Rouen
en parla-t-il comme si elle eût été obtenue par surprise , ,
8c parce qu'il y était marqué que M. de Laval en rece-
vrait une autre pour exercer les fondions de vicaire
apoftolique dans la Nouvelle-France, l'archevêque, qui
depuis plus de vingt-cinq ans, ou par lui, ou par son pré-
décesseur, avait adminiftré ce pays, en y députant des
grands vicaires, supplia les évèques de lui donner con-
seil sur la conduite qu'il avait à tenir; ajoutant que
l'évèque de Bayeux se proposait de donner la consécra-
tion épiscopale à M. de Laval, le jour de la Saint-François,
4 octobre (2). On résolut, conformément à ce qui avait (2) Procès-verbaux
été délibéré dans la précédente Assemblée générale, tou- des Assemblées parti-
culières du clergé, de
161 6 à 1698. Biblio-
______ ___ . thèque Mazarine, ma-
nuscrit, in-fol. 1492,
(*) Cet évêque d'Olonne exerçait alors les fonctions épiscopales p p. 141, 142.
dans le diocèse de Rouen, à titre de suffragant ou d'auxiliaire de
l'archevêque; & ce fut lui qui, en 1654, donna la tonsure cléricale (3) Archevêché de
au jeune Pierre de Mornai (3), que nous verrons, dans la suite, de- Rouen, 5 fév. 16 54.
venir coadjuteur, & enfin troisième évêque de Québec.
3-2Ô IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
chant les évêques m partibus, d'écrire à tous les évêques
de France une lettre circulaire, que l'archevêque d'Em-
brun, président de l'assemblée, dicta à l'infrant même, &
dont on envoya des exemplaires à tous les évêques ab-
« sents, notamment à celui de Bayeux : « Nous avons cru
, . D . , « être obligés, disaient-ils, de vous faire ressouvenir de
(i) Proces-verbaux . . .
des Assemblées parti- « la délibération de la dernière Assemblée générale, qui
cuiières du clergé, de (( recommande aux prélats de ne point consacrer de sem-
1616 a 1C9S. Biblio- A 1 L
thèque Mazarine, ma- (l blables évêques vagues, à cause que souvent, par n ma-
nuscrit, in-foi. i492, « tilité de leur miniftère &le défaut de leur subsiftance,
'& Archives du mi- " ils avilissent la dignité de l'épiscopat (*) (i). » Ils ajou-
niftère des affaires taient qu'on ne procédât à l'ordination de M. de Laval
étrangères, Rome, vol. _ 1 » 1 • . 0 • , 1
1 33. Lett de l'Arche- clu aPres qu on aurait vu auparavant 6c examine, selon
vêque de Rouen au l'usage, le contenu de ses bulles, & cette conduite de l'As-
Cardinal,
bre i658.
.«al, 10 decem- semblée fut approLivée par le cardinal Mazarin (2)
xii. Le parlement de Rouen, qui dut être informé par l'ar-
arrêt du parlement chevêque de cette ville, rendit un arrêt le 3 octobre, veille
DU ROUEN SUR CETTE j- ni »- , i • \' o ■ 1
affaire. du jour ou le sacre devait avoir lieu, & ne craignit pas de
défendre à M. de Laval d'exercer les fondions de vicaire
apoflolique dans la Nouvelle-France, alléguant aussi pour
motif de cette défense que, dans l'expédition de la Bulle,
(3) Archives du Par- le Pape avait été surpris (3). On ne sera pas étonné que
lemènt de Rouen, \e Parlement ait soupçonné la Bulle de supposition, parce
3 oct. i658. , „ , . fi . ... i y t i ■
qu elle donnait a entendre que M. de Laval adminiltre-
rait, comme vicaire apoflolique, un territoire réputé alors
du diocèse de Rouen; ni même que l'archevêque de cette
ville & les évêques de France aient pu porter un juge-
ment semblable, si Ton considère que le successeur im-
médiat de M. de Laval, M. de Saint- Valier, deuxième
évêque titulaire de Québec, ayant appris qu'à l'occasion
des découvertes de M. de La Salle, on avait infirmé à
(*) On vit, en France, des évêques in partibus exercer le saint
miniftère dans les paroisses, sous l'autorité immédiate des curés, à
titre de leurs vicaires, & subsifter par ce moyen.
M. DE LAVAL ÉTABLI POUR VICAIRE APOST. 1 658.
Rome des vicariats apoitoliques pour ces pays nouveaux,
en demanda la suppression, alléguant aussi lui-même qu'on
les avait obtenus par surprise; & bien plus, par ses inftances
à la Cour, ce prélat obtint que, conformément à l'avis
commun de l'archevêque de Paris, du confesseur du Roi,
le P. de la Chaise, & du marquis de Seignelay, on en
écrivît au Souverain-Pontife, qui, en effet, annula les pou- '
voirs déjà donnés aux vicaires apostoliques dont nous
parlons (i). chevêche de Québec,
rég. A, p. 445.
(1) Archives de l'ar-
XIII.
CONSECRATION DE M. DE
Cependant, la lettre circulaire de l'Assemblée du
clergé ayant été envoyée aux prélats absents, Févêque laval. arrêts pour
de Baveux, qui avait pris jour rour le sacre, se désifta de l'obliger a présen-
J ~ ■ a i /-, • 1 TER SEE BULLES.
sa promesse (2); de son coté, la Congrégation de la Propa- (2) Ministère desaf-
gande, informée de la résolution des évêques, jugea que la faires étrangères- Lett-
. ^ . , , , . i n . , de l'Archevêque au
poursuite de cette affaire devait dépendre de 1 appui qu y cardinal Mazarin, 10
donnerait la Reine, aux prières de laquelle le vicaire apos- déc- l658-
tolique avait été nommé ; & qu'au défaut des évêques de
France , le Nonce lui-même pourrait consacrer l'élu,
en se faisant assifler de deux abbés, ou de deux chanoines,
ou même de deux simples prêtres. Quelques cardinaux
de la Propagande craignaient cependant que ce sacre fait
de la sorte ne blessât les évêques de France (3); mais le (3) Ada sacra Cok-
Nonce, à qui les dispositions de la Reine étaient connues, s^gatioms,z.n. i65S,
' 1 r '26 novembre resenp-
résolut de consacrer M. de Laval & trouva même deux mm.
évêques qui voulurent bien l'assifter dans cette cérémonie,
celui de Rodez, Louis Abelly, & l'évêque de Toul,
M. du Saussaye. L'ordination fut fixée au dimanche
8 décembre, fête de l'Immaculée Conception; &, pour
prévenir toute opposition qui eût pu la troubler, on la fit
très-secrètement le matin, les portes fermées, à Tabbaye
Saint-Germain-des-Prés, alors exempte, & dans une cha-
pelle que le Nonce avait demandée au Père Prieur pour
quelque fonction pontificale, en le priant de ne parler à
personne de son dessein (4). Mais le bruit de cette ordi- it,id.,\o). lxxxw.
nation se répandit bientôt; &, comme on devait s'y atten-
dre, le Parlement de Paris rendit un arrêt, le 16 suivant,
328 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
tant pour obliger M. de Laval à présenter au Roi sa Bulle
de vicaire apollolique de la Nouvelle-France, que pour
l'empêcher de la mettre à exécution, avant qu'il eût reçu
(0 Archives du Mi- du prince des lettres patentes en la forme accoutumée (i).
nistere des affaires Le Parlement de Rouen, chargé alors par les Rois de France
étrangères. Rome , . .
vol. 1 33. Lettre de de connaître les causes qui concernaient les colonies, rendit
Rouen au Cardinal aussi un arrêt, le 23 du même mois, indépendamment de
M«8rm,.i-odéc.i65S. i • j o A i »/r • • v •*
celui du 3 octobre. Mais si 1 on avait pu soupçonner
d'abord qu'il y eût eu surprise dans l'expédition de la
Bulle de l'évèque de Pétrée, on dut comprendre que
sa nomination à ce titre était l'effet de la volonté expresse
du Pape, lorsqu'on apprit que le Nonce apollolique avait
lui-même consacré le nouvel évèque, & que, par consé-
quent, si la Bulle n'érigeait point un nouveau siège épis-
copal, malgré la demande infiante de la Cour, & ne don-
nait à M. de Laval que la qualité révocable de vicaire
apollolique , c'était que le Souverain Pontife le voulait
ainsi.
xiv. _ j. .
he pape blâme ces op- Au r£ffe; ce qui suivit immédiatement ne pouvait plus
positions, accord laisser aucun doute. Dès qu'on eut appris à Rome l'oppo-
entre la cour de &-lX-lQn fajte par je parlement de Rouen au titre de vicaire
ROME ET CELLE DE JT JT
france. apollolique de la Nouvelle-France, opposition fondée sur
les prétentions de l'archevêque de cette ville, qui regardait
le Canada comme étant de son diocèse, les cardinaux de
(•>) Musée Britan- la Propagande furent fort étonnés de cette prétention (2).
mque, &c. Lettre de i\s jugèrent unanimement que pour conllituer un diocèse
M. Guet-fier du 10 dé- .. / ., . „ . „.
cembre iô58,foi.42o. u ^allait d autres convictions que celles que supposait ce
prélat : les provinces conquises par les armes n'étant pas
soumises aux évêques de la nation victorieuse, s'il n'est
pas intervenu une concession du Saint-Siège apollolique;
& d'ailleurs l'usage dont se prévalait le prélat, qu'on n'en-
voyait pas des vicaires apofloliques dans les diocèses du
royaume, n'ayant pas ici son application, puisque le
(3) Aâa s. Con- Canada n'était pas un diocèse de France (3). Bien
gregationis de pro- plus, le Souverain Pontife fit dire au conseiller d'État,
vofTa'ô/ C'an I 58' Guerrier, résidant à Rome, d'écrire à sa Cour
M. DE LAVAL VICAIRE APOSTOLIQUE. i65q. 32g
que, comme c'était sur les inftances de la Reine Anne
•d'Autriche que le vicariat avait été donné à M. de
Laval, 8c qu'elle en avait même fait la dotation, il plût
à cette princesse de faire ordonner que l'archevêque se
désiftàt de sa prétention, attendu quelle était mal
fondée : cette dépendance n'étant appuyée sur aucun
bref du Saint-Siège, & l'archevêque ne l'ayant pas acquise,
comme il le disait, par l'envoi qu'il avait fait de prêtres
en Canada (i). De son côté le nonce, dès qu'il eut . (0 Musée Britan-
v ' A nique, &c. Lettre de
connaissance de l'arrêt du Parlement de Paris, réso- m. Gueffier du iodé
lut d'en demander un du Conseil du Roi qui cassât le cembre 1658/01.420.
premier, ou d'obtenir au moins une déclaration du Roi
lui-même, adressée au grand Conseil, par laquelle ce
prince reconnût que la Bulle de l'évêché de Pétrée, avec
la clause touchant le vicariat apoftolique, avait été accor-
dée à son infiance & à sa prière (2). Alors commença entre .0) Lettre de rabbé
la Cour de France & les agents de celle de Rome une rardTdergé^auSCar-
suite de négociations, dont la conclusion fut que, sans dinal Mazarin, 3o dé-
donner l'arrêt ni la déclaration demandés par le Nonce, affairés étin-
le roi agréerait purement & simplement M. de Laval gères, Rome, vol. 1 3?.
comme vicaire apoftolique de la Nouvelle-France; que,
de son côté, celui-ci présenterait la Bulle de vicaire
apoftolique que le Pape devait lui adresser, & qu'enfin,
avant d'en exécuter le contenu, il recevrait du Roi des
lettres patentes.
xv.
BULLE DU VICAIRE
La nouvelle Bulle fut donc expédiée à M. de Laval ; postouque.préten-
& il est à remarquer qu'en l'inftituant vicaire apoftolique TI0NS DE l'arche-
. , ...... A- VÊQUE DE ROUEN.
dans le Canada, elle disait en propres termes que Québec
était situé dans le diocèse de Rouen (3) . Il eft évident, d'après (3) Archivesdes affai-
- « r : . res étrangères, Rome,
ce que nous venons de dire, que cette clause y fut insérée tom.xxxix,ie68,juii-
non par inadvertance, mais pour déclarer légitime la juri- let& aoùt> n° '92 du
i- r>- , - , ^ j j volume, page 140.
diction qu on avait exercée en Canada depuis vingt-cinq
ans, & celle qu'on y exerçait encore alors au nom de l'ar-
chevêque de cette ville ; & ceci confirme ce que nous avons
dit plus haut, savoir : que les Souverains Pontifes, infor-
més tant de fois de l'exercice de cette juridiction, l'avaient
330 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LACOMP. DE MONTRÉAL.
i ) Archives de l'ar-
chevêché de Québec,
registre &, page 12g.
Ade pour valider les
professions des Reli-
gieux qui avaient fait
des vœux ci - devant
(du 2 mai 1 661).
(2J Archives du mi-
niftère des affaires
étrangères,Rome, 1 37,
3 mars 1659, Rome,
1 33, 10 déc. i658.
XVI.
RÉFLEXIONS SUR LES
PRÉTENTIONS DELAR-
CHEVÊQUE.
ratifiée tacitement pour le bien des âmes, quoique les ar-
chevêques, qui se l'étaient attribuée à eux-mêmes, n'en
eussent jamais eu aucun titre réel(i). Toutefois cette clause
donna lieu à de nouveaux troubles, qui agitèrent un ins-
tant le Canada ; car l'archevêque de Rouen, s'autorisant
de là pour regarder le Canada comme faisant partie de son
diocèse, en prit occasion de demander que sa juridiction
y fût maintenue, sans préjudice de celle du vicaire apos-
tolique; &, le 3 du mois de mars 16.59, il écrivit la lettre
suivante au cardinal Mazarin : « M. l'évêque de Pétrée a
une commission de Vicaire apoftolique pour le Canada ;
j'en suis l'Ordinaire : ma possession eft confiante. J'en
ferai voir, quand il vous plaira, mes titres à Votre Emi-
nence : j'en ai rassemblé tous les actes, & je viens de
recevoir des lettres de ce pays, par lesquelles j'apprends
que les règlements que j'avais faits entre l'abbé de
Queylus, qui eft mon grand vicaire dans l'île de Mont-
réal, & le supérieur des Jésuites, qui a la même fonc-
tion, par mon autorité, dans Québec, ont été ponctuel-
lement exécutés. Cependant j'apprends que M. le
chancelier a ordre d'expédier des lettres patentes à
M. de Pétrée sur sa commission. Je ne veux ni ne puis
l'empêcher; mais Votre Éminence doit considérer que,
comme les facultés des légats n'empêchent pas celles
des Ordinaires dans les royaumes où ils exercent leur
pouvoir, ainsi la qualité de vicaire apoftolique ne doit
pas empêcher celle d'Ordinaire dans le royaume de
Canada; de sorte que, pour raccommoder cette affaire,
il faudrait que, dans les lettres patentes, il fût dit que
M. l'évêque de Pétrée exercera librement sa fonction de
Vicaire apoftolique danstoute laNouvelle-France, & qu'il
prendra un vicariat de l'archevêque de Rouen pour
y faire les fondions d'Ordinaire, jusqu'à ce qu'il plaise
à Sa Sainteté de créer en ce pays un évêque titulaire,
qui sera fait suffragant de l'archevêque de« Rouen (2).»
Cette prétention de l'archevêque, en proposant de
M. DE LAVAL VICAIRE APOSTOLIQUE. l65c). 33 1
donner des pouvoirs ordinaires au Vicaire envoyé en Ca-
nada par le Pape, aurait été une véritable insulte faite au
Saint-Siège, si la qualité de Vicaire apoftolique eût été
connue alors comme elle l'eft aujourd'hui. Mais , dans
Tignorance où Ton était encore en France touchant cette
commission, on ne peut pas faire un crime à l'arche-
vêque de Rouen d'avoir exprimé ce désir , afin de
réunir par là, disait-il, tous les pouvoirs dans l'évêque de
Pétrée. La comparaison qu'il faisait entre la commission
de Vicaire apoftolique & celle d'un Légat à latere montre, en
effet, qu'il ne comprenait pas la nature de la première. Le
Légat à latereeû envoyé, non pour gouverner le troupeau
du diocèse, mais pour terminer des. affaires majeures ou
faire des règlements au nom du Souverain Pontife ; aussi
la juridiction de l'Ordinaire persévère-t-elle toujours la
même tout le temps de la légation , à moins que le Pape
n'en eût ordonné autrement pour quelque raison spéciale.
Mais le Vicaire apoftolique, envoyé dans un pays nouveau,
y efl établi pour exercer, au nom du Pape, les fonctions
de pafteur des âmes ; & l'exercice de ce pouvoir apolto-
lique eft incompatible avec un autre pouvoir qui serait
indépendant du premier & aurait pourtant le même objet.
C'eft ce qu'on ne comprit pas alors; & quoique l'arche-
vêque se fût bientôt relâché de la prétention de donner au
Vicaire apoftolique des lettres de grand vicaire, & que, de
son côté, la Cour fût remplie des meilleures intentions, il
fut cependant déclaré, dans les lettres patentes données le
27 mars de cette année i65g, que le Vicaire apoftolique
ferait les fondions épiscopales dans la Nouvelle-France,
du consentement irrévocable de l'Ordinaire & sans préju-
dice des droits de la juridiction de ce dernier. Ces lettres,
données au nom du Roi, expriment des motifs trop hono-
rables à la piété d'Anne d'Autriche, sa mère, pour ne pas les
rapporter ici ; elles sont d'ailleurs un monument inédit &
fidèle de toute cette affaire, si peu connue jusqu'à ce jour. xvn.
LETTRES PATENTES. FIN
DE LA PUISSANCE DES
« Les grâces & les bénédictions infinies que Dieu princes.
332 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
verse continuellement sur notre personne & sur notre
État, dit le jeune monarque, nous obligent, sur tous les
Souverains de la terre, de prendre un soin particulier
d'employer pour l'avancement de sa gloire & de son
honneur la puissance qu'il nous a donnée. C'efi pour-
quoi, désirant rendre à Sa Majefté divine une partie des
reconnaissances que nous lui devons pour tant de fa-
veurs, nous avons eftimé que nous ne pouvions mieux
nous acquitter de ce devoir qu'en soutenant les intérêts
de la religion, & en étendant même nos soins sur les
nations barbares & infidèles, pour coopérer à ce qu'elles
soient appelées à la connaissance de son nom & dans
le sein de son Eglise : sachant d'ailleurs que Dieu n'élève
les Rois sur la terre, pour le gouvernement des peuples,
que dans le dessein d'en faire les inftruments de sa Pro-
vidence, en se servant de leur zèle & de leur autorité
pour établir son empire & étendre le culte de la -vraie
religion, C'eft à quoi nous sommes encore excité par les
exemples de piété que nous a laissés le feu Roi, notre
très-honoré seigneur & père, & par les inffructions que
nous a données, dès notre enfance, la Reine, notre très-
honorée dame & mère , qui n'a pas eu plus de soins de
maintenir notre autorité &la grandeur de cette couronne
que de nous inspirer par sa vertu singulière, avec ces
saintes maximes, le zèle du service de Dieu & la gloire
de son Église.
XVIII.
RÉSUMÉ DES NÉGOCIA-
TIONS pour l'éta-
blissement d'un évê-
que en canada.
« Ainsi, ayant été averti que la religion, qui com-
mence à s'établir & à se répandre dans les provinces
de Canada, ne peut être avancée ni maintenue qu'en y
faisant l'érection d'un évêché, afin d'en pourvoir quelque
personne d'un grand mérite, qui puisse, avec l'autorité
de ce divin caractère & par l'usage de sa juridiction,
donner la perfection à cet ouvrage si heureusement
commencé : cette considération nous a porté à inviter
notre Saint-Père le Pape à faire l'érection d'un siège
épiscopal dans ces provinces éloignées. Mais Sa Sainteté
M. DE LAVAL VICAIRE APOSTOLIQUE. l65c). 333
ayant jugé que les choses nécessaires à cet établisse-
ment ne se trouvaient pas encore en ce pays , & qu'il y
avait danger que, la dignité épiscopale n'étant pas hono-
rée avec le respect qui lui est dû, l'Église n'en reçût
quelque désavantage, nous avons fait inltance pour qu'il
plût à Sa Sainteté de donner ordre aux nécessités de
cette Église naissante, par les voies qu'Elle jugerait les
meilleures. Sur quoi, nous ayant offert de nommer
Vicaire apoftolique le sieur de Laval de Montigny, pourvu
de l'évèché de Pétrée, pour faire toutes les fonctions
épiscopales dans l'étendue de la Nouvelle- France,
nous l'avons accepté, 8c ensuite les Bulles lui ont été
expédiées.
XIX.
CLAUSES DES LETTRES
PATENTES.
« Ayant donc mis cette affaire en délibération dans
« notre Conseil, où était la Reine, notre très-honorée Dame
« &Mère, notre très-cher & très-aimé Frère le duc d'An-
« jou, & autres princes & seigneurs, nous avons, de notre
« autorité royale, déclaré & nous déclarons par ces pré-
« sentes, signées de notre main, que nous voulons & qu'il
t nous plait que le sieur de Laval de Montigny, évêque
<c de Pétrée, soit reconnu par tous nos sujets, dans les-
te dites provinces, pour faire les fonctions épiscopales,
<> sans préjudice des droits de la juridiction ordinaire; &
s cela, en attendant l'érection d'un évêché, dont le titu-
» laire sera suffragant de l'archevêque de Rouen, du con- (l) Archives du àé_
« sentement irrévocable duquel nous avons accepté ladite mïnaire de Québec,
« disposition de notre Saint-Père le Pape ; car tel eft notre IoL !ni!tu!é; Affaires
. . r & difficultés avant
« bon plaisir. 17 20. Lettres patentes
« LOUIS (i). » du -27 mars i659.
Quelque respect qu'on professât dans ces lettres pour CES clWsÏs^'onnaient
le Souverain Pontife, les conditions qu'on mettait à l'ac- atteinte a l'auto-
ceptation d'un vicaire apoftolique étaient autant d'atteintes
portées aux droits inconteftables du Saint-Siège, comme
le nonce le fit remarquer au cardinal Mazarin, en le sup-
pliant de les supprimer. Il lui représenta que déclarer
RITE DU SAINT-SIEGE.
334 116 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
suffragant de l'archevêque de Rouen l'évèché qu'on devait
ériger dans la Nouvelle-France, c'était vouloir imposer des
lois au Pape dans une matière purement ecclésiafrique,
que jusqu'alors tous les rois de France & les autres princes
catholiques avaient toujours reconnue dépendre entière-
ment du Souverain Pontife. Il ajouta qu'en disant dans ces
lettres que le roi acceptait le vicaire apoftolique du consen-
tement irrévocable de Y archevêque de Rouen, on portait
une atteinte très-injurieuse tant à l'autorité du Pape qu'à
celle du Roi, puisqu'on supposait que le Pape ne pouvait
donner une telle mission, ni le roi la demander sans la
permission de cet archevêque, surtout pour un pays où
celui-ci prétendait, sans fondement raisonnable, avoir
acquis droit de juridiction ; qu'enfin la réserve sans pré-
judice des droits de la juridiction ordinaire revenait à
donner à cet archevêque un droit qu'il n'avait pas, un
droit que le Pape seul pouvait lui donner, & duquel il lui
appartenait de juger. Mais, quelque bien fondées que
fussent ces représentations, le cardinal Mazarin n'y eut
nique, à Londres. Bi- alors aucun égard, & fit même dire au chancelier de main-
bhotheque Hari., coi- ien[v \es lettres patentes dans leur entier ; ce que ce magis-
lection Seguier, vol. .
4492, Plut. 62 d, trat était d ailleurs résolu de faire (1).
fol. 78.
XXL Cependant, tous les obftacles au départ de M. de Laval
étant levés, ce prélat ne songea plus qu'aux préparatifs de
associés de mont- rembarquement. Déjà il avait obtenu du Général des Jé-
suites que le P. Charles Lallemant, revenu en France, 8c
recteur du collège de la Flèche depuis trois ans, l'accom-
(2) Lettres de Marie pagnât en Canada (2). Il désirait aussi , conformément à
denscarnatïon, r65g. ce qU'avajt ecrit d'Argenson après le retour de M. de
Queylus à Villemarie, de conduire avec lui des prêtres
séculiers pour les mettre à la tête de la paroisse de Qué-
bec, afin de ne pas détourner les Jésuites de la conduite
(3) Archives de la de leurs missions ; &, de concert avec ces Religieux (3), il
rïïScy, dfil choisit deux excellents prêtres, M. Torcapel & M. Pèlerin,
novembre 1654. auxquels se joignit M. de Lauson-Charny, qui venait d'être
ordonné prêtre. Les Associés de Montréal avaient de-
(1) Musée Britan-
M. DE LAVAL SE DIS-
POSE A PARTIR. LES
REAL LUI EXPOSENT
LEUR DESSEIN.
M. DE LAVAL VICAIRE APOSTOLIQUE. l65t). 335
mandé l'érection d'un siège épiscopal, en Canada, avec
trop de persévérance pour ne pas se réjouir de voir enfin
leurs vœux accomplis en partie parla nomination de M. de
Laval. S'ils avaient proposé M. de Queylus & précédem-
ment M. Legautfre, en offrant de doter eux-mêmes l'évè-
ché 8c le Chapitre, c'était pour aplanir les difficultés qu'au-
rait rencontrées cette nouvelle inftitLition, dont ils devaient
penser que personne alors, ni la grande Compagnie, ni le
pays, n'auraient voulu s'imposer les charges. Mais voyant
que, par suite de leurs inltances, un évèque allait être en-
voyé en Canada , & que la Reine voulait bien se charger
de son entretien, ils s'empressèrent, de le visiter, & l'invi-
tèrent même à assifter à leurs assemblées , pour être
informé par eux des desseins qu'ils s'étaient toujours
proposé dans l'œuvre de Villemarie.
C'était le temps où mademoiselle Mance venait d'être
guérie par l'attouchement du cœur de M. Olier, & où, par
suite de cette guérison, elle avait obtenu de madame de
Bullion une fondation pour conduire avec elle des Hos-
pitalières de Saint- Joseph , inllituées par M. de la Dau-
versière. Nous avons raconté que, l'année précédente,
M. de Queylus, ne voyant pas que ces Filles eussent des
ressources suffisantes pour subsifter à Villemarie, avait
jeté les yeux sur les Hospitalières de CHiébec. Les Jésuites,
qui étaient entrés volontiers dans ses vues, en avaient
donné avis à M. de Laval avant son départ de France, &
il en était informé lorsqu'il assifta à deux des assemblées
de Messieurs de Montréal. Dans l'une & dans l'autre, ils
lui parlèrent, entre autres choses, du dessein qu'ils avaient
arrêté d'envoyer cette année des Hospitalières de la Flèche
à Villemarie; mais toutes les fois qu'ils mirent ce sujet
sur le tapis, le prélat, sans exclure positivement ces Filles,
demanda qu'on différât leur départ jusqu'à l'année sui-
vante, alléguant pour motif de ce délai la crainte de blesser
M. de Queylus, qu'il croyait, disait-il, avoir d'autres des-
seins. Ils l'assurèrent qu'il n'aurait d'autre sentiment que
XXII.
. DE LA. VAL DÉSIRE
QUE LE DÉPART DES
HOSPITALIÈRES DE
SAINT- JOSEPH SOIT
DIFFÉRÉ.
336 11e PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
le leur, quand il en serait informé; que d'ailleurs la Com-
pagnie de Montréal, à qui appartenait le droit de choisir
des Hospitalières, s'était déjà engagée, en i656, en faveur
de celles de Saint- Joseph, & qu'elle venait de contracter
tout récemment avec elles le 29 de mars. Le prélat, per-
siflant néanmoins à demander que leur départ fût différé
à l'année suivante, les Associés pensèrent que ce délai
n'était que pour ménager les moyens d'attirer à Villema-
rie celles de Québec. Ils lui déclarèrent donc qu'ils
n'avaient jamais eu en vue que les Hospitalières de la
Flèche; que c'était pour elles seulement qu'avait été faite
la fondation, & le supplièrent de trouver bon qu'elles par-
tissent cette année môme, l'Hôtel-Dieu de Villemarie étant
dans un extrême besoin de secours. On dit avec raison
que la divergence d'opinions entre les gens de bien eft
l'une des plus sensibles peines de la vie ; & il faut conve-
nir que les désirs persévérants du prélat, opposés à ceux
des Associés, devaient leur en fournir une extrêmement
vive. On peut se rappeler que, si M. de la Dauversière
avait songé à établir une colonie dans l'île de Montréal,
c'était pour y envoyer des Hospitalières, qu'il avait reçu
ordre d'inltituer; & que ce fut ce motif même qui déter-
mina les premiers Associés à s'unir en Compagnie, pour
concourir par leurs largesses à l'accomplissement de ce
dessein. Le succès inespéré de Villemarie depuis dix-huit
ans, & la formation si prompte de l'Inftitut des Sœurs de
Saint-Joseph par un simple laïque sans fortune, chargé de
six enfants, étaient pour les Associés des preuves mani-
fefies de la vérité de l'ordre que Dieu lui avait donné d'en-
voyer de ces filles dans l'île de Montréal, surtout après
que la guérison si étonnante de mademoiselle Mance venait
de leur procurer des ressources assurées pour leur entre-
tien. Aussi crurent-ils devoir persévérer dans leur résolu-
tion, comme nous le dirons bientôt.
Le Vicaire apoftolique, avec les prêtres dont nous avons
parlé & le P. Lallemant, s'étant rendus à la Rochelle,
LE VICAIRE APOSTOLIQUE EN CANADA. 1 65g. 33j
s'embarquèrent le jour de Pâques, qui tomba cette année
le i3 avril. Avec eux se trouvait un neveu de M. de Ber-
nière, trésorier de France à Caen, chef de la Société de YEr- ■
mitage, auprès duquel M. de Laval était demeuré quatre ans
dans l'exercice de la vie contemplative (i). M. de Bernière (O Mémoire sur
... , ... , . A „ , l'Ermitage de Caen,
lui avait envoyé ce neveu pour qu il le suivit en Canada, y l660; jn_4„ p> 28.bî-
reçût les saints Ordres & se consacrât ensuite au service des biiothèque impériale,
âmes (2). Mais il y mourut Tannée suivante, & fut cepen- a M^J^le Marie
dant remplacé par un autre neveu de M. de Bernière, qui de l'incarnation, lettre
arriva à Québec quelques années après, avec M. Dudouyt. 5?' p' 54'*
Avant de s'embarquer, M. de Laval avait donné commis-
sion à un vaisseau parti de France d'annoncer à Québec
sa prochaine arrivée : ce vaisseau, ayant été retardé dans
sa marche plus que tous les autres navires partis à cette
saison, l'évêque surprit agréablement tout le monde en
abordant à Québec le 16 jtiin (3), sans avoir été annoncé (3)Reiationdei65a,
par personne. Comme il n'était pas attendu alors, il n'y F* 2"
eut rien de prêt pour sa réception le jour de son arri-
vée (4) ; ce qui fut cause apparemment qu'on différa (4) Lettres de Marie
1 1 j • 11 11 1 • 1 iin de l'Incarnation. Ibid.
jusqti au lendemain d aller le recevoir au bord du neuve,
d'où on le conduisit processionnellement à l'église parois-
siale (5). Après avoir passé d'abord quelques jours chez (5) Journal des Jé-
les Pères Jésuites, il occupa un appartement dépendant *gj*' 16 & 17 'um
de l'hôpital, où il demeura près de trois mois avec les
prêtres de sa suite (6) : &, de là, alla prendre son loge- ^ Hiftoire de rHÔ-
. , , TT y; 'T ' . r A , . &. tel-Dieu de Québec,
ment chez les Ursulines. « Nous lui avons prête, écrivait paria Mère Juchereau,
« la Mère Marie de l'Incarnation, notre séminaire (qui p-"7,
« servait aux petites filles sauvages), situé à un coin de (?) Lettres de Marie
« notre enclos, tout proche de la paroisse; & afin que lui de l'Incarnation. Ibid.,
« & nous soyons logés selon les canons, il a fait faire une p* 541 "
« clôture de séparation (7). » Enfin, il prit une maison à . XXIV'
titre de simple loyer, du prix de deux cents livres par an;
& ce fut là qu'il s'établit avec les trois ecclésiafhques & l'autorité du vi-
deux serviteurs qu'il avait amenés de France (8). CAIRE AP0STOU(iUE-
(8) Archives de la
Propagande, v. Ame-
Quoique M. de Laval eût été reçu avec toutes les mar- rica> 3> Canada- Re-
quesde la plus grande diftinftion comme le premier Prélat £['0g;an,66o>art-2,<
TOME ir. 2 2
OJJEBEC, ON EST UN
INSTANT PARTAGÉ SUR
338 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) La Mère Juche-
reau, ibid., p. 117.
(2) Ibid. Hiftoire de
l'Hôtel-Dieu de Qué-
bec, p. 117.
XXV.
l'autorité du vicaire
apostolique seule
reconnue en ca-
NADA,
(3) Archives de l'ar-
chevêché de Québec,
rég. A, fol. 140.
du Canada (i), on ne laissa pas d'être surpris, à Québec,
de voir qu'il ne fût pas évêque titulaire. « Mgr notre
« Prélat eft ici, non pas sous le titre d'Évêque de Québec
« ou du Canada, écrivait la même Religieuse, mais comme
« Commissaire apoftolique, sous le titre étranger d'Évêque
« de Pétrée; & ce titre a fait parler bien du monde. » Il
était difficile qu'il n'en fût pas ainsi dans les commence-
ments de cette nouvelle adminiftration : la Bulle du Pape,
qui inftituait le Vicaire apoftolique, reconnaissant que
Québec était dans le diocèse de Rouen, & les lettres pa-
tentes du Roi, publiées à Québec, déclarant, d'autre part,
que le Vicaire apoftolique ferait les fondions épiscopales
sans préjudice des droits de la juridiction ordinaire de
l'archevêque de Rouen. Aussi, « à peine M. de Laval fut-
« il débarqué, dit la Mère Juchereau, qu'il y eut plusieurs
« discussions pour savoir à qui les communautés obéi-
« raient, & nous nous trouvâmes assez embarrassées.
« Car M. l'abbé de Queylus avait les pouvoirs de
« Mgr l'archevêque de Rouen, qui jusqu'alors avait été
« reconnu pour le Supérieur du pays, & bien des per-
« sonnes disaient que cet archevêque était au-dessus de
« Mgr de Laval, qui n'était queVicaire apoftolique. Mais,
« après avoir bien consulté Dieu & demandé les senti-
« ments des plus éclairés, nous nous soumîmes à Mgr de
« Laval (2). »
Il n'y avait pas d'autre parti à prendre, tant qu'il n'y
aurait pas d'évêque titulaire à Québec. Au refte, une
lettre de cachet de la Reine Anne d'Autriche, en date du
3i mars de cette année, ordonnait à M. d'Argenson, à qui
elle était adressée, d'empêcher qu'aucun ecclésiaftique
exerçât quelque acte de juridiction sans le consentement
du Vicaire apoftolique, 8c même de faire repasser en
France tous ceux qui refuseraient de se soumettre à son
autorité. La Reine déclarait que telle était son intention
& celle du Roi son fils (3). M. de Laval fut donc reconnu
seul Supérieur des deux communautés; pour écarter
LE VICAIRE APOSTOLIQUE EN CANADA. l65q. 33g
tout doute à cet égard, il prit, dans les acres relatifs à ces
maisons, le titre de leur Prélat Supérieur. En vertu des
pouvoirs apoftoliques , il établit M. de Lauson-Charny
son officiai (i), & donna la cure de Québec à M. Jean ^ Archives de la
Torcapel, qui, le i3 août i65q, commença à signer sur les Propagande, ibid., art.
regiltres avec la qualité de curé de la paroisse (2). Enfin, 49^) °A'rdiives de la
la juridiction de l'archevêque de Rouen cessa tout à fait en paroisse de Québec,
Canada, & Ton n'y en exerça plus d'autre que celle du ^s^aoûtTôs'q.1'
Vicaire apoftolique. Dès son début, l'évèque de Pétrée
juftifia l'idée qu'on avait conçue de son zèle & de son
éminente vertu : « J'ai bien compris, écrivait la Mère de
« l'Incarnation, ce que vous m'avez voulu dire de son
« élection. Mais, qu'on dise ce que Ton voudra, ce ne sont
« point les hommes qui l'ont choisi. Je ne dis pas que
« c'eft un Saint, ce serait trop dire; je dirai avec vérité
« qu'il vit saintement & en apôtre. Il ne sait ce que c'eft
« que le respect humain. Il eit pour dire la vérité à tout
« le monde, & dans les rencontres il la dit librement. Il
« fallait ici un homme de cette sorte, pour extirper la mé-
« disance, qui prenait un grandcours & jetaitde profondes „w , „ .
> T- * 0 . n . ' , - ,,, (3) Lettres de Marie
« racines; en un mot, sa vie eit si exemplaire, quelle de l'incarnation, lettre
« tient tout le pays en admiration (3). » 57e> ?• 54r-
xxvi.
Depuis son retour à Villemarie, M. de Queylus donnait M. DE QUEYLUS RECON-
ses soins au perfectionnement de cette colonie. Il avait fixé,
d'une manière définitive, l'emplacement deftiné pour la
ville, en faisant poser des bornes qui en déterminèrent les
limites (4), & avait pris deux grandes concessions de terre, (4) Greffe de ville-
dont nous parlerons bientôt, Tune nommée Sainte-Marie, mane' 18 sePtembre
., ,j j 1 661, concession à Lr-
& 1 autre qu il appela, du nom de son patron, Saint-Gabriel. bainTessier,parM. de
Il se proposait de placer, sur l'une & sur l'autre, un cer- Maisonneuve.
tain nombre d'hommes qu'il attendait de France, afin d'a-
vancer, par ce moyen, le défrichement des terres & de
défendre le pays contre les Iroquois (5). Enfin, au corn- (5)H^duMont.
* J . • real, par M. Dolherde
mencement du mois d'août, il résolut d'aller offrir ses casson, i658 à 1639.
hommages au Vicaire apoftolique, descendit à Québec, — Notice de _ m. de
.. . , . r . Queylus, parGrandet.
ou il arriva le 7 de ce mois, & rut reçu au Fort Saint-
NAIT L AUTORITE DU
VICAIRE APOSTOLIQUE.
340 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1 Journal des je- Louis(i) par M. d'Argenson, qui lui témoignait une eftime
suites, 7 août i65o. particulière. Il paraît que M. de Queylus, dans les visites
qu'il fit à M. de Laval, lui donna toute la satisfaction que
ce Prélat pouvait désirer, & déclara, de la manière la plus
précise, qu'il ne reconnaissait plus, dans l'archevêque de
Rouen, aucune juridiction sur la Nouvelle-France; car
nous lisons, dans le Journal des Jésuites, qu'il promit
toute amitié à Mgr de Pétrée, proteifant même que,
quelque lettre de pouvoir qui lui serait envoyée, il ne l'ac-
10 u>id- cepterait pas (2). Ce qui, d'ailleurs, indique qu'il le satisfit
pleinement, c'eft que le jour de saint Auguftin, 28 de ce
mois, l'évêque de Pétrée, officiant pontificalement à l'hô-
pital, M. de Queylus y prononça lui-même le sermon
16.59 28 a°Ut d'usage (3)- On ne Peut guère douter qu'il n'ait fait part
alors au Prélat du projet qu'il avait formé précédemment
d'établir les Hospitalières de Québec à Villemarie. Du
moins, la Mère Juchereau dit à ce sujet : « Mgr de
« Laval ne tarda guère à nous faire voir combien il
« s'intéressait dans nos affaires. 11 entra dans le dessein
« qu'avait eu M. l'abbé de Queylus, de nous établir à
« Montréal, jugeant qu'en effet ce serait un bien de
(4) Hiftoire de l'Hô- n'avoir en Canada qu'un seul Institut d'Hospita-
tel-Dieu de Québec, ^ . .
p. 118. « hères (4). »
XXVII.
ordres coNTRADic- Pendant que M. de Queylus était ainsi à Québec, il
TOIRES DE LA COUR . i 'j> r r>" J ~ • 1 11
sur l'autorité de eut la satisfaction de voir arriver, le 7 septembre, le vais-
l'archevêque de seau nommé le Saint-André, qui amenait pour Villemarie
un grand nombre de colons, comme nous le dirons bien-
tôt. Mais ce navire sembla n'être venu que pour la plonger
aussitôt après dans le deuil, par le trilte événement auquel
donnèrent lieu les lettres qu'il apporta. Après le départ
de France du Vicaire apoftolique pour le Canada, l'ar-
chevêque de Rouen avait agi à la Cour, afin de maintenir
sa juridiction, & obtenu des lettres du Roi qui en confir-
maient l'exercice, conformément à la clause des lettres
patentes déjà rapportées. Ce prélat fit plus encore : il
envoya à M. de Queylus de nouvelles lettres de grand
ROUEN.
LE VICAIRE APOSTOLIQUE EN CANADA. l65q.
vicaire, avec une lettre du Roi lui-même, du 1 1 mai
i65g qui lui ordonnait de continuer ses fonctions cq Journal des jj-
de vicaire général, sans préjudice de la juridiction du su,tcs' 8 sept- 1(559'
Vicaire apoftolique. C'était, comme nous l'avons dit,
reconnaître deux juridictions indépendantes Tune de
l'autre, 8c vouloir établir la confusion dans l'Église du
Canada, au lieu d'en procurer le bien. Aussi, trois jours
après l'expédition de la lettre du Roi, envoya-t-on à
M. d'Argenson une nouvelle lettre de cachet, du 14 mai,
& une autre à M. de Laval, qui dérogeaient à celle du n,
& dans lesquelles on disait même, comme le nonce eût
désiré que le Roi le déclarât, que ce prince avait demandé
au Pape l'envoi en Canada d'un Vicaire apoftolique (2). (2) Emplois m.
Quelque lettre que j'aie accordée à l'archevêque de ^genson, fo1- 2 —
^ 1 . . 1 . . . 1 Archives de 1 archevc-
Rouen, disait le Roi, mon intention n'eft pas que lui ni ché de Québec, rég.
ses grands vicaires s'en prévalent, jusqu'à ce que, par A> p- 23:!-
l'autorité de l'Église, il ait été déclaré si cet archevêque
eft en droit de prétendre que la Nouvelle-France soit
de son diocèse. Notre Saint-Père le Pape n'en eft pas
persuadé, & ce serait un scandale si, dans une Église
naissante, la juridiction de Celui que Dieu a établi chef
de l'Église universelle venait à être conteftée. »
! - . XXVIII.
M. de Queylus ayant donc reçu la lettre du Roi du M. de queylus a-t-il
ii mai & les nouvelles lettres de grand vicaire de l'ar- reconnu de nouveau
. A A i r i l'autorité de l'ar-
cheveque, sans connaître apparemment les lettres de ca- chevêque?
chet plus récentes, crut un inftant devoir reprendre ses
premières fondions, malgré les promesses qu'il avait faites ;
du moins c'eft ce qu'on lit, sous la date du 7 septembre,
dans le Journal que nous avons suivi pour guide sur ce
point, dans la Vie de la Sœur Bourgeoys. Il pourrait se
faire, cependant, que l'auteur du Journal n'eût pas été
bien informé de ce qu'il assure ; car il eft difficile de con-
cilier son narré avec ce qu'écrivait, dans ces circonftances
mêmes, M. le vicomte d'Argenson : « L'Archevêque de
« Rouen m'a fait l'honneur de m'écrire, dit-il, &, sans
« qu'il ait sujet de se plaindre de mon procédé, je crois
342 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i)Lettre de M. d'Ar-
genson, 21 oft. i65q,
fol. 84.
(2) Archives deJa
Propagande, vol. A me-
rica, 3. Canada, 256.
Relat. art. 5o, fol. 12
verso.
(3) journal des Jé-
suites, 1 1 sept. 1 659.
« pouvoir lui faire connaître qu'étant d'accord de voir
« M. de Pétrée pour faire les fonctions épiscopales &
« exercer le vicariat apoftolique, il ne devait pas envoyer
« des lettres de grand vicaire à M. l'abbé de Queylus,
« qui ne pouvait en exercer légitimement les fonctions,
« puisque l'Archevêque souffrait un Grand- Vicaire de la
« part du Pape. Aussi M. l'Abbé s'eft bien comporté; car
« il s'eft contenté de s'expliquer de toutes choses avec
« M. de Pétrée, & après n'a voulu faire éclater aucune
« marque de son pouvoir (i). » Il paraîtrait donc, d'après
ce récit, que M. de Queylus ne fit point usage de ces nou-
velles lettres. Toutefois on pourrait conclure avec assez
de vraisemblance de ces dernières paroles de M. d'Ar-
genson, que bien que M. de Queylus s'abftint de tout
acte de juridiction de grand vicaire, il n'était peut-être pas
entièrement convaincu alors de la nullité des prétentions
de l'Archevêque de Rouen, en attendant, comme le Roi
l'écrivait, que l'Autorité de l'Église eut déclaré si ce Prélat
était en droit de prétendre que la Nouvelle-France fût
de son diocèse; & d'ailleurs le Souverain -Pontife lui-
même, dans sa bulle d'mftitution du Vicaire Apoftolique,
avait supposé que Québec dépendait du diocèse de Rouen.
C'eft sans doute ce qui fait dire à M. de Laval dans la
relation de sa mission pour l'année 1660 envoyée au
Pape : que M. de Queylus avant son retour en France
se considérait encore comme grand vicaire de Rouen (2).
Dans la préoccupation qui agitait alors les esprits , il
semble que tout ce qu'on pouvait exiger raisonnablement
de lui, c'était quïl s'abftint, comme il le fit, de tout acte
de la juridiction de l'Archevêque , en attendant que le
Saint-Siège eut décidé ce différend. Aussi, le 1 1 du même
mois, c'eft-à-dire, quatre jours après qu'il avait reçu
ces nouvelles lettres de grand vicaire, le voyons-nous
traiter, comme précédemment, avec les Pères Jésuites &
dîner à leur réfectoire, ainsi que trois prêtres du sémi-
naire de Montréal (3). Il semble même qu'il ne donna
point connaissance au dehors des lettres qu'il avait reçues.
V RETOUR DE M. DE QUEYLUS EN FRANCE. l65c).
Du moins Marie de rincarnation , quoique au courant
de toutes les affaires ecclésiaftiques du pays, paraît avoir
ignoré cette circonstance, lorsqu'elle écrivait, le 8 octobre
suivant, par conséquent après le retour de M. de Queylus
à Villemarie : « Vous savez ce qui s'eft passé, ces années
dernières, au sujet de M. l'abbé de Queylus. Il eft à
présent directeur d\m séminaire de prêtres de Saint-
Sulpice de Paris, que M. de Bretonvilliers a entrepris
de bâtir à Montréal, avec une très-belle église. Cet
abbé, dis-je, eft descendu de Montréal pour saluer
notre Prélat ; il était établi grand vicaire en ce lieu par
l'Archevêque de Rouen; mais aujourd'hui tout cela n'a
plus lieu, 8c son autorité cesse. Néanmoins, les progrès
de la mission sont grands à Montréal, & l'on y va faire
tout d'un coup l'établissement de trente familles, les
derniers vaisseaux ayant amené un grand nombre de
filles à cet effet (r). (0 Lettre
542.
XXIX.
LA GÉNÉROSITÉ DE M. DE
A DES COMPARAISONS
ENTRE LUI ET M. DE
LAVAL.
Mais les progrès mêmes de la colonie de Villemarie,
dont M. de Queylus était alors l'un des principaux sou-
QUEYLUS DONNE LIEU
tiens, & la popularité qu'il s'était acquise à Québec, pou-
vaient faire craindre que sa présence dans le pays, en lui
conciliant les esprits & les cœurs, n'affaiblît l'autorité
morale du Vicaire apoftolique. M. de Queylus était riche
& généreux; il avait fait venir de France vingt-trois hom-
mes à ses propres frais, par le dernier embarquement, &
soutenait, à Montréal, un certain nombre de familles.
Quand il exerçait le grand vicariat & les fonctions pafto-
rales à Québec, il donnait largement aux pauvres, tandis
que M. de Laval, qui, avant de partir pour le Canada,
avait renoncé, dit-on, à son patrimoine (2), n'était pas en (2) Mémoires sur
moyen de les aider beaucoup, alors qu'il n'était pas encore f- de Laval>Par M-de
J J- r Latour. In-12. 1701.
pourvu de l'abbaye de Maubec (3), & n'avait pour subsifter pag. n.
que la pension de mille francs que lui faisait la Reine. (3) Archevêché de
« C'eft bien l'homme du monde le plus auftère & le plus Q-uebeL> reg- A' p- 28-
« détaché des biens d'ici-bas, écrivait encore la même
« Religieuse ; il donne tout & vit en pauvre, & l'on peut
344 n<î PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Lettres spiri-
tuelles de Marie de
l'Incarnation; lett. 90e,
p. 2o3, 204.
(2) Lettres hiftori-
ques, lett. 57e, p. 544.
dire, avec vérité, qu'il a l'esprit de pauvreté. Il pratique
cette pauvreté en sa maison, en son vivre, en ses meu-
bles, en ses domeftiques; car il n'a qu'un jardinier,
qu'il prête aux pauvres gens quand ils en ont besoin, &
un homme de chambre. Il ne veut qu'une maison d'em-
prunt, disant que, quand il ne faudrait que cinq sous
pour lui en faire une, il ne voudrait pas les donner. Ce
ne sera pas lui qui se fera des amis pour s'avancer &
pour accroître son revenu ; il eft mort à tout cela. Peut-
être, sans faire tort à sa conduite, que, s'il ne l'était pas
tant, tout en irait mieux; car on ne peut rien faire ici
sans le secours du temporel (i); & mon sentiment par-
ticulier eit que, si nous souffrons en nos personnes,
ce sera plutôt par la pauvreté que par le glaive des Iro-
quois (2). » Il était difficile que cette vie pauvre &
auftère de M. de Laval ne donnât lieu à des comparai-
sons entre lui & M. de Queylus, & ne fît regretter à plu-
sieurs l'absence de ce dernier. Quelques-uns en vinrent
même jusqu'à blâmer les actes les plus légitimes duVicaire
apoftolique qui concernaient le temporel; entre autres un
règlement par lequel il avait imposé certaines taxes, pour
retrancher l'usage abusif d'inhumer les défunts dans l'é-
glise paroissiale, qui, étant peu spacieuse & toute bâtie sur
le roc, en devenait malsaine à cause des exhalaisons (*).
Ce règlement, quoique très-sage, fut cependant mal inter-
(3) Archevêché de
Québec, rég. A, p. 2 3.
(*) Pour détourner les paroissiens de cette coutume, il avait
ordonné qu'on payerait cent vingt livres à la Fabrique, & que les pa-
rents du défunt feraient creuser, à leurs propres frais, une fosse d'une
certaine profondeur. Mais comme plusieurs, par orientation, deman-
daient, pour leurs défunts, des services honorables, un grand lumi-
naire, des messes hautes, & ne payaient rien ensuite, pas même les
droits du fossoyeur, ni ceux du sonneur, ce qui engageait laFabrique
dans des dépenses considérables, M. de Laval avait défendu aux
marguilliers de rien accorder de ce qui serait demandé pour les
défunts qu'on ne l'eût payé d'avance, en exceptant pourtant de cette
défense les pauvres, pour lesquels la Fabrique devait faire des services
& fournir le luminaire gratuitement (3).
Ier RETOUR DE M. DE QUEYLUS EN FRANCE. 165g.
prêté par quelques-uns; & Jean Péronne du Mesnil,
envoyé en Canada comme contrôleur général, intendant
& juge souverain, accueillit trop légèrement leurs plaintes,
mal fondées sur ce point, & même injuftes. Dans son Mé-
moire, adressé à Colbert, il rapporte que les droits pré-
tendus excessifs, imposés par l'évêque de Pétrée, pour
pouvoir être enterré dans l'église, avaient fait résoudre
plusieurs habitants à se faire inhumer dans leurs jardins,
& il ajoute : « Le sieur abbé de Queylus, grand vicaire de
« l'archevêque de Rouen avant l'arrivée de l'Évêque de
« Pétrée, n'en usait pas ainsi; car, au lieu de prendre, il (i) Archives de la
a donnait aux pauvres; c'eft pourquoi il eft regretté de marine> carton Cana-
1 x da, 1660. Mémoire de
a tOUS les habitants (i). » PéronneduMesnil.
XXX.
LETTRE DE CACHET POUR
FAIRE REPASSER M. DE
QUEYLUS EN FRANCE.
Pour faire cesser ces comparaissons odieuses, qui
pouvaient diminuer la confiance à l'égard de l'évêque de
Pétrée, on jugea donc que le moyen, seul efficace, serait
d'éloigner du Canada M. de Queylus, qui y donnait lieu
par sa présence; & longtemps avant l'arrivée du navire le
Saint-André à Québec, on avait déjà écrit à la Cour pour
obtenir une lettre de cachet qui l'obligeât de quitter le
pays. Ainsi, sans dire avec le P. le Clercq, pour expli-
quer le départ de M. de Queylus, qu'il ne put soute-
nir plus longtemps les mauvais offices qu'on lui ren-
dait de tous côtés, en France & en Canada (2) ; ni avec (2) Premier étabiis-
, vi/-i 1, , j sèment de la Foi, t.
d autres, qu on 1 accusa a la Cour d avoir enivre des u> p> ig>
hommes de la côte de Beaupré, crime qui aurait consiflé
à donner une étrenne au maçon qu'il conduisit avec lui
pour marquer la place où fut bâtie la chapelle de Sainte-
Anne (3); sans dire non plus, que M. de Queylus fut re- (3) Mémoire de m.
présenté à la Cour comme un homme capable de remuer d Allet'
toute la Nouvelle-France (4); il suffit d'alléguer la dispo- (^)md.-xbrégé de
sition des esprits, trop prévenus en sa faveur, pour trou- |Hxn°'art ^2' V233'
ver un motif légitime de son éloignement, à cause des
circonftances où se trouvait alors le pays. Nous avons vu
que, l'année précédente, les aumôniers des deux commu-
nautés de Religieuses avaient quitté le Canada, à l'occasion
346 IIe PARTTE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
de la retraite de M. de Queylus à Villemarie, & que
soixante personnes l'y avaient accompagné de Québec.
Cette disposition à son égard fournissait seule un motif
pour demander une lettre de cachet qui le fît repasser en
France; & cette lettre arriva lorsqu'il était à Villemarie,
après sa visite à M. de Laval.
XXXI. .
M. DE QUEYLUS CONDUIT Seulement, on aurait pu désirer, peut-être, qu'elle lui
a Québec par une efa signifiée avec un peu plus de considération pour
ESCOUADE DE SOL- a 1 1 et 1 r>> 1
dats. sa personne, & plus de respect pour le caractère sacerdo-
tal dont il était honoré, qu'il n'y en eut dans la mesure
sévère qu'on crut devoir prendre. Par sa lettre de cachet
du 14 mai, le Roi avait dit à M. d'Argenson : « Ce que
« vous avez à faire se réduit à maintenir l'évêque de Pétrée
« en la pleine fonction de sa charge; mais je désire que
« vous ménagiez les choses de telle sorte que les vicaires
« de l'archevêque de Rouen aient lieu de se louer de
(0 Archives de Par- « votre conduite (1). » Cette recommandation ne regardait
chevêche de Québec, au fonc[ qUe jy[ ^e Queylus; & toutefois, par zèle pour le
piois du vicomte d'Ar- bien, M. de Laval crut pouvoir outrepasser les bornes
genson, foi. 2. que \q RQi avait prescrites. Du moins on lit, dans le jour-
nal déjà cité, que ce Prélat, n'ayant plus sujet de se fier à
M. de Queylus après l'arrivée de la lettre de cachet du
1 1 mai, disposa tout souverainement à Québec & à Mont-
(2) Journal des Jé- réal (2) : c'eft-à-dire qu'au lieu de se contenter de lui
suites, 7 sept. 1659. envoyer l'original ou une copie de la lettre qui ordonnait
son retour en France, il voulut que M. d'Argenson partît
de Québec pour aller le prendre à Villemarie, accompa-
(3) Hiftoire du Ca- gné d'une escouade de soldats (3), ou plutôt d'un nombre
nada, par m. de Bel- C011sidérable d'hommes armés comme pour quelque
mont. ... .. i -
C4) Mémoire de m. expédition militaire, ainsi que le rapporte M. d'Allet (4),
d'Allet- présent à leur arrivée, & l'un des trois qui furent conduits
à Québec sous cette nombreuse escorte. C'est là sans
doute ce que le journal appelle avoir disposé tout souve-
rainement à Montréal, puisque M. de Laval ne fit alors
d'autre acte d'autorité souveraine dans ce lieu que celui
dont nous parlons. Nous verrons, au refte, qu'au bout de
Ier RETOUR DE M. DE QUEYLUS EN FRANCE. l65q.
deux ans, M. de Queylus ayant reparu en Canada, M. de
Laval pressa fortement de vive voix & par écrit ce même
Gouverneur de lui prêter son miniftère pour le saisir,
demandant même main-forte contre lui, aux noms des
Majeftés divine 8c humaine (i), ce que, cependant, (0Archives del'ar-
Tn . f ,, r • ■ chevêche de Québec,
M. dArgenson relusa absolument cette fois; mais, en reg. a, P. 140, 141.
16D9, il crut devoir se prêter, quoique à regret, à une
mesure si sévère envers des ecclésiaftiques qu'il eftimait
8c qu'il honorait. Arrivé donc à Villemarie, il signifia la
lettre de cachet à M. de Queylus ; 8c outre celui-ci, il ra-
mena encore deux autres ecclésiaftiques du séminaire
pour les faire repasser en France. L'un, comme nous le
disions, était M. d'AUet, qui pourtant ne put partir de
Québec, où il reffa malade tout l'hiver (2). Nous ignorons (2) Journal des H
le nom de l'autre; mais il paraît que M. de Laval se relâ- suites' 27 avnl
cha à l'égard de celui-ci, puisque, l'année suivante, nous
voyons tous les autres confrères de M. de Queylus résider
comme auparavant au séminaire de Villemarie (3). m Archives de îv-
chevêché de Québec,
On aura de la peine à comprendre comment M. de ZtLtproJstl^e,
Laval put en user si souverainement, pour nous servir ici vol. America, 3, ca-
de l'expression du journal, que de livrer ces trois ecclé- ncafa' 256' Art" 5o'
r . . fol. 12 verso.
siaftiques au bras séculier, comme on eût pu le faire de
malfaiteurs ; ce qui fait dire à M. d'Allet : « Si les peuples
« n'eussent été convaincus de la piété de ces messieurs,
« il ne tenait pas à la manière dont on les traitait qu'ils
« ne passassent dans le public pour des criminels d'Etat. »
Mais le caractère sévère de M. de Laval, joint à son zèle
ardent pour le bien de l'Église, qu'il croyait procurer en
employant ainsi la force armée, peut expliquer sa con-
duite en cette rencontre. « Monseigneur notre Prélat, écri-
« vait la Mère Marie de l'Incarnation, eft tel que je vous
« l'ai mandé par mes précédentes, savoir : très-zélé 8c infle-
« xible. Zélé pour faire observer tout ce qu'il croit devoir
« augmenter la gloire de Dieu; 8c inflexible pour ne point
« céder en ce qui y eft contraire. Je n'ai point vu de per- ^ Lettres sPiri-
■ c 1 • 1 • , \ tuelles, lett. 90e, 17
« sonne tenir si terme que lui en ces deux points (4). » sept. 1660, P. 203.
IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
SILENCE DES CONTEWPO
RAINS SUR LA PRISE DE
xxxn. Ce fut apparemment après l'arrivée de ces trois ec-
clésiaftiques à Québec, & à leur sujet, que le P. Jérôme
m. de quevlus a Lallemant écrivait en termes généraux à M. d'Argenson,
conseiller d'État à Paris, frère du Gouverneur, le 8 ocro-
bre, sans parler pourtant du voyage que ce dernier venait
de faire à Villemarie : « Votre frère s'eft comporté à
« l'égard de Mgr de Pétrée autant bien qu'on l'eût pu
« désirer, ayant fait valoir une deuxième lettre du Roi,
« qui lui enjoignait de mettre Mgr de Pétrée en posses-
« sion de l'usage de tous ses titres, & d'empêcher que
« les vicaires de Mgr de Rouen fissent ici aucune foncrion.
(OHiftoire du Mont- " Cela a donné la paix ecclésiaftique pour le présent (1). »
reai.de i65S à 1659. Dans le journal il n'eft pas parlé non plus du voyage du
Gouverneur à Villemarie, ni de l'arrivée de M. de Quey-
lus & de ses compagnons à Québec, escortés par des sol-
dats, quoique cet événement, l'un des plus singuliers de
l'hiftoire du pays, fût plus digne de remarque qu'une mul-
titude de menues circonftances qu'on y trouve relatées.
C'eft qu'apparemment le traitement fait à ces ecclésias-
tiques parut si étrange, qu'on ne jugea pas à propos d'en
rappeler le souvenir dans ce journal. C'eft la réserve qu'a
cru devoir garder, de son côté, M. Dollier de Casson,
dans son Hiftoire du Montréal. « Ensuite de l'arrivée
« de la recrue & des Hospitalières pour Villemarie, nous
« voyons le retour de M. l'abbé de Queylus en France,
« qui affligea beaucoup ce lieu. » C'eft tout ce qu'il en
"dit, en ajoutant pour tout commentaire : « Ainsi, en cette
(2) Emplois du vi- ft • j douceurs sont mélangées d'amertumes (2). »
comte dArgenson, ' ° v /
foi. 112. Enfin M. d'Argenson, qui n'avait agi en cela que par né-
cessité, n'a pas osé non plus parler explicitement de cette
trifte expédition, de peur sans doute que, si ses lettres
tombaient en des mains étrangères, elles ne pussent lui
faire quelque tort à lui-même. Ecrivant le 21 octobre,
veille du départ de M. de Queylus pour la France, après
avoir dit, au sujet d'une certaine affaire : « Je ne vous en
écris pas les raisons, de peur que la lettre ne tombe en
d'autres mains, » il ajoutait : « M. de Pétrée eft parfaite-
RETOUR DE M. DE QUEYLUS EN FRANCE. l65g.
« ment reconnu, suivant la volonté de Sa Majefté, qu'elle
« a déclarée par deux lettres de cachet. M. l'abbé de
« Queylus s'elt bien comporté, il passe en France. Un
« homme de ce mérite sacrifie volontiers ses biens & sa
« personne pour l'établissement de l'Église ; si vous dési-
« rez savoir quelques particularités de plus du pays,
« M. l'abbé de Queylus pourra vous les faire savoir. » Il
disait encore dans la même lettre : « Je ne puis assez es-
« timer le zèle 8c la piété de M. de Pétrée. C'eft un vrai
* homme d'oraison; & je ne fais aucun doute qu'il ne
« fasse grand fruit en ce pays, lorsqu'il en aura pris la
« connaissance : car les pratiques ici sont bien différentes
« des spéculations qu'il en a faites (i). » Marie de Tin- (0 Emplois duvi-
carnation, dans une lettre qu'elle écrivit après le 8 oftobre, «d-Argenson.foi.
avant la lin de cette année, & qui probablement partit
par le vaisseau qui emmena M. de Queylus en France,
garde aussi le silence sur son expulsion du pays, si Ton
juge de sa lettre par ce qui en a été imprimé. Toutéfois,
elle fait une réflexion qui, eu égard au temps où elle écri-
vait, ne pouvait concerner que cette expulsion même :
« Pour le pays en général, dit-elle, sa perte, à mon avis,
« ne viendra pas tant du côté des Iroquois que de cer-
« taines personnes qui, par envie ou autrement, écrivent
« des choses fausses contre les plus saints & les plus
« vertueux ; & comme la nature corrompue se porte plu-
« tôt à croire le mal que le bien, on les croit facilement.
« De là vient que, lorsqu'on y pense le moins, on reçoit ici
« des ordres & des arrêts très-fàcheux (2). » Nous ajou- 0) Lettres hiftotï-
terons que, dans sa relation de l'année 1660, qu'il envoya Liues^lett-5/'' p- 544-
au Souverain-Pontife, M. de Laval, parlant du retour de
M. de Queylus en France, a cru devoir garder aussi
un profond silence sur son arreftation à main armée, &
même sur son expulsion du Canada. Il s'eft contenté de
dire : In Galliam ipse transfretavit (3), ce qui, n'étant ^ Archives de la
accompagné d'aucun commentaire, signifierait naturel- Propagande, vo\.Ame-
1 ,., . -, , . A rica. i, Canada, 256.
lement quil serait retourne de lui-même en France. Reiatû} art< s0j fol. , 3
Peut-être jugea-t-il que ce traitement avait été trop vio- verso.
350 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
lent, pour pouvoir être approuvé à Rome, & que la pru-
dence demandait qu'il n'en fît point mention.
XXXIII.
départ dem. de quey- M. de Queylus s'embarqua le 22 octobre i65q, sur le
LUS POUR LA FRANCE. . , ,-, . , . , , ,. . .. _ ,
vaisseau le Saint- André, conduit par le capitaine Poulet,
qui avait amené la dernière recrue pour Villemarie; &
eut pour compagnons de voyage, entre autres le P. Vi-
mont, qui retourna pour toujours en France, M. de Bécan-
cour, M. Chartier, M. de Villeray. Leur vaisseau fut
pourtant obligé de relâcher & ne partit que le 26. Il paraît
que M. de Maisonneuve & M. d'Aillebouft des Musseaux
étaient descendus à Québec pour dire adieu à M. de
Queylus avant son départ; car nous lisons qu'ils s'em-
barquèrent de Québec pour l'île de Montréal le 1" de
novembre suivant. Le départ de M. de Queylus, comme
le fait remarquer M. Dollier de Casson, affligea beaucoup
la colonie de Villemarie, & en particulier la nouvelle
recrue qui venait d'arriver. Jusqu'ici nous avions différé
de parler de ce renfort, afin de mettre plus de clarté dans
le récit d'autres événements qui s'étaient passés les années
1 658 & 1 65g ; nous en parlerons ici en détail, cette recrue,
la plus considérable après celle de i653, ayant rendu à la
Colonie d'importants services.
XXXIV.
les hospitalières de Mademoiselle Mance, après avoir trouvé dans la géné-
la flèche obtien- rosité ^e macjame de Bullion une fondation pour les Hos-
NENT ENFIN LOBE- . . . . *
dience pour ville- pitalières de Saint-Joseph, avait écrit à M. de la Dauver-
M arie. sière ^e conduire à la Rochelle, lieu de l'embarquement,
celles qu'il deftinait pour Villemarie; & à la Sœur Bour-
geoys d'aller la première dans cette ville, avec les filles
qu'elle conduisait, & de l'y attendre. Pour cette fondation
tant désirée, M. de la Dauversière choisit les Sœurs Judith
Moreau de Brésoles, Catherine Massé & Marie Maillé;
mais lorsqu'il eut demandé à l'évèque d'Angers son obé-
dience pour elles, ce Prélat se montra si opposé à leur
départ, qu'on désespéra presque de l'y faire jamais con-
sentir; ce qui fut cause que la recrue déjà rendue à la
HOSPITALIÈRES DE SAINT-JOSEPH. l65c).
35i
Rochelle fut obligée d'attendre longtemps leur arrivée.
Dans cet intervalle, pour surcroît d'épreuves, M. de la
Dauversière, sans le concours duquel les Hospitalières ne
pouvaient effectuer leur départ, tomba tout à coup dans
une très-grave maladie, dont les progrès furent si rapides
8c si effrayants en peu de jours, que les médecins perdirent
pour lui toute espérance de guérison. Il était en cette ex-
trémité lorsque, le 23 mai de cette même année 1659, il
reçut des lettres des Associés de Montréal qui, ne con-
naissant pas son état, le pressaient avec initance d'aller
incontinent à la Rochelle pour donner ordre à l'embar-
quement de la recrue. Alors cet homme de foi s'adresse
à Dieu, lui demande la force nécessaire pour achever
l'œuvre qu'il lui a confiée ; &, chose admirable, deux jours
après cette prière, le 25 du même mois, il se trouve entiè-
rement guéri. Bien plus, ce jour-là même, l'évêque d'An-
gers arrive exprès à la Flèche pour donner lui-même,
en personne, l'obédience aux Filles de Saint-Joseph, en
assurant avec effusion de cœur que cette nouvelle maison
serait désormais l'ornement de tout l'Inflitut, qui en effet,
n'avait, été formé qu'en vue de Villemarie. Enfin, deux
prêtres du séminaire de Saint-Sulpice, M. Lemaître &
M. Vignal arrivent, de leur côté, le même jour à la Flèche,
pour accompagner de là les Sœurs de Saint-Joseph en
Canada; & la réunion de toutes ces circonftances impré-
vues- parut être si providentielle, que le départ fut fixé au (i)HiftoireduMont-
lendemain même de ce jour (1). ?aI' par ^P?11^
' v ' Casson, i658 aio5g.
XXXV.
Mais, dès que le bruit s'en fut répandu dans la ville émeute a la flèche
de la Flèche, le peuple, s'imaginant que M. de la Dauver- P0UR EMPÊCHER LE
' r T ^ <D ~l DEPART DES HOSPITA-
sière envoyait ces Sœurs en Canada malgré elles, forma lières.
une sorte de coalition pour s'opposer à leur départ.
Comme plusieurs vertueuses filles étaient parties par ses
soins pour Villemarie contre le gré de leurs parents, ceux-
ci, irrités de ces enlèvements prétendus, avaient excité
contre lui une persécution ouverte, qui se ralluma plus
que jamais à l'occasion du départ des Hospitalières. Les
352 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
rues voisines del'Hôtel-Dieu furent bientôt toutes remplies
de monde, & plusieurs même passèrent la nuit à faire le
guet pour délivrer ces filles dès qu'elles viendraient à
sortir. Enfin, le lendemain à dix heures du matin, qui fut
le moment où elles montèrent à cheval, il y eut tant de
mouvements tumultueux & de si vives démonftrations
d'opposition de la part du peuple, que les gentilshommes
qui devaient accompagner les Sœurs dans leur voyage,
entre autres M. de Saint- André, ne virent d'autre moyen
d'effectuer le départ que de mettre la main à l'épée, &
(i) Hift. du Mon- d'écarter la foule par les impressions de terreur qu'ils
tréal, par M. Dollier, . 1,1 111
de casson, i658 & surent inspirer aux plus résolus, sans cependant blesser
^ôg. personne (i).
XXXVI.
a la rochelle, on Arrivées à la Rochelle, où le refte de la recrue les
veut empêcher les attendait pour rembarquement, les Filles de Saint-Joseph
HOSPITALIEKES DE -T 1 ' r
partir. eurent un autre combat à soutenir. Des personnes char-
gées en France des affaires de M. de Laval, & qui, pour
le bien du Canada, désiraient qu'il n'y eût en ce pays
qu'un seul Inftitut d'Hospitalières, s'efforcèrent de les em-
pêcher de partir, les assurant qu'elles n'y seraient pas
reçues, & qu'on les renverrait en France, cette même
année, sans agréer leurs services. Ces filles persiflèrent
néanmoins dans leur dessein, & M. de la Dauversière
demeura toujours inébranlable, persuadé, aussi bien que
les Associés de Montréal, que le moment était venu d'ac-
complir les desseins de Dieu; & comme à la Rochelle on
lui demandait pourquoi il pressait si fort leur départ :
« Si elles ne vont pas cette année en Canada, répondit-il,
« jamais elles n'y iront. » La suite juftifia la vérité de ces
paroles. Pour empêcher leur départ, on persuada appa-
remment au capitaine du navire que les chefs de cette
entreprise étaient insolvables, en sorte que cet homme
voulait absolument être payé d'avance du passage de
toute la recrue & de celui du frêt des effets deftinés pour
Villemarie. Ils étaient cependant dans l'impuissance de
satisfaire à sa demande avant d'arriver en Canada, ayant
RECRUE POUR VILLEMARIE. 1 65g. 353
, ' r i < i ii ^ (i) Hifîoire duMont-
employe tous leurs tonds a lever des hommes, ou a ache- réai, par m. Doiiier
ter des denrées nécessaires ou utiles à la Colonie (i). de Casson, de i658 à
) ■ i65g.
^ • r i > r • i i ^ • XXXVII.
Cette recrue, qui tut levée aux trais de la Compagnie Le capitaine du navire
de Montréal, du séminaire de Saint-Sulpice & de l'Hôtel- REFl SE d'embarquer
-r^,. • i c .LA RECRUE.
Dieu, se composait de cent neut personnes, soixante-
deux hommes 8c quarante-sept femmes ou filles, sans
parler encore d'autres colons qui allaient à leurs propres
dépens s'établir à Villemarie. Ceux-ci se virent égale-
ment contraints de payer d'avance leur passage ou de
renoncer au départ, tant le capitaine était défavorablement
prévenu. Mademoiselle Mance, les voyant dans cette ex-
trémité, voulut bien se donner elle-même pour caution, &
eut recours 'à un marchand de la Rochelle, qui, le 20 juin
1659, avança, en effet, la somme nécessaire pour le pas-
sage de sept honnêtes ménages de la Rochelle, obligés
sans cela de sortir du vaisseau. C'étaient les familles
Charbonneau, Goguet, Leroi, Thiberge, Baujean, Car-
dinau ou Cardinal & Thibodeau (2). La Sœur Bourgeoys Greffe de Vi''e"
v ' ° J marie, 10 nov. iboo,
n'a pas oublié, dans ses Mémoires, ce fâcheux contre- & 19 juin 1673.
temps, qu'elle n'éprouva pas moins que les autres passa-
gers ne le ressentirent. « A la Rochelle, dit-elle, les écus
d'or que M. Châtel avait fait coudre dans le corset de
sa fille, & qu'elle me donna ensuite, nous furent fort
utiles. On nous avait promis qu'on embarquerait cha-
cune de nous pour cinquante livres, avec nos pro-
visions & nos coffres; mais il y eut quelque débat avec
le maître du navire. On voulut nous faire payer à cha-
cune cent soixante-quinze livres, & nous n'avions pas
d'argent. On refuse M. de Maisonneuve pour répon-
dant, & on veut que ma Sœur Raisin s'en retourne
pour faire payer en France. Me voilà bien en peine.
Enfin on nous mande de faire deux promesses, l'une
pour payer à Montréal incessamment, l'autre sur
M. Raisin, afin d'être payée par lui au retour du vais-
seau, en cas que celle de Montréal ne fût pas sûre.
Cependant le maître du navire, qui était préparé, se
T. II. 23
354 n° PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Écrits autogra- <( résolut de tout embarquer (i) sur parole (2), le 29 juin
gèoys.6 a œm °Ur î^9 (•*)• " De leur c°té; ^es cnefs de la flotte de la
(2) HHtoireduMont- Grande-Compagnie refusèrent à M. de la Dauversière la
réai. ibid. grâce qu'il leur demandait avec infiance, d'attendre le
(3) Annales de l'Hô- vaisseau qui devait porter la recrue. Voyant qu'ils per-
tel-Dieu St-Joseph. siftaJent dang leur refus^ ge contenta de \em dire .
teSittTn™: « .^eu en sera le maître; » & la flotte n'avait pas
Mémoire de m. de la fait plus d'une lieue en mer, que son vaisseau amiral
Dauveisière fils sur périt (a\
son père.
XXXVIIL
DÉPART DE LA RECRUE
CONTAGION.
Enfin, après trois mois d'attente, la recrue, qui s'était
embarquée le jour de Saint-Pierre, leva l'ancre le 2 juillet,
fête de la Visitation. Dans ce moment, M. de la Dauver-
sière, voyant que, par le départ des Filles de Saint-Joseph
pour Villemarie, il accomplissait heureusement l'œuvre
que Dieu lui avait confiée, & à laquelle il avait travaillé jus-
qu'alors avec tant de zèle, de confiance & de courage,
récita dans un grand sentiment de reconnaissance le can-
tique du saint vieillard Siméon : « Maintenant, Seigneur!
« vous renvoyé^ en paix votre serviteur, selon votre pa-
« rôle. » Il les assura que la Providence veillerait toujours
(5) Annales de ma- sur elles, & les bénit (5). Sa mission était remplie ; il reprit
tel-Dieu saint-Joseph, j chemin de la Flèche, & le 6 novembre suivant il acheva,
par la Sœur Morin. ' . ' 7
dans les plus vives souffrances, à l'âge de soixante-trois
ans, une vie si utilement employée à la gloire de Dieu & au
(6) Lettre de m. de bien de la Nouvelle-France (6). Ces généreuses filles qui
Fancamp sur la mort allaient se dévouer au service des malades en Canada
de M. de la Dauver-
sière. trouvèrent l'occasion d'exercer leur zèle pendant la tra-
versée. Il y avait environ deux cents personnes sur le
navire, dont dix-sept ou dix-huit filles pour Québec. Ce
navire avait servi pendant deux ans d'hôpital aux troupes
de la marine, sans avoir fait depuis pie quarantaine ; il se
trouvait infeclé de la pefte ; & à peine fut-il en mer, que
la contagion se déclara & gagna une grande partie de la
recrue.
xxxix.
2ÈLE COURAGEUX DES
Dévouées par état au soin des malades, les Filles de
RECRUE POUR VILLEMARÎE. 165c).
355
Saint- Joseph s'empressèrent d'offrir leurs services dans
cette périlleuse occasion. Mais, quelques inftances qu'elles
fissent, elles ne purent obtenir la faveur qu'elles deman-
daient : ce qui peut-être fut cause de la mort de huit ou
dix personnes que la contagion enleva tout d'abord. Du
moins, la défense qu'on leur avait faite d'exposer leur vie
ayant été levée, dès ce moment il ne mourut plus per-
sonne, quoique le nombre des malades fût toujours fort
grand. « Nous pouvons bien dire, ajoute M. Dollier de
« Casson, que la Sœur Marguerite Bourgeoys travailla
u autant que toutes les autres pendant la traversée, & que
« Dieu la pourvut de plus de santé pour suffire à tant de
« fatigues. » Les deux prêtres de Saint- Sulpice, quoique
atteints eux-mêmes de la maladie, assiftaient les ma-
lades autant qu'ils en étaient capables ; & M. Le Maistre,
moins abattu que son confrère par le mal, ensevelissait
lui-même les morts, les liant dans leurs couvertures, & les
jetant ainsi avec elles à la mer (i). Deux de ces passagers,
qui étaient Huguenots, eurent le bonheur d'abjurer l'héré-
sie avant de mourir, & de trouver ainsi leur salut dans
cette détresse commune (2). Cependant les Hospitalières
éprouvèrent elles-mêmes quelques atteintes du mal, aussi
bien que la sœur Bourgeoys & surtout ses trois compa-
gnes, mais principalement mademoiselle Maiice, qui en
fut réduite à l'extrémité. « La famille Thibodeau tout
entière, dit la Sœur Bourgeoys, était aussi à l'extrémité,
hormis une petite fille à la mamelle, dont personne ne
voulait se charger. J'entendis que l'on parlait de la
jeter à la mer ; ce qui me faisait trop de pitié, & je la
demandai contre l'avis de toute notre bande, qui était
toute malade. » Cette maladie peflilentielle ne fut pas la
seule épreuve qu'on eut à souffrir dans la traversée, qui
dura plus de deux mois. Le navire essuya les plus furieu-
ses tempêtes, & fut en danger évident de périr; jusque-là
que plusieurs fois tous les passagers, se croyant perdus
sans ressource, se mirent en état de paraître devant Dieu,
par la réception du sacrement de Pénitence. Enfin on
HOSPITALIERES ET DE
LA SŒUR BOURGEOYS
POUR ASSISTER LES
MALADES.
(i) Hiltoire du Ca-
nada, par M. de Bel-
mont. — Écrits auto-
graphes de la Sœur
Bourgeoys.
(2) Hiftoire du Mont-
réal 1 658 à i65g.
356 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
eut encore à souffrir de la disette d'eau douce, jusqu'à ce
qu'on fût entré dans le fleuve Saint-Laurent.
XL.
ARRIVÉE DE LA RECRUE La nouvelle de rapproche du navire ayant été portée à
a québec. Québec, plusieurs particuliers s'embarquèrent sur des
canots pour aller à sa rencontre, dans l'espérance d'y voir
des amis ou de recevoir plus tôt des nouvelles de France.
Le P. Dequen apprit que mademoiselle Mance y était, &
qu'elle amenait des Hospitalières, atteintes aussi bien
qu'elle de la maladie; il y alla aussitôt pour leur porter
i) Annales de l'Hô- des rafraîchissements ; mais sa charité lui coûta la vie (i).
Morin!"— ^Made^e U contracta lui-même la maladie & mourut le 8 du mois
l'incarnation, p. 544. suivant (2). Le navire arriva enfin le 7 septembre, &
(2) journal des Je- comme [\ était alors sept heures du soir (3), on ne débar-
suites, ier oct. 1659. r .
(3) ibid., 7 sept, qua que le lendemain, fête de la Nativité (4). « Le dernier
l659- « vaisseau s'eft trouvé, à son arrivée, infecté de fièvre
tJoiî^Tuw ,( pourPrée & peftilentielle, écrivait la Mère Marie de l'In-
Morin. « carnation. Il portait deux cents personnes, qui ont,
« presque toutes, été malades. Il en efl mort huit sur mer
« & d'autres à terre. Presque tout le pays a été infecté, &
« l'hôpital" rempli de malades. Monseigneur notre prélat y
« efl continuellement, pour les servir & faire leurs lits. On
« fait ce que Ton peut pour l'en empêcher & pour conser-
« ver sa personne; mais il n'y a point d'éloquence qui
(5) Lettres hiftor., « puisse le détourner de ces actes d'humilité (5). » Made-
îet. b-<i p- 544. moiselle Mance & d'autres personnes, deffinées pour Ville-
marie, demeurèrent donc quelque temps à Québec, afin
d'y rétablir leur santé, & la Sœur Bourgeoys continua
d'exercer à leur égard le charitable office d'infirmière.
« A Québec, dit-elle, nous étions logées au magasin de
« Montréal; m'étant chargée de la petite Thibodeau, que
« j'avais avec moi, je dis à son père, qui se portait mieux,
« de la garder jusqu'à notre départ pour Villemarie, afin
« de soulager nos Filles des cris de cette enfant. Mais les
« personnes qui étaient là firent un grand feu pour se
« chaLiffer & couchèrent l'enfant trop proche du foyer, en
« sorte qu'elle en eut le dos brûlé. Cette enfant souffrait
LAVAL CONTRE L IN-
STITUT DE SAINT-JO-
RECRUE POUR VILLEMARIE. l65(). 35 J
« beaucoup, & je n'avais rien pour la panser; ce qui me fit
<i bien de la peine durant tout le voyage de Québec à Ville-
« marie 00, » Une partie de la recrue s'embarqua enfin /2^c,ntc! aut°sra-
v ' r , 1 phesde la Sœur Bour-
Eivec la Sœur Bourgeoys, & arriva à Villemane le 29 sep- ge0ys.
tembre, fête de Saint-Michel, jour anniversaire où la Sœur
en était partie Tannée précédente. Mademoiselle Mance ne
put la suivre, étant encore retenue par la maladie à Qué-
bec, où elle se faisait traiter dans une maison à la Basse-
Ville. Les trois Hospitalières de Saint-Joseph ne partirent
pas non plus avec la Sœur Bourgeoys, mais pour un
autre motif.
XLI.
Nous avons dit qu'à la Rochelle on les avait enga- préventions de m. ds
gées à ne pas s'embarquer, en les assurant que, si elles
allaient en Canada , elles seraient obligées de repasser seph
la mer dans le courant de l'année même. Elles devaient
donc s'attendre à rencontrer des oppositions, & ne furent
pas trompées dans cette attente. Dieu voulait sans doute
que Villemarie, dont il était l'auteur, portât le caractère
propre de toutes ses œuvres, en étant exposée à la con-
tradiction; & comme les Hospitalières de Saint- Joseph
avaient été établies en vue de cette colonie, il permit que
M. de Laval, quoique si zélé pour les intérêts de la reli-
gion , prît contre leur Inftitut même les plus fâcheuses
préventions. Il ne pouvait goûter leurs co institutions,
rédigées par un homme marié, M. de la Dauversière;
& il voyait dans les observances qu'elles prescrivaient
des choses si extraordinaires & si inusitées pour des filles,
qu'il douta s'il pourrait jamais les approuver. Dans la
pensée de leur fondateur, ces Hospitalières avaient été
inftituées pour être un jour de vraies Religieuses, & celles
qui arrivaient de France se considéraient déjà comme
telles, en attendant l'approbation du Souverain Pontife.
M. de Laval leur objectait que leurs conltitutions ne
supposaient que des vœux simples, & que d'ailleurs leur
coftume n'était pas distingué de celui des personnes
séculières : ce qui était vrai alors. Son intention était de
358 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XLIL
CONSTANCE DES FILLES
»E SAINT-JOSEPH.
procurer que toutes les hospitalières qui seraient en
Canada fussent vêtues de la même sorte & suivissent les-
mêmes règles; & comme il y avait déjà à Québec des
Hospitalières venues de Dieppe, il fit tous ses efforts pour
que celles de Saint -Joseph prissent le coftume & les
conflitutions des autres & embrassassent le même infïi-
tut (*); dans l'autre cas il les engageait à retourner en
France.
Quelque affligées qu'elles fussent de ces inftances,
la Mère de Brésoles & ses compagnes demeurèrent
toujours fermes dans leur première vocation; & comme
on ne leur donnait aucun ordre formel,, elles se réso-
lurent à porter de bon cœur toutes les croix que cette
fermeté pourrait attirer sur elles. « M. de Laval, grand
« serviteur de Dieu & homme tout apoftolique, remarque
« en effet la Sœur Morin, ne fit jamais violence à leurs
« sentiments, se contentant de leur dire qu'elles lui feraient
« un grand plaisir de s'engager à l'autre Inftitut. » Il le
désirait avec d'autant plus de raison que, sans cela, il se
(*) Sub annum 1659, venit in has regiones societas quasdam
(1) Archives de la fasminarum monialium (1) trium numéro, ut Montis Regalis habi-
Propagande. Relatio tationem incolerent & ibi nosocomium curarent. Rogatus Ego ut
missionisCanadensis, approbationem darem, significavi velle me prius de Inftituto earum
anno 1660. Vol., Ame- cognoscere. Ab ipsis itaque conftitutiones quœdam & régulas im-
rica, 3, Canada,i56. press2e mihi sunt traditae, quarum au£tor, ut accepi, fueratvir uxo-
Art. 52, fol. i2, ratus ^ je ja rjauversière, Quasftor regius. Verùm in hujusmodi
conftitutionibus & regulis tam multa extraordinaria & parùmusitata
in Ecclesia Dei, pro fasminis prassertim , mihi visa sunt, ut dubi-
tarem diu an expediret eas à me approbari, prœsertim cum se Reli-
giosas approbari intenderent, etsi in hujusmodi conftitutionibus
nulla nisi votorum simplicium appareat, nec veftitus ulla ratione ab
sasculari diftin&us. Sentio nempè hujusmodi Hospitalarias omnes
uno & eodem habitu &ornatu veftiendas, iisdemque conftitutionibus
(2) Tbid. Epiftola ^ regUiiSj qUantùm poteft informandas; eas saltem quaa in eodem
Francisa Episcopi Pe- £piscopatu Versantur. Antiquas Hospitalarias hîc habemus : certe
tnseensis ad Eminen- . r r . . . rT _ . »- j t« j u„u:<-,-,
tissimos cardinales incommodum videtur Hospitalarias alias de hic novo admitti, habitu
quart. Kalend. ' sep- & regulis ab communi Hospitalariarum omnium aliarum usu
tembris 1667. discrepantes, maximè earum quas hîc sunt (2).
RECRUE POUR VILLEMARIE. l65c). 35g
voyait dans la nécessité de rappeler de Villemarie les deux
Hospitalières de Québec, qui y étaient depuis Tannée pré-
cédente, n'ayant pas de quoi les y faire subsifter; &, d'a-
près le contrat de fondation, les Hospitalières devant y
vivre de leur revenu propre, & non de celui de l'hôpital.
Les Associés de Montréal avaient déclaré d'ailleurs qu'ils
retireraient leurs aumônes, si l'on donnait la conduite de
cette maison à d'autres Hospitalières que celles qu'ils
avaient eux-mêmes choisies. Pour obvier à cette difficulté
sans avoir recours à eux, on engagea alors M. de Laval à
appliquer à l' Hôtel-Dieu de Villemarie une partie de la
fondation que madame la duchesse d'Aiguillon avait faite
en faveur de celui de Québec. Mais cette fondation était
trop peu considérable pour suffire aux deux établisse-
ments, « & Monseigneur aima mieux, dit la Mère Juche-
« reau, conserver notre communauté avec son revenu,
« que de partager nos fonds pour deux maisons, qui n'au- ^Québec0'61"
« raient pu se soutenir ni l'une ni l'autre (i). » n8, u<>
XLIII.
LES HOSPITALIÈRES PAR-
TENT ENFIN POUR
VILLEMARIE.
Durant ces débats, les Filles de Saint- Joseph res-
tèrent près d'un mois à Québec, toujours incertaines de
leur avenir. Sans entrer dans le détail des difficultés qu'elles
rencontrèrent, M. Dollier de Casson dit, avec sa manière
enjouée : « Après les efforts de la maladie & les vagues de
« la mer essuyés*, voilà enfin le navire arrivé à Québec.
« Que si ces Religieuses croyaient être au bout de toutes
« les tempêtes, elles se trompaient fort; car elles en es-
« suyèrent une si grande dans ce lieu, qu'elles eurent de
« la peine à y mettre pied à terre, & ne l'eussent peut-être
« jamais fait, si Taure nouveau, qui depuis ce temps éclaire
« notre Eglise, ne leur eût été assez favorable pour dissi-
« per T orage qui causait cette violente agitation. De quoi
« le Montréal lui fut bien obligé, parce qu'il contribua à
« lui donner ainsi ces bonnes Filles (2). » M. de Laval Ç2)HiftojreduMont-
invita donc les deux Hospitalières de Québec qui étaient à
Villemarie de retourner à leur communauté, & le 2 octobre,
donna enfin à celles de Saint-Joseph l'autorisation, par
réal, 1 658 à i65g.
3Ô0 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
écrit, d'aller exercer dans ce lieu leurs fonctions jusqu'à
i) Archives du sé- ce qU^i en eût ordonné autrement (i). Elles remontèrent
PiècesreiatH-e^à ml- Ie fleuve & rencontrèrent la barque qui ramenait à Québec
tei-Dieu saint-Joseph, les deux Hospitalières dont on a parlé, accompagnées de
M. de Saint-Sauveur, leur Chapelain. M Souart se trou-
vait aussi dans cette barque & allait chercher les trois
autres, que conduisait M. Vignal. A leur arrivée à Ville-
marie, celui-ci les mit en possession de l'Hôtel-Dieu; & le
20 du mois suivant, M. de Maisonneuve, en qualité de
Gouverneur, leur donna de cette prise de possession un
acte, par écrit, daté du Fort où il faisait sa résidence.
XLIV.
AVANTAGES QUE CETTE
RECRUE PROCURA A
VILLEMARIE.
Mademoiselle Mance refta encore trois semaines à
Québec, avec quelques demoiselles de qualité, entre autres
Catherine Gauchet & Perrine Picoté de Beleftre, qu'elle
avait amenées de France, & qui étaient aussi malades des
suites de la contagion. Enfin elle remonta avec elles à
Villemarie, & alla prendre part à la joie commune que l'ar-
rivée d'un si puissant renfort avait fait éclater parmi les
colons. Personne n'en éprouvait une plus vive ni plus
douce que celle qu'elle goûtait elle-même après ce voyage,
qui avait procuré au pays les Sœurs de Saint-Joseph, si
longtemps attendues & si ardemment demandées (*).
« Dieu a donné depuis, dit M. Dollier, une grande béné-
« diction à ces bonnes Filles. Plusieurs 'Iroquois & quan-
« tité d'autres sauvages ont été convertis, tant par leurs
« charitables soins que par le miniftère des Ecclésiaftiques
(*) Nous avons raconté qu'en partant pour la France, made-
moiselle Mance avait chargé du soin de ses malades & de l'admi-
niftration de l'hôpital mademoiselle de la Bardillière, qui, avec l'aide
de quelques filles, s'acquitta dignement de ce double emploi. Il paraît
que cette charitable auxiliaire était veuve, quoique qualifiée demoi-
selle, selon l'usage de ce temps, où Ton donnait ce titre aux femmes
mariées qui n'étaient pas d'une grande extraction. Du moins, immé-
diatement après le retour de mademoiselle Mance à Villemarie, Marie
Pournin, veuve de Guillaume de la Bardillière, sergent du régiment
des gardes du roi, qui semble être celle dont nous parlons, se maria
RECRUE POUR VILLEMARIE. I 65 g .
36l
i) Hisft. du Mont-
réal, i65S-5g.
s du lieu, 8c sont morts avec des apparences presque
« visibles de prédeftination. Grand nombre de Hugue-
« nots ont eu le même bonheur; 8c, dans un seul hiver, il
« v en eut jusqua cinq qui, avant de mourir, eurent le
« bonheur d'embrasser la foi catholique (i). » Cette
recrue donna encore à la colonie de Villemarie de nou-
velles inlhtutrices, dont plusieurs secondèrent efficacement
la Sœur Bourgeoys dans rétablissement de la Congréga-
tion ; elle lui procura aussi deux nouveaux ouvriers apos-
toliques, tout dévoués au bien du pays, pour lequel ils
répandirent leur sang, comme nous le raconterons ailleurs;
une troupe de filles choisies, deftinées à devenir autant
de vertueuses mères de famille; 8c enfin un nombre con-
sidérable d'hommes forts 8c robuftes, capables de com-
battre les Iroquois 8c exercés chacun à quelque métier.
« Outre les personnes déjà mentionnées qui vinrent
« de France, par ce vaisseau, à Villemarie, dit encore
« M. de Casson, je dois nommer M. Picoté de Beleftre,
« qui orne bien cette colonie, tant dans le temps de la
« guerre que dans celui de la paix, à cause des qualités
« avantageuses qu'il possède pour Tune 8c pour l'autre.
« Je donne ce mot d'éloge à sa naissance 8c à son mérite,
« sans préjudice des autres personnes qui ont été du même
« voyage, 8c faire tort à leur mérite particulier. » Il parle
ici de M. de Rouvré, de M. de la Place, des sieurs Bri- ,,
' ' Montréal en ioàg.
geac, de Lavigne, Claude Robutel de Saint-André (2), tous Archives du sémin.
de Villemarie.
XLV.
M. PICOTÉ DE BELES-
TRE, BRIGEAC ET AU-
TRES OFFICIERS.
(2) État des hom-
mes qui passèrent à
dans ce lieu, le 3 de novembre, assiftée par mademoiselle Mance
elle-même, par les demoiselles Gaucher. & Perrine de Beleftre, par
M. d'Aillebouft, M. de Maisonneuve & tous les prêtres du séminaire.
Elle épousa Jacques Teftard, sieur de la Foreft, fils d'honorable Jean
Teftard & d'Anne Godefroy, de Rouen; parmi les témoins, on trouve
Charles Teftard, son frère; Jean Godefroy, écuyer, sieur de Linélot,
son oncle maternel, & Marie le Neuf, femme de celui-ci; Jacques le
Neuf, écuyer, sieur de la Poterie, Gouverneur des T rois-Rivières ;
demoiselle Marguerite Legardeur, sa femme; Michel le Neuf, écuyer, Greffe de Ville-
sieur de Hérisson; Jean François le Pouterel de Bellecour, etc. (2). marie, 3 nov. 1659.
3Ô2 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
exercés au métier des armes & deftinés à seconder M. de
Maisonneuve pour la défense du pays. M. de Saint-André
amenait avec lui sa femme; qui, par affection pour les
Filles de j Saint-Joseph , les avait accompagnées depuis
leur maison de la Flèche, & était demeurée conflamment
auprès d'elles à la Rochelle & dans toute la traversée.
« On peut dire du secours de cette année, ajoute M. Dol-
« lier, qu'il était très-considérable pour le pays alors
« encore dans une grande désolation; & que même il lui
« était nécessaire pour consolider tout ce que celui de
« i653, conduit par M. de Maisonneuve, y avait apporté
« d'avantages; car, sans cette dernière recrue, tout le pays
« était encore en grand danger de succomber; & depuis
« qu'elle eft arrivée, on a eu moins de sujet de craindre
« une ruine générale qu'on n'en aA^ait eu auparavant, mal-
« gré les pertes d'hommes que nous avons faites en plu-
« sieurs combats. » Nous les exposerons en détail dans les
chapitres suivants, en racontant l'hiftoire de la quatrième
guerre avec les nations Iroquoises. Elle avait commencé à
la fin de l'année 1657, c'eft-à-dire , avant l'arrivée de
M. d'Argenson en Canada; ce qui nous oblige à revenir
sur le gouvernement de M. d' Aillebouft , en nous bornant
ici à ce qui concerne cette guerre.
4e GUERRE. MORT DE SAINT-PÈRE. l65j.
363
CHAPITRE XIV
quatrième guerre des iroquois depuis l65y
jusqu'à 1660.
I.
Depuis la paix conclue avec les nations Iroquoises, & nouvelle déclaration
après la reftitution, qui avait été faite mutuellement, des DE GUERRE PAR LES
r . 1 11' 1 IROQUOIS, DANS LA
captifs pris de part & d autre dans les guerres précédentes, SIOrt de saint-père
les colons de Villemarie étaient sans défiance à l'égard des ET AUTRES-
Iroquois qui se présentaient chez eux. Le 25 octobre 1657,
trente sauvages d'Onneiout, voisins de ceux d'Onnonta-
gué (ï), s'approchèrent des maisons, dans le dessein d'y (1) Relation de 1 658,
faire quelque coup ; & plusieurs de cette troupe, étant allés p- 2i
à la Pointe Saint-Charles, entrèrent chez un brave colon,
Nicolas Godé, qui y conftruisait un bâtiment pour son
usage, aidé par Jean de Saint-Père, son gendre, & Jacques
Noël, leur serviteur. Godé & de Saint-Père les accueil-
lirent gracieusement, les reçurent en amis, leur don-
nèrent même à manger; & après une réception si amicale
de leur part, & acceptée par ces* Iroquois avec des témoi-
gnages apparents de reconnaissance, ils étaient loin de
penser qu'ils avaient affaire à des assassins. Ils montèrent
donc tous trois sur leur maison, qu'ils couvraient alors, &
n'ayant aucune défiance, négligèrent de porter sur le toit
leurs armes avec eux. Alors ces Iroquois, par une lâche &
barbare perfidie, les voyant sans défense, eurent l'insigne
cruauté de les mettre en joue & de tirer sur eux leurs
arquebuses, dont les décharges les firent tomber du toit,
comme on eût pu faire des oiseaux (2). Bien plus, après (2) ma. du Mont-
un tel coup de valeur, ils n'eurent pas honte d'arracher la re,f'J6,57.'58' e..a
, . f . r (3) Relation de 1 6^8,
peau de la tete à Nicolas Godé & à Jacques Noël (3), pour p. I0.
364 116 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Écrits autogra-
phes de la Sœur Bour-
geoys.
(2) Regiftre de la pa-
roisse de Villemarie,
25 o£l. 1657.
en faire trophée dans leur bourgade , & de couper la tète
de Jean de Saint-Père, pour conserver, dit-on, par ce
moyen, & emporter avec eux sa belle chevelure (1). Nico-
las Godé était âgé de soixante-quatorze ans, & Jean de
Saint-Père, son gendre, de trente-neuf. Ils furent inhumés
le même jour, & tous trois dans le même sépulcre (2).
Saint-Père laissait deux enfants : un fils, qui mourut en
bas âge, & une fille, Agathe de Saint-Père, âgée d'environ
un an, dont nous aurons plusieurs fois occasion de par-
ler dans la suite. « Cette perfide rupture nous fut bien
« fâcheuse, dit M. Dollier de Casson; car il eft difficile de
« recouvrer des hommes tels que ceux que nous perdîmes,
« & il eft bien affligeant de voir périr, par de si infâmes
« trahisons, les meilleurs habitants qu'on ait, surtout Jean
« de Saint-Père, d'un esprit vif, d'une piété sincère & d'un
« jugement aussi excellent qu'on en ait eu ici. »
11.
LA TÊTE DE SAINT-PERE
REPROCHE AUX IRO-
QUOIS LEUR PERFIDIE.
Aussitôt après cette noire action, les assassins prirent
la fuite; mais si personne ne put alors venger sur eux
cette mort si cruelle, le Ciel sembla la leur reprocher par
un prodige sensible, proportionné à la grossièreté de leurs
esprits & très-propre à les frapper. « Ce que j'avance, dit
M. Dollier, eft un dire commun, qui prend son origine
dans les récits de ces mêmes assassins. Ils ont assuré
que la tête de Saint-Père, qu'ils avaient coupée 8c qu'ils
emportaient avec eux, leur fit quantité de reproches;
qu'elle leur disait en fort bon iroquois, quoique, de son
vivant, le défunt n'entendît pas cette langue : Tu nous
tues, tu nous fais mille cruautés ; tu peux anéantir les
Français dans ce pays ; tu n'en viendras pas à bout.
Vous ave\ beau faire, un jour nous serons vos maîtres &
vous nous obéire\. Les Iroquois- disent que cette voix se
faisait entendre de temps en temps, le jour & la nuit;
qu'ils en étaient importunés & effrayés ; & que, pour
l'empêcher de se faire ouïr , ils mettaient la tête du
défunt tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre ; que
même ils la couvraient en mettant quelque chose des-
4e GUERRE. MORT DE SAINT-PÈRE. 1 65 7.
365
stiSj sans rien gagner pour cela; qu'enfin ils écor-
chèrent la tète & en jetèrent le crâne de dépit, pour se
délivrer de ses reproches, & que néanmoins ils ne ces-
saient pas d'entendre encore la voix du côté où ils met-
taient la chevelure. J'ai appris ceci de personnes dignes
de foi, entre lesquelles je puis dire que la dernière qui
m'en a parlé, 8c qui assure l'avoir ouï de la propre
bouche de ces barbares, eft un homme d'une probité
très-avérée, 8c qui comprend aussi bien l'iroquois que je
puis entendre le français. Cela étant, j'ai cru devoir
rapporter la chose avec ingénuité, 8c j'eftimerais être
répréhensible si je la laissais dans l'obscurité du
silence (i). » La Sœur Bourgeoys, qui était alors à Ville-
marie, rapporte le même prodige : « Les sauvages, dit-elle,
ayant emporté la tète de Saint-Père pour avoir sa belle
chevelure, on rapporta, peu de jours après, que cette
tète leur parlait. M. Cuillerier, qui, ayant été pris, était
dans leur pays, a attefté que cela était vrai ; d'autres ont
assuré aussi que la tète parlait 8c que les sauvages l'ont
entendue plus d'une fois (2). »
Quoique les assassins eussent pris la fuite, on saisit
d'abord quelques-uns de leurs compagnons, qu'on amena
au Fort. Alors, par un sentiment de charité chrétienne
qui ne trouve d'exemple que dans les Saints, Mathurine
Godé, veuve de Jean de Saint-Père, 8c Françoise Gadois,
veuve de Nicolas Godé, la digne mère d'une telle fille,
apprenant leur arreftation, allèrent prier M. de Maison-
neuve pour qu'on ne fit aucun mal aux prisonniers, & leur
apportèrent elles-mêmes quelques vivres (3) (*). A l'occa-
(i)Hiftoire du Mont-
réal, de 1657 à 1 658.
(2) Écrits autogra-
phes de la Sœur Bour-
geoys.
III.
M. DE MAISONNEUVE RE-
TIENT PRISONNIERS
TOUS LES IROQUOIS
qu'il PEUT SAISIR.
(3) Écrits autogra-
phes de la Sœur Bour-
geoys.
(*) Dans la Vie de la Sœur Bourgeoys, nous avions été induit
en erreur par une copie fautive des Mémoires de la Sœur, & où l'on
avait lu, mal à propos, les deux enfants, au lieu de ces mots que
porte l'original : les deux veufves; l'ancienneté de l'écriture & l'or-
thographe surannée du mot veufves ayant été cause de cette méprise
dans la copie qui nous avait été communiquée.
366 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
sion de ces meurtres, il fit arrêter & mettre aux fers tous
les Iroquois qu'on put saisir dans File de Montréal, de
quelque nation qu'ils fussent ; & entre autres, un Onnon-
tagué, qui y chassait depuis quelque temps & se retirait le
(0 Relation de i658, plus souvent chez les Français (i). Interrogés pourquoi
'• I0, ils en avaient usé de la sorte, malgré la paix faite avec eux,
ces prisonniers, dit-on, répondirent en se moquant : « Les
« Français tiennent entre leurs bras les Hurons & les
« Algonquins ; il ne faut donc pas s'étonner si, en voulant
« frapper les uns, les coups tombent quelquefois sur les
« autres. » Cependant, quatre jours après ce meurtre, trois
sauvages d'Onneiout se présentèrent d'eux-mêmes au
Fort, pour parler à M. de Maisonneuve, & lui proteftèrent
qu'ils étaient innocents & très-afïligés de l'attentat commis.
L'un d'eux, tirant même sept présents, composés de neuf
colliers de porcelaine, assura que des sauvages de Goiogwen
avaient fait ce méchant coup , & un des présents qu'il
offrait fut pour raffermir le mai ébranlé, auprès duquel
devaient se tenir les conseils entre les Français & les na-
tions Iroquoises. M. de Maisonneuve, en homme sage,
reçut les présents , n'ayant pas encore alors assez de
lumière sur les sentiments de ces perfides, qui paraissaient
fort innocents ; néanmoins, voulant observer de plus près
leurs démarches, il les invita à demeurer quelque temps
auprès des Français. Mais comme ils se sentaient cou-
pables & qu'ils étaient, disait-on, camarades des assas-
sins ; voyant, d'ailleurs, qu'un sauvage d'Onnontagué était
dans les fers au Fort de Villemarie, ils s'enfuirent durant
la nuit. Sur ces entrefaites, quelques Algonquins, qui
étaient allés chasser vers les îles de Richelieu, tuèrent un
Onnontagué, qu'ils rencontrèrent par hasard avec un
autre qui s'échappa de leurs mains. Celui-ci s'étant pré-
senté à Villemarie, M. de Maisonneuve le fit saisir &
mettre aux fers comme les autres ; mais, pour ne pas com-
promettre, par ces arreftations, la vie & la liberté des
Pères Jésuites & des Français résidant à Onnontagué, il
envoya, dans ce pays, l'un des prisonniers avec des lettres
4e GUERRE. IR0QU01S ARRÊTÉS. lÔSy.
367
adressées aux missionnaires. Il les informait du massacre
qui venait d'avoir lieu à la Pointe Saint-Charles, & les
priait de dire aux anciens du pays qu'il avait arrêté de
leurs gens 8: les détenait sans leur faire aucun mal, dési-
rant de savoir si l'attentat sur les personnes des trois
Français de Villemarie n'avait point été commis par leur
jeunesse ; qu'en attendant l'éclaircissement de cette affaire,
ceux qu'il retenait ainsi seraient traités avec douceur (i).
(î)Relationde ï658,
IV.
m. d'ailleboust or-
donne d'arrêter
tous les iroojjois
qu'on peut saisir.
Immédiatement après le meurtre, M. de Maisonneuve
dépêcha un canot pour en donner avis aux Trois-Rivières
6c à Québec, &; informer les Gouverneurs de ces deux
poftes de la ligne de conduite qu'il allait tenir, & que la
prudence demandait dans des circonftances si alarmantes.
Aux Trois-Rivières, on arrêta aussitôt douze Agniers, dont
quelques-uns furent envoyés à Québec; &, le Ier novembre,
M. d'Aillebouft, qui tenait alors la place de M. de Lauson-
Charny, ayant reçu les lettres de M. de Maisonneuve,
donna ordre aussi lui-même d'arrêter, dans toutes les
habitations Françaises, tous les Iroquois qui s'y présente-
raient, quelle que fût leur nation. Le 5 du même mois, il
assembla les Français, ainsi que les Algonquins & les
Hurons, pour leur communiquer le dessein qu'il avait
d'envoyer à Agnié deux prisonniers de cette nation, afin
d'informer les anciens du motif de l'arreftation des autres.
Il leur faisait dire qu'on avait tué trois Français à Ville-
marie, les meurtriers étant au nombre de trente, quoiqu'il
n'en eût pas paru autant; que, les parents des défunts
ayant voulu se venger sur les Agniers qui étaient aux
Trois-Rivières, on s'y était opposé de la part du Gouver-
neur général; mais qu'on avait saisi ces Agniers pour sa-
voir des anciens de leur nation si ce meurtre' n'avait pas
été commis par leur jeunesse (2). Cependant, dès que la (2) Relation de 1 658,
nouvelle de ces meurtres se fut répandue à Québec, les p- 2-
Français de ce pofte craignirent que les cinq nations Iro-
quoises ne s'unissent ensemble pour ruiner la colonie, &,
considérant cet attentat comme une déclaration de guerre,
368 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
DETENUS DANS
FERS.
on se mit à faire la garde, afin de n'être pas surpris. Le
P. Ragueneau rapporte, en effet, que les sauvages d'On-
neiout, revenus dans leur pays, y avaient porté comme en
triomphe les chevelures des trois Montréaliftes, dans leur
(1) Relationde 1 658, x , . , . ; '
F> 3< bourgade, pour marque de guerre déclarée (i).
v.
ambassadeurs agniers Cependant les lettres envoyées par M. de Maison-
QUI DEMANDENT AVEC . s-\ . , r . • , ■ -r^y
insolence la Li- neuve a Onnontague ne lurent point remises aux Pères
berté des leurs, Jésuites. Bien plus, par une déloyauté atroce, le sauvage
de cette nation qui en avait été chargé, au lieu de rap-
porter aux anciens les paroles de ce Gouverneur, leur dit
que les Français venaient de se lier principalement avec
les Algonquins pour leur faire la guerre, & que même ils
avaient tué son compagnon vers les îles Richelieu. Il n'en
fallait pas davantage pour animer les Onnontagués contre
les Français résidant dans ce pays ; mais, avant de tomber
sur eux, ils voulurent se concerter avec les Agniers. Ceux-
ci, qui ne pouvaient, non plus que les autres, souffrir la
détention de leurs gens , la regardant comme très-in-
(2) Relation de 1 658, jufte (2), envoyèrent, pour demander leur délivrance,
p-11'12, trois ambassadeurs, qui arrivèrent à Québec le 3 jan-
vier i658/& auxquels M. d'Aillebouft donna audience le
4 du mois suivant. Le plus âgé des trois, tirant neuf col-
liers de porcelaine, en présenta sept au Gouverneur & les
deux autres aux Hurons & aux Algonquins. Dans sa ha-
rangue, il protefta ne savoir qui avait commis le meurtre
des trois Français à Villemarie, ajoutant que ce pouvait
être des sauvages de Sonnontouan, d'Onnontagué ou
d'Onneiout, mais que ceux d'Agnié étaient innocents de
ce crime. Il demanda donc à M. d'Aillebouft qu'il rompît
les fers des Agniers détenus & leur fournît les choses né-
cessaires pour leur retour. Quant aux Algonquins & aux
Hurons, il les interpella sur leurs sentiments à l'égard des
Agniers, se promettant bien à lui-même qu'ils ne lui fe-
raient aucun mal dans la maison du Gouverneur : « Cache
« ta hache & ton couteau, si tu en as, dit-il ; car tu lui
« ferais honte en me blessant. »
BOUST AUX AMBASSA-
DEURS.
4e GUERRE. AMBASSADEURS AGNIERS A QUÉBEC. 36q
VT.
M. d'Aillebouft, jugeant qu'il était de son honneur de réponse de m. d'aillé
réprimer l'audace & l'insolence de ces barbares, assembla
d'abord les Français, & ensuite les Hurons avec les Al-
gonquins, pour arrêter de concert la réponse qu'il voulait
leur faire; 8c enfin, le 12 février, les ayant tous réunis
dans une grande salle, où les trois députés d'Agnié furent
introduits, il leur fit interpréter publiquement sa réponse.
Il avait eu soin de la mettre par écrit, & l'on va voir qu'elle
faisait un singulier contraire avec celle de M. de Lauson-
Charny, quelques mois auparavant. « C'eft chose étrange
* que toi, Agnier, tu me traites comme si j'étais ton captif.
* Tu me tues; moi, qui suis Français, je crie : On m'a
* tué. Tais-toi, me dis-tu, nous sommes bons amis, 8c tu
« me jettes un collier de porcelaine comme en me flattant
« 8c en te moquant. Sache que le Français tirera raison
« de ta perfidie, qui dure depuis si longtemps. Il n'a qu'un
« met à te dire, le voici : Fais satisfaction, ou dis qui a
« commis le meurtre. Tu sais bien que ton armée est en
« campagne, 8c cependant tu crois m'amuser avec un col-
« lier de porcelaine. Le sang de mes frères crie bien haut;
« si bientôt je ne suis apaisé, je tirerai vengeance de leur
« mort. Tu es si effronté que tu oses bien redemander
* quelques haches 8c quelques haillons qu'on a pris à tes
« gens ; as-tu rapporté ce que tes compatriotes ont pillé ,
« ce que vous avez volé, depuis deux ans, dans les mai-
« sons Françaises? Si tu veux la paix, faisons d'abord la
« guerre. Le Français ne sait ce que c'eft: que de craindre,
« quand une fois la guerre eft résolue. Tu demandes aux
« Algonquins 8c aux Hurons ce qu'ils ont dans le cœur.
« Ton frère l'Onnontagué a tué les Hurons, 8c toi, tu ve-
« nais pour massacrer les Algonquins; 8c tu oses leur de-
« mander ce qu'ils, ont dans le cœur ! Ils souffrent que je
« te conserve la vie parce qu'ils m'obéissent, 8c, s'ils
« n'avaient pas du respect pour moi, le collier dont tu
* leur as fait présent aurait servi de licou pour t'étran-
« gler (1). » Les députés Agniers, voyant que l'assemblée f 1 ) Relation vie i658,
commençait à se séparer 8c qu'on ne parlait point de les P- l3>
TOMK H. 24
370 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
renvoyer dans leur pays, firent encore deux présents, par
l'un desquels ils promirent, si M. d'Aillebouft voulait les
laisser aller, de revenir au printemps, en ramenant avec
eux le P. Le Moyne, qui était toujours à Agnié, & les
0) Relation de i&58, meurtriers des trois Montréalittes. On les laissa partir (1).
vu.
COALITION DE TOUTES Pendant qu'à Québec on faisait ces assemblées, on
les nations iROQuoi- tint £ Agnié, au mois de février i658, un conseil fort se-
SES POUR DÉTRUIRE , , < '• t 1
les français. cret, ou se trouvèrent, en tres-petit nombre, des anciens
de toutes les nations Iroquoises. On y résolut de faire une
guerre implacable aux Français, dès qu'on aurait retiré de
leurs mains les prisonniers Iroquois, en commençant
par faire main-basse sur les Jésuites & les autres Français
résidant près d'Onnontagué ; & on convint que, si M. d'Ail-
lebouft ne relâchait point les captifs, on tuerait une partie
des missionnaires & des Français, & qu'on mettrait l'autre
dans les liens pour en faire l'échange avec les Iroquois
(^Reiationdei658, détenus dans les prisons Françaises (2). En exécution de
p- I4< ce conseil, diverses bandes Iroquoises se mirent en cam-
pagne avant la fin du même mois : deux cents Agniers,
d'une part, quarante Onneiouts, d'une autre, & quelques
troupes d'Onnontagué, prirent les devants, pendant qu'on
(3) nid. p.-3. assemblait le gros de l'armée (3). Ce fut un trait de provi-
dence que les cinquante Onnontagués descendus à Québec
pour enlever les derniers relies des Hurons, comme nous
l'avons dit déjà, eussent pris le parti de passer l'hiver au-
près d'eux, en attendant le retour du printemps; car cette
résolution fut le salut de tous les Français résidant à On-
nontagué. « Ils nous sauvèrent par là la vie sans y penser,
« dit le P. Ragueneau, parce que leurs compatriotes vou-
« laient attendre leur retour avant d'exercer sur nous ce
( ) ibid., p. s. « dernier acte d'hoftilité (4) . » De leur côté, les Agniers
aussi jugèrent à propos de dissimuler jusqu'à ce que, par
le renvoi du P. Le Moyne, qui était chez eux, ils eussent
obtenu la délivrance de leurs gens, se proposant de dé-
charger ensuite les premiers coups de leur fureur sur les
Français' résidant à Onnontagué, & ensuite, sous ombre
DANGER DES FRANÇAIS A ONNONTAGUÉ. 1 658. 3j l
d'amitié, d'aller fondre sur les habitations Françaises (i), (0 Relation de 1 658,
8c, après les avoir pillées, d'y mettre tout à feu & à "(2j Lettres de Marie
San0" (v} ^e l''ncarnation , p.
& V~;' 535, 53g.
Les missionnaires d'Onnontagué, apprenant, par un VIIL
- , , . . . , . LES MISSIONNAIRES ET
Iroquois chrétien, le complot qu on tramait contre eux, en LES FRAN D,0N_
donnèrent avis à Québec 8c cherchèrent les moyens de nontagué se dispo-
s'échapper du pays (3). C'était d'ailleurs une nécessité sent a s*enfuir se-
t t r J \ I _ CRETEMENT.
pour eux de prendre ce parti, puisque déjà les Français Lettres de Marie
voulaient s'enfuir dans les bois, 8c que, sur dix soldats de l'Incarnation. Re-
dont se composait la garnison, neuf étaient résolus d'aban- lat:on de l6:)8-
donner le porte. Ils jugèrent donc tous qu'ils devaient se
retirer de compagnie (4), afin d'assurer le succès de leur (4! ibid., p. 3.
évasion. La difficulté était de l'effectuer sans en donner
connaissance aux Iroquois, le moindre soupçon devant
hâter 8c attirer le malheur qu'ils voulaient fuir. Mais com-
ment sortir du pays, étant dépourvus de canots, de mate-
lots, 8c ayant d'ailleurs à passer par des précipices où une
douzaine d'Iroquois auraient pu défaire aisément toute
cette troupe (5)? Pour suppléer au défaut des canots, on (5) ibid., p. 3, 4.
se mit à conftruire, en cachette & dans le grenier, deux
bateaux qui tirassent fort peu d'eau 8c pussent porter
chacLin quatorze ou quinze hommes, 8c la valeur de quinze
à seize cents livres pesant. Enfin l'on parvint à se procurer
encore quatre canots à l' Algonquine 8c quatre à l'Iroquoise,
qui, avec les deux bateaux, devaient composer la petite
flotte. « Il n'était pas aisé de faire l'embarquement sans
être aperçus des Iroquois, qui nous obsédaient conti-
nuellement, rapporte le P. Ragueneau. Le transport des
bateaux, des canots 8c de tout l'équipage ne pouvait pas
se faire sans un grand bruit, 8c néanmoins, sans le se-
cret, il n'y avait rien à espérer qu'un massacre général
de tous tant que nous étions, au moment que Ton se
fût aperçu que nous eussions la moindre pensée de
nous retirer. Pour cela, nous invitâmes tous les sau-
vages qui étaient proche de nous à un feftin solennel,
où nous employâmes toute notre industrie 8c n'épar-
3y2 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
( n Relation 'de 1 65 8, " Snâmes ni le son des tambours, ni les inftruments de
p. 7. « musique, pour les endormir par un charme innocent (i). »
IX.
fest.n a tout manger Voici comment le raconte la Mère Marie de l'In-
POUR SURPRENDRE LA ',
vigilance des iro- carnation, Un jeune français, adopté par un Iroquois
QU0IS- de réputation, feignit d'avoir songé qu'il mourrait si l'on
ne faisait un feftin à tout manger, selon les idées superfti-
tieuses de ces barbares. « Tu ne mourras pas, lui répond
« son père adoptif; prépare-nous donc ce feftin, & nous
« mangerons tout. » Les Jésuites lui donnèrent les porcs
qu'ils faisaient nourrir & les provisions qu'ils avaient
d'outardes, de poissons & autres; tout cela, joint à ce que
le jeune Français put se procurer ailleurs, fit la matière
de ce feftin, qui eut lieu pendant la nuit. Tous les convives
se remplirent, en effet, de telle sorte que, n'en pouvant
plus, ils conjuraient le jeune homme d'avoir pitié d'eux 8c
de les envoyer se reposer. Je mourrai donc, répondait-il,
&, à ce mot mourir, ils continuaient tous de manger malgré
eux. En même temps, celui qui présidait au feftin faisait
jouer les flûtes, les trompettes, les tambours, afin de
charmer l'ennui d'un si long repas & d'exciter les convives
(2) Mariedei'incar- à danser (2) . Ce jeune homme surtout jouait son jeu avec
nation, p. 5. 16. • t^nt Adresse & de succès, que chacun voulait contribuer
à la joie publique; c'était à qui jetterait des cris plus per-
çants, tantôt de guerre, tantôt d'allégresse. Par complai-
sance pour lui, les sauvages chantaient & dansaient à la
Française, tandis que les Français dansaient à la sauvage.
Enfin, pour les animer de plus en plus, on diftribua des
présents à ceux qui jouaient le mieux leur personnage &
qui faisaient le plus de bruit, afin d'étouffer par là celui
qu'une quarantaine de Français faisaient au dehors dans
le transport de tout leur équipage.
x.
LES MISSIONNAIRES ET L'embarquement s'étant fait de la sorte, le feftin finit
à point nommé (3), c'eft-à-dire que le jeune Français dit
alors à son père adoptif : « C'en est fait, j'ai pitié de vous:
(3) Relationde i658, ,F r. . ' ' r. , . . '
p. 7. « cessez de manger, je ne mourrai pas. Je vais taire jouer
LES FRANCIS S EN-
FUIENT A PETIT BRUIT.
4e GUERRE. RETRAITE d'oNNONTAGUÉ. 1 658.
incar-
nation, p. 53'5;
(i d'un doux inftrument pour vous exciter au sommeil;
« mais ne vous levez demain que bien tard, & dormez
« jusqu'à ce qu'on vienne vous éveiller pour les prières. »
Après ces paroles, on commença à jouer d'une guitare (i). (r)Maned
Les convives se retirèrent ensuite , 8c , lorsque les mis
sionnaires 8c les Français virent qu'ils étaient endormis,
sortant alors de la maison par une porte de derrière, ils
s'embarquèrent à petit bruit (2). Heureusement pour eux, (2) Relation de 1 658,
il neigea toute cette nuit, 20 mars 1 658 (3), ce qui fut cause p ' ^\ Ibi _ 4
que, le lendemain, les Iroquois, ne voyant pas de vertiges
d'hommes sur la neige, n'eurent pas la pensée d'aller à leur
poursuite, ne s'imaginant pas qu'ils eussent pu s'embar-
quer sur le lac , dans la persuasion où ils étaient qu'ils (4- Marie de i:mca~-
n'avaient aucun moyen de transport (4) (*). n-tion,P. 537.
XI.
Cependant ce petit lac, sur lequel ils voguaient en les. fugitifs arrivent
silence, dans les ténèbres de la nuit, se gelait à mesure
qu'ils avançaient , 8c ils craignirent d'abord qu'après
avoir évité les feux des Iroquois, ils. ne fussent arrêtés en
chemin par la glace (5). Le lac étant pris, les bateaux se (5)Reiationdei658,
suivaient tous en queue, après le premier qui ouvrait la p" ''
route aux autres (6). Ils avaient fait ainsi dix lieues de (6) Marie de rincar
chemin, lorsque, arrivés à un précipice affreux, ils furent na lon' p" " /'
obligés de mettre pied à terre 8c de porter, l'espace de
quatre heures, leurs bagages 8c leurs bateaux par des che-
mins perdus, couverts d'une forêt épaisse, où les Iro-
quois eussent pu sans peine les arrêter. Ils continuèrent
néanmoins leur route, la nuit 8c tout le jour suivant; 8c,
(*) Des sauvages d'Onnontagué, qui furent faits prisonniers dans
la suite, rapportèrent que les Français, pour n'être pas poursuivis
dans leur fuite, avaient mis sur les murs du Fort conftruit par eux
quantité d'hommes de paille, auxquels ils avaient attaché des bâtons
en guise de fusils. Mais que, le lendemain, les Onnontagués, ayant
remarqué que c;s hommes ne remuaient point & qu'on n'entendait Deuxième Mé
plus le bruit ordinaire, escaladèrent le Fort, pillèrent ce qui était mojre de jy]_ d'Allet.
refté, renversèrent les murailles & firent des cris de joie, comme pour cEuvres d'Arnault,
la plus signalée victoire qu'ils eussent jamais remportée (7). t. xxxiv, p. 734.
374 IlC PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
après avoir franchi des précipices & des chutes d'eau
effroyables, arrivèrent, le soir, au grand lac Ontario, à
(1) Reiationde i658. vingt lieues du point de leur départ (i). Le relie du voyage
ne put se faire qu'avec des difficultés extrêmes, au milieu
de précipices & d'énormes rochers qui, après avoir élevé
des montagnes d'eau, les jetaient dans autant d'abîmes.
Aussi de cinquante-trois Français dont se composait le
(2) ibïd., p. 8. convoi, ii y en eut trois qui périrent dans ces gouffres (2).
Enfin, le 3 avril, à l'entrée de la nuit, ils abordèrent à
Villemarie, & il eft à remarquer que, le fleuve Saint-Lau-
rent n'ayant débàclé que le jour même, les glaces les eus-
sent arrêtés s'ils fussent arrivés un jour plus tôt. Ce fut là
que ces fugitifs commencèrent à respirer en assurance;
du moins plusieurs ne revinrent qu'alors de leurs juftes
& continuelles frayeurs. « Cinquante Français, dit M. Dol-
« lier de Casson, abordèrent ici sous le commandement
« de M. du Puis, avec les Pères Jésuites, qui avaient été
« obligés de quitter la mission d'Onnontagué, crainte d'y
« être brûlés cruellement par les Iroquois. Plusieurs de
« leurs gens, moins disposés qu'eux à ce genre de mort,
« eurent une telle frayeur, ajoute-t-il, qu'ils n'en furent
« guéris qu'à la vue de Montréal, qui a fait plusieurs fois
(3) Histoire du Mont- , 1111 ■ 1 /o\
réai, i657-i658.- « de semblables miracles (3). »
XII.
accueil que les FUGi- Mais comme le fleuve n'était pas encore dégelé au-
tifs reçoivent a dessous ce p0fte toute la troupe, obligée d'y séjourner
VILLEMARIE. r r 7 J 1 ■ /É\
(4) Reiationde i458, quatorze jours (4), fut reçue avec une grande chanté (5);
P. 8. on en logea une partie au Fort, & les prêtres de Saint*-
{b)ibid., P. 16. Sulpice, qui demeuraient encore à l'Hôpital, prirent avec
(6) Hiiioire du Mont- eux le refle (6). De leur côté, les colons de Villemarie &
réai, 1 6o7-58. jes autres^ jes VOyant ainsi échappés d'un si imminent
péril, furent délivrés eux-mêmes des anxiétés mortelles
qui les avaient accablés jusqu'alors & retenus dans une
nécessaire, mais désolante inaction ; car la pensée que
cinquante-trois Français étaient au cœur du pays des Iro-
quois, les avait obligés à souffrir, de la part des sauvages
de ces nations, les traitements les plus insupportables,
4e GUERRE. RETRAITE D'ONNONTAGUÉ. l658. 3^5
sans oser réprimer leur insolence, de peur que le contre-
coup n'en retombât sur les Français qui étaient à la dis-
crétion de ces barbares (i). Le 17 avril, les fugitifs arri-
vèrent aux Trois-Rivières, d'où les glaces n'étaient parties
non plus que le jour précédent, & enfin ils mirent pied
à terre à Québec le mardi de Pâques (2), 23 du même
mois (3) (*). « Certainement il était bien temps d'arriver,
« dit le P. Ragueneau; nous apprîmes à Montréal que
« deux cents Agniers, venus en guerre, étaient proche de
« là ; & même, par les chemins, nous avions aperçu les
« pilles & vu les feux de quelques bandes détachées, qui
« nous eussent fait un mauvais parti, si nous n'eussions
(1) Relation de 1 653,
p. 4.
(2) Jbid., p. 8.
(3) Ibid.,p. 16.
(*) Lorsque les Français fugitifs arrivèrent à Québec, M. d'Allet,
qui était alors dans cette ville, où M. de Queylus faisait les fonctions
de curé, rapporte que le P. Ragueneau, à son retour d'Onnontagué,
ne fut pas beaucoup plaint, malgré les dangers imminents qu'il avait
courus. Une disposition si étonnante de la part des habitants de
Québec peut bien avoir eu pour motif le mauvais succès de cette
entreprise, qui avait beaucoup coûté au pays, & la perte des trois
hommes morts en chemin. Mais ce qui devait la fortifier encore,
c'était que l'établissement d'Onnontagué, que, par prudence, on avait
voulu protéger, au. milieu du pays des Iroquois, par une garnison
armée & par la cùnftruction d'un Fort, n'avait pas eu, dans son prin-
cipe, l'approbation de tout le monde. Du moins, M. d'Allet raconte,
d'après ce qu'il avait entendu dire, qu'en l'entreprenant de la sorte,
le P. Ragueneau suivit son sentiment particulier plutôt que celui de
M. de Lauson, alors Gouverneur général, qui ne lui donna des soldats
qu'à regret (4). Le P. Dequen rapporte, dans son journal, sous la date
du 20 octobre 1657, que M. d'Aillebouft, qui faisait les fonctions de
Gouverneur général, se plaignait à lui de ce qu'il ne lui communiquait
pas les affaires qui regardaient la mission d'Onnontagué (5). Peut-
être pourrait-on conclure de là que M. d'Ailleboult, de son côté, ne
goûtait pas non plus cette entreprise, avant même qu'on en eût appris
la cataftrophe. Il était difficile, en effet, qu'un homme de cœur comme
lui eût pu approuver cet établissement humiliant, qui fut de la part
des Français un acte de faiblesse & pour les Iroquois un vrai triomphe:
ces barbares, qui se voyaient par là en état de nous faire la loi, en
étant devenus plus insolents. De son côté, M. d'Argenson écrivait, le
5 septembre i658 : « De blâmer ou d'approuver leur retraite d'On-
« nontagué, ce n'eft pas à moi. Ce qu'il y a de fâcheux, c'eft de se
« retirerd'un pays sans ordre & sans aucun fruit de la grande dépense
« qu'on y a faite (6). »
(4) Deuxième Mé-
moire de M. d'Allet,
Œuvres d'Arnault,
t. xxxiv, p. 734.
(5) Journal des Jé-
suites, 20 oct. 1657.
(6) Emplois du vi-
comte d'Argenson, 5
sept. 1 658. fol. 41,
46.
IMPARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(0 Relation de 1 653 « hâté notre marche (1). » Aussi, M. de Laval, dans la
relation qu'il envoya au Pape en 1660, tenait-il leur déli-
vrance pour miraculeuse. « Chez les Iroquois, nos enne-
« mis, écrivait-il, il y a beaucoup de chrétiens néophytes,
« hommes & femmes, la plupart Hurons, qui gémissent
« dans un dur esclavage. Les missionnaires y avaient
« pénétré les années précédentes, par l'effet d'un grand
« zèle, après la paix conclue, quoique les Français soupçon-
« nassent les Iroquois de vouloir user à leur égard de toute
« sorte de fraudes & de ruses. Ce soupçon n'a été que trop
(z) Archives de la « fondé : plus de cinquante Français, qui étaient au milieu
Propagande.Voi.^me- (( jes ennemis, depuis presque deux ans, ont été délivrés
rica, 3. Canada, i3b. x . . .
Reiat., art. 16, foi. s. « du péril par une providence si douce & si admirable,
« que leur évasion eft au-dessus de toute la prudence & de
« tous les efforts naturels des hommes (2). »
HOSTILITES D IROQUOIS
ONNEIOUTS ; ILS SONT
xiii. Une bande de sauvages d'Onneiout, partis avant que
les Français d'Onnontagué fussent sortis du pays, se pré-
REPOUSSÉS A VILLE- sentèrent, de leur côté, aux Trois-Rivières ; & le jeudi
MAEIE> i3 juin, à cinq heures du matin, six de ces Iroquois, qui
parurent dans un canot, prirent trois Français de ce porte
qui ne faisaient que d'en sortir pour aller au travail, sans
que les habitants pussent leur donner aucun secours ,
(3) Rcianonde i658, quoique ces barbares les entraînassent à la vue de tous (3).
p' 4' Ils conduisirent avec eux les trois captifs dans l'île de
Montréal ; mais là, ayant voulu attaquer des colons, ces
Iroquois furent répoussés & perdirent un homme qui fut
tué sur la place. Cet échec les irrita si fort, qu'ils brû-
(4) ibid., p. 16, i7. lèrent, dans le lieu même, l'un des trois Français des
.Tournai des Jésuites, „ . . , v , , ,
17 juin i658. 1 rois-Rivieres, & emmenèrent les deux autres dans leur
(5) ibid., 12 juillet Pays? où ils les firent, dit-on, mourir à petit feu (4). Nous
lG58- ne connaissons pas les particularités, de l'attaque que ces
barbares firent contre les colons de Villemarie; nous lisons
seulement, dans le Journal des Jésuites, que les Iroquois
y furent vaillamment repousses (5).
xiv.
LES AGNIERS RAMÈNENT
Les trois députés Agniers, à qui M. d'Aillebouft avait
4e GUERRE. HOSTILITÉS. 1 658.
donné audience au mois de février précédent, avaient LE PÈRE LE m°™e
-, • , ET DEMANDENT LA
promis, comme on 1 a vu, de ramener au printemps le LIBERTE- des prison-
P. Le Moyne 8c les assassins des trois Montréaliftes ; 8c, niers de leur na
sur la fin du mois de mai, des sauvages de cette nation TI0N'
arrivèrent à Villemarie avec le P. Le Moyne seulement.
Depuis peu, M. de Maisonneuve avait fait mettre aux fers
deux sauvages Agniers ; ceux qui conduisirent le P. Le
Moyne, en ayant été avertis, le prièrent de les mettre en
liberté, l'assurant que leurs compatriotes n'avaient point
rompu la paix avec les colons ; 6c, en effet, ils ne s'étaient
portés à aucun acte d'hoftilité contre eux depuis quatre
ans (i). A la prière de ces Agniers & à celle du P. Le (i) Marie de rincar-
Moyne, M. de Maisonneuve relâcha les deux prisonniers, natl0n> p- -^o-
qui descendirent avec les autres pour se rendre à Québec ;
8c à leur passage aux Trois-Rivières, le Gouverneur de ce
lieu leur adjoignit cinq autres Agniers pour les conduire
au Gouverneur général. Lorsque ce convoi fut arrivé à
Québec, M. d'Aillebouft convoqua une assemblée de Fran-
çais, de Hurons & d'Algonquins pour entendre ces nou-
veaux ambassadeurs. Il répondit que ceux qui avaient
amené le P. Le Moyne retourneraient dans leur pays avec
quelques prisonniers 8c avec des présents, pour inviter
les anciens à aller trouver le Gouverneur général, afin de
conclure une paix universelle entre toutes les nations ;
mais qu'en attendant on retiendrait toujours dans les pri-
sons Françaises une partie des Agniers, qu'on traiterait
convenablement. Ces députés repartirent pour leur pays
au mois de juin (2), 8c ce fut par là que M. d'Aillebouff (2) Relation de i658,
termina son adminiffration en remplacement de M. d'Ar- p- i6-
genson, qui enfin arriva à Québec, le 11 juillet 1 658,
ainsi qu'il a été dit.
xv.
Mais, comme si la retraite de M. d'Aillebouff eût hostilités des rec-
haussé le cœur aux Iroquois 8c augmenté leur audace, ils Q-',0IS A a'JS9EC'
osèrent bien, dès le lendemain 1 2, tomber sur des femmes
Algonquines, à Québec même. M. d'Argenson était sur
le point de se mettre, à table, lorsqu'on crie : « Aux ar-
IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« mes, » & qu'on annonce que les Iroquois tuent des Al-
gonquins, dans un lieu si peu éloigné que, des maisons
voisines, on entendait les voix des agresseurs & celles des
attaqués. Il quitte aussitôt la compagnie & court avec des
(0 Relation de i658, hommes armés pour donner la chasse aux Iroquois (1).
Ceux-ci avaient déjà tué une femme & pris deux autres
femmes Algonquines, avec leurs enfants. Dans cette extré-
mité, lune des deux montra tant de résolution & de cou-
rage, qu'elle perça de son couteau le ventre d'un de ces
Iroquois ; ce qui effraya si fort les autres, qu'ils laissèrent
là leurs armes, leurs bagages, les femmes & les enfants, &
prirent la fuite. Ces deux femmes, ainsi délivrées, appor-
tèrent leur butin aux pieds de M. d'Argenson ; mais Tune
d'elles avait été blessée si cruellement, qu'elle mourut
(2) Lettres de Marie quelque temps après (2). A trois jours de là, le i5 juillet,
le nouveau Gouverneur fut encore obligé de courir à l'en-
nemi ; il n'en trouva que les piftes ; &, après six heures
de marche, il prit le parti de ramener ses gens à Qué-
bec (3). Ces hoftilités étaient journalières, à cause de
l'audace des Iroquois, qui semblait allèr toujours crois-
sant. La Mère de l'Incarnation, dans une lettre du 24 août
suivant, en rapportait un nouvel acte, dont sa commu-
nauté fut la victime. « Un grand tourbillon, accompagné
d'un coup de tonnerre, dit-elle, ayant renversé la grange
de notre métairie, ainsi que notre laboureur, & tué nos
bœufs, il ne reftait plus en ces lieux-là, éloignés d'un
demi-quart de lieue de notre monaftère, qu'une petite
maison où nos gens de travail avaient coutume de se
retirer. Le 22 de ce mois, sur les huit heures du soir,
des Iroquois ont appelé, de loin, un jeune homme qui
y demeurait seul pour y faire paître nos bœufs, à des-
sein, comme l'on croit, de l'emmener vif : ce qu'ils
avaient fait à l'égard d'un vacher quelques jours aupa-
ravant. Ce jeune homme en demeura si effrayé, qu'il
quitta la maison pour aller se cacher dans les halliers de
la campagne. Étant revenu à soi, il nous eft venu dire ce
qu'il avait entendu; & aussitôt nos gens, au nombre de
de l'Incarnation, lettre
56e, 4 octobre i658,
p. 538. — Relation de
1 658, p. 17.
(3) Ibid., p. 1 7.
4e GUERRE. ÉTAT DE QUÉBEC. l65c).
dix, sont partis pour aller défendre la place. Mais ils sont
arrivés trop tard, ayant trouvé la maison en feu & nos (i)L.ettre&y,p.
bœufs disparus (i). » 24août i658.
XVI.
M. D'AR jENSON MANQUE
d'hommes POUR RE-
Quoique la colonie Française se multipliât considé-
rablement, 8c qu'au rapport de cette Religieuse, le pays, pousser les Ïroopois
quant au nombre des habitants, ne fût plus reconnais-
sable (2), il s'en fallait beaucoup, comme on le voit par (?) Lettre 56-, p.
ces détails, qu'on fût en assurance à Québec, & qu'on pût 54°' 4 °a" l658"
réduire les ennemis à leur devoir. « La plupart de nos
« gens, lit-on dans sa relation de 1659 à 1660, plus accou-
« tumés à manier la houe que l'épée, n'ont pas la réso-
« lution du soldat. Il y a quelque temps que M, notre Gou-
« verneur, donnant, en chaloupes, la chasse aux ennemis
« & se voyant proche du lieu où ils s'étaient retirés, com-
« manda qu'on mît pied à terre : personne ne branla. Il
« se jette le premier à l'eau jusqu'au ventre : tout le monde
« le suivit (3). » M. d'Argenson écrivait lui-même le 5 sep- (3) Relation de 1660,
tembre 1 658 : « Je souhaiterais que nous eussions au- p' x
« tant de trêves avec les Iroquois qu'ils nous obligent
« souvent à les suivre (4). Le lendemain de mon arrivée, (4) Emplois du u-
« nous les eûmes sur les bras; &, trois jours après, je £°m|g d'Argens°"3
« partis avec ce qu'il y a d'habitants capables de pa-
« reille course, au nombre de cent soixante (5) (*). Il eft (b) ibid., foi. 44
« absolument nécessaire que j'aie sous moi deux per-
« sonnes à qui je laisse le commandement, lorsque je suis
« obligé de quitter Québec pour tâcher de joindre les en-
« nemis, & même que je puisse envoyer contre eux lors-
« qu'ils sont en petit nombre. L'un des deux com-
« manderait en mon absence, & je deftine pour cela
« M. d'Aillebouft des Musseaux; l'autre serait pour com-
« mander dans le Fort. Un appointement de mille livres,
« que je diviserais en deux, suffirait pour cela (6). mmd.,{o\. 43.
(*) La relation de cette année 1 65 8 eft inexacte en portant à
deux cent cinquante le nombre des hommes qui, dans cette circons-
tance, accompagnèrent M. d'Argenson.
380 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XVII.
DÉFRICHEURS NECES-
SAIRES POUR PRO-
CURER LA SÛRETÉ DE
QUÉBEC. PAUVRETÉ DU
PAYS.
(2) Emplois du vi-
comte d'Argenson ,
fol. 36.
(1) Ibid., fol. 38.
(3) Ibid., M. 36, 3 7.
(4) Ibid., fol. 38.
XVIII:
FAIBLESSE OU M. d'aR-
GENSON SE VOIT RÉ-
DUIT.
(5) Marie de l'Incar-
nation, 4 o£t. 1 658,
lettre 56% p. 538.
« Mais les Iroquois me donneraient peu d'inquiétude,
« si nous avions, dans le magasin, de quoi fournir à la
« dépense. Voulez-vous que je vous dise, en un mot, ce
« qui nous serait absolument nécessaire pour bien établir
« le pays & l'empêcher de craindre les Iroquois? Il nous
« faudrait cent hommes de travail transportés ici & en-
« tretenus. C'eft le plus grand secours que Ton pût donner
« à ce pays & le vrai moyen d'appuyer l'Évangile (i).
« Un fléau aussi dangereux que la guerre ell la pauvreté,
« sans laquelle nous ne serions guère en crainte ; car si
« nous avions de quoi entretenir quelques hommes, je
« ferais couper tous les bois les plus proches qui empè-
« chent la communication de plusieurs habitations. Je
« prévois une grande difficulté à pouvoir subsifter dans
« ce pays, & il m'eft difficile d'aller bien loin avec mes
« appointements (2). Vous ne pouvez vous imaginer la
« cherté des vivres, outre la difficulté qu'il y a d'en avoir.
« Les habitants sont dans une extrême pauvreté & tous
« insolvables aux marchands (3). Cette pauvreté procède,
« en partie, de l'avilissement de la traite; & il faut abso-
« lument y remédier, en obligeant de faire la traite en
« commun (4). »
Dans cet état de choses, il était difficile à M. d'Ar-
genson d'opposer aux Iroquois une-^igoureuse résiftance ;
il avait cependant, dans ses prisons, vingt & un des plus
fameux des Agniers, qui, tous, étaient fort impatients de
se voir ainsi à l'étroit, quoiqu'on eût soin de les bien
traiter. Ils le prièrent d'envoyer l'un d'eux dans leur pays
pour renouer la paix & y ramener les missionnaires (5) ;
& il y renvoya, en effet, deux Agniers avec quatre présents.
Par l'un de ces présents, il assurait la vie des prisonniers;
par le second, il se plaignait de ce qu'ils n'étaient pas
venus au pourparler assigné à Villemarie ; le troisième
était pour se plaindre de ce qu'au lieu de renvoyer les
prisonniers Français, ils étaient, au contraire, venus en
guerre ; enfin, par le quatrième, il leur témoignait que la
4e GUERRE. ÉTAT DE Y1LLEMARIE. l65g.
38l
retraite d'Onnontagué avait été faite sans animosité (i). (0 Emplois du vi-
„ , , • xr 11» i ii , i comte d'Argenson.
L était tout ce que pouvait M. d Argenson, dans 1 état de Lett. du s sept. i65S.
faiblesse où se trouvait alors la colonie. Vers ce temps, foi. 47.
Yillemarie remporta cependant quelque léger avantage
sur des Iroquois cTOrmontâguê, venus en guerre avec le
chef de cette bourgade.
XIX.
Seize de ces barbares s'étant mis en embuscade près état de villemarie au
de Villemarie, on les découvrit, 8c, après quelques dé- J1ILIEU DE CES H0S-
1 1 • 1 J-^. 1 ^ ■ TILITÉS.
charges de mousqueterie, on leur dit, pour les attirer,
qu'on avait de leurs gens au Fort. La chose était vraie
dans un sens; car, depuis un an, M. de Maisonneuve y
retenait prisonnier un Onnontagué & sa femme. Les autres
furent assez crédules pour approcher; on fondit alors sur
eux : deux demeurèrent sur la place, & quelques autres
furent pris. Le surlendemain, des ambassadeurs de cette
même nation arrivèrent à Villemarie, ramenant deux Fran-
çais; en échange, M. de Maisonneuve leur rendit l'ancien
prisonnier 8c sa femme, avec une petite fille née en prison,
8c retint tous les autres (2). Ces hoftilités journalières, qui (2) EmPIois du V1-
. , . .-. . comte dArgenson,
rendaient la culture des terres pleine de périls, pouvaient Lett. du 5 sept. 1 658,
exposer les colons à manquer des vivres nécessaires à leur toL 47- Journal des
1 -n o 1 n ■ • ■ r n r r r, • Jésuites , 1 6* Siptem-
subsiitance; & c elt ce qui serait arrive 1 année i658, si bre i658.
les prêtres de Saint-Sulpice eussent conduit avec eux, dans
leur premier embarquement, un grand nombre d'hommes,
comme ils l'avaient d'abord résolu. M. de la Dauversière,
qui connaissait mieux que personne les besoins de la co-
lonie, les assura, par un pieux stratagème, qu'ils y trouve-
raient autant d'hommes qu'ils voudraient en employer au
travail, & qu'ils eussent à y porter plutôt des étoffes & des
vivres : ce qu'ils firent en effet. La Providence pourvut par
là à la conservation de Villemarie, qui se trouvait dans
un si pressant besoin de ces choses que, sans cela, dit
M. Dolliër, il n'y eût pas eu moyen pour elle de sub-
siffer (3). Nonobftant ce secours, arrivé si à propos, elle (3)HiftoireduMont-
aurait beaucoup souffert le refte de cette année i658, si riia,>de 1(558 à l659-
M. d'Argenson, à son arrivée de France, ne l'eût appro-
382 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
visionnée. « M. l'abbé de Queylus pourra vous témoi-
« gner, écrivait-il au baron de Fancamp, que je n1ai pas
« eu plus d'affe£tion pour Québec que pour Montréal, &
« que j'ai donné à M. d'Aillebouft les hommes & les vivres
Com!eEmPd'Argensc/n" e dont n ma ^ avoir besoin, & qui leur ont été néces-
5 sept. 1 658, foi. 42. « saires (i). »
XX.
prisonniers iroquois Nous ignorons les coups qui eurent lieu vers ce temps
QUI S ÉCHAPPENT DE , . , . _ ,
villemarie et de a Villemarie; seulement nous apprenons, par le Journal
québec. des Jésuites, qu'au mois d'octobre il y avait, dans les pri-
sons du Fort, onze prisonniers Onnontagués, & que ceux-
ci, craignant le jufle châtiment que méritait leur trahison,
rompirent deux barreaux de fer de leur prison & s'échap-
pèrent tous par la fenêtre, le 19 octobre de cette an-
(2) Emplois du vi- née 1 658 (2). L'année suivante, des Iroquois détenus dans
ïïept i65dsAfouS°- les prisons du château Saint-Louis, à Québec, en firent
journal des Jésuites, autant. « Notre Gouverneur eft en campagne, écrivait la
8 nov. j558. (( Mère Marie de l'Incarnation; ce qui l'a fait sortir eft
« que les Iroquois qu'il tenait prisonniers entre de bons
« murs, fermés de portes de fer, ayant appris que leur
« nation avait rompu la paix, & croyant qu'on ne man-
« querait pas de les brûler tout vifs, ont forcé celte nuit
« leur prison & sauté les murailles du Fort. La sentinelle,
« les voyant, a fait le signal pour avertir, & aussitôt l'on
« a couru après eux; je ne sais pas encore si on les a pris :
(3)Lettre57',P. 543. « car ces gens-là courent comme des cerfs (3). »• Dans
" cette même lettre, elle disait que les Iroquois avaient déjà
pris ou tué neuf Français aux Trois -Rivières, en une
rencontre où l'on ne les attendait pas & où même on ne
(4) ibid., p. 542, cr0yait pas qu'ils eussent de mauvais desseins, & que de- .
(5) Lettres de Marie puis on avait tué onze de leurs gens (4V Aussi, ajoute-
di rincamation, 1 65g. t-elle, « les affaires de ce pays sont comme elles étaient
5^tre 5?% p' 542' « avant que les Iroquois eussent fait la paix (5) »
xxi.
pendant deux ans et II eft bien étonnant que, la guerre étant ainsi allumée,.
& les colons de Villemarie, plus exposés que tous les autres
aux hoftilités & aux surprises des Iroquois, se trouvant
D40
DEMI VILLEMARIE NE
PERD QU'UN SEUL
HOMME.
4e GUERRE. ÉTAT DE VILLEMARIE. 1 658 - I 65q. 383
dans la nécessité d'en venir fréquemment aux mains avec
ces barbares, ils n'aient eu cependant qu'un seul homme de
tué depuis l'assassinat de Jean de Saint-Père & de ses com-
pagnons, arrivé le 25 octobre 1657, jusqu'au 19 avril 1660,
c'eft-à-dire, dans l'espace de deux ans & demi de conti-
nuelles hoftilités. Le colon dont nous parlons ici, Sylvenre
Vacher, dit Saint-Julien, âgé d'environ trente-sept ans,
fut tué par les Iroquois, le 26 octobre 1659, vers le lac
aux Loutres (1). On désignait ainsi une étendue d'eau qui (ORegiftredeiapa-
se trouvait proche de Villemarie, au bas du coteau de villemarie,
Saint-Pierre, fréquemment infefté par les ennemis. Le
23 octobre 1660, M. de Maisonneuve, en exécution du
contrat de fondation de l'Hôtel-Dieu, du 8 mars i65o, ayant
donné aux pauvres de l'Hôtel-Dieu des terres situées au
lac aux Loutres, ajoutait qu'elles ne seraient bornées &
arpentées que lorsqu'on pourrait le faire en sûreté des
Lroquois (2). Cette clause montre avec quelles précautions (2) Greffe de vnie-
il veillait à la conservation de la colonie, & que si, pen- ™rie> 23 nov- l66°-
dant deux ans 8c demi, il ne perdit qu'un seul homme, on
doit attribuer cet avantage à sa rare prudence & à sa sage
fermeté, qui n'étaient pas moindres que sa valeur & son
courage. M. Dollier rapporte, en effet, que, chacun se te-
nant bien sur ses gardes, on se mit à couvert des embus- (3)HiftoireduMont-
cades des ennemis (3). réal'dc l658 àl659-
XXII
Voici quels furent les moyens de précaution employés 0RDONNANCE DE M. DE
par M. de Maisonneuve dans des circonftances si péril- maisonneuve pour
leuses, & il. ne sera pas hors de propos de le laisser parler
lui-même, en rapportant les ordonnances qu'il crut devoir
faire aux colons. Après l'assassinat de Jean de Saint-Père
& des autres, & le massacre des Hurons par les Onnon-
tagués, il prescrivit le règlement suivant, le 18 mars i658 :
« Paul de Maisonneuve, Gouverneur de l'île de Mont-
« réal & des terres qui en dépendent. — Quoiqu'on ait
« toutes sortes de motifs de se tenir sur ses gardes, dans
« ce lieu de Villemarie, pour éviter les surprises des Iro-
LA SURETE DES CO-
LONS ET DU PAYS.
384 IlC PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« quois, surtout depuis le massacre qu'ils ont fait des Hu-
« rons entre les bras des Français, contre la foi publique,
« & le meurtre de quelques-uns des principaux habitants
« de ce lieu, le 25 octobre dernier; néanmoins, par une
« négligence universelle, les choses en sont venues à ce
« point, que les ennemis pourraient s'emparer avec beau-
« coup de facilité de cette habitation, s'il n'y était pourvu
« par quelque règlement. En conséquence, nous ordon-
« nons ce qui suit :
« i° Chacun tiendra ses armes en état & marchera
« ordinairement armé, tant pour sa défense particulière
« que pour donner secours à ceux qui pourraient en avoir
« besoin. — 2° Nous ordonnons à tous ceux qui n'auraient
« point d'armes d'en acheter & de s'en fournir suffisam-
« ment, ainsi que des munitions, & nous défendons d'en
« vendre ou d'en traiter aux sauvages alliés, qu'au préa-
« lable chacun des colons n'en retienne ce qu'il sera né-
« cessaire pour sa défense. — 3° Pour que tous fassent
« leur travail en sûreté, autant qu'il eft possible, les tra-
« vailleurs se joindront plusieurs de compagnie, & ne tra-
« vailleront que dans des lieux d'où ils puissent se retirer
« facilement en cas de nécessité. — 4" De plus, chacun
« regagnera le lieu de sa demeure tous les soirs, lorsque
« la cloche du Fort sonnera la retraite, & fermera ensuite
« sa porte. Défense d'aller & de venir, de nuit, après la
«. retraite, si ce n'eft pour quelque nécessité absolue qu'on
« ne pût remettre au lendemain. — 5° Personne, sans
« notre permission, n'ira plus loin, à la chasse, que dans
« l'étendue des champs défrichés; ni à la pèche, sur le
« fleuve, plus loin que le grand courant. — 6° Défense à
« toutes sortes de personnes de se servir de canots, de
« chaloupes & autres, qui ne leur appartiendraient pas,
« sans l'exprès consentement des propriétaires, si ce n'eft
« en cas de nécessité, pour sauver la vie à quelqu'un ou
« pour empêcher quelque embarcation d'aller à la dérive
« ou de périr.
4e GUERRE. VILLEMARIEj MOI1 LIN DU COTEAU. l658-5c). 385
« Le présent règlement commencera d'être exécuté,
« selon sa forme 6c teneur, cinq jours après sa publica-
u tion. Le tout à peine, envers les contrevenants, de telles
« punitions que nous jugerons à propos.
« Fait au Fort de Villemarie, ce dix-huitième jour de
« Paul de Chomedey. »
« mars l658 (i). , (0 Greffe de Ville-
v ' marie, iS mars i658.
XXIII.
Le dimanche suivant, 21 de ce mois, le successeur de autre ordonnance de
Jean de Saint-Père dans la charge de greffier, Bénigne *• DE MA'SONN™VE>
_ ... . CONCERNANT LES
Basset, lut & publia cette ordonnance à 1 issue de la grand - LIEUX DE chasse.
Messe. Il l'afficha ensuite, selon la coutume, à un poteau
placé près de l'église & en remit une copie à Marin Janot,
syndic des habitants. Mais, comme les plus sages ordon-
nances deviennent inutiles si on ne les fait exactement ob-
server, M. de Maisonneuve, ayant appris que quelques
particuliers s'autorisaient . de la permission qu'il • avait
donnée à d'autres, comme malgré lui, d'aller à la chasse,
pour y aller eux-mêmes, & par là s'exposaient au péril
d'être pris ou tués par les Iroquois, il fit un nouveau règle-
ment l'année suivante, par lequel il fut défendu absolu- .
ment à toutes sortes de personnes, sous peine de punition,
d'aller à la chasse ailleurs que dans les lieux désignés par
sa précédente ordonnance. Dans les motifs de ce règle-
ment, il fait observer qu'en se mettant ainsi journellement
en danger d'être pris, ces particuliers seraient non-seule-
ment la cause de leur perte & du malheur commun de
cette colonie, mais qu'ils pourraient empêcher la conclu-
sion de la paix générale, qu'on prétendait faire avec les
Iroquois par le moyen de leurs gens détenus dans les pri-
sons, en les obligeant de donner en échange des otages
suffisants pour faire avec eux une paix solide (2). (2) Greffe de Vlllc_
■ * x ' marie, 5 avril i65q.
XXIV.
Cependant, pour protéger les colons & défendre le m. de MAISONNEUVE FAIT
pays, M. de Maisonneuve & M. d'Aillebouft, au nom des
Associés de Montréal, firent élever, l'année i658, un nou-
TOME II. 25
CONSTRUIRE LA RE-
DOUTE DU COTEAU
SAINT-LOUIS.
386 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Greffe de Ville-
marié. Bail à ferme du
20 de'c. 1 658.
(2) Emplois du vi-
comte dArgenson.
Lett. du 4 août i65g,
fol. 72.
(3) Greffe de Ville -
marie. A£te de Basset,
19 fév. 1 658 .
(4). Edits & .ordon-
nances royaux 185.4.
T. I, page 345.
XXV.
POUR PROTÉGER VILLE-
MARIE, ON CONSTRUIT
LES MAISONS FORTI-
FI J* ES DE SAINTE-
MARIE ET DE SAINT-
GABRIEL.
(5) Hifloire du Mont
réal, i658-i65g.
veau moulin à vent, qui servit de redoute & qu'ils entou-
rèrent d'abord d'un retranchement de pieux (i). M. d'Ar-
genson écrivait Tannée suivante : « On a commencé une
« redoute & fait un moulin sur une petite éminence fort
« avantageuse pour la défense de l'habitation, du moins
« du côté qu'ils appellent le Coteau Saint-Louis (2). » C'est
ce qui fit appeler ce moulin du nom de Moulin du Coteau,
pour le diffinguer d'un autre déjà établi près du Fort (3),
qu'on désigna dès lors sous les noms de Moulin du Fort
ou d' 'Ancien Moulin . Cette redoute du Coteau se trouvait
dans l'emplacement même qu'occupe aujourd'hui la place
Dalhousie; elle fut reconftruite plusieurs fois, munie de
pièces d'artillerie, & devint enfin la citadelle de Villemarie,
lorsque le Séminaire en eut donné le terrain au Roi (4).
Mais un plus grand secours procuré aux travailleurs
& au pays par les prêtres de Saint-Sulpice, dès leur arri-
vée, fut l'établissement de deux maisons deninées à servir
de logement & tout ensemble de défense aux hommes
qu'ils employèrent à cultiver les terres situées tout autour.
N'ayant point succédé encore à la Compagnie de Mont-
réal, ils prirent ces terres à titre de concessions, comme
avait déjà fait de son côté M. d'Aillebouft, ainsi qu'il a été
dit. « Ces deux terres, Sainte-Marie & Saint-Gabriel,
« situées aux deux extrémités de cette habitation, dit
« M. Dôllier, servirent beaucoup à son soutien, à cause
« du grand nombre d'hommes que ces messieurs avaient
« en l'un & en l'autre de ces deux lieux, qui étaient alors
« comme les deux frontières de Montréal. Il eft vrai qu'il
« leur en avait bien coûté, surtout les deux premières
« années, les hommes étant alors très-rares & les vivres à
« très-haut prix; mais, les années survantes, ils attirèrent
« de France quantité d'engagés (5), » qui, y faisant leur
résidence ordinaire, tenaient en assurance tout le pays.
Ces deux bâtiments avaient été fortifiés, comme pour ser-
vir de redoute ou de citadelle; & celui de Sainte-Marie
était mieux en état de se défendre qu'aucune autre maison
4e GUERRE. STE-MARIE, ST-GABRIEL, FIEF CLOSSE. l658-5c). 3Sj
qu'il y eût alors fi\ Aussi aurons-nous à raconter, dans (*) ,Hil!°i" du
l j \ / Montre cil 1 6 5 q* oo *
la suite, plusieurs traits de valeur dont il fut le théâtre (*).
L'autre bâtiment fut confirait dans une plaine, autrefois
inondée par un marais, & qu'on parvint à dessécher. On
le mit aussi en état de défense ; ce qui fait dire à Grandet,
dans sa notice sur M. de Queylus : « Il hàtit en Canada
« un Fort, auquel il donna le nom de Saint-Gabriel, son
« patron, afin de se mettre à couvert des insultes des sau- . Manuscrits de
« vages (2). » Grandet.ViedeM.de
Queylus.
XXV [.
ÉTABLISSEMENT DU FIEF
1658.
Toujours en vue de favoriser la culture des terres &
la sûreté du pays, & aussi pour récompenser le mérite & CLOSSE POUR LA DÉ
la bravoure, M. de Maisonneuve, au nom des Associés de fense.de villemarie.
Montréal, donna à son Major, Raphaël-Lambert Closse,
un fief de cent arpents de terre, à simple hommage & sans
juftice, situés tout auprès de Villemarie (3). Il parait que, (3- Grefïe de Vi]!e_
pour honorer la vertu & le dévouement du Major, les As- marie. Afte du 2 fév
sociés lui avaient obtenu du Roi des lettres de noblesse;
car, tandis qu'auparavant il avait toujours été simplement
qualifié, dans les actes publics, sergent-major de la garni-
son , nous voyons que, dans son contrat de mariage du
24 juillet 1657, on lui donne pour la première fois le titre
d'écuyer, & qu'enfin, le 9 décembre suivant, après l'arri-
vée de M. de Maisonneuve & celle des prêtres de Saint-
Sulpice, il efi dit : noble homme écuyer, sergent-major au
(*) M. de Queylus, avant son départ du Canada, avait établi les
maisons de Saint-Gabriel & de Sainte-Marie. S'il fit conftruire cette
dernière dans un lieu éloigné de plus d'une demi-lieue de Villemarie,
& par conséquent si exposé aux pilleries des Iroquois, c'eft qu'appa-
remment il y avait là de grands espaces de terres, défrichées autrefois,
probablement par les sauvages du village de Tutonaguy , dont parle
Jacques-Cartier, & qu'on pouvait-les remettre en culture -plus aisé-
ment & avec moins de dépenses ; car le village de Tutonaguy semble
avoir été situé dans le lieu même de Sainte-Marie (aujourd'hui en
dehors de la barrière du Pied-du-Courant), puisque, d'après Cartier,
ce village était environ à deux lieues au-dessous des Chutes deau,
appelées ensuite delà Chine, ce qui convient très-bien à la position de ; , . . :.
Sainte-Marie.
388 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Regiftres de la Fort de Villemarie (i). En devenant possesseur de ce fief,
paroisse de Villemaric. i • • 3, , i,Ai j ■» » , i o
Vol. a. o & 10 nov. *e Premier qui ait ete accorde dans 1 île de Montréal, &
qu'il appela de son propre nom, M. Closse quitta le Fort
& s'établit sur son fief même, y fit des défrichements con-
sidérables, & y bâtit une maison fortifiée, pour se mettre à
couvert des Iroquois. Mais, s'y voyant trop isolé pour être
secouru en cas d'attaque, il vendit, vers la fin de Tannée
suivante, à M. Souart, prêtre du séminaire, cinquante ar-
pents de son fief, dont huit labourables à la charrue , &
quatorze à la pioche, avec cette clause expresse, que
M. Souart y ferait bâtir son logis principal proche & à la
défense de celui du vendeur, qui, sans cette condition,
n'aurait pas consenti à la vente (*).
XXVII.
OFFICIERS DE MERiTE
ATTACHÉS A LA GAR-
En quittant alors le Fort de Villemarie, sans cesser
mson de villemarie. pourtant de remplir ses fonctions de Major, M. Closse fut
remplacé au Fort par M. Zacharie Du Puis, déjà nommé
dans cette hiftoire; & nous pouvons remarquer ici en
passant que, dans la personne de ce dernier & dans celle
de M. Closse, la Providence avait donné à M. de Maison-
neuve, pour le suppléer, les deux aides que M. d'Argenson
regrettait de ne pas avoir à Québec. Depuis la retraite des
Français d'Onnontagué, M. Du Puis s'était donné à Ville-
marie, pour la servir dans la profession des armes; &
M. de Maisonneuve, qui eftimait ce gentilhomme pour sa
haute piété & sa valeur, l'avait nommé aide-major; c'eft
ce qui le fait qualifier, aussi bien que le Major lui-même,
(2)Reg. de la pa- Commandant de l'île de Montréal (2). Ainsi, sans le sa-
B^tL^s/^Taàb! Y01T> M- de Maisonneuve prépara, dans la personne de
i659. Greffe. Ades M. "Du Puis, un digne successeur de M. Closse, qui peu
io5qaSSet' 23 o£toblc après périt sur le champ d'honneur, comme nous le ra-
'3} Greffe de Ville- (*) ^n faisant cet achat, M. Souart voulut favoriser l'établisse-
Marie.AaesdeBasset mcnt de la famille de Sailly (3). Aussi donna-t-il à madame Anne
22 nov. 1659. ' Bourduceau, épouse de M. Arthur de Sailly, ces cinquante arpents
(4) Ibid., i" juillet de terre, sous la condition d'y bâtir le logement convenu & de payer
1060. au séminaire une faible redevance annuelle (4).
4e GUERRE. OFFICIERS DE MARQUE A VILLEMARIE. l6ÔO. 38C)
conterons dans la suite. Il s'attacha aussi deux gentils-
hommes de mérite : Pierre Picoté de Béleftre, qu'il fit l'un
des officiers ou des commandants de la garnison (i), & (0 Greffe. Aaesde
le brave Adam Dollard, sieur des Ormeaux, qui, malgré sa Basset' 6 nov- l6ù0-
jeunesse, avait eu déjà en France quelque commandement
dans l'armée. Il paraît que, dans son dernier séjour en
France, M. de Maisonneuve s'était attaché ce jeune mili-
taire & l'avait déterminé à le suivre à Villemarie, lorsqu'il
y conduisit les prêtres de Saint-Sulpice. Du moins, après
leur arrivée en Canada, & avant la fin de cette année,
voyons-nous Dollard des Ormeaux, âgé de vingt-deux ans,
faire partie de la garnison de M. de Maisonneuve, résider
avec lui au Fort, & paraître souvent dans les actes comme
témoin (2). En 1660, étant alors âgé de vingt-cinq ans, il C2') G^e devuie-
eft qualifié, dans les actes publics, Commandant dans la set> j8 nov- lG57
garnison du Fort de Villemarie ; 8c assurément nul ne 5 sept., i5sept.,8o£t.,
4-"^. 1 • • iv 8 nov., 1 5 déc.,2odéc,
mérita jamais mieux ce titre que,lui, puisque, par 1 intre- 2 déc l658 x sa-
pidité inouïe de son courage, il rehaussa magnifiquement 18 mars i659.
la gloire de cette colonie, dont il fut, sans contredit, l'un
des plus grands héros (*).
xxvm.
Cependant chacun s'attendait à voir toutes les nations PREMIERS PUITS A VIL-
Iroquoises s'unir entre elles pour fondre sur Villemarie, LEMARIE creuses
1 . , POUR L UTILITE DES
& M. de Maisonneuve prenait toutes ses précautions pour colons en cas de
repousser vigoureusement leurs attaques. Jusqu'alors il
n'y avait eu dans le Fort ni puits ni citerne, la proximité
du fleuve Saint-Laurent & celle de la petite rivière ayant
fait négliger cette précaution. Mais, pensant qu'il pourrait
SIEGE.
(*) M. Souart, dans le regiftre mortuaire de Villemarie, appelle
cet officier Adam Daulat, & M. de Belmont, dans son Histoire du
Canada, le nomme Daulac, après M. Dollier de Casson. Nous avons
suivi nous-même cette orthographe dans la Vie de la Sœur Bour-
geois. Mais, ayant eu occasion de consulter les afles de Basset, nous
avons vu que ce notaire écrivait Dollard, ce que fait aussi l'auteur de
la Relation de 1660. C'eft là la véritable orthographe de ce nom, ainsi
que le montre la propre signature de ce brave militaire, qui écrivait
constamment Dollard, & quelquefois Des Ormeaux Dollard.
3gO 11° PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
y être assiégé & se trouver dans la nécessité d'éteindre des
matières combuftibles jetées par les Iroquois dans le Fort
même, pour en brûler les bâtiments qui étaient de bois, &
qu'il mettrait en péril la vie de ses hommes en les en-
voyant puiser de l'eau au dehors; pour prévenir cet incon-
vénient, il fit creuser & conftruire, au mois d'octobre i658,
par Jacques Archambault, un puits de cinq pieds de dia-
mètre, au milieu de la cour ou de la place d'Armes du
(i) Greffe de Ville- Fort, comme nous le lisons au contrat de ce jour (i); &
marie. Afte de Bas- c'eft, pour l'île de Montréal, le premier puits dont les mo-
set, 8 oa. i658. numents écrits fassent mention. L'hôpital ayant été trans-
formé en redoute ou en citadelle, comme il a été dit, &
les prêtres du séminaire y étant logés, M. de Queylus,
qui se trouvait encore alors à Villemarie, fit conftruire dans
le jardin un puits semblable à celui du Fort, par le même
(z)ibid.,8 juin 1 65g. Jacques Archambault (2); & l'année suivante, trois colons
des plus honorables, Charles Le Moyne, Jacques Le Ber,
son beau-frère, & Jacques Testard, dont les maisons, voi-
sines de l'hôpital, pouvaient mutuellement se défendre les
unes les autres, firent faire aussi un puits pour leur usage,
660^ Ibld' 17 ^ à frais communs, également conftruit par Archambault (3).
Enfin, comme rien n'était en sûreté aux champs, & que
même, au rapport de la Sœur Morin, il n'y avait pas à
Villemarie vingt maisons où la vie pût être en assurance,
mademoiselle Mance , pour mettre à couvert du feu des
Iroquois les récoltes nécessaires à la subsiflance de l'hô-
pital & celles de plusieurs particuliers, fit conftruire dans
l'intérieur même du Fort, par François Bailly, une grange
(4) Jbid., 6 janvier en pierres de soixante pieds de long sur trente de large (4) :
précaution que les religieuses Ursulines de Québec, quoique
moins exposées, avaient prise déjà, en faisant recons-
truire, après l'accident dont on a parlé, leur grange dans
(5) Lettre , de Marie Ia cour même de leur monaftère (5) (*).
de l'Incarnation, 24
août i658> Lett. 86e, ■ ■
p. 198.
(*) Le secours dont Villemarie avait été jusqu'alors pour la
colonie Française, en repoussant les Iroquois, les diverses recrues
d'hommes que la Compagnie de Montréal y avait envoyées, les
4e GUERRE. ARMÉE IROQUOISE EN MARCHE, l66o. 3gi
XXIX.
ARMÉE IROQUOISE EN
CAMPAGNE POUR DÉ-
TRUIRE LA COLONIE.
(:) Lettres de Marie
Ceft qu'après l'évasion des Français établis à Onnon-
tagué, les Iroquois de cette bourgade, voyant leur conju-
ration découverte, avaient envoyé au plus tôt des présents
aux nations voisines, afin d'en tirer du secours contre les
Français; &3 depuis ce temps, on craignait avec raison, à
Québec & ailleurs, de voir arriver les cinq nations Iro-
quoises, pour mettre tout à feu & à sang dans la colonie ( i ) . de l'incarnation, x o£i.
L'année suivante, 1659, un Huron, échappé du pays des ^53. Lettre 50% P.
Iroquois, assura qu'ils préparaient une armée puissante (2); ^ md^ leU_ 5
& cette armée s'étant en effet mise en marche au prin- p. 542.
temps de l'année 1660, on apprit à Québec le i5 mai, par
un prisonnier Iroquois, que huit cents de ces barbares
s'assemblaient à la Roche-Fendue, proche de Villemarie,
grandes dépenses qu'elle y avait faites, qui toutes tournaient au bien
général du pavs : ces avantages touchèrent la grande Compagnie du
Canada; & quoique, en bien des occasions, elle eût été assez peu
bienveillante pour les Associés de Montréal, elle sembla, cette an-
née i65g, vouloir réparer tous les torts qu'elle aurait pu se reprocher
à leur égard. On a vu qu'en ratifiant & en modifiant, en 1640, la
donation de l'île de Montréal que M. de Lauson leur avait faite, elle
s'était réservée la téte de l'île, dans l'espérance d'y établir un magasin
pour son commerce, &, en outre, cinq cents arpents de terre sur la
montagne pour y conftruire un Fort. N'ayant jamais été en état de
réaliser ces projets, & même, depuis l'année 1645, ayant renoncé au
monopole de la traite en faveur des habitants, elle n'avait plus
aucun intérêt à conserver cette réserve qui lui était devenue tout à
fait inutile. Aussi, sur la demande de M. de Fancamp, s'en démit-
elle en faveur des Associés de Montréal, le 21 avril 1659, en ajoutant
à ce don un témoignage d'eftime & de reconnaissance, le premier
qu'elle leur ait donné, & qui précéda de peu d'années la dissolution
de cette Compagnie, aussi bien que de celle de Montréal, comme il
sera dit dans la suite. « La Compagnie de la Nouvelle-France, lit-on
« dans cetacle, désirant de tout son pouvoir obliger ceux qui peuvent
« faire travailler au défrichement des terres, & ayant connaissance
« du zèle, de la piété, des bonnes intentions & des grandes dépenses
a que fait la Compagnie de Montréal pour l'augmentation de la co-
ït lonie dans cette île, désirant enfin contribuer, autant qu'il nous eft
« possible, au bon dessein de ladite Compagnie, nous lui avons
« donné, par ces présentes, le reftant de l'île de Montréal (3). » Par
ce même a£te, la grande Compagnie céda en propre à M. de Fancamp
les cinq cents arpents de terre qu'elle s'était réservés à la montagne,
& celui-ci en fit don au séminaire de Saint-Sulpice.
(3) Archives du sé-
minaire de Villemarie.
Pièces originales. —
Regiftre des insinua-
tions du Conseil supé-
rieur de 166 î à 1682,
volume in-fol. A, n° i,
fol. 26. — Archives de
la marine, à Paris, Ca-
nada, tome I, de i65g
à 166g, 21 avril 1 65g.
— Edits & ordonnan-
ces. Québec, 1854, t.
I, p. 2.9.
3g2 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
& que quatre cents autres devaient aller les y joindre, pour
fondre de là tous ensemble sur Québec, au nombre de
0) Journal des Jé- onze 0u douze cents (i). Il ajouta que leur dessein était
1 LS' 1 1 1 °- d'enlever la tête du Gouverneur général, afin qu'après la
mort du chef ils pussent plus facilement venir à bout de
tout le refte de la colonie. Qu'enfin, à l'heure qu'il parlait,
l'armée Iroquoise devait être dans les îles de Richelieu, ou
à Villemarie, ou aux Trois-Rivières, & qu'assurément l'un
ou l'autre de ces poftes était assiégé.
XXX.-
juste terreur que Cette nouvelle répandit l'alarme dans Québec, & aus-
l'aRMÉE IROQUOISE . * 1T*0-.lO J 1 ' 1"
inspire aux colons suot on exposa le 1 res-Samt-Sacrement dans les églises,
des environs de on fit des processions & d'autres exercices de piété, pour
implorer le secours du Ciel (2). Cette crainte n'était que
(2' Lettres de Marie tr0p fondée : « Car, pour dire vrai, écrivait-on dans la
de: l'Incarnation, lett. , . , ., , . , . . ; , ,
58c 545 « relation de cette année, il n y a rien de si aise a ces bar-
« bares que de mettre, quand ils voudront, toutes nos
« habitations à feu & à sang. Ce qui donne cet avantage
« à l'ennemi sur nous, c'eft que toutes les maisons hors
« de Québec sont sans défense & éloignées les unes des
« autres, sur les rives du Saint-Laurent, dans l'espace de
« huit ou dix lieues. Il n'y a en chacune que deux, trois
« ou quatre hommes, souvent même qu'un seul avec sa
« femme & quantité d'enfants , qui tous peuvent être en-
« levés ou tués, sans qu'on en sache rien dans la maison
« la plus voisine. A la vérité, Québec eft en état de dé-
« fense; mais il ne serait plus qu'une prison dont on ne
« pourrait plus sortir en assurance, & où l'on mourrait
(3) Relation de i6ôo, " ^e î&m> si ia campagne était ruinée (3). » Aussi, dès
p. 4. qu'on apprit que l'armée Iroquoise était en marche, l'alarme
fut si universelle qu'on abandonna, comme en proie à
l'ennemi, les maisons de la campagne, & qu'enfin tout le
(4) Relation de 1660. monde se fût cru perdu, si M. d'Argenson n'eût rassuré
p- 5. les esprits par son courage (4).
XXXI.
frayeur des colons de M. de Laval eut néanmoins une si grande appréhen-
QUEBEC A LA NOU- . J 11 1*1 V
velle de l'approche sion que, le i o. mai, il fit ôter le Saint-Sacrement de 1 Eglise
DES IROQUOIS.
4" GUERRE. ALARME A QUÉBEC. l66o.
paroissiale & des chapelles des deux communautés reli-
gieuses fi). Le même jour, ce prélat & M. d'Argenson (0 Journal des Jé-
c • ' . . . suites, iq mai 1660.
assemblèrent les personnes les plus sages du pays pour
prendre conseil; 8c parce qu'on disait que les Iroquois, en
venant pour massacrer les Français, en voulaient particu-
lièrement aux Religieuses, tous conclurent qu'on ne devait
pas les laisser dans leur monaftère durant la nuit (2). Là- (2) Hiftoire de i'hô-
1 ,,. a 11 1 • a , 1 .• tel-Dieu de Québec,
dessus, 1 eveque alla intimer lui-même cette resolution pariaMèreJùchereau,
aux Ursulines, & leur commanda de le suivre. « Nous ne p- 125,
« fûmes jamais plus surprises , » dit à ce sujet la Mère
Marie de l'Incarnation; « car nous n'eussions jamais pu
« nous imaginer qu'il y eût eu sujet de craindre dans une
« maison aussi forte comme la nôtre. Cependant il fallut
« obéir. Monseigneur en fit de même aux Hospitalières.
« Déjà l'on avait posé deux corps de garde aux deux extré-
« mités de notre maison : Ton fit quantité de redoutes;
e toutes nos fenêtres étaient garnies à moitié de murailles,
« avec des meurtrières; d'un bâtiment à l'autre il y avait
« des ponts de communication : en un mot, notre monas-
« tère était converti en un Fort, gardé par vingt-quatre
» hommes bien résolus (3). Quand les habitants nous (3)Mariedei'incar-
« virent quitter une maison aussi forte que la nôtre, ils natl0n' P.- 54f5,
« furent si épouvantés qu'ils crurent que tout était perdu.
« Ils abandonnèrent aussi leurs maisons & se retirèrent,
« les uns dans le Fort, les autres chez les Jésuites,
« d'autres chez Monseigneur notre évêque; les autres
« chez nous, où nous avions six ou sept familles. Le refte
9 se barricada de tous côtés dans la basse ville, où l'on
- posa plusieurs corps de garde (4). »
(4) Marie de l'Incar-
nation, p. 547.
XXXII.
PRÉCAUTIONS PRISES A
On avait conduit les Religieuses chez les Jésuites, où
chacune des deux communautés fut logée dans des appar- québec a l'égard
tements séparés du grand bâtiment de ces Pères ; dans la DES RELIGIEUSES
cour étaient encore cabanées les familles chrétiennes Hu-
ronnes & Algonquines : de cette sorte, tous se trouvaient
environnés de bonnes murailles & comme dans un For!".
Le lendemain matin, on ramena les Religieuses à leur com-
IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Journal des Jé-
suites, 19 mai.
(2) Hiltoirede l'Hô-
tel-Dieu de Québec,
par la Mère Juche-
reau, p. 126.
(3) Marie de l'In-
carnation, p. 547.
{4.) Hiftoire de l'Hô-
tel-Dieu de Québec,
par la Mère Juche-
reau, p. 126.
munauté respective, & Ton en usa de même pendant huit
jours, depuis le mercredi 18 mai jusqu'au 26, veille de la
Fête-Dieu (1); c'eft-à-dire, que le soir, une heure avant le
coucher du soleil, on les amenait à la maison des Jésuites,
& de là on les reconduisait le matin chez elles, quand il
était grand jour (2). Cependant, après qu'on eut fait la
visite du monaftère des Ursulines, on jugea que ces pré-
cautions étaient excessives & que les Religieuses pouvaient
y demeurer en sûreté. On continua néanmoins d'y faire
la garde, en attendant que Ton eût reçu des nouvelles des
Trois-Rivières ou de Villemarie, que l'on cnyyait être
assiégées (3). Des patrouilles circulaient autour des monas-
tères durant la nuit, & à tout moment les sentinelles
criaient : « Qui vive? » ce qu'on faisait aussi dans tout
Québec; & cette précaution fut cause que les Iroquois,
comme on l'apprit de quelques-uns d'eux après les avoir
faits prisonniers, n'osèrent pas mettre le feu aux maisons,
voyant que chacun y était sur ses gardes (4).
XXXIII.
PERFIDIE DES HURONS
RENÉGATS. NOUVEL-
LES ALARMES A QUE -
BEC
Une honnête veuve, qui s'était retirée à Québec, sortit
de là pour aller à sa terre, située à six lieues au-dessous,
du côté du Petit-Cap. Comme elle y travaillait avec son
gendre, sa fille & quatre enfants, tout à coup huit Hurons
renégats, fondant sur eux, les font prisonniers & les
mettent de force dans leur canot. M. d'Argenson, informé
de cet enlèvement, envoie aussitôt un parti d'Algonquins
& de Français à la poursuite de ces Hurons perfides. On
les atteint; on fait sur eux plusieurs décharges, dans l'une
desquelles la veuve eft blessée à mort. On prend enfin ces
Hurons & on les condamne au dernier supplice; mais,
avant de mourir, ils font un aveu qui renouvelle toutes les
craintes des habitants : car, après avoir détefté leur apos-
tasie & donné des marques de conversion, ils témoignent
être étonnés de ce que l'armée Iroquoise tarde tant de
venir, & ajoutent que, sans doute, elle assiège les Trois-
Rivières. Cette déclaration produisit une impression de
crainte d'autant plus vive que, jusqu'alors, on n'avait reçu
4e GUERRE. ALARME A QUÉBEC. l6Ô0.
aucune nouvelle d'une chaloupe pleine de soldats que
M. d'Argenson avait envoyés à la découverte. Cette cha-
loupe était sans doute celle qui était partie de Québec, le
17 avril, commandée probablement par Euftache Lam-
bert, 8c qui reconduisit à Villemarie M. d'AUet, refté tout
l'hiver malade à l'hôpital de Québec (i). On n'avait non (j) journal des Jé-
plus de nouvelles de deux autres chaloupes parties quelque suites' 27 avril l66°-
temps après. Au milieu des anxiétés & des craintes où
chacun était, quelques-uns crurent avoir vu l'armée enne-
mie; le bruit se répandit bientôt qu'elle était proche de
Québec, que même on l'avait aperçue; & il n'en fallut
pas davantage pour qu'en moins d'une demi-heure cha- & Marie de l'incar-
* 1 r 3 ni nation. Lettre 58% 25
cun fût prêt à se détendre èc que tous les polies du monas- juin iôûo, p. 547,
tère des Ursulines fussent de nouveau barricadés (2).
xxxiv.
L ARMEE 1ROQUOISE AR-
RÊTÉE EN CHEMIN
Cependant l'armée ennemie, composée de huit cents
hommes, ne parut pas, & si, malgré la résolution qu'elle par d!x-sept mont
en avait prise, elle ne descendit point à Québec, c'eft REALISTES-
qu'elle fut arrêtée en chemin par dix-sept colons de Ville-
marie. Ces braves firent, dans cette occasion, le plus beau
fait d'armes dont il soit parlé dans l'hiftoire moderne, &,
par leur courage vraiment héroïque, obligèrent les Iro-
quois à renoncer à leur plan de campagne & à retourner
dans leur pays, après avoir laissé, sur le champ de bataille,
un très-grand nombre de leurs guerriers. Ce trait fut écrit,
peu de jours après, par la Mère Marie de l'Incarnation,
dans l'une de ses lettres, sur le récit d'un lâche Huron (3) (3) Marie de rincar-
. , y-, • f -i 1 nation. Ibid., p. 554.
qui avait trahi les français. On en fit aussi le narré dans
la relation de cette même année 1660, sur le rapport de
trois Hurons perfides (4) qui, s'étant rendus aux Iroquois, ^^'^^g660'
étaient parvenus à s'échapper de leurs mains. Mais l'un &
l'autre de ces narrés sont incomplets, inexacts, & même
fautifs en plusieurs points, comme il arrive quelquefois
dans les premiers récits d'événements passés au loin. Les
vraies circonftances n'en sont nettement connues qu'avec
le temps, qui les éclaircit, leur donne toute certitude 8c les
rend de notoriété publique. C'eft ce qui a eu lieu pour le fait
3g6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
d'armes dont nous parlons. Aussi M. Dollier de Casson,
dans son Hijîoire du Montréal, en a-t-il recueilli toutes
les circonftances pour servir de correctif aux récits fautifs
qu'on en avait publiés, & c'eft d'après lui que nous allons
les exposer dans cette hiftoire, en joignant à son récit
quelques particularités des deux autres qu'il a négligées
dans le sien.
4e GUERRE. DOLLARD ET LES SIENS. l6ÔO. 3 97
CHAPITRE XV
FAIT D'ARMES DU LONG-SAUT ET SES SUITES,
de r66o A I 66 I .
I.
Jusqu'alors les colons de Villemarie s'étaient conten- résolution héroïque
tés de repousser les attaques des Iroquois & de leur donner "LT^mpag^ons
la chasse dans les lieux voisins des maisons où ils avaient d'armes.
coutume de se tenir en embuscade. Mais ces barbares
ayant mis en marche une grande armée & pris la résolu-
tion de détruire tout ce qu'il y avait de Français en Canada,
il était à craindre que les Montréaliftes ne succombassent
enfin sous le grand nombre des ennemis, quelque vigou-
reuse défense qu'ils pussent opposer à leurs attaques. Dans
cette extrémité si alarmante, un homme de cœur, s'il en
fut jamais, Dollard des Ormeaux, ce jeune commandant
de la garnison dont on a parlé, conçut, au mois d'avril
1660, le généreux dessein d'aller, avec un petit nombre
de colons, à la rencontre de cette armée, de se battre jus-
qu'au dernier souffle, sans accepter de quartier, & en
vendant ainsi leur vie le plus cher qu'ils pourraient, d'ins-
pirer de l'épouvante aux Iroquois par une résolution si
audacieuse & une mort si héroïque. Il propose donc à seize
jeunes colons de les conduire pour ce dessein, en parti de
guerre, au-dessus de l'île de Montréal, ce que personne
n'avait osé tenter encore, & tous promettent de le suivre
si le Gouverneur approuve leur résolution. Dollard la sou-
met aussitôt à M. de Maisonneuve, qui, connaissant le
courage & l'intrépidité de ce jeune militaire , y donne
volontiers son approbation; mais comme l'un des seize
IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
s'était désisté de sa promesse, les autres, pour n'être
empêchés par aucune considération d'aller affronter géné-
reusement la mort, font chacun leur teftament, s'approchent
religieusement des sacrements de Pénitence & d'Eucha-
rifhe, &, en présence des saints autels, s'engagent par un
serment solennel à ne demander & à n'accepter aucun
quartier, & à combattre jusqu'à leur dernier souffle de
(i)HittoireduMont- x. . ' 1
réal, de 1659 à 1660. K1)'
II.
l'empressement de Le brave Major Closse, l'intrépide Charles Le Moyne
dollard a partir g^jg C0Urageux Picoté de B éleftre, inf orm és d 'une si noble
SAUVE LA COLONIE ET .
PLUSIEURS BRAVES. & si audacieuse résolution, s'offrent pour être eux-mêmes
de l'entreprise, en demandant qu'elle soit différée jus-
qu'après leurs semences , qu'ils se disposaient de faire
alors. Mais Dollard, brûlant d'ardeur d'aller attaquer
l'ennemi, & étant bien aise d'avoir le commandement de
ce parti, afin de se diflinguer par des coups de valeur qui
lui servissent pour dissiper quelques difficultés qu'il avait
eues, disait-on, en France, pressa le plus qu'il put le
départ. La suite montra bientôt que cette apparente pré-
cipitation ne fut pas sans quelque dessein de la divine
Providence, qui, par là, voulait sauver tout le Canada. Si
Dollard eût différé le départ jusqu'après le temps des
semences, cinq cents Iroquois, qui allèrent aux îles de
Richelieu pour y attendre trois cents des leurs, qui devaient
descendre par l'Outaouais, fussent allés tomber sur les
Trois- Rivières & sur Québec; tandis que le départ pré-
cipité de ces braves les arrêta & sauva la colonie. Il rendit
de plus à Villemarie un service inappréciable, en lui con-
servant trois de ses plus fermes appuis : le Major Closse,
Charles Le Moyne 8c M. de Béleftre, qui, selon toutes
les apparences, eussent péri eux-mêmes s'ils se fussent
joints aux autres, sans que leur mort eût rien ajouté aux
avantages que la perte des dix-sept braves procura au pays.
m.
dollard perd tro:s Dollard & les siens partent donc, résolus à tout évé-
DE SES COMPAGNONS - , .. J, •
d'armes, qui sont nement; &, a peine sur leurs canots, ils entendent un en
4e GUERRE. DOLLARD ET LES SIENS. l66o. 3gg
d'alarme dans une petite île voisine de Villemarie, C[U1 REMPLACÉS PAR TROIS
semble avoir été File Saint-Paul. Trouvant si près l'occa- autres.
sion qu'il allait chercher au loin, Dollard fond sur les Iro-
quois 8c les pousse avec tant de vigueur, qu'infailliblement
il les aurait tous pris, si ces barbares n'eussent prompte-
ment abandonné leurs canots avec leurs bagages pour se
sauver dans les bois. Cette action eut lieu le 19 avril 1660,
6c fit perdre à Dollard trois de ses compagnons (1), dont (oi-wtoireduMont-
les noms méritent de trouver place dans cette hiftoire. Ce réal'de I(359a l66°-
furent Nicolas Duval, serviteur au Fort, qui périt par le
feu des Iroquois ; Biaise Juillet, dit Avignon, habitant 8c
père de famille, qui laissa quatre enfants en bas âge (2) ; (2) Greffe de vme-
enrin Mathurin Soulard, charpentier du Fort: ces deux ma"e' a<ae du 1 3 >mn
.... 1060.
derniers, qui n'étaient pas accoutumés a la navigation du
canot, se noyèrent dans l'attaque (3). Dollard, n'ayant (3) Reg:fh-e de la
pu saisir les Iroquois, à qui les bois servirent de retraite, Parois>e- sépultures,
s'empara de leurs dépouilles, spécialement d'un excellent ' '
canot, qui le servit avantageusement dans son expédition.
Il retourna cependant à Villemarie avec les siens, sans
doute pour assifter au service funèbre de Nicolas Duval,
qu'on inhuma le lendemain, 20 avril (4), & à celui des (4) ipid.
deux autres braves dont les corps n'avaient pas encore
été retrouvés (5). Loin de refroidir le courage des colons (5) im.
de Villemarie, ce premier échec sembla, au contraire,
n'avoir servi qu'à le rendre plus ardent; du moins, le vo-
lontaire qui s'était joint d'abord à Dollard, & avait ensuite
rétracté sa parole, se joignit alors à lui, résolu de périr,
comme, aussi deux autres, qui complétèrent ainsi le nom-
bre de dix-sept, comme auparavant. Déterminés qu'ils
étaient à mourir en combattant pour la religion & le pays,
ils firent, avant de partir, un adieu général à leurs amis
8c à tous les colons, comme ne devant plus les revoir dans
ce monde, 8c s'embarquèrent de nouveau avec une grande
quantité de munitions de guerre, pleins de cœur & d'in-
trépidité.
IV.
Mais, n'étant pas accoutumés à la conduite du canot, dollard cantonne sa
400 11° PARTIE. LES , CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
petite trouve dans ils éprouvèrent mille difficultés dans leur marche & furent
un réduit de pieux. arrêtés huit jours au bout de L'île de Montréal, dans un
endroit très-rapide qu'ils avaient à traverser. Enfin le
courage suppléant dans eux à l'expérience, ils passèrent
outre, & arrivèrent, le ier de mai, au pied du Long-
(i) Marie de l'Incar- Saut (i), sur la rivière des Outaouais, à huit ou dix lieues
nation, p. 5j9. au-dessus de File de Montréal 8c au-dessous du Saut dit
de la Chaudière. Là, trouvant par hasard un petit retran-
■ chement, conftruit l'automne précédent par des Algon-
quins, Dollard y cantonna sa petite troupe. Ce réduit
n'était point flanqué ; il n'avait, pour toute défense, que de
méchants pieux, déjà en mauvais état, & se trouvait même
commandé par un coteau voisin. Quoique ce faible re-
tranchement, qui en méritait à peine le nom, fût moins
assuré que la moindre des maisons de villages de France,
Dollard résolut de s'y arrêter & d'y attendre les Iroquois,
comme dans un passage où il en viendrait infailliblement
aux mains avec eux, au retour de leurs chasses. Mais ce
qui rendit ce réduit plus incommode encore, ce fût l'ar-
rivée d'un parti de Hurons & d'Algonquins, venus de Vil-
lemarie, demandant à Dollard de les admettre dans sa
(2) Hiftoire du Mont- . / \
réa1,de iC59 à 1660. trOUPe (2)-
V. •
quatre al .onquins et Quarante Hurons , l'élite de ce qui reliait de cette
nation à Québec, étaient partis de ce lieu sur la fin de
l'hiver, sous la conduite d'un capitaine nommé Anaho-
taha, pour tomber sur les Iroquois, lorsque ceux-ci re-
viendraient de leur chasse. Ils passèrent par les% Trois-
) Relation de 1660, Rivières (3); & là un capitaine Algonquin, nommé
'4< Mitiwemeg, ayant eu avec l'autre un défi sur la valeur,
ils se donnèrent rendez-vous à Villemarie, afin de mon-
trer, dans ce lieu où les combats étaient fréquents, quel
serait celui des deux qui aurait le plus de bravoure. Mi-
tiwemeg s'y rendit, accompagné de trois Algonquins, &
Anahotaha de trente-neuf Hurons, lui faisant le quaran-
tième. A peine arrivés dans ce lieu, ils apprirent des
Français (dont un des principaux défauts, dit M. Dollier
quarante hlrons se
joignent a dollard.
4e GUERRE. FAIT D'ARMES DU LONG-SALT. l66o. 4OI
de Casson, c'ert de trop parler) que dix -sept colons
étaient allés en guerre au-dessus de l'île de Montréal. Ces
sauvages, jaloux d'avoir été ainsi prévenus par des Fran-
çais, & étonnés de la hardiesse de ce petit nombre, de-
mandent à M. de Maisonneuve une lettre pour Dollard,
afin d'être admis dans son parti, & de pouvoir ensuite faire
tous ensemble quelque grande entreprise. M. de Maison-
neuve, qui se défiait de leur bravoure, fit tout ce qu'il
put pour les empêcher d'aller rejoindre les siens, aimant
mieux n'avoir en campagne qu'un petit nombre de com-
battants, tous braves & résolus, qu'une troupe plus consi-
dérable, où ils seraient mêlés avec des hommes dont il
suspectait le courage. Les sauvages firent, néanmoins,
tant d'inftances, que, pressé par leurs importunités, il se
rendit jusqu'à un certain point à leur demande, & écrivit
à Dollard, en lui laissant la liberté de les recevoir, sans
néanmoins l'y engager. Il l'avertissait, au contraire, de ne
pas trop compter sur ces auxiliaires, & d'agir comme s'il
n'avait avec lui que des Français. Les sauvages l'ayant
rejoint, Dollard les reçut, & ils entrèrent dans le réduit,
, , * i, • . 1 T • / \ (i)Hiftoire duMont-
pour attendre, avec les autres, 1 arrivée des Iroquois (i). réaide i65g à 1660.
VI.
Après un assez court séjour dans ce lieu, ceux qui dollard attaque et
allaient à la découverte virent descendre deux canots DÉFAIT L'AVANT 'CAR~
. DE DES IROQUOIS.
chargés d'ennemis. C'était l'avant-garde d'un corps d'ar-
mée Iroquoise, composée de trois cents hommes, qui
allaient se joindre à cinq cents autres aux îles Richelieu,
pour attaquer tous ensemble les Trois-Rivières & Québec.
Ils ne doutaient pas, eu égard à leur nombre, d'emporter
sans difficulté ces deux portes, & se proposaient d'atta-
quer ensuite Villemarie & de la harceler avec tant de
confiance & d'opiniâtreté, qu'elle ne pût résifter à leurs
forces réunies. Ceux que Dollard avait envoyés à la dé-
couverte lui ayant donné avis de l'approche de ces deux
canots, il conduit aussitôt ses gens à leur rencontre, & les
porte au lieu qui lui semblait le plus propre au débarque-
ment. Ce fut précisément l'endroit où ces Iroquois avant-
TOME II. 26
402 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
coureurs vinrent mettre pied à terre ; &, à T infiant, on
fait sur eux une décharge des plus meurtrières, mais avec
trop de précipitation, pour qu'il ne reftât pas un seul de
ces barbares. Quelques-uns, qui n'avaient pas été atteints,
se jettent aussitôt dans les bois, & vont en toute hâte
avertir l'armée. « Nous avons été défaits au petit Fort,
« qui eft ici tout proche, disent-ils, & il y a là un parti de
« Français & de sauvages. » Sur ce rapport, les Iroquois
(i)HiftoireduMont- concluent que c'était un convoi qui montait au pays des
réai, par m. Doiiier Hurons, &, jugeant qu'ils en viendraient aisément à bout,
?66o.aSS°n' ^ lG5Qà ils font leurs approches vers le réduit (i).
VII.
dollard fortifie a la Dollard & les siens, qui étaient en prière lorsque l'en-
hate son réduit. nemi se présenta, se retirèrent aussitôt dans le retranche-
ment, sans avoir le loisir d'emporter avec eux leurs chau-
dières, qu'ils avaient mises sur le feu pour préparer à
manger. Après des huées & des décharges de part & d'au-
tre, un capitaine Onnontagué s'avance sans armes jus-
qu'à la portée de la voix, pour demander quelles gens
étaient dans ce Fort & ce qu'ils venaient faire. On lui ré-
pond que ce sont des Français, des Hurons & des Algon-
quins, au nombre de cent hommes, qui viennent au de-
vant des Ne{-Percés. — « Attendez, réplique le capitaine,
« que nous tenions conseil entre nous, puis je viendrai
« vous revoir ; &, de votre part, ne faites aucun acte
« d'hoftilité, de crainte que vous ne troubliez les bonnes
« paroles que nous portons aux Français de Villemarie.
« — Retirez -vous donc à l'autre bord de la rivière,
« dirent alors les Français, tandis que nous parlemente -
« rons de notre part. » Ils désiraient cet éloignement de
l'ennemi pour avoir la liberté de couper des pieux, afin
de fortifier leur palissade. Mais, au lieu d'aller camper de
l'autre côté, les Iroquois commencèrent à dresser un re-
tranchement vis-à-vis du réduit ; &, de leur côté, les Fran-
çais, durant ce temps, se mirent à se fortifier le plus qu'ils
purent, mettant des branches d'arbres entre les pieux de
leur réduit, & remplissant le tout de pierres & de terre à
4e GUERRE. FAIT d'aRMES DU LONG-SAUT. l66û. 4o3
CESSENT LEURS ATTA-
QUES ET ENVOIENT
CHERCHER DES REN-
FORTS.
hauteur d'homme, de telle sorte, néanmoins, qu'il y eût
des meurtrières tout autour, & qu'on pût placer trois fusi-
liers à chacune.
VIII.
L'ouvrage n'était pas encore achevé, que l'ennemi les iroquois, battus,
vint à l'assaut. Les assiégés le repoussent vaillamment,
tuent & blessent un grand nombre d'hommes sans en
perdre eux-mêmes un seul (i). Les Iroquois reviennent
à diverses reprises & sont toujours battus avec perte des (0 Marie de rincar-
^.a vi v i r - • • nation, p. 549, 55o.
leurs, & même a leur tres-grande contusion. Ce qui sur-
tout les irritait & excitait en eux le dépit & la fureur,
c'était de voir que les Français osassent bien, en leur pré-
sence, couper les têtes des Iroquois reliés sur la place &
en border le haut des pieux de leur réduit ; & que, malgré
les transports de rage & de furie où les jetait un spectacle
si humiliant, ils ne pussent en tirer vengeance dans au-
cune de leurs attaques. Durant ce temps, ils brisèrent les
canots des Français, ainsi que ceux des Algonquins & des
Hurons, & en firent des torches pour brûler la palissade;
mais les décharges des assiégés étaient si fréquentes, qu'il
ne leur fut jamais possible d'approcher du retranchement.
Ils jugèrent alors qu'ils ne viendraient pas à bout de forcer
le réduit tant qu'ils ne seraient pas en plus grand nom-
bre, & députèrent un canot pour appeler promptement à
leur aide les cinq cents Iroquois qui les attendaient aux
îles Richelieu. Le canot étant donc parti, ils ne firent plus
d'attaque, & se contentèrent de bloquer le réduit, se tenant
hors de la portée des mousquets ou à couvert derrière ré^ Minier de
les arbres (2). Casson, de ï65g à
1660.
Dans ce retranchement, il n'y avait point d'eau ; & la lâcheté des hurons,
soif, qui pressait les assiégés, les incommodait beaucoup aui PAS3ENT A L'EN-
. 1 r 1 t • T- • a NE MI ; LEUR PERFI-
plus que le feu des Iroquois. Cette disette était même si
extrême, qu'ils ne pouvaient plus avaler la farine dont ils
s'étaient pourvus pour subsiller. Enfin, à force de creuser,
ils parvinrent à trouver un petit filet d'eau bourbeuse,
mais tout à fait insuffisante pour les désaltérer. Aussi, de
DIE.
404 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
temps en temps, faisaient-ils des sorties par-dessus les
pieux pour aller, à la faveur de quantité de fusiliers qui
repoussaient l'ennemi, chercher de l'eau à la rivière, éloi-
gnée de deux cents pas du Fort ; ce qui pourtant ne leur
fournissait pas le moyen de se désaltérer : parce qu'ayant
perdu leurs chaudières, ils ne portaient que de petits vases
(1) Marie de rincar- qUi ne pouvaient suffire à la nécessité de tous (1). Les
ation, p. 55o, 55i.T . . v.
Relation de 1660, lroquois, témoins de cette nécessite pressante, en prirent
p- rô- occasion de crier, de loin, aux Hurons qu'ils eussent à se
rendre, s'ils ne voulaient pas mourir de soif dans ce trou
avec les Français, & qu'on les recevrait à bonne compo-
sition. Ils ajoutaient que, s'ils refusaient de se livrer à
l'ennemi, ils n'échapperaient pas à la mort, attendu qu'un
renfort de cinq cents lroquois allait se mettre en ma
che , & que, dès leur arrivée, le réduit serait pris & tous
les assiégés massacrés. Ces discours effrayèrent tellement
les lâches Hurons que tous, à l'exception du brave Ana-
hotaha, sautent par-dessus la palissade, qui d'un côté,
qui de l'autre, ou sortent à la dérobée par la porte &
vont se livrer aux lroquois, à qui ils apprennent qu'il n'y
a dans le Fort que dix-sept Français, quatre Algonquins
& leur propre capitaine. Quelle douleur pour ces braves
de se voir ainsi abandonnés & trahis, & surtout quel dé-
solant spectacle pour Anahotaha ! Aussi dit-on que, dans
sa julte indignation, voyant son propre neveu, appelé la
i-éa//JarMeDonie°rndtê Mouche, s'enfuir comme ses compatriotes, il déchargea
casson, de 1659 à un piftolet sur lui pour le tuer, mais qu'il le manqua (2).
1660.
x
MALGRÉ L'ARRIVÉE DU
DOLLARD REPOUSSE
TOUTES LES ATTA-
QUES.
Nonobftant une défecrion si propre à abattre le cœur
RENFORT 1ROOUOIS, des vingt-deux autres, ils demeurèrent fermes dans la ré-
solution de se défendre jusqu'à la mort, sans être ébranlés
par l'arrivée des cinq cents lroquois, qui parurent enfin
le cinquième jour, & qui, par les cris & les hurlements
qu'ils poussèrent, auraient dû intimider les cœurs les plus
audacieux du monde. Ces nouveaux ennemis, formant
avec les autres un gros de huit cents hommes, commen-
cèrent, dès leur arrivée, à donner avec furie sur le réduit,
4* GUERRE. FAIT D'ARMES DU LONG-SAUT. l66o. 405
mais ne livrèrent aucun assaut qu'ils ne fussent contraints
de se retirer, & toujours avec de grandes pertes. Ils atta-
quèrent les Français durant trois jours d'heure en heure,
tantôt marchant tous ensemble à l'assaut, tantôt envoyant
• 1 1 , x . -.a. 1 (1) Hiftoire du Mont-
COntre eux une partie de leur armée (i). Aussitôt que les réai)ParM.Doiiier de
Français avaient repoussé l'ennemi, ils se mettaient incon- Casson, 1659 à 1660.
tinent à genoux, & ne se relevaient que pour le repousser
encore, employant ainsi à la prière le peu de temps qu'ils
avaient entre chaque attaque. Ils n'avaient en efiet que
deux fonctions, qu'ils faisaient succéder l'une à l'autre (2) : (2) Relation de 1660,
l'ennemi faisait-il trêve, ils tombaient à genoux; revenait- p' ' l6'
il à l'attaque, ils étaient debout les armes à la main (3). (3) Marie de rincar-
Enfin les Iroquois, ne pouvant les forcer malgré tant natlon' p>
d'attaques, abattirent sur le réduit plusieurs arbres, dont
la chute occasionna un grand désordre sans ébranler
néanmoins les assiégés dans la résolution où ils étaient
de combattre jusqu'au dernier vivant.
xi. ,
Une résiftance si persévérante & une confiance si sur le point de lever
LE SIEGE , LES IRO-
inouïe firent croire enfin aux Iroquois que les Français
1 > QUOIS RESOLUS DE
étaient en bien plus grand nombre que ne l'avaient assuré vaincre ou de périr
les Hurons transfuges ; aussi mettaient-ils souvent en déli- AU P1ED DU réduit.
bération entre eux s'il ne serait pas plus expédient de
lever que de continuer un siège si meurtrier, qui leur enle-
vait tant de monde. La défeclion des Hurons leur fit
cependant espérer que les autres pourraient se rendre si
on parlementait avec eux. Quelques députés s'approchent
donc du réduit ; mais les Français, tous résolus à mourir,
font sur eux une décharge inopinée, qui tue les uns & met
les autres en fuite (4). Enfin, le huitième jour, une partie (4)Reiatïondei66o
des Iroquois étant résolus d'abandonner le siège, & de se p- l6-
retirer dans leur pays, les autres leur représentent avec
chaleur que, si les Français n'étaient réellement que dix-
sept, ce serait une honte éternelle pour toutes les nations
Iroquoises d'avoir vu massacrer tant de leurs guerriers
par si peu de gens, sans en tirer vengeance ; & cette con-
sidération fut cause qu'on interrogea de nouveau les trans-
(i) HiftoireduMont-
QUENT DE NOUVEAU
LE RÉDUIT.
406 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
fuges pour s'assurer de la vérité. Ces perfides ayant
affirmé de nouveau que les Français n'étaient en effet que
dix-sept; & n'avaient plus avec eux qu'un seul Huron &
quatre Algonquins, à cette déclaration, les Iroquois réso-
lurent de périr tous au pied du réduit, ou de l'emporter
rèé^Î65^-ie6tT" de vive force (1).
XII.
les iroquois atta- Mais, pour en venir là, il fallait qu'un certain nombre
d'entre eux consentissent à faire de leurs corps un rempart
aux autres, en recevant les premiers les vigoureuses &
meurtrières décharges des assiégés. Comme chez ces na-
tions sauvages chaque individu, étant libre & indépendant,
ne pouvait, dans ces occasions, être contraint par les chefs
à se dévouer pour les autres, on procéda incontinent à une
cérémonie usitée chez eux, pour avoir des victimes volon-
taires. C'était de jeter par terre de petites bûches, & tous
ceux qui en enlevaient quelqu'une s'engageaient par là à
marcher les premiers & à affronter le péril. Les plus
intrépides d'entre eux & les plus braves, ayant donc levé
les bûches, se mirent en devoir de monter les premiers
à l'assaut, sans négliger pourtant les précautions ordi-
naires aux barbares; car ils se firent auparavant des
mantelets de trois bûches, liées les unes à côté des autres,
qui les couvraient depuis le haut de la tête jusqu'au-
dessus du genou. Ils s'avancèrent ainsi, tête baissée, sui-
vis par tout le refïe des Iroquois, résolus d'emporter le
(2)Hiitoire du Mont- _ . r, - , . 1 r
réai, de i659 à 1660. Fort a tout prix (2).
XIII.
courage invincible de Dollard & les siens, trouvant alors l'occasion qu'ils
dollard et des ambjtjonnaient; de vendre chèrement leur vie, se mettent
SIENS. LEUR MORT '
héroïque. à faire de vives décharges de gros mousquetons pour
abattre le plus d'Iroquois qu'ils pourraient; & malgré
l'activité de ce feu, l'ennemi, qui avait toujours de nou-
veaux assaillants pour remplacer les blessés & les morts,
ne laisse pas d'avancer toujours, gagne enfin la palissade
& occupe lui-même les meurtrières. Dans ce moment, le
lâche & perfide La Mouche aperçoit son oncle, le brave
4e GUERRE. FAIT D'ARMES DU LONG-SAUT. l66o. 4G7
Anahontaha, 8c lui crie de se rendre pour conserver sa
vie : « J'ai donné ma parole aux Français, répond Ana-
« hontaha, je mourrai avec eux. » Pour mettre fin aux
décharges qu'on ne cesse de faire sur eux, les Iroquois
s'efforcent alors de passer par-dessus la palissade ou d'en
arracher les pieux; 8: les Français, armés de la hache & du
sabre, se jettent incontinent sur tous ceux qui paraissent, &
leur disputent vigoureusement le terrain. Dans cette extré-
mité, Dollard charge promptement un gros mousqueton
jusqu'à l'embouchure, & y met une fusée, afin de lui faire
faire long feu, & de le jeter, sans danger pour les siens,
en guise de grenade, au milieu des ennemis. Il le lance
aussitôt, mais une branche d'un arbre abattu sur le réduit
arrête inopinément ce projectile, & le fait retomber dans le
réduit même, où il éclate à l'inftant & tue ou eftropie plu-
sieurs Français. Un accident si désaftreux pour ceux-ci,
qui les affaiblit beaucoup en diminuant leur nombre,
releva le courage des Iroquois. A l'inftant ils font brèche
de toutes parts, & néanmoins chacun des assiégés qui
reftait debout, comme s'il eût eu un cœur de lion, se pré-
cipite sur les assaillants, & se défend à coups d'épée & de
piftolet avec une ardeur de courage & d'intrépidité qui
étonne ces barbares. Il était impossible qu'un si petit
nombre de braves pût résilier longtemps à une telle multi-
tude : c'était une nécessité pour eux de tomber enfin au
milieu d'un si affreux carnage, & le brave Dollard fut tué.
La mort de ce héros, au lieu d'ébranler le courage des
autres, sembla les avoir rendus plus audacieux & plus
intrépides; car chacun d'eux enviait une mort si glorieuse
plutôt qu'il ne l'appréhendait. Arrachait-on un pieu de la
palissade, incontinent l'un de ces braves sautait à la place
le sabre ou la hache à la main, tuant & massacrant tout
ce qu'il rencontrait, jusqu'à ce qu'il fût tué lui-même.
Enfin, presque tous ces braves étant tombés sous les
coups, les Iroquois renversent la porte du Fort, & y entrent
en foule, & alors le peu de Français qui reliaient encore,
fondant sur eux l'épée d'une main & le couteau de l'autre,
408 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Hiftoire du Mont-
se mettent à frapper de toutes parts avec une telle furie,
que l'ennemi perdit la pensée de faire des prisonniers,
afin de tuer au plus vite ce petit nombre de braves qui, en
mourant, les menaçait dune deftruciion générale s'ils ne
se hâtaient de les exterminer : ce qu'ils firent par une
grêle de coups de mousquets, qui renversa ces invincibles
athlètes sur une multitude d'Iroquois qu'ils avaient ter-
réai, 1659-1660. rassés avant de mourir (i).
XIV.
FUREUR CRUELLE DES
IROQUOISAPRÈSCETTE
ACTION.
Voyant enfin tous les Français étendus par terre, les
Iroquois coururent incontinent sur eux pour savoir s'il y
en avait quelques-uns qui n'eussent pas expiré encore &
qu'ils pussent guérir, afin d'en faire ensuite les triftes sujets
de leurs tortures. Ils eurent beau tourner & retourner
tous ces corps, ils n'en trouvèrent qu'un seul qui fût en
état d'être traité, & trois autres, comme nous l'apprend
M. de Belmont, qui étaient sur le point de rendre le der-
nier souffle, & qu'ils jetèrent incontinent dans le feu, sans
avoir pourtant la cruelle jouissance de les voir souffrir,
car ils expirèrent aussitôt. Quant à celui qui pouvait être
médicamenté, & rendu ensuite capable de souffrances, on
ne saurait dire les raffinements qu'ils inventèrent pour as-
souvir sur lui leur cruauté, ni exprimer la patience héroïque
qu'il fit paraître dans ses tourments : patience si inouïe,
qu'elle transportait de rage ses bourreaux mêmes, voyant
qu'elle surpassait leur barbarie, qui ne pouvait rien inven-
ter d'assez inhumain dont il ne triomphât. N'ayant pu
se venger de la mort des leurs sur aucun autre Français,
ils déchargèrent enfin leur fureur sur les perfides Hurons
qui s'étaient lâchement rendus à eux; &, malgré la parole
qu'ils leur avaient donnée de leur conserver la vie, ils les
diftribuèrent à leurs bourgs, où l'on ' en fit de furieuses
& horribles grillades. Le brave chef Huron, le fidèle &
invincible Anahontaha, & les quatre Algonquins s'acqui-
rent la même gloire que les dix-sept Montréaliftes. Ils
combattirent & moururent avec le même courage; &
comme ils étaient tous Chrétiens, & s'étaient sans doute
4e GUERRE. FAIT d'aRMES DU LONG- SAUT. l6ÔO. 4O9
disposés aussi saintement que les Français à cette glo-
rieuse mort, ils durent recevoir dans le Ciel la même
couronne.
Parmi les Hurons qui s'étaient livrés, cinq s'échap-
pèrent des mains des Iroquois, 8c allèrent porter ces nou-
velles à Villemarie, sans oser avouer alors qu'ils eussent
trahi les Français. Ils usèrent aussi de la même dissimu-
lation dans les récits qu'ils firent à Québec, où cependant
ils avouèrent qu'une partie des Hurons s'étaient livrés aux
Iroquois. L'un des fugitifs, nommé Louis, arrivé à Ville-
marie le 3 de juin, ce Huron, que M. Dollier dit « avoir
« été bon chrétien, mais peu soldat (i), » raconta à sa
manière cette action au P. Chaumont, qui en fit la matière
d'une lettre, d'après laquelle vingt-quatre Hurons seule-
ment auraient trahi les Français ; & ce fut de cette lettre
que se servit la Mère Marie de l'Incarnation le 25 juin,
dans le narré qu'elle a composé de cette .action mémo-
rable. Le P. Lallemant, d'après un récit plus sincère que
lui firent trois ou quatre Hurons fugitifs, a néanmoins
porté le nombre des traîtres à une trentaine (2) ; mais il
suppose qu'après l'action il demeura dans le réduit quatre
Hurons en vie, auxquels il donne de grandes louanges, les
mêmes sans doute qui lui avaient fait ce récit infidèle pour
couvrir leur honteuse lâcheté (*). « Sans la trahison des
xv.
RELATIONS FAUTIVES DE
CE COMBAT FAITES
PAR DES HURONS
TRANSFUGES.
( i)Hiftoiredu Mont-
réal. 1659-1660.
(2) Relation de 1G60,
p. 16.
[*) M.d'Argenson, également trompé par eux, écrivait, le 4 juil-
let suivant, « que trente Hurons avaient trahi & que six ou sept
<c avaient vendu chèrement leur vie (3). » On voit encore ici que les (3) Emplois de M.
trois ou quatre Hurons qui n'avaient pas péri se vantaient à Québec d'Argenson, fol. 74.
d'être demeurés fidèles ; car, en supposant que six ou sept avaient
vendu chèrement leur vie, & que trente seulement s'étaient livrés à
l'ennemi, il devait, d'après leur calcul, en refter encore trois ou quatre
pour compléter le nombre de quarante. Ces trois ou quatre étaient ces
mêmes fugitifs qui prétendaient, aussi bien que Louis, avoir été
pris (4) par les Iroquois, quoiqu'il soit certain que ceux-ci, en se pré- (4) Regiftre mor-
cipitant en foule dans le réduit, perdirent la pensée de faire des pri- tuaire de la paroisse
sonniers, & massacrèrent tout ce qui pouvait s'y trouver encore de de Villemarie, 3 juin
Français & de sauvages.
410 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« Hurons, qui se rangèrent aux ennemis, écrivait M. d'Ar-
« genson, peut-être que les Français n'auraient pas été
« défaits, du moins sitôt. » Nous devons cependant re-
marquer ici que cette lâche conduite des Hurons devint
plus avantageuse à tout le Canada que n'aurait pu l'être
la conservation des dix-sept braves. Ce furent, comme on
Ta vu, ces Hurons transfuges qui allèrent apprendre à
l'ennemi que les Français n'étaient que dix-sept; ce que les
Iroquois ne soupçonnaient point & refusèrent d'abord de
croire. Ils auraient donc ignoré le petit nombre des Fran-
çais sans la défection des Hurons, & probablement ne se
seraient pas désiftés si vite de leur plan de campagne pour
détruire la colonie, comme ils le firent après cette action,
ainsi que nous allons le voir.
XVI.
les iroquois, épouvan- On ignore le nombre des Iroquois qui périrent dans
tes, reprennent le cette aCtion. Le Huron Louis, dont on a parlé, assurait
CHEMIN DE LEURS . . L '
bourgades. cependant qu'ils avaient été tués en si grand nombre, que
les assaillants se servaient des corps des morts comme de
marchepied ou d'échelle pour passer par-dessus la palis-
,*(0 miioire du Mont- sade (i); &, au rapport de M. de Belmont, un sauvage
reai, 1639-1660. Iroquois, nommé Taondesoven, attefta, malgré le soin de
ces barbares à cacher leurs pertes, qu'un tiers de l'armée
avait péri dans l'affaire du Long-Saut. Au moins eft-il cer-
tain que le nombre des morts fut très-considérable, &
même si excessif, que les Iroquois, épouvantés d'une dé-
fense si meurtrière pour eux de la part de dix-sept Fran-
çais, abandonnèrent leur entreprise. Après ce sanglant
combat, ayant sous les yeux le speétacle lugubre de tant
de cadavres étendus, ils firent entre eux ce raisonnement,
dont tous demeurèrent d'accord : « Si dix-sept Français,
« n'ayant pour toute défense qu'un misérable réduit qu'ils
« ont trouvé là par hasard, ont tué un si grand nombre
« de nos guerriers, comment serions-nous donc traités
« par eux si nous allions les attaquer dans des maisons
« de pierres, disposées pour se défendre, & où des hommes
« de pareil courage se seraient réunis? Ce serait une folie
4e GUERRE. FAIT D'ARMES DU LONG-SAUT. l66o. 411
SAUVERENT LE CANADA
PAR LEUR MORT,
« à nous; nous y péririons tous. Retirons-nous donc &
« reprenons le chemin de nos bourgades" » Telle fut, en
effet, la conclusion qu'ils tirèrent & qu'ils exécutèrent im-
médiatement.
XVII.
Ainsi le dévouement héroïque du brave Dollard des ces dix-sept braves
Ormeaux & de ses compagnons d'armes sauva, dans cette
circonftance, le Canada tout entier, 8: juflifia de plus en
plus l'assurance que les Associés de Montréal avaient eue
dès le commencement, & qu'en 1643 ils ne craignirent pas
de rendre publique dans les Véritables motifs, qu'une des
fins de l'établissement de Villemarie était de procurer par
ce pofte, à Québec, une protection puissante & une sorte
de rempart contre les Iroquois. « On peut dire, ajoute
« M. Dollier de Casson, que ce grand combat a sauvé le
« pays, qui sans cela était perdu, suivant la créance
« commune. Ce qui me fait dire que,. quand l'établisse-
« ment de Montréal n'aurait eu que cet avantage d'avoir
« sauvé le pays dans cette rencontre, & de lui avoir servi
« de victime publique en la personne de ses dix-sept en-
« fants, il doit être tenu pour considérable à toute la pos-
te térité, si jamais le Canada devient quelque chose, puis-
« qu'il l'a ainsi sauvé dans cette occasion, sans parler des
« autres rencontres semblables. » M. de Belmont dit aussi,
dans son Hijïoire du Canada : « Les ennemis furent ef-
« fravés de cette résiftance & se retirèrent ; sans cela, tout
'( était perdu. » Ce jugement, si honorable aux colons de
Villemarie, n'était pas particulier à ceux-ci; c'était, ainsi que
le dit M. Dollier, la créance commune; & les monuments
montrent, en effet, qu'il n'y eut jamais, sur ce point, au-
cune sorte de partage parmi les Canadiens. « Nous nous
« sommes vus à la veille que tout était perdu, écri-
« vait de Québec la Mère Marie de l'Incarnation, & cela
« serait arrivé si l'armée Iroquoise, qui venait ici & nous
« eût trouvés sans défense, n'eût rencontré dix-sept Fran-
« çais & quelques sauvages chrétiens. C'eft une chose ad-
« mirable de voir la Providence & les conduites de Dieu
412 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
( i) Lettres de Marie
de l'Incarnation. Let-
tre 58», p. 555. Lett.
spirituelles, let. 90e,
p. 20f>.
(2) Emplois de M.
d'Argenson. Lettre du
4 juillet 1660, fol. 74.
Mémoire sur le sujet
de la guerre des lro-
quois, fol. 8.
(3) Relation de 1060,
p. 17.
XVIII.
dans les histoires
des grecs et des
romains, rien n'est
comparable a l'ac-
tion DE CES BRAVES.
« sur ce pays, qui sont tout à fait au-dessus des concep-
« tions humaines. Lorsque nous devions être détruits,
« ceux qui étaient partis pour prendre des Iroquois ont été
« pris eux-mêmes & immolés pour tout le pays. Il eft
« certain que, sans cette rencontre, nous étions perdus
« sans ressource (i). » Le gouverneur général, M. d'Ar-
genson, dans les lettres qu'il écrivit peu après cet événe-
ment, tenait le même langage. « Ce printemps, les Iro-
« quois, dit-il, avaient fait une armée de sept cents hommes
« pour descendre à Québec & venir ravager nos côtes;
« mais Tordre de Dieu a détourné cet orage, & dix-sept
« Français de Montréal, quatre Algonquins & quelques
« Hurons ont été les victimes. Ils ont résilié huit jours
« aux ennemis, au milieu de quelques pieux (2). » Enfin
les Pères Jésuites, dans leur relation de cette année,
quoique assez mal informés alors de plusieurs particula-
rités de cette action, dont ils attribuent,, en très-grande
partie, la gloire à ces Hurons, dans l'ignorance où l'on
était encore de leur lâche conduite, n'ont pu s'empêcher
d'avouer que le Canada était perdu sans la vigoureuse
résiftance des colons de Villemarie. « Il faut donner ici la
« gloire à ces dix-sept Français de Montréal & honorer
« leur cendre d'un éloge, qui leur eft dû avec juftice &
« que nous ne pouvons leur refuser sans ingratitude. Tout
« était perdu s'ils n'eussent péri, & leur malheur a sauvé
« ce pays, ou du moins a conjuré l'orage qui venait y
« fondre, puisqu'ils en ont arrêté les premiers effets &
« détourné tout à fait le cours (1). »
Ils méritent avec d'autant plus de juftice les hom-
mages de notre admiration & de notre reconnaissance,
que le motif de leur dévouement • a été plus noble, plus
sublime, plus pur. Dans toute l'hiftoire profane, on ne
trouve rien de plus audacieux, de plus magnanime, que
cette résolution de nos dix-sept braves , conçue avec
tant de courage & soutenue jusqu'à la fin avec tant de
conftance & d'intrépidité. On voit, il eft vrai, chez les
4
4e GUERRE. FAIT D'ARMES DU LONG-SAUT. l6ÔO. 4-l3
Grecs & chez les Romains, des hommes se sacrifier pour
leur patrie; mais quand on connaît jusqu'où l'amour de
la gloire profane- les portait à des actions éclatantes, dans
l'espérance de se survivre à eux-mêmes après leur mort,
on n'eft pas surpris que cette passion ait pu leur faire
mépriser la vie. En mourant pour leur pays, ils étaient
assurés que des orateurs loueraient leurs actions de cou-
rage dans des tribunes; que des poètes les* chanteraient
dans leurs vers ; que des acteurs les donneraient en scène
au public, sur les théâtres; que des sculpteurs les immor-
taliseraient dans les chefs-d'œuvre de leur art. Cette
passion tyrannique de la gloire, qui dominait & tenait
asservies toutes leurs autres passions, qu'était-elle autre
chose qu'un monftre qui dévorait tous les autres monfïres
opposés à son empire? Et si ces mêmes hommes eussent
été assurés qu'après leur mort on ne parlerait plus d'eux
dans le monde, que leurs actions tomberaient, avec leur
mémoire & leur nom, dans un oubli éternel, eussent-ils
jamais eu la pensée de sacrifier ainsi leur propre vie?
XIX.
Il faut à l'homme raisonnable des motifs d'intérêt LES DIX-SEPT BRAVES
personnel pour le déterminer au sacrifice de lui-même, & 0NT SACRIFlé LEUR
j X . VIE PAR LES MOTIFS
ce dévouement pur & désintéressé, dont nous voyons tant PUrs de la foi.
d'exemples dans les martyrs, ne peut être inspiré que par
la certitude inébranlable des espérances de la Foi. Ce fut
ce motif qui détermina Dollard & ses compagnons d'armes
à la résolution inouïe de se battre jusqu'au dernier soupir;
& si, avant leur départ pour le combat, tous ces braves
eurent soin de se purifier de leurs moindres souillures par
le sacrement de Pénitence & de se nourrir du Pain des
forts, en s'engageant encore, par un serment solennel, à
n'accepter aucun quartier, c'était pour avoir une plus
grande assurance de recevoir, de Celui à la gloire duquel
ils voulaient se sacrifier ainsi, la récompense qu'il a pro-
mise à ses serviteurs fidèles. C'était là toute leur ambition,
& elle se manifefte jusque dans les dispositions tefiamen-
taires qu'ils avaient faites avant d'aller au combat. Nous
414 116 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
avons sous les yeux le teftament d'un de ces héros chré-
tiens, dicté par lui-même au notaire public de Villemarie,
la veille même du départ, 18 avril 1660. Il y déclare que :
« Désirant aller en parti de guerre, avec le sieur Dollard,
« pour courir sur les Iroquois, & ne sachant comment il
« plaira à Dieu de disposer de sa personne dans ce voyage,
« il inffitue, en cas qu'il vienne à périr, un héritier uni-
« versel de tous ses biens, à la charge seulement défaire
« célébrer, dans la paroisse de Villemarie, quatre grand '&-
(1) Greffe de ville- « messes & d'autres pour le repos de son âme (1). » Voilà
marie. Actes de Bas- . . « -, ' • n
set 18 avril 1660 tout ce ces braves se proposaient en se sacrifiant
Teftament de Jean ainsi. « M. Dollard, dit la Sœur Bourgeoys, assembla
Vallets' « seize ou dix-sept hommes des plus généreux pour aller
« attaquer les sauvages & à dessein d'y donner leur vie,
« si c'était la volonté de Dieu; mais ils furent trahis &
(a) Écrits autogra- « tous tués (2). » L'intrépide Major Closse, avons-nous
phesdeiaSœurBour- eût VOulu se joindre à eux ; c'était pareillement pour
geoys. ' * 7 * ' r
trouver sûrement, dans cette rencontre, le bonheur de
mourir pour Dieu & pour l'établissement de son Eglise,
unique motif qui l'avait attiré lui-même en Canada. Quel-
ques-uns lui ayant un jour représenté qu'il exposait trop
sa vie, en courant, selon sa coutume, partout où il y avait
quelque danger, il leur fit cette réponse, bien digne d'un
héros & d'un martyr chrétien : « Messieurs, je ne suis
« venu ici qu'afin de mourir pour Dieu, en le servant
« dans la profession des armes; & si j'étais assuré de ne
- . « pas y donner ma vie pour lui, je quitterais ce pays &
« irais servir contre le Turc, afin de n'être pas privé de
(3)HiftoireduMont- . ' ' r r
réai, 1661-1662. « cette gloire (3). »
XX.
dans la mort des dix- Quel autre motif pouvait inspirer tant de résolution
& de courage à ces héros chrétiens,, alors que le pays, en-
core dans son enfance, ne leur offrait aucune perspective
de fortune ni d'avancement personnel, comme le montrait
assez l'exemple de tous ceux qui jusqu'alors s'étaient ex-
posés ou sacrifiés pour l'établir? Éloignés de douze cents
lieues de leur patrie, perdus au delà de l'Océan, dans des
SEPT BRAVES , NUL
MOTIF HUMAIN,
4e GUERRE. FAIT D'ARMES DU LONG-SAUT. l66o. 41 5
pays inhabités, ils étaient assurés que leur mémoire péri-
rait avec eux, qu'aucun hiftorien ne raconterait leurs ac-
tions, & que même les Relations de la Nouvelle-France
ne les nommeraient pas, comme il était arrivé jusqu'alors
à leurs concitoyens. Aussi les noms de ces dix-sept braves
sont-ils reftés dans l'oubli, à l'exception de celui de Dol-
lard, que la relation de 1 660 nomme comme en passant ;
8: même, ce qu'on a peine à comprendre, l'hiftorien de la
Nouvelle-France, le P. de Charlevoix, quoiqu'il n'eût pas
pour but d'écrire l'hiftoire des missions des Révérends
Pères Jésuites, n'a pas non plus nommé ces braves ni
mentionné la célèbre action du Long-Saut, qui eft, sans
contredit, le plus beau fait d'armes de toute l'hiftoire Ca-
nadienne. Nous faisons ici ces remarques pour montrer la
pureté des motifs qui animaient ces dix-sept braves ; mais
nous ne pensons pas diminuer la gloire qu'ils se sont ac-
quise devant Dieu, si nous tirons aujourd'hui de l'oubli
des noms si glorieux & si dignes de notre admiration, &
si nous formons le vœu de voir élever un jour, dans la
cité de Villemarie, un monument splendide qui rappelle
d'âge en âge, avec les noms de ces braves, l'héroïque ac-
tion du Long-Saut.
XXL
Leurs noms, recueillis par M. Souart, cure de la pa- N0MS DES dix-sept bra-
roisse, furent insérés, avant la fin de l'année 1660, au re- ves du long-saut.
giftre mortuaire, le seul monument qui nous les ait con-
servés; & c'eft de là que, après plus de deux siècles, nous
les publions pour la première fois (1) : (i)Regiïtredeiapa-
Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, sépultures^ 3^ fuin
âgé de 25 ans. 1660.
Jacques Brassier, âgé de 25 ans (parti de France avec
M. de Maisonneuve en 1 65 3).
Jean Tavernier, dit La Hochetière, armurier, âgé de
28 ans (venu aussi de France en i653 avec M. de Mai-
sonneuve) .
Nicolas Tillemont, serrurier, âgé de 25 ans.
Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de 27 ans.
41 6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL. .
Alonié de Lettres, chaufournier, âgé de 3i ans.
Nicolas Josselin, âgé de 25 ans. (Il était de Solesmes,
arrondissement de la Flèche, & avait suivi M. de Maison-
neuve en 1 653.)
Robert Jurée, âgé de 24 ans.
Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de 23 ans.
Louis Martin, âgé de 21 ans.
Chriftophe Augier, dit Desjardins, âgé de 26 ans.
Etienne Robin, dit Desforges, âgé de 27 ans (parti de
France en i653 avec M. de Maisonneuve).
Jean Valets, âgé de 27 ans (de la paroisse de Teillé,
arrondissement du Mans (Sarthe), venu avec M. de Mai-
sonneuve en 1 653).
René Doussin (sieur de Sainte-Cécile), soldat de la
garnison, âgé de 3o ans (parti de France en 1 653 avec
M. de Maisonneuve).
Jean Lecomte, âgé de 26 ans (de la paroisse de Che-
miré, arrondissement du Mans (Sarthe), venu avec M. de
Maisonneuve en 1 653).
Simon Grenet, âgé de 25 ans.
François Crusson, dit Pilote, âgé de 24 ans (parti de
France en i653 avec M. de Maisonneuve) (*).
(*) Le Huron appelé Louis, échappé précipitamment des mains
des Iroquois, mêla au récit qu'il fit à Villemarie, le 3 juin 1660,
diverses conjectures que, plus tard, on reconnut être contraires à la
vérité. Ainsi il assurait que, parmi les dix-sept Français, treize
étaient morts en combattant & que les quatre autres avaient été em-
menés captifs au pays des Iroquois. Pareillement, la même nouvelle
fut portée à Villemarie par quatre autres Hurons fugitifs, en ajoutant
de plus que les quatre Français avaient été brûlés cruellement. Enfin,
l'on annonça que l'un de ces quatre, nommé Robert Jurée, s'était
sauvé chez les Hollandais & était retourné en France; & tous ces
récits furent relatés par M. Souart sur les regiftres des sépultures.
Mais des informations plus exactes apprirent ensuite que, des quatre
Français qui n'étaient pas morts en combattant, trois, étant déjà
sur le point d'expirer lorsque les Iroquois entrèrent dans le réduit,
furent brûlés au lieu même du combat. Aussi M. Dollier de Casson,
qui avait sous les yeux le regiftre mortuaire de Villemarie, a-t-il eu
4e GUERRE. FAIT D'ARMES DU LONG-SAUT. l6ÔO. 417
MOBILIERS DE PLU-
SIEURS DES DIX SEPT
A ces dix-sept héros chrétiens, on doit joindre le brave
Anahontaha, chef des Hurons, comme aussi Metiwemeg,
capitaine Algonquin, avec les trois autres braves de sa
nation, qui tous demeurèrent fidèles & moururent au
champ d'honneur ; enfin les trois Français qui périrent dès
le début de l'expédition, Nicolas du Val, Mathurin Sou-
lard & Biaise Juillet (*) .
xxu
D'après M. de Belmont, l'affaire du Long-Saut eut inventaire des biens
lieu le 21 mai, qui, cette année 1660, fut le vendredi, dans
Foclave de la Pentecôte (1), & cette date nous paraît être braves
bien fondée (**). Le 25 du même mois, la nouvelle de la (0 L'Art de vcnfier
• ... les dates.
mort de ces braves étant déjà arrivée à Villemane, M. de
Maisonneuve, comme chargé de la juftice par les seigneurs
de Montréal, fit procéder à l'inventaire des hardes des
défunts. Ce jour-là on inventoria celles de Jacques Bois-
soin, dans son Histoire du Montréal, de donner, de toutes ces cir-
conftances controuvées, le correctif que la vérité rendait nécessaire,
& M. de Belmont, dans son Histoire du Canada, a-t-il réduit ce
correctif à sa plus exacle précision, à l'aide des relations qu'il eut
longtempsavecles Iroquois, dont il possédait la langue, « Lesdix-sept,
« dit-il, furent tués, hors quatre, dont trois moururent d'abord, & le
« quatrième fut brûlé. »
(*) Biaise Juillet, dit Avignon, laissa d'Anne-Antoinette de Lier-
court, sa veuve, quatre enfants mineurs : deux filles, dont la plus
âgée avait neuf ans, & deux garçons, dont le plus jeune avait deux
ans, auxquels M. de Maisonneuve donna pour tuteur Hugues Picart,
dit la Fortune, qui épousa leur mère, & pour curateur Lambert
Closse, major de l'ile de Montréal (2). (2) Greffe de Ville-
(**) M. Dollier de Casson l'a fixée au 26 ou au 27 mai, sans marie, n & i3 juin
doute d'après le regiftre mortuaire où M. Souart a écrit la déclara- 1660.
ration du Huron Louis, faite le 3 juin, & d'après laquelle il semble
que le combat aurait eu lieu huit jours auparavant, c'eft-à-dire, le
26 ou le 27 mai. Mais cette date eft évidemment fautive, puisque
nous trouvons, au greffe de Villemarie, l'inventaire des biens du
défunt Jean Valets, l'un des dix-sept, fait juridiquement le 26 mai
1660, & même celui de défunt Jacques Boisseau, autre de ces dix-
sept braves, daté du 25 mai 1660; ces dates peuvent donc juftifier
celle que M. de Belmont assigne au combat définitif du Long-Saut,
lorsqu'il dit qu'il eut lieu le 2 1 .
tome n. 27
41 8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL-
seau, dit Cognac, reftées en dépôt chez Fiacre Ducharme,
(0 Greffe de ville- dit La Fontaine (i). Le lendemain, on fit l'inventaire de
marie. Aftede Basset ceues ^e jean Valets, trouvées en la maison de Jean Pi-
cu23 mai iooo.
(2) Ibid., 26 mai. chard, à la pointe Saint- Charles (2), & celui des effets
mobiliers de René Doussin, sieur de Sainte-Cécile, soldat
(3) ibid., 26 mai. de la garnison, demeurant au Fort de Villemarie (3). Parmi
ces actes, on trouve aussi l'inventaire des hardes & des
meubles du brave Dollard des Ormeaux, reftés au Fort en
(4) ibid. , 6 nov. la garde de M. Picoté de Béleftre (4). On les vendit à l'en-
1 X)C' chère, aussi bien que ceux des autres, & nous remarque-
rons que les acquéreurs de la dépouille de Dollard furent
Toussaint Hunault, Jacques Beauchamp, Nicolas Hubert
dit Lacroix, Gilles Loson, Jean Gervaise, Laurent Archam-
bault, & Pierre Raguideau, sieur de Saint-Germain. Ce
dernier, qui était caporal dans la garnison de Villemarie,
(5) ibid., i3 nov. voulut avoir pour sa part le baudrier de ce brave (5). Par
ces inventaires & d'autres semblables, on voit que chacun
était fourni de raquettes, alors nécessaires pour aller en
campagne l'hiver, & que les habitants ou les citoyens
avaient un certain nombre de rabats de toile pour leur
(6)/*/rf.,25oa.i656, usage (6), conformément à la coutume suivie en France
26 mai 1660. j -i .
depuis longtemps.
XXIII
m. de maison-neuve se L'un des Hurons échappés du Long-Saut, Louis, dont
fortifie et écrit on a parlé, avait fait entendre à M. de Maisonneuve, le
AUX TROIS-RIVIÈRES n • • r r 1 T • ' ^ • J 1
et a québec le des- ^ )mn 1 °oo, que les Iroquois étaient en si grand nombre,
sein des iroquois. qu'ils allaient prendre tout le pays, & que, comme il l'avait
entendu de leur propre bouche, leur dessein était de reve-
nir à l'automne de la même année ou au printemps sui-
vant. M. de Maisonneuve profita de cet avis pour mettre
Villemarie en état de les repousser aussitôt qu'ils vien-
draient à paraître; &, indépendamment du Fort, il fit
garder tous ses meilleurs portes : l'Hôtel-Dieu, le moulin
du coteau, les redoutes écartées, Saint-Gabriel, & surtout
Sainte-Marie. Ce dernier étant le plus fort & pouvant op-
poser aux ennemis plus de résiftance qu'aucun autre, il
donna aux prêtres du séminaire M. de Béleftre, pour com-
4e GUERRE. DESSEIN DES IROQU01S. l66o. 419
mander à tous les hommes qu'ils y entretenaient ; & après
avoir ainsi sagement réglé & ordonné toutes choses, il
dépêcha incontinent aux Trois-Rivières & à Québec. Il y
annonçait la nouvelle de l'action du Long-Saut, & donnait
avis du dessein que les Iroquois avaient arrêté entre eux,
de revenir pour attaquer la colonie (i). Ces lettres arri-
vèrent à Québec le 8 de juin , vers l'heure de minuit (2),
& furent apportées par les chaloupes que M. d'Argenson suites, 8 juin 1660
avait envoyées, dont on était en peine (3), qui amenèrent (3) Marie dei'incar-
deux Hurons échappés des mains des Iroquois.
(1) Hiftoire du Mont-
réal, 1 659 à 1660.
(2) Journal des Jé-
nation, p. 548.
Lorsqu'on eut appris qu'après la mort des dix-sept
Français l'ennemi s'était retiré en son pays, cette nouvelle
fit cesser la garde partout, excepté dans les Forts, & cha-
cun commença à respirer ; car depuis cinq semaines on
n'avait aucun repos à Québec, ni la nuit, ni le jour, tant
pour se fortifier que pour faire la garde. « Enfin nous
fûmes heureux d'être délivrés de ce fardeau, dit la Mère
Marie de l'Incarnation, & l'on chanta le Te Deum dans
toutes les églises. » « Il y a près de cinq mois, ajoutait-
elle le 17 septembre suivant, qu'il se fait tous les jours
un Salut solennel, où le Saint-Sacrement eft exposé, afin
qu'il plaise à Dieu de protéger le pays (4). Cet orage eft
passé, lorsque l'on croyait tout perdu. Vous voyez
comme Dieu, par sa sagesse infinie, rétablit les affaires,
alors qu'on les croit entièrement désespérées. C'eft là
sa conduite ordinaire sur ce pays, & elle fait que les
plus éclairés s'y confessent aveugles (5). »
Une autre attention non moins remarquable de la Pro-
vidence fut l'arrivée de soixante canots Outawais, àVille-
marie, le 19 août. Ils étaient conduits par trois cents sau-
vages de cette nation, qui apportèrent pour deux cent
mille francs de pelleteries, dont ils laissèrent le quart à
Villemarie, & portèrent le refte aux Trois-Rivières, où ils
arrivèrent le 24, & d'où ils repartirent trois jours après (6).
« Cette bénédiction du Ciel, dit encore la même Religieuse,
XXIV.
A QUÉBEC ON CESSE LA
GARDE. ON CHANTE
le Te Deum.
(4) Marie de l'Incar-
nation, 17 sept. 1660.
Let. 90e, p. 2o5, 206.
Lettres de M. d'Ar-
genson, 4 juin [660,
fol. 74.
(5) Marie de l'Incar-
nation. Lettre 91e,
p. 207.
XXV.
CONVOI DE PELLETERIES
TRÈS-UTILE A LA CO-
LONIE DANS CES CIR-
CONSTANCES.
(6) Journal des Jé-
suites, 17 août 1669.
420 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« eft arrivée lorsque ces messieurs (qui soutiennent la co-
« lonie par le trafic) voulaient quitter le pays, ne croyant
« pas (qu'à cause de la guerre) il y eût plus rien à faire
« pour le commerce. S'ils eussent quitté, il nous eût fallu
« quitter avec eux. Car, sans les correspondances qui
« s'entretiennent à la faveur du commerce, il ne serait
(r) Marie de l'fncar- « pas possible de subsifter ici (i). Le pays peut bien se
nation, p. 207. (( passer de Ja France pour vivre (en temps de paix), mais
« il en dépend entièrement pour le vêtement, pour les ou-
« tils, pour le vin, pour l'eau-de-vie,, & pour une infinité
« de petites commodités, & tout cela ne nous eft apporté
« que par le moyen du trafic; en sorte que l'arrivée de ces
« canots Outawais, chargés de caftors , relève nos mar-
« chands de leurs pertes passées, & accommode la plupart
(,) ibid. Lett. 9o-, (< des habitants u\ »
p. 2 02. V /
- XXVL
crdre aux habitants Mais comme on tenait pour certain que les Iroquois
de la campagne de reviendraient à l'automne de cette année 1660 ou au prin-
SE RENFERMER DANS . .
DES RÉDUITS COM- temps de l'année suivante, on se fortifia de plus en plus à
MUNS- Québec. Pour préserver de la mort les habitants de la
campagne, M. d'Argenson prit même alors le parti de faire
conffruire des réduits, ou villages fermés, en obligeant
chaque chef de famille d'y bâtir une maison pour s'y re-
tirer avec les siens, menaçant même de livrer aux flammes
les maisons de tous ceux qui refuseraient d'obéir; & quelque
sévère que parût être cette mesure, elle était impérieuse-
ment commandée par les circonftances , pour mettre à
couvert la vie des particuliers qui demeuraient à l'écart.
Il ordonna ainsi la conftruction de neuf ou dix réduits, qui
par ce moyen devaient être bien peuplés & en état de se
défendre, & voulut enfin que tous contribuassent à y faire
des granges communes, pour assurer le fruit des récoltes.
Toutefois ces précautions, qui protégeaient la vie des par-
ticuliers, ne pouvaient les garantir de la famine, si les Iro-
quois ravageaient les moissons en paraissant à l'automne,
(3) Marie de l'incar- COmme ils l'avaient résolu ; ou si, venant au printemps,
nation, juin 1660, A ' , , .
p -556. us empêchaient les semences (3); car le Canada n était pas
4e GUERRE. DESSEIN DES IROQUOIS. l66o. 42 1
(2) Marie de l'Incar-
nation, 25 juin 16G0,
p. 545.
en état de mettre en campagne assez d'hommes pour les
repousser (1). Comme donc on craignait qu'ils ne revinssent (0 Emplois de m.
cette année avant le temps des récoltes, & ne ravageassent d'Ar§enson> fo1- 8-
les moissons , M. d'Argenson jugea nécessaire d'envoyer
chercher des farines en France (2). « Nous sommes plus
« en guerre que jamais , 8c encore plus dans la famine,
« écrivait-il le 4 juillet 1660. Je renvoie ce vaisseau
« promptement, parce qu'il n'a pas de vivres pour son
« équipage, 8c qu'ainsi il diminue nos provisions tous les
« jours, mais particulièrement pour l'obliger à retourner,
« cette année, chargé de farines. Nous n'avons plus de hlé
« ou fort peu, 8c il y a trois mois à attendre la récolte, que
« nous sommes en grand danger de ne pas faire, si les
« Iroquois exécutent ce qu'ils ont résolu pour ravager nos
« côtes (3). »
Ils auraient en effet exécuté ce dessein, si la Provi-
dence ne l'eût empêché par un événement qu'elle ména-
gea, 8c aussi par la rare prudence 8c le courage de M. de
Maisonneuve. Au commencement du mois d'août de cette
année 1660, seize Iroquois d'Oi8guen parurent à Villema-
rie; mais, voyant que chacun y était sur ses gardes, quatre
de ces barbares se détachèrent des autres, 8c feignirent de
vouloir parlementer. Se confiant en la bonté ordinaire des
Français, ils se présentèrent à M. de Maisonneuve, en lui
demandant qu'il leur fût permis de descendre à Québec,
afin de parler à M. d'Argenson. Ils avaient dessein, di-
saient-ils, de lui déclarer, de la part de leurs bourgs, que
la guerre s'étant rallumée entre les Français 8c les Iro-
quois, ceux d'Oi8guen prétendaient garder la neutralité,
dont ils assuraient avoir toujours fait profession, ajoutant
même qu'ils n'étaient jamais venus en guerre vers les ha-
bitations Françaises; 8c qu'enfin, pour plus grande marque
de leur fidélité, ils voulaient demander au Gouverneur gé-
néral le P. Ménard, qui avait été en mission chez eux
pendant le séjour des Français à Onnontagué. M. de Mai-
sonneuve vit aussitôt leur jeu, 8c les regardant plutôt
C3) Emplois de M.
d'Argenson, fol. 74.
XXVII.
M. DE MAISONNEUVE FAIT
SAISIR DES IROQUOIS,
ET ARRÊTE PAR LA
L'ARMÉE DE CES BAR-
BARES.
422 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
comme des espions que comme des ambassadeurs, dont
ils n'avaient pas, en effet, les marques ordinaires chez ces
peuples, il crut que Dieu les lui mettait entre les mains
pour en tirer deux avantages : le premier, de pouvoir faire
la récolte avec quelque assurance pendant qu'ils seraient
détenus en prison; le second, de délivrer les Français
captifs chez les Iroquois, par réchange qu'on en ferait
avec ceux qu'il allait prendre. Il permit donc aux quatre
prétendus députés de descendre à Québec, & les y fit con-
duire, dans le bac de Montréal, sous une bonne escorte
qui accompagnait madame d'Aillebouft & le P. Ménard
lui-même. Arrivés à Québec, ces sauvages se donnèrent
comme envoyés de leur nation, pour porter des colliers au
P. Ménard, leur ancien pafteur, & le ramener dans leur
pays : ce qui d'abord mit les Jésuites & le Gouverneur dans
(1) journal des Jé- une position fort embarrassante (i). Mais les nouvelles
suites, 4 août 1660. qUe sans doute ils reçurent peu après de Villemarie durent
les tirer de cette pénible situation; car, après le départ des
quatre OiSguens pour Québec, M. de Maisonneuve fit
saisir adroitement les douze autres, qui s'étaient postés
dans une île proche de Villemarie; &, les ayant renfermés
dans le Fort, il en renvoya deux ou trois dans leur pays,
pour déclarer aux anciens que, s'ils voulaient recouvrer
leurs compatriotes, ils eussent à renvoyer les Français
(2) Relation de 1660, qu'ils tenaient captifs depuis plusieurs années (2). Ce-
p- 3 7- pendant les Iroquois, comme ils l'avaient projeté, vin-
rent, durant l'automne de cette année 1660, au nombre
d'environ six cents, pour ravager les moissons. Mais ils
s'abfïinrent de tout acte d'hoftilité, dès qu'ils eurent
appris qu'il y avait à Villemarie tous ces OiSguens dé-
tenus dans les fers, & résolurent de les tirer de là par
ruse.
XXVIII. _ A • ! 1
dessein des iroquois Leur dessein était de paraître en petit nombre devant
contre villemarie. \e Yort avec un pavillon blanc, qui était le signe ordinaire
ils retournent dans , . . r ■ 1 t v JI 11 1 J J
leur pays. de la paix, pour feindre par la d aller la demander eux-
mêmes. Ils espéraient que les ecclésiaftiques du lieu, voyant
4P GUERRE. DESSEIN DES IR0QU01S. l6ÔO. 42;»
ce signe, ne manqueraient pas d'aller à leur rencontre avec
quelques Français ; que, par ce ftratagème, ils prendraient
les uns & les autres afin de les échanger ensuite avec leurs
prisonniers, 6c que, l'échange une fois fait, ils se jetteraient
sur les colons, enlèveraient les enfants & les femmes pour
les emmener dans leurs bourgs, 8: extermineraient ensuite
tous les hommes; car le dessein des Iroquois était de res-
ter seuls maîtres du Canada, afin d'y vivre sans crainte
d'aucun ennemi 8c d'avoir le monopole des fourrures pour
les vendre aux Hollandais établis dans leur voisinage. Ce
n'elt pas qu'ils aimassent les Hollandais; ils leur faisaient
même mille indignités que les Français n'auraient jamais
pu souffrir; mais ils avaient besoin d'eux pour se procu-
rer, par leur moyen, les fournitures d'Europe qui leur
étaient nécessaires. Toutefois, l'armée dont nous parlons
prit brusquement la résolution, sans avoir rien tenté contre
Villemarie, de retourner sur ses pas, & cela à l'occasion
d'un accident fortuit qu'elle regarda comme un mauvais
augure de l'issue qu'aurait cette campagne. Ces Iroquois
se divertissaient en poussant à l'eau un cerf ou une vache
sauvage, lorsqu'il arriva que l'un d'eux, qui voulait tirer
sur la bête, tira sur le chef de l'armée & le tua. Ces bar-
bares, fort adonnés à la superftition, conclurent de là,
selon leur préjugé commun en pareille rencontre, que la
guerre qu'ils allaient entreprendre leur serait funefte; & il
n'en fallut pas davantage pour les décider à ne pas pour-
suivre leur expédition & à retourner dans leur pays (i). (i)Manedeiïncar-
Dieu détourna ainsi le malheur qu'on avait craint pour la "atlon> 2 no^:'^°"
* r Lett. 5c>«, p. 555-558.
récolte pendante, & les moissons se firent en paix (2). (2) ibid., 23 sept.
« C'eft une grande faveur de la Providence pour ce pays, l66o> p- 207-
« écrivait M. d'Argenson, le 4 novembre suivant, que les
« ennemis nous aient donné du repos pour nos récoltes ;
« car s'ils nous avaient moleftés, la famine aurait été iné-
« vitable , & je crois même qu'on sera obligé de faire
« venir des farines de France par les vaisseaux , parce
« que je doute que nous en ayons assez pour passer
,t , /0\ 0) Emplois de M.
- 1 année (3). » d'Argenson, fol. 81.
XXIX.
NÉCESSITÉ D'ENVOYER
DES TROUPES DE
FRANCE POUR DÉ-
TRUIRE LES IROQUOIS.
( i ) Marie de l'Incar-
nalion.
424 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Après tant d'hostilités, tant de trahisons, tant de rup-
tures de paix de la part des Iroquois, les Français, infor-
més du dessein qu'ils avaient conçu d'éteindre la colonie,
furent remplis de tant d'indignation, qu'ils demeurèrent
convaincus de la nécessité de détruire ces barbares. Aux
Trois-Rivières & à Québec, quand on en prenait quelques-
uns, on les mettait ordinairement entre les mains des Algon-
quins, qui les traitaient alors comme les Iroquois les trai-
taient eux-mêmes lorsqu'ils étaient pris, c'eft-à-dire, qu'ils
les faisaient périr par le feu. Ces exécutions barbares &
cruelles devaient inspirer naturellement de l'horreur aux
Français, surtout au commencement, & M. de Laval, en
arrivant en Canada, ne put s'empêcher de les improuver
comme excessives; mais, l'année suivante, 1660, il chan-
gea entièrement de sentiment & tomba d'accord avec
toutes les personnes sages du pays qu'il fallait « ou exter-
« miner les Iroquois, ou voir tomber la colonie (1). »
Aussi M. d'Argenson, voyant que le dessein de ces bar-
bares n'avait été que différé par l'affaire du Long-Saut,
adressa immédiatement après cette action un Mémoire à la
Cour pour montrer la nécessité d'envoyer des troupes,
si l'on voulait, par le moyen d'une colonie, établir la
Foi catholique dans le Canada. « Il n'y a que cette
colonie, dit-il, qui soit dans la Communion de la sainte
Eglise. Dans tous les autres endroits (de l'Amérique
septentrionale, habités par des Européens) règne' la
doctrine d'Angleterre ou celle de Hollande, autant dif-
férente qu'il y a de sujets qui l'embrassent. La religion
catholique a tout son appui dans la colonie Française, &
si la colonie eft en péril, la religion court le même hasard.
Il faut n'avoir point vu la situation de nos habitations
Françaises, répandues le long du fleuve Saint-Laurent,
pour ignorer le danger qu'elles courent, soit par la
famine, si les ennemis brûlent les blés & tuent les bes-
tiaux, ce que nous ne pourrions pas présentement em-
pêcher ; soit par l'armée des Iroquois, si elle se répand
dans la campagne, comme c'était son dessein, ce prin-
4e GUERRE. MÉMOIRE PAR M. d'aRGENSON. l66o. 425
a temps. Elle était de sept cents hommes & s'eft conten-
« tée de la défaite de dix-sept Français (& de celle de
« quelques sauvages), 8c par là a été détournée d'enlever
« & de brûler plusieurs habitations, tellement écartées les
o unes des autres qu'elles ne doivent pas attendre de
. , , j (T Emplois du vi-
« secours. Les missions ayant une dépendance entière de comte d'Argenson.
« la colonie, il ne faut pas espérer qu'elles subsiftent Mémoire sur le sujet
j , , ■ « / n de la guerre avec les
u après ces désolations (i). » iroquols.
XXX.
Ce Gouverneur faisait remarquer que les Agniers étaient projet d'aller atta-
ceux qu'il fallait aller attaquer les premiers , dans leurs aUER LES 1R°QU0IS-
i T. JT > LETTRES ET AMBAS-
bourgades, comme étant les plus insolents de tous les Iro- SADE AU ROI.
quois 8c les principaux moteurs de la guerre contre les
Français, ajoutant qu'Agnié se composait de quatre vil-
lages, dont deux fortifiés par les Hollandais, qui même
leur avaient donné une pièce de canon. Proposant ensuite
son plan de guerre, il dit que le Canada ne pouvait mettre
en campagne plus de cent hommes; d'où il conclut que
le roi devait envoyer des troupes, des vivres 8c des muni-
tions; que ces troupes devaient être commandées par trois
capitaines, l'un à l'avant-garde, l'autre à l'arrière-garde,
le troisième au corps de bataille; qu'enfin l'attaque ne
pouvait se faire l'hiver, que les Français périraient tous
par le froid (2). L'ancienne France jouissait alors de la (2) icmpiois du vi-
paix, à l'occasion du traité qu'elle venait de conclure avec f°"'('e d'Arsenson>
l'Espagne, après une guerre de vingt-cinq ans, 8c du
mariage du Roi avec l'Infante; 8c cette heureuse conjonc-
ture faisait espérer l'arrivée d'un prompt secours. De leur
côté , les Pères Jésuites en montrèrent aussi la nécessité
dans la relation de cette année 1660 : « Que la France,
« y lit-on, dise seulement : « Je le veux, » 8c avec ce mot
« elle ouvre le Ciel à une infinité de sauvages; elle donne
« la vie à cette colonie, elle se conserve sa nouvelle
« France 8c s'acquiert une gloire digne d'un royaume
« très-chrétien. Saint Louis a autrefois planté les fleurs
« de lis dans le sein du Croissant; ce ne sera pas aujour-
« d'hui une conquête moins glorieuse de faire d'une terre
426 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
(i)Relation de 16G0,
P. 3.
(2) Marie de l'Incar-
nation, 2 nov. 1660.
Lettre 59e, p. 557.
(3) Relation de 1661,
p. i.
« infidèle une terre sainte, que de retirer la Terre-Sainte
« des mains des infidèles. Encore une fois, que la France
« veuille détruire l'Iroquois, il sera détruit. Deux régi-
« ments de braves soldats l'auraient bientôt terrassé (i). »
Comme on était donc convaincu que, si Ton n'allait humi-
lier ces barbares, ils perdraient le pays en obligeant tous
les Français à l'abandonner après en avoir tué autant
qu'il leur serait possible, on jugea 'qu'il fallait employer
des moyens plus efficaces que de simples écrits pour ob-.
tenir ce secours, devenu absolument nécessaire, & l'on
députa le Père Le Jeune, qui partit avant la fin de cette
année. Dans l'espérance où l'on était de voir arriver bien-
tôt des troupes Françaises, on conffruisit un grand nombre
de petits bateaux propres à porter chacun quinze ou vingt
hommes (2), afin que tout se trouvât prêt quand le moment
de l'expédition serait venu; mais il était éloigné encore.
L'épître adressée au Roi par le Père le Jeune, qu'on voit
en tête de la relation de l'année suivante, ne produisit pas
alors l'effet qu'on s'en était promis (3), & la guerre se pro-
longea encore pendant cinq ans.
4e GUERRE. HOSTILITÉS. 1 66 1 . 427
CHAPITRE XVI
SUITE DE LA QUATRIEME GUERRE. HOSTILITES DES AGNIERS
DEPUIS VILLEMARIE JUSQÙ'a TADOUSSAC.
l66l.
I.
Les Agniers frappés de terreur, après le combat du les agmehs ravagent
~r /~* . . - , . LA COLONIE.
Long-baut, ne songèrent a se remettre en campagne
qu'au commencement de Tannée suivante, 1661, où ils
résolurent de tirer une vengeance éclatante des échecs
humiliants qu'ils avaient subis (i). Elle fut des plus (0 Hiftoire du Mont-
cruelles: car en moins de quatre mois ils ravagèrent tout reaI' 1600 a l66'"
le pays dont ils firent une solitude (2), après avoir pris ou (2) Relation de 166 1,
tué plus de soixante-dix Français (3). Ce qui fait dire à p" 39*
Marie de 1 Incarnation : « Les lroquois ont encore fait pis
cette année que toutes les précédentes, ayant tant tué que
pris captifs plus de cent Français, depuis Montréal, où
ils ont commencé leurs ravages, jusqu'au cap de Tour-
mente, qui eft la dernière des habitations Françaises; &
de là ils sont allés au delà de Tadoussac pour courir
après nos nouveaux chrétiens sauvages, qui, au nombre
de plus de quatre-vingts canots, étaient allés en traite (4). (4) Marie de l'incar-
nation. Lettre 6o8
sept. 1661, p. 56o.
nage (5). » (5) Ibidm> p. 562.
Mais Montréal a été le principal théâtre de leur car-
sept. 1061, p. 56o.
II.
Le 25 février 1661/ un certain nombre de colons de Vil- IRRUPTION D'iROQUOIS
lemarie étant allés travailler dans les champs, avaient QPI ENLEVENT TREIZE
, ' MONTREALISTES. IN-
négligé de porter leurs armes avec eux, nonobftant la trépidité de ma-
défense faite à tous par M. de Maisonneuve de sortir dame du clos.
ainsi. Comme on était dans la saison de Thiver, ces tra-
vailleurs avaient pensé que cette précaution était alors inu-
428 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
tile, sachant par expérience que les Iroquois n'avaient pas
coutume de paraître dans ce temps de Tannée; mais tout
à coup ils se voient invertis par cent soixante ennemis
qui, les trouvant sans défense, font tout d'abord treize
prisonniers. Les autres, incapables de repousser l'ennemi
avec leurs infïruments de travail, à l'exception de Charles
Le Moyne, qui était armé d*un pifïolet, prennent inconti-
nent la fuite pour regagner l'habitation. Dans cette extré-
mité, tous ces colons, sur le point d'être pris, durent leur
salut à une femme de cœur, madame du Clos, qui, les
voyant poursuivis, sans armes pour se défendre, & n'ayant
aucun homme chez elle pour aller les secourir, prend à
l'inftant une charge d'arquebuses sur ses épaules, & sans
craindre une nuée d'Iroquois qu'elle voit répandus de toutes
parts jusqu'à sa maison, elle court au-devant des colons,
surtout au-devant de M. Le Moyne, que les ennemis
étaient sur le point de saisir, & lui remet incontinent sa
charge. Ce secours inattendu fortifia merveilleusement
tous ces colons & diminua de beaucoup l'audace des Iro-
quois. « Il eft vrai, ajoute M. Dollier, que, si ces armes
« eussent été plus en état, on eût pu s'en servir pour faire
« quelque coup de valeur; mais toujours cette amazone
« mérite-t-elle nos louanges d'avoir secouru les siens en
« leur donnant un moyen si nécessaire pour arrêter
r^MGôo-^Gô^0"1' " l'ennemi, en attendant une plus grande assiltance (1). »
m.
la plupart de ces Ce trait de courage a échappé à l'auteur de la rela-
captifs furent en- (£qii de cette année . Il mentionne cependant la prise de
treize Montréalifïes qui, songeant plus à leur travail, dit-
il, qu'à leur défense, furent enlevés sans coup férir.
« Par un effet de leur manie enragée, ajoute-t-il, les Iro-
« quois les menèrent chez eux en triomphe. Les uns ont
« été assommés par la grêle des coups de bâton qu'ils ont
« reçus à l'entrée du bourg, mourant sous le bois, qui
« leur devait servir de bûcher; & ainsi la rage de leurs
« bourreaux leur fut douce & miséricordieuse pour leur
« avoir été précipitamment cruelle. D'autres ont été brû-
SDITE RAMENES A
VILLEMARIE.
4e GUERRE. HOSTILITES.
l66l.
429
b lés avec les cérémonies ordinaires: barbare cérémonie!
« qui fait son jeu d'un enfer de tourments, & qui trouve
« sujet de rire des pleurs lamentables d'un pauvre patient.
« Enfin quelques-uns furent dispersés pour gémir le refte
« de leurs jours dans une servitude plus dure que la
« mort (1). » Nous ferons observer néanmoins, avec
M. Dollier de Casson, que la plupart de ces captifs furent
délivrés des mains des Iroquois, comme nous le raconte-
rons dans la suite; & ceci montre que l'auteur de la rela-
tion, ayant écrit peu après, n'avait pas eu le temps de
s'assurer de la vérité des récits qu'on faisait sur leurs pré-
tendus tourments.
L'enlèvement de ces treize colons, en affligeant vive-
ment tous les autres, leur montra la sagesse du règlement
prescrit par M. de Maisonneuve, & les rendit plus exacts à
s'y conformer. Aussi, le 24 mars suivant, des travailleurs
se voyant tout à coup invertis par deux cent soixante Iro-
quois, & se trouvant tous munis de leurs armes, se défen-
dirent avec beaucoup de courage & d'intrépidité. Il eft
vrai qu'au commencement de ce chaleureux combat , les
ennemis étant plus de vingt contre un des colons, ces der-
niers pensèrent être tous pris, vu leur petit nombre, ainsi
que tous les autres, qui se trouvaient occupés au travail
dans le voisinage du lieu attaqué; mais la généreuse défense
de ce petit nombre ayant donné le loisir à d'autres colons
d'aller les secourir, on eut bientôt repoussé les barbares
qui avaient déjà fait plusieurs prisonniers. Parmi ces
braves auxiliaires se trouvait un vieillard, le plus ancien
des habitants de Villemarie, qui se fit remarquer, dans
cette action, par son adresse & par son courage à toute
épreuve, sans que personne pût modérer son ardeur. Tout
cassé qu'il était de vieillesse, il maniait le mousquet & s'en
servait contre l'ennemi avec la même activité & la même
vigueur que s'il n'eût eu que vingt-cinq ans. C'était Pierre
Gadois, dont on a déjà parlé dans cette hiltoire, remar-
quable pour sa piété, son désintéressement, son zèle dans
(1) Relation de 1661,
p. 3.
IV.
VIGOUREUSE DÉFENSE
DE TRAVAILLEURS DE
VILLEMARIE, INVESTIS
PAR DES IROQUOIS.
430 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
paroisse de Montréal,
21 nov. 1660.
V.
AUTRES HOSTILITÉS
VILLEMARIE.
rétablissement du pays, & que le vote unanime des colons
avait désigné, le 21 novembre précédent, pour occuper la
charge de marguillier, conjointement avec deux des plus
honorables citoyens, Jacques Le Ber & Charles Le
(i)RegiftreA de la Moyne (i). Son courage , dans cette occasion, fut un
exemple très-efficace pour la jeunesse du pays.
Un autre de ces courageux auxiliaires, nommé Bau-
doin, se voyant environné par une multitude d'Iroquois
& pensant qu'il ne pourrait s'échapper de leurs mains,
tira sur un des principaux capitaines & le tua. La mort de
ce chef fit craindre que les ennemis, par une vengeance
furieuse, ne fissent périr tous les captifs dans les plus
horribles tourments, & avec d'autant plus de raison que,
dans la fausse opinion des Iroquois, ce capitaine passait
pour être immortel. Cependant Dieu exauça les vœux
des captifs & les prières ardentes qu'on lui adressa pour
eux à Villemarie : car la plupart furent ensuite mis en
liberté. La relation de cette année, parlant de ces pertes,
s'exprime en ces termes : « Après la prise des treize Fran-
çais, au mois de février, dix autres du même Montréal
tombèrent dans la même captivité. Puis d'autres encore,
& encore d'autres; de sorte que, pendant tout l'été,
cette île s'eft toujours vue moleftée par ces lutins, qui
tantôt paraissaient à la lisière du bois, se contentant de
nous charger d'injures, tantôt se glissaient jusqu'au mi-
lieu de nos champs pour y surprendre les laboureurs,
tantôt s'approchaient de nos maisons, ne cessant- de
nous vexer; & comme des harpies importunes , ou
comme des oiseaux de proie, fondaient sur nous,
quand ils pouvaient nous surprendre, sans crainte d'être
pris. »
VI.
QUATRE MONTRÉALISTES
Des dix colons, dont parle la relation de cette année,
horriblement mas- au sujet du combat du mois de mars, une partie fut con-
duite en captivité, & quatre, au moins, périrent en com-
battant contre l'ennemi, à l'écart de leurs concitoyens ;
SACRES.
4e GUERRE. HOSTILITÉS. I 66 1 .
ce furent : Vincent Boudreau , natif d'Olonne, âgé de
34 ans ; Sébaif ien Dupuis, né à la Rochelle ; Olivier Mar-
tin, des environs de la ville d'Auray, en Bretagne, âgé
de 27 ans, & Pierre Martin, dit la Rivière. Il paraît que
ces valeureux colons se défendirent avec tant de courage,
d'intrépidité 8c de confiance jusqu'à leur dernier soupir,
que les Iroquois, dans leur vengeance cruelle, mirent en
pièces leurs cadavres, au point que le corps de Pierre
Martin, dont les reftes épars furent inhumés avec ceux
des autres, quatre jours après le combat, ne put être re-
connu par aucun de ses concitoyens (i). La Mère Marie (0 Regiftre des sé-
de Tlncarnation, dans sa lettre du mois de septembre de ^uiTi'ôL."™"
cette année , nous a donné quelques détails sur cette
cruelle boucherie, qu'elle avait apprise de la propre bou-
che de madame d'Aillebouft dans un voyage qu'elle fit à
Québec peu après l'événement. « Elle m'a rapporté, dit-
« elle, des choses tout à fait lamentables ; que plusieurs
« habitants furent tués, par surprise, dans les bois, sans
« qu'on sût où ils étaient ni ce qu'ils étaient devenus. On
« n'osait aller les chercher ni même sortir, de crainte
« d'être enveloppé dans un semblable malheur. Enfin,
« l'on découvrit le lieu par le moyen des chiens, que l'on
« voyait, tous les jours, revenir soûls & pleins de sang.
« Cela fit croira qu'ils faisaient curée de corps morts : ce
« qui affligea sensiblement tout le monde. Chacun se mit
< en armes pour aller reconnaître la vérité. Quand on fut
« arrivé au lieu, on trouva çà & là des corps coupés par
« la moitié, d'autres charcutés & décharnés, avec des
« têtes, des jambes, des mains éparses de tous côtés, &
« chacun prit sa charge, afin de rendre aux défunts les
« devoirs de la sépulture chrétienne. Madame d'Aille-
« boufl, qui m'a raconté ces détails, rencontra inopiné -
« ment un homme qui avait attaché devant son effomac
« la carcasse d'un corps humain, & les mains pleines de
« jambes & de bras. Ce spectacle la remplit d'une si vive
« émotion, qu'elle pensa mourir de frayeur. Mais ce fut
« tout autre chose quand ceux qui portaient ces reftes
432 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Marie de l'Incar-
nation. Lettre f>or,
p. 462.
(2) Hiftoire du Mont-
réal, 1 660-1 661.
VII.
HOSTILITÉS AUX TROIS"
RIVIÈRES.
(3) Relation le 166'
p. 3.
« de corps entrèrent dans la ville : car Ton n'entendait
« que des cris lamentables des femmes & des enfants de
« ces pauvres défunts (i). » Ce ne fut que le 22 du mois
de juin suivant, qu'on apprit par quatre prisonniers ra-
menés d'Oi8guen à Villemarie, que Pierre Martin, dit la
Rivière, dont on avait inhumé les reftes, le 28 mars précé-
dent, avait péri dans ce massacre (*). « On ne saurait
« exprimer, dit à ce sujet M. de Casson, les afflidions
« que causèrent à Villemarie les pertes qu'elle fit, en ces
'< deux occasions, de vingt-trois de ses citoyens. Mais
« Dieu, ajoute-t-il, qui n'afflige les corps que pour le plus
« grand bien des âmes , se servit merveilleusement de
« toutes ces disgrâces & de ces frayeurs pour tenir chacun
« dans son devoir à l'égard de l'éternité. Le vice était
« alors presque inconnu à Villemarie ; & dans ce temps
« de guerre, la religion y florissait de toutes parts, d'une
« tout autre manière qu'elle ne le fait aujourd'hui dans
« la paix (2). »
L'habitation desTrois-Rivières ne fut pas traitée avec
moins de rigueur par les Iroquois. « Le cœur lui saigne
« encore, lit-on dans la relation, de la perte qu'elle a faite,
« presque en même temps, de quatorze Français, enle-
« vés tous à la fois, & de deux autres, avec une trentaine
« de sauvages du pays des Poissons-Blancs, nos alliés (3). »
Ces derniers étant allés en traite avec deux Français,
dans les terres, rencontrèrent quatre-vingts Iroquois ; &.
animés, sans doute, par l'exemple héroïque de Dollard
& de ses compagnons d'armes, ils se battirent si vigou-
reusement pendant deux fois vingt-quatre heures, 8c avec
tant de chaleur & de résolution, qu'ils se laissèrent percer
(*) Le récit que firent alors ces prisonniers porta M. Souart à
ajouter au regiftre mortuaire cette déclaration : « Pierre Martin, dit
(4) Regiitre mor- (t ^a Rivière, fut tué par les Iroquois le jour de sa prise, 24 mars; &
tuaire de Villemarie « Ie 2§ du même mois nous enterrâmes une partie de son corps, sans
22 juin 1 66 1 . « connaître pour lors à qui elle avait appartenu (4). »
4e GUERRE. HOSTILITÉS.
l66l.
433
de coups, sans jamais vouloir se rendre, aimant mieux
être ensevelis glorieusement dans leur propre sang que
dans les feux des Iroquois. Les femmes sauvages, qui se
trouvaient dans cette bande, ne le cédèrent pas aux hom-
mes en courage, n'épargnant rien pour se faire tuer plutôt
que de tomber vivantes entre les mains de l'ennemi. L'un
des deux Français, fils de M. Godefroi, qui signala son
courage par une longue & généreuse résiftance, animait
tous les autres par sa présence. Au milieu du feu con-
tinuel que faisaient sur lui ces barbares, il soutint le choc
avec une confiance qui le faisait paraître comme invul-
nérable, ne cessant d'encourager les siens par ses paroles
& par son exemple, jusqu'à ce que, tout couvert de plaies,
dont plusieurs étaient mortelles , il tomba enfin & se
traîna, comme avaient fait les autres, vers un tas de
corps morts, pour rendre le dernier soupir auprès de ses
généreux compagnons d'armes. Vingt-quatre Iroquois
demeurèrent sur la place, & tous les Algonquins firent
merveille jusqu'au dernier soupir (1). La nouvelle de cette (i)Reiationdei6'6i,
défaite fut, peu après, portée aux Trois-Rivières par un p- 4- — Mane de rin-
. . . , . . carnation, p. 5t>2.
des prisonniers qui s échappa des mains des vainqueurs.
Ce fut une grande affliction pour tous les habitants ; pen-
dant tout l'été, ils n'eurent pas plus de repos que ceux de
Villemarie, voyant enlever sous leurs yeux, & quelquefois
aux portes de leur bourg, tantôt des hommes, tantôt des
enfants, sans pouvoir faire autre chose que de donner des
larmes sur le sort de ces info minés captifs.
Les Iroquois continuèrent leurs hoftilités en descen- hostilités près de
dant le fleuve Saint-Laurent, & se rendirent dans l'île
d'Orléans, d'où les habitants se retirèrent presque tous
pour éviter le carnage dont plusieurs autres avaient déjà
été les victimes. Lorsqu'on eut appris à Québec la nou-
velle des meurtres commis dans l'île d'Orléans & à la côte
de Beaupré, M. Jean de Lauson, grand Sénéchal du pays,
fils de M. Jean de Lauson, ancien Gouverneur, voulait
aller attaquer les Iroquois; mais comme on n'était pas en
TOME II. 28
QUEBEC. RESOLUTION
DU SÉNÉCHAL POUR
SECOURIR SON BEAU-
FRÈRE.
IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Relation de 1661,
p. 56 1 .
(2) Journal des Jé-
suites, 22 juin 1661.
force pour leur faire tête, on l'en empêcha avec raison.
Sachant cependant que le sieur Couillard de Lespinay,
son beau-frère, était allé à la chasse proche de cette île,
& que la femme de ce dernier n'avait point de repos qu'elle
n'eût trouvé quelque ami pour aller le dégager, M. de
Lauson voulut, en cette rencontre, lui donner une marque
généreuse de son amitié. Il part avec sept ou huit auxi-
liaires dans une chaloupe pour aller délivrer Couillard,
qu'il pensait être invefli dans sa maison. Mais, le 22 juin (1 ),
le vent du nord-eft l'ayant empêché de passer outre, il
alla s'engager dans la petite rivière de René Maheu (2), &
étant arrivé vis-à-vis de la maison de celui-ci qui avait été
abandonnée depuis quelques jours, il fit échouer la cha-
loupe à marée baissante entre deux rochers qui formaient
un sentier pour aller à la maison. De là il envoya deux
de sa compagnie pour découvrir s'il n'y aurait point d'Iro-
quois; & la porte de la maison étant ouverte, l'un des
deux y entre & y trouve quatre-vingts de ces barbares qui
le tuent & courent à l'inftant après l'autre. Ce dernier,
après s'être bien défendu, fut enfin obligé de se rendre.
IX.
VIGOUREUSE RESISTANCE
SIENS. LEUR MORT.
Incontinent les barbares vont attaquer ceux qui se
du sénéchal et des trouvaient près de la chaloupe & qui tous étaient résolus
de se défendre jusqu'au dernier soupir. Ils reconnurent
M. de Lauson, & désirant avec passion d'avoir un pri-
sonnier de Cette importance, ils le ménagèrent quelque
temps, ne cherchant qu'à le lasser. On dit même qu'ils
lui firent trois sommations pour l'engager à se rendre, en
lui promettant la vie sauve, & qu'il ne répondit à tous ces
pourparlers que par des décharges de fusil (3). Enfin,
Voyant qu'il leur tuait beaucoup de monde, il paraît que
les Iroquois le frappèrent d'abord à coups de sabre, pour
le mettre hors d'état de se défendre (4); du moins lui
trouva-t-on les bras tout meurtris & tout hachés des coups
qu'on lui avait donnés. Mais, préférant une glorieuse
mort à une captivité honteuse, il se défendit jusqu'au
dernier soupir, & fut tué le premier de ceux qui étaient
(3) Relation de 1 66 1 ,
p. 5.
(4) Le P. de Char-
levoix, t. I, p. 348.
4e GUERRE. HOSTILITÉS. I 66 1 .
435
avec lui ; les autres se battirent avec le même courage, en
sorte qu'il n'en demeura qu'un seul en vie ; encore était-il
blessé à l'épaule & au bras. 11 fut pris & mené par les
vainqueurs dans leur pays pour y devenir la victime de
leurs fureurs (i). N'ayant pu prendre vivant M. de Lau- (i)Reiationdei66i,
son, ils lui coupèrent la tète qu'ils emportèrent avec eux, j^j^^re<£*^'
après avoir fait brûler les corps de leurs guerriers morts paria Mère Juchereau
dans cette action, selon leur coutume, & laissé sur la place P- I2"> I28-
ceux des Français.
x.
Le sieur Couillard de Lespinay, pour qui tous ces québequots tués dans
citoyens s'étaient ainsi voués à la cruauté des Iroquois, CETTE ACTI0N-
ayant entendu le bruit des décharges, sans en connaître
encore le sujet, mit aussitôt à la voile & se rendit à Québec
pour avertir qu'il y avait là des ennemis ; mais quand il
sut que c'était pour lui que Ton s'était exposé & quel avait
été le funefte résultat de cette tentative, il pensa mourir
de douleur. Son frère Nicolas Couillard, dit Belle-Rive,
âgé de vingt ans, avait accompagné le Sénéchal & eut le
même sort que celui-ci. Le 24 juin, on ramena à Québec les
corps des défunts. Trois furent enterrés le même jour
dans l'église : ceux de M. de Lauson, de Nicolas Couillard &
d'Ignace Séveftre, dit Desrochers, âgé de vingt-quatre ans,
que l'on mit dans la même fosse; &, ce jour-là, on inhuma
aussi ensemble, dans le cimetière, les corps des quatre
autres tués dans la même action : Elie Jacquet, dit Cham- ^) Regiftre de la
pagne, Jacques Perroche & deux serviteurs du sieur paroisse de Québec,
Couillard, l'un appelé Toussaint, l'autre François (2). tures"11 l66lf SepUl"
- ; '' ' ' ' " xi. •
Le Sénéchal, dont Québec eut à regretter la perte, QUALITÉS DU SÉNÉCHAL,
était très-généreux, toujours prêt à courir sur l'ennemi,
& toute la jeunesse le suivait avec ardeur : c'est le témoi-
gnage que lui rend la Mère de l'Incarnation (3). On pour- (3) Regiftre de k
rait peut-être ajouter pour avoir le portrait au naturel de Par°isse de Québec,
M. J. de Lauson, qu'il manquait cependant de quelques P'
qualités nécessaires à un capitaine accompli. Nous avons
déjà fait remarquer que son père, l'ayant d'abord nommé
436 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
son lieutenant dès son arrivée dans le pays, ne le dési-
gna pas néanmoins pour lui succéder lorsqu'il quitta
le Canada, 8c qu'il laissa le Gouvernement à M. de
Charny, quoique celui-ci fût étranger au métier des armes.
On a vu que, dégoûté à son tour de l'adminiltration du
pays, M. de Charny, en quittant son poire, désigna pour
l'occuper, non son frère le Sénéchal, mais M. Louis
d'Aillebouft. Enfin M. d'Argenson se serait retiré de lui-
même en France, s'il eût trouvé quelqu'un à Québec
capable d'exercer les fonctions de Gouverneur général,
comme il nous l'apprend dans une lettre du 16 novembre
(0 Emplois de m. 1 66o (i). On ne voit pas même qu'il ait donné au Séné-
d Argenson, foi. 80. çj-^j aucun commandement subalterne : du moins, nous
avons raconté que, parlant de la nécessité d'avoir deux
aides sous sa main, il ne fait aucune mention du Sénéchal.
On pourrait donc inférer de là que M. Jean de Lauson,
quoique brave & courageux, manquait ou de vues, ou de
prudence, ou de quelque autre qualité nécessaire dans
un parfait commandement.
XII.
impression que laisse II fut néanmoins très-regretté à Québec ; & quoique
a quebec la perte p^lose que la relation fait de ce gentilhomme, puisse être
DU SENECHAL. • i 1 I •
considérée comme un hommage de consolation & un com-
pliment de condoléance offert à son père, l'ancien Gouver-
neur, qui vivait encore alors à Paris, la mort du Sénéchal
fut regardée à Québec comme une calamité publique. On
n'était pas accoutumé dans ce porte à voir massacrer les
colons de marque : aussi regarda-t-on sa perte comme
un malheur incomparablement plus grand que tous les
autres désaftres éprouvés précédemment; & dès qu'on
eût appris sa mort, « le désordre se mit de tous côtés, &
« le découragement laissa presque tout en proie à l'en-
« nemi, qui, comme maître de la campagne, brûlait, tuait
(2) Relation de i66r, « & enlevait tout avec impunité (2). » Les Iroquois, après
p- 5- tous ces carnages, se retirèrent triomphants, emmenant
avec eux un grand nombre de captifs Français & sauvages
pour les tourmenter dans leur pays. « Quand on se fut
4e GUERRE. CAPTIFS RENDUS AUX FRANÇAIS. 1 66 1 . 4.^7
RAMENES A VILLE-
MARIE PAR LES IRO-
« bien assuré de leur retraite, nous retournâmes dans
u notre maison, dit la Mère Juchereau, & Ton nous rendit
« le très-saint Sacrement. Cependant, de l'avis de Mgr
« TÉvêque & de celui du Gouverneur, nous résolûmes
« de faire travailler à ce que Ton croyait être le plus
« nécessaire pour mettre notre maison en état de dé-
« fense. Nous fîmes abattre alors les bois qui nous
« environnaient encore, & qui auraient favorisé les Iro-
« quois en leur fournissant les moyens de se cacher. On
a jugea aussi qu'il fallait faire bâtir plusieurs guérites, &
« nous v consentîmes pour nous fortifier contre l'ennemi (0 Annales de mô-
, ... 1 / \ tel-Dieu de Québec,
« que chacun craignait beaucoup alors (i). » p- li9-
XIII.
Nous avons dit que les nations Iroquoises n'agissaient quatre prisonniers
pas toujours de concert entre elles; & que, tandis que les
unes exerçaient de cruelles hofhlités, d'autres dans le quois
même temps venaient traiter de paix 8c d'alliance. Ainsi,
le même jour que le Sénéchal fut tué, 22 juin 1661 (2), 0"> Regiftre des sé-
parurent au-dessus de Villemarie, deux canots d'Iroquois, Pultures»22juin l661-
qui, portant un pavillon blanc, venaient hardiment, sous
les auspices de cet étendard, se mettre entre les mains
des Français, comme si leurs propres mains n'étaient pas
encore teintes du sang des colons, qu'elles avaient versé
avec tant de cruauté & de perfidie. Il eft vrai qu'ils por-
taient avec eux un passe-port qui pouvait leur donner
partout une entière assurance : c'étaient quatre Français
captifs qu'ils venaient rendre pour caution de leur sincé-
rité. L'arrivée de ces captifs répandit l'allégresse dans
Villemarie, & avec d'autant plus de raison, qu'on avait cru
jusqu'alors ne plus les revoir. Après que chacun leur eut
donné des témoignages empressés d'amitié & de félicita-
tion, on les interrogea sur le sort des autres captifs pris à
Villemarie & emmenés comme eux au pays des Iroquois.
Ils racontèrent que l'un d'eux, Jean Millet, âgé de qua-
rante ans, avait été tué à coups de bâton en arrivant à la
bourgade Iroquoise; que Pierre Cauvin, dit le Grand-
Pierre, de la basse Normandie, avait aussi été tué; que
438 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Pierre Martin, dit la Rivière, n'avait point été conduit au
pays des Iroquois, ayant été massacré sur la place, dans
le combat du 24 mars dernier, comme il a été dit; que
Pierre Pitre, Hollandais, s'était échappé des mains des
ennemis ; &, comme depuis ce temps il n'avait pas reparu
à Villemarie, on conclut qu'apparemment il était mort de
faim dans les bois. Enfin, ils rapportèrent que Michel
Messier, âgé de vingt & un ans, pris avec eux, avait été brûlé
par lesOnneiSrons, sans pouvoir préciser le jour de sa mort.
Cette nouvelle surtout répandit le deuil dans Villemarie :
Michel Messier étant allié aux familles les plus honorables.
Il avait épousé Anne Le Moyne, & par là était devenu beau-
frère de Jacques & de Charles Le Moyne & de Jacques Le
Ber. Mais heureusement la nouvelle de cette mort se trouva
fausse : car quelque temps après on apprit avec certitude
(0 Regiftre mor- que Michel Messier vivait encore, & nous verrons, en
tuaire de Villemarie, ^ qu^l fut ramené à Villemarie (l) (*).
22 juin 1001. 7 x '
XIV.
PROPOSITIONS DES AM- Les ambassadeurs Iroquois qui ramenèrent ces quatre
captifs, s'annoncèrent comme envoyés par ceux d'Oi8guen
& d'Onnontagué , pour porter les paroles de ces deux
nations, & demandèrent audience. M. de Maisonneuve
assigna le jour du pourparler, & en attendant, on les reçut
sans défiance, comme s'ils eussent été innocents de tous les
meurtres qui venaient d'être commis. Le jour étant venu,
le chef de cette ambassade, l'un des plus considérables
capitaines d'Oi8guen, étala vingt présents de porcelaine,
qu'il accompagna de harangues pompeuses, dans le but
d'obtenir la liberté de huit Oi8guens, ses compatriotes,
détenus depuis un an à Villemarie; & c'était là le
point le plus important de sa commission. Pour déter-
miner plus sûrement les Français à relâcher ces captifs, il
BASSADEURS IROQUOIS
(*) Michel Messier, appelé peu après sieur de Saint-Michel,
(2)ReeiftredeVille- d'une seigneurie qu'il mit en valeur, eft diftingué de Jacques Mes-
marie. Mariages, 23 sier, son oncle, dont il eft fréquemment parlé dans les acïes du
février i658. temps (2).
4e GUERRE. AM3ASSADE IR0QU01SE. 1 66 1 .
SADEURS AU GOUVER-
NEUR GÉNÉRAL.
brisa les liens des quatre qu'il avait amenés; & promit la
liberté des autres reftés à Onnontagué, au nombre de plus
de vingt, en donnant mille assurances de la bonne volonté
de cette nation envers les Français, nonobftant tous les
acles d'hoffilité commis les deux années précédentes. Par
l'un de ces présents, il demanda qu'on envoyât chez eux
des Religieuses, tant de celles qui prenaient soin des
malades, que de celles qui vaquaient à l'inflruclion des
enfants, voulant parler des Hospitalières & des Ursu-
lines (ï)« enfin, par la dernière de ses paroles, qu'il porta ^Relation de iCoi,
d'un ton plus sérieux : « Il faut, dit-il, qu'une robe noire p- i-
m vienne avec moi, sans cela point de paix ; & la vie des
« vingt Français captifs à Onnontagué eft attachée à ce
<l voyage. »
En disant cela, il produisit une feuille d'un livre, à la M DE ma*V<;nneuve
marge de laquelle étaient écrits les noms des vingt Français, renvoie les ambas-
comme pour donner plus de créance à cette ambassade.
La réponse, comme on voit, était assez embarrassante :
il s'agissait ou de laisser périr vingt captifs Français, ou
d'en exposer d'autres à la perfidie de ces traîtres qui
venaient demander ainsi la paix les armes à la main. Mais
la demande qu'on mettait pour condition à la liberté des
captifs était de trop grande conséquence pour que M. de
Maisonneuve, gouverneur particulier de Villemarie, pût y
répondre de sa propre autorité, n'ayant pas le droit d'en-
voyer chez les Iroquois des Missionnaires ni des Reli-
gieuses. Il répondit donc aux ambassadeurs qu'il était
nécessaire de donner connaissance de leur demande au
Gouverneur général, & qu'en attendant sa réponse, ils
pourraient refter en toute assurance dans le Fort de Ville-
marié, ce qu'ils acceptèrent ( 2 ). M. de Maisonneuve (2) Relation de 1 661,
envoya donc en diligence ces nouvelles à Québec. « La pf ~Hlft°ire^el.'fio~
J a °* . tel -Dieu de Québec,
« désolation y était alors si générale, à cause du sang qui par a Mère Juche-
« coulait de tous côtés, & des maisons brûlées par les reau;P. i3>, 133, 134.
« ennemis, dont les relies fumaient encore, que, lorsqu'on
» apprit ce qui se passait à Villemarie, on fut contraint,
440 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« dit la relation, de faire comme font ceux qui se noient :
« ils se prennent à tout ce qu'ils rencontrent, jusqu'à un
« fer tout rouge, s'il se présentait; ou comme les mariniers
« qui, dans la tempête, ayant perdu leur route, s'aban-
« donnent au gré des vents, sans examiner s'ils leur sont
« favorables ou contraires.
xvi.
m. dargenson, dans
l'état de faiblesse
ou il était, accorde
aux ambassadeurs
CE qu'ils DEMAN-
DENT.
« Tous les Français s'assemblent pour opiner sur
les propositions de l'ambassade; & quoiqu'ils sachent
très-bien que la paix n'eft demandée que par deux
nations Iroquoises tant de fois infidèles à leurs alliances,
& qu'on aura tout à craindre de la part des trois autres,
surtout de celles des Agniers, on ne voit d'autre moyen
pour suspendre le cours de tant d'actes tragiques qui
désolaient les habitations Françaises, que d'exposer à la
mort quelqu'un des Pères Jésuites, dans l'espérance
d'obtenir par là la délivrance des Français captifs; & le
P. Simon Le Moyne fut désigné pour accompagner les
Iroquois. M. d'Argenson répondit donc aux ambassa-
deurs qu'il ouvrait les prisons de Villemarie, & rompait
les fers des Oi8guens qui y étaient détenus. Il ajouta,
qu'il leur donnait le P. Le Moyne pour aller travailler
sur les lieux à la délivrance des captifs; enfin il les
somma de garder la parole qu'ils lui avaient donnée, de
retourner au bout de quarante jours avec les Français
& quelques anciens de leurs nations, pour traiter à
Québec des affaires publiques, pendant que le P. Le
Moyne demeurerait en otage dans leur pays & vaque-
rait aux fondions de sa mission (i). » En conséquence,
le 2 juillet i66r, le P. Chaumonot partit de Québec pour
porter aux ambassadeurs Iroquois, à Villemarie, la réponse
de M. d'Argenson; & avec lui se trouvait le P. LeMoyné
qui devait les accompagner à Onnontagué pour travailler
à la délivrance des Français captifs, qu'on eftimait être
au nombre de vingt-cinq ou trente (2). On comprend sans
suites, 2 juillet 1661. peine combien l'issue du voyage du P. Le Moyne tenait
tous les colons dans la crainte & l'anxiété. « L'on fait des
(1) Relation de 1661,
p. 9, 10.
(2) Journal des Jt
4e GUERRE. LE P. LE MOYNE CHEZ LES IROQUOIS. 1 66 1 . 441
« recherches, écrivait la Mère de l'Incarnation, pour savoir
« si ces sauvages, venus en ambassade, ne sont point
« d'intelligence avec les Agniers; on n'a rien pu décou-
« vrir encore, & il a été résolu que le P. Le Moyne irait
« avec eux, pour tâcher de découvrir si la paix qu'ils
* demandent n'elT point un piège pour nous surpren- (1) Marie de l'incar-
« dre(i). » nax'!Z> °aob> l661'
K y p. 5o5, 56t>.
XVII.
iMais quelques Agniers, qui rôdaient autour des ha- NOUVELLES HOSTILITÉS
bitations Françaises pour y exercer leurs brigandages ordi- A VILLLEMARIE-
naires, ayant appris cette ambassade, en firent de grandes
railleries, & assurèrent les Français qu'elle n'était qu'un
jeu dont ceuxd'OiSguen s'étaient servis pour tirer des fers
les captifs de leur nation détenus à Villemarie (2). Il eft (2) Relation de 166 1,
certain qu'après le départ du P. Le Moyne & la reftitution p"
des huit Iroquois prisonniers, on n'eut pas plus de calme
qu'auparavant, 8: que , le 1 4 août de cette même année 1 66 1 ,
les Iroquois tuèrent à la pointe Saint-Charles, proche de
Villemarie, un brave colon, Jean Pichard, âgé de vingt-
neuf ans. C'était le même que, le 18 avril 1660, Jean Va-
lets, l'un des héros du Long-Saut, avait fait, par son
teflament, l'héritier de tous ses biens (3). Avant la fin de (3) Greffe de viiie-
ce mois parut à Villemarie une bande d'Iroquois Onnon-
tagués, conduits par Outreouati, capitaine renommé, qui,
ayant été détenu, deux ans auparavant, dans les fers à
Villemarie, & s'en étant échappé, avait résolu de venger
sa détention par la mort de quelques Français de
marque (4). Ce fut cette bande qui, le 29 août de cette (4) Relation de 1 661,
même année, se rendit coupable du meurtre de l'un des p- 36,
prêtres du séminaire , M. Jacques Lemaître, dont il a déjà
été parlé.
xvni.
Nous avons dit que M. Olier, demandant à plusieurs m. le maître économe
de ses disciples réunis autour de lui qui d'entre eux était
prêt de passer au Canada, M. Lemaître s'était offert spon-
tanément, en l'assurant qu'il était prêt à aller chercher les
sauvages dans leur pays pour leur annoncer l'Évangile.
marie. Adte de Bnsset,
18 avril 1 660.
DU SEMINAIRE DE VIL-
LEMARIE.
442 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
A quoi M. Olier avait répondu : « Vous irez en Canada
« travailler à leur conversion, mais vous ne vous mettrez
« point en peine d'aller les chercher hors de Villemarie &
« en leur pays. Us viendront bien eux-mêmes vous y cher-
« cher, & un jour vous vous trouverez tellement entouré
« par eux, que vous ne pourrez vous échapper. » En
entendant ce discours , M. Lemaître , qui avait un grand
désir de sé dévouer à la conversion des sauvages, s'ima-
gina qu'un jour ils viendraient le chercher eux-mêmes,
pour être innruits par lui des vérités de la Foi. Cette
pensée le consola beaucoup & lui fit entreprendre plus
tard le voyage de Canada avec une joie toute particulière.
Il fut cependant un peu surpris qu'après son arrivée à
Villemarie on lui donnât la charge d'économe de la mai-
son, qu'il accepta par pure obéissance, & qui semblait lui
donner peu de facilité pour travailler à la conversion des
sauvages, & en particulier à celle des Iroquois. Il com-
mença dès lors d'apprendre la langue, & par un effet de
l'affection qu'il leur portait, il avait pour eux des entrailles
de père; quand il en paraissait quelques-uns à Montréal,
il leur faisait l'accueil le plus gracieux; &, usant alors de
la liberté que lui donnait sa charge d'économe, il aimait
à leur faire quelque largesse, surtout à leur donner à
manger. La sœur Morin ajoute que M. Lemaître avait
une dévotion particulière envers saint Jean-Baptifte, & ce
fut le jour anniversaire de celui où le roi Hérode avait
fait trancher la tête à ce saint précurseur, que les Iroquois
Onnontagués dont nous parlons coupèrent celle de M. Le-
maître, le 29 août 1661, ainsi que nous allons le raconter.
xix.
mort de m. lemaître. Après qu'il eut célébré ce jour-là la sainte Messe, il
sortit de Villemarie & s'achemina vers le lieu de Saint-
Gabriel, l'esprit occupé sans doute, comme il eff à présu-
mer, de l'objet de la fête du jour, &, ainsi qu'ajoute
M. Dollier, du désir de sacrifier sa tête pour Jésus-Chriff,
à l'imitation du grand saint Jean-Baptifte. Chargé du
temporel de la communauté, il allait à Saint-Gabriel pour
4e GUERRE. MORT DE M. LE MAITRE. 1 66 1 . 443
donner ses ordres aux ouvriers qui y étaient employés. Là
il entra dans un champ avec quatorze ou quinze travail-
leurs qui devaient v tourner du blé mouillé, & qui se
mirent, chacun de son côté, à l'ouvrage, sans prendre
avec eux leurs armes, qu'imprudemment ils avaient dépo-
sées en plusieurs endroits; d'autant plus blâmables en
cette négligence qu'ils avaient eux-mêmes dit à M. Le-
maître, quelques moments auparavant, qu'assurément il
y avait des ennemis cachés tout auprès, à cause de quelque
indice qu'ils avaient cru remarquer de leur présence. Pen-
dant qu'ils travaillaient de la sorte , M. Lemaître , qui
s'était porté en sentinelle, regardait de côté & d'autre dans
les buissons, pour s'assurer s'il n'y avait pas quelque Iro-
quois caché; & enfin, en recherchant de la sorte, il
s'avança, sans y penser, presque dans une embuscade
d'Iroquois. Il récitait alors les petites Heures de la décol-
lation de saint Jean-Baptifte , & obligé de tenir fréquem-
ment la vue sur son Bréviaire, il ne vit les ennemis que
lorsque, après s'être approchés à petit bruit, ils sortirent
tous du bois, & commencèrent à l'entourer pour le prendre
vivant (i). Il paraît que, le voyant venir vers eux & se (i) LaSœur Morin.
croyant découverts par lui, ils se levèrent tout à coup, &
en poussant leur huée ordinaire se mirent à courir aussi
sur les travailleurs. M. Lemaître, au lieu de prendre la
fuite pour pourvoir à sa propre sûreté, résolut à l'inftant
de leur couper le passage, s'il le pouvait, afin que ses
hommes eussent le temps d'aller prendre leurs armes.
Dans ce dessein, il se jette entre ses gens & les Iroquois,
prenant un coutelas, il s'en couvre comme d'un espa-
don, en criant aux travailleurs d'avoir bon courage & de
courir aux armes pour garantir leur vie. Il s'était ainsi
armé de ce coutelas, non dans le dessein de blesser aucun
des ennemis, mais pour les intimider par la crainte, les
empêcher de le prendre vivant, & donner ainsi aux ou-
vriers la facilité de saisir leurs armes & de se retirer en
bon ordre à la maison de Saint-Gabriel. Les Iroquois,
voyant que par ce moyen il leur fermait le passage & les
444 IlP PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Hift. du Mont-
réal, par M. Dollierde
Casson, 1660 à 1 66 1 .
(2) Marie de l'Incar-
nation, p. 5Ô2.
XX.
fUTRES CIRCONSTANCES
DELA MORT DE M. LE-
MAITRE.
(3) Marie de l'Incar-
nation, p. 562.
(4) Relation de 1661,
p. 6.
(5 1 Regiftre des sé-
pultures de Villema-
rie, 1661.
XXI.
SCÈNE BOUFFONNE DES
empêchait de prendre aucun des travailleurs, le tuèrent de
dépit à coups d'arquebuse (i). Cependant, tout percé qu'il
était, il eut encore le courage de courir à ses travailleurs,
en les avertissant de se retirer ; & aussitôt il tomba mort (2).
« C'était trop peu pour notre malheur, lit-on dans la
relation de 1661, que tous les états, toutes les condi-
tions, tous les âges & tous les sexes eussent été cette
année les victimes immolées à la fureur de nos enne-
mis : il fallait, pour mettre le combk à nos infortunes,
que l'Église eût part à ces sanglants sacrifices, & qu'elle
mêlât son sang avec nos larmes par le massacre d'un
de ses miniftres sacrés, M. Lemaître, homme également
zélé & courageux pour le salut des âmes. Ce bon prêtre,
tenant compagnie à des travailleurs , & s'étant un peu
retiré d'eux pour réciter son Office plus paisiblement,
reçut soudain une décharge de fusils. Blessé à mort, il
alla rendre l'âme aux pieds des Français, qui se trou-
vèrent incontinent chargés de toutes parts & invertis de
cinquante ou soixante (3) Iroquois, qui, sortant du bois
comme des lions de leurs cavernes, jetèrent d'abord
l'un des Français mort par terre, & en prirent un
second en vie, bien résolus de n'en laisser échapper
aucun. Mais les autres qui refiaient mirent aussitôt la
main à l'épée, &, animés d'un grand courage, se firent
jour au travers de ces cinquante Iroquois & se sauvèrent
dans une maison voisine (Saint-Gabriel). Ainsi maîtres
du champ de bataille, qu'on ne leur disputait pas, ces
barbares tournèrent leur rage contre les morts, n'ayant
pu le faire davantage sur les vivants (4). » Ils se jetèrent
donc sur M. Lemaître & lui coupèrent la tête, ainsi qu'à
celui des serviteurs qui venait d'être fué avec lui. C'était
Gabriel de Rié, âgé de quarante & un ans, qui avait été
marié en France. M. Jacques Lemaître, natif de Nor-
mandie, était âgé de quarante-quatre ans (5).
Nous avons fait remarquer plusieurs fois que la guerre
4e GUERRE. MORT DE M. LEMAiTRE. 1 66 1 .
445
des Iroquois contre les Français était, à bien des égards, iroquois en dérision
une véritable guerre de religion; & ce qui suivit immédia- "S.,™™*0"™8 DE
C y./ ' x L EGLISE •
tement le trépas de M. Lemaitre nous en fournit une nou-
velle preuve. Après l'avoir ainsi cruellement tué, ces
Iroquois rirent des huées extraordinaires, pour marque de
la joie qu'ils avaient d'avoir vu tomber sous leurs coups
une robe noire. Ensuite un renégat de leur troupe dépouilla
le corps de M. Lemaitre, se revêtit de sa soutane, & ayant
mis une chemise par-dessus en forme de surplis, faisait la
procession autour du corps, en dérision de ce qu'il avait
vu faire dans l'église aux obsèques des défunts (i). La (i) Marie de l'inear-
relation ajoute que ce misérable apoftat marchait pompeu- natl011> P- 563 ■
sèment, couvert de cette précieuse dépouille, à la vue de
Montréal, qu'il bravait avec insolence.
XXII.
La Sœur Bourgeoys, en rapportant les circonftances meurtriers de m. le-
de la mort de M. Lemaitre, ajoute qu'on regardait comme maître.
un fait confiant que ce saint prêtre avait parlé après que
sa tète eut été séparée de son corps. Sans doute qu'à
l'exemple du premier martyr saint Etienne, il demanda
grâce pour ses meurtriers : car le sauvage qui lui avait
tranché la tète, & qui s'appelait Hoandoron, eut le bon-
heur de se convertir & de mourir à la Mission des prêtres
de Saint-Sulpice , aussi chétiennement qu'il avait vécu
depuis son baptême, ainsi que l'attefle M. de Belmont,
chargé lui-même de cette Mission, qui fut établie plus tard
à la Montagne (2). Ce sauvage doit être différent du capi- (2,)Éioge de quei-
taine Outreouati, qui, au rapport du P. de Charlevoix, ques personnes mor-
... , , , , ' a f i , •„ 0 r ■ tes en odeur de sain-
etait charge de chevelures & de dépouilles, & faisait sur- tetéà Montréal. Ma-
tout parade de la soutane de M. Lemaitre (3). Quoi qu'il nuscrit, P. 125.
en soit, il eft certain qu'après l'avoir mis à mort, les Iro- Njuve™F°ranct.det. \
quois en eurent un sensible regret, & que leur capitaine, iiv. vm,p. 354.
qui avait commis le meurtre, en fut blâmé des siens. Ils
ne pouvaient s'empêcher de lui dire qu'il avait fait un beau
coup en tuant celui-là même qui les nourrissait lorsqu'ils
se trouvaient à Villemarie. Aussi le capitaine dont nous
parlons reçut-il des siens des avanies publiques, jusque-là
446 II6 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
qu'on ne voulait plus le regarder; ce qui fut même cause,
dit-on, que , pour éviter la honte qui lui revenait d'une si
noire action, il quitta sa bourgade & n'y revint que
quelque temps après.
XXIII.
circonstance mira- Cette honte pouvait avoir aussi pour cause un phé-
CULEUSE TOUCHANT - L»r -l O 1 • » r •
la mort de m. le- nomene tres-lrappant & bien propre a faire impression
maître. sur l'esprit de ce barbare. Voici comment il eft rapporté
par les Hospitalières de Saint-Joseph, écrivant à leurs
Sœurs de France, & par la Sœur Morin, dans ses annales :
« Après que les Iroquois eurent décapité M. Lemaître,
« ils mirent sa tête dans un mouchoir blanc, qu'apparem-
« ment ils avaient pris dans la poche du défunt ; & l'ayant
« emportée ainsi dans leur pays, il arriva une merveille
« qui mérite d'être écrite, pour votre édification. C'eft que
« la face de ce serviteur de Dieu, & tous les traits de son
« visage demeurèrent empreints sur la toile de ce mou-
« choir, en sorte que ceux qui avaient eu l'avantage de le
« connaître pendant sa vie, le reconnaissaient parfaite-
« ment. Ce qu'il y a de particulier, c'eft qu'on ne voj^ait
« plus de sang au mouchoir, qui était au contraire très*
« blanc; mais il paraissait dessus, comme une cire blanche
« très-fine, qui représentait la face du serviteur de Dieu :
« ce qui ne peut pas être arrivé naturellement. Quelques-
« uns de nos Français, prisonniers dans cette nation, le
« reconnurent parfaitement. C'eft ce que nous ont- dit
« plusieurs fois M. de Saint-Michel, M. Cuillerier, per-
« sonnes dignes de foi, ainsi qu'un Père Jésuite qui était
« prisonnier en ce temps-là dans une autre nation que
« celle qui avait tué ce saint homme. Il nous a dit en avoir
a ouï parler comme d'une chose très-vraie, quoiqu'il
« ne l'ait pas vue lui-même; & que les sauvages en par-
ti laient les uns aux autres avec étonnement, comme d'un
« prodige qu'ils reconnaissaient très-extraordinaire.. Ils
« ajoutaient que cet homme était assurément un grand
« démon : ce qui veut dire parmi eux un homme excellent
« & tout esprit. Ils conçurent même une vive crainte de
4e GUERRE. MORT DE M. LEMA1TRE. 1 66 1 . 447
8 cette image, dans l'appréhension où ils étaient que le
« défunt ne se vengeât & ne fit la guerre à leur nation.
« Le Père Jésuite ajouta : J'ai bien fait mon possible pour
s avoir ce mouchoir, mais je n'ai pu y réussir. Les Iro-
« quois se cachaient de moi à cause que j'étais une robe
« noire comme le défunt; c'eft pourquoi, pour se défaire (i)AnnaiesdesHos-
« de cette image, ils vendirent le mouchoir aux Anglais, prières, par la Sœur
T i-vv t, 1 .v 1 1 1 i • Morin. — Lettre cir-
« Le Pere Jésuite s efforça de 1 acheter de ces derniers, culaire des Hospita-
« mais sans succès : les sauvages ayant menacé les Anglais nères de la Flèche.
» de les détruire s'ils le lui donnaient (i). » plr^n"^ iV °h°'
XXIV.
A ce témoignage des Hospitalières nous ajouterons témoin oculaire de
une déclaration, non moins remarquable, de la Sœur Bour- CETTE CIRC0NSTANCE<
geoys, écrite par elle-même : « M. Le Maître, dit-elle, eut
la tète coupée par les sauvages le jour de la Décollation
de saint Jean-Baptiife, proche de Montréal; & l'on rap-
porta que l'on avait vu sur son mouchoir, dans lequel
les sauvages avaient emporté sa tète, les traits de son
visage empreints si fortement qu'on pouvait le recon-
naître. Quelque temps après, comme je me disposais
pour aller en France, j'eus la pensée de m'assurer de
ce fait; afin que, si l'on me demandait si cela était véri-
table, je susse ce que je devais en dire. Je fus donc
trouver Lavigne, que l'on avait ramené du pays des
Iroquois : car il avait été pris & les sauvages lui avaient
même arraché un doigt. Il me dit que cela était bien
véritable, qu'il en était assuré, non pour l'avoir entendu
dire, mais pour l'avoir vu; qu'il avait promis tout ce
qu'il avait pu aux sauvages pour avoir ce mouchoir, les
assurant que, quand il serait à Montréal, il ne manque-
rait pas de les satisfaire : ce que cependant ils ne vou-
lurent pas accepter, disant que ce mouchoir était pour
eux un pavillon pour aller en guerre,- & qu'il les ren- (2) Écrits autogra-
drait invincibles (2). » phesdelaSœurBour-
v ' geoys .
XXV.
M. Dollier de Casson a parlé aussi de ce prodige dans VÉRITÉ DE CE TÉMOI-
son hiftoire de Montréal. « On raconte une chose bien GNAGE*
44& H0 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL-
(i)Hiltoire du Mont-
réal, i 660-1661.
XXVI.
NOUVELLES HOSTILITES
A VILLEMARIE.
extraordinaire de M. Lemaître, dit-il, c'eft que le sau-
vage qui emportait sa tête, l'ayant enveloppée dans le
mouchoir du défunt, ce linge reçut tellement l'impres-
sion de son visage, que l'image en était parfaitement
gravée dessus, & que voyant le mouchoir l'on recon-
naissait M. Lemaître. Lavigne, ancien habitant de ce
lieu, homme des plus résolus, comme on l'a vu dans
cette hiftoire, m'a dit avoir vu le mouchoir imprimé,
comme je viens de le dire, lorsque, étant prisonnier chez
les Iroquois, ces malheureux retournèrent chez eux
après avoir fait ce méchant coup. Il assure qu'à leur
arrivée, le capitaine de ce parti ayant tiré le mouchoir
de M. Lemaître, & lui Lavigne reconaissant ce visage,
cria de la sorte au capitaine : « Ah ! malheureux, tu as
donc tué Aaouandio (c'était le nom que les Iroquois
donnaient à M. Lemaître), car je vois sa face sur ce
mouchoir? » Alors, ces sauvages, honteux & confus,
resserrèrent le mouchoir, sans que depuis ils aient voulu
le donner, ni même le montrer à personne, & même au
R. P. Le Moyne, qui, sachant la chose, fit tout son pos-
sible pour l'avoir. On m'a rapporté, ajoute M. Dollier
de Casson, bien d'autres particularités assez extraordi-
naires touchant M. Lemaître, dont je serais assez
autorisé à parler si je voulais en dire quelque chose.
Mais je laisse le tout entre les mains de Celui qui efl le
maître des temps, des événements & des cœurs, 8c qui
en donne la connaissance anticipée à qui il lui plaît (1). »
Le Religieux dont il vient de parler, le P. Le Moyne,
était allé, comme on l'a dit, au pays des Iroquois ; & l'on
n'était pas sans inquiétude à Québec sur le succès de sa
mission. On avait craint pour lui avant son départ; les
craintes allèrent toujours croissant lorsqu'on vit expirer
le terme que les Iroquois avaient marqué pour revenir à
Villemarie, avec les vingt-cinq Français captifs. « Ils
« n'avaient demandé que quarante jours de délai, dit
0 l'auteur de la relation, & en voilà déjà quatre-vingts de
4e GUERRE. GARACONTIÉ. 1 66 1 .
449
VILLEMARIE, OU IL
RAMÈNE NEUF PRI-
« passés sans qu'ils paraissent (i). » Bien plus, le 28 sep- (1) Relation de 1C61,
temhre i66i3 un mois après la mort de M. Lemaitre & p-
celle de Gabriel de Rié, des Iroquois tuèrent un soldat de
la garnison de Villemarie, François Bertrand, sieur de la
Frémillière, sur la mort duquel on n'a aucun détail. On
lit seulement dans le regiltre mortuaire qu'il était natif ^ Regjfbe mor-
de Thouars, en Poitou, âgé d'environ vingt-trois ans, & tuaire de la paroisse
ci r ^ ' 1 1 j • a.' •■ t \ de Villemarie, 2oseol.
qu il fut enterre le lendemain au cimetière (2). i66i ' J '
XXVII.
Cependant un capitaine Iroquois des nations supé- garacontié part tour
Heures, nommé Garacontié, qui aimait les Français, &
en avait recueilli jusqu'à vingt dans son bourg, en les
SO.NNIERS.
tirant des feux des Agniers, entreprit de négocier la déli-
vrance de ces captifs, par un traité de paix entre sa nation
8c la colonie Française. Il avait même disposé, dans sa
propre cabane, une chapelle où les captifs pouvaient se
réunir pour la prière, 8c participer aux autres exercices de
la religion (3). Par la médiation de Garacontié, il fut donc (3) Relation de 1 go t,
résolu, entre les anciens de ces nations Iroquoises, qu'on p- 3a-
relâcherait sept prisonniers Français qui étaient à Onnon-
tagué, & deux qui se trouvaient à Oi8guen ; & que les
autres refieraient avec le P. Le Moyne pendant l'hiver,
parce qu'on jugeait leur détention encore nécessaire pour
des raisons d'Etat; qu'enfin Garacontié ramènerait lui-
même les captifs à Villemarie 8c serait le chef de l'am-
bassade qu'on enverrait au Gouverneur général, compo-
sée de députés Sonnontouans 8c Onnontagués (1). Les (4) Relation deiôôr,
neuf Français s'embarquèrent vers la mi-septembre, à p- i3,
Onnontagué, pleins de joie d'aller se réunir à. leurs com-
patriotes ; mais à leur grand étonnement ils rencontrèrent
en chemin une bande de guerriers d' Onnontagué même,
qui rapportaient comme en triomphe quelques chevelures
Françaises, 8c dont l'un était même revêtu de la soutane
de M. Lemaître, qu'il montrait avec orgueil comme un
illuftre trophée.
XXVIII.
A cette vue, comme s'ils eussent été frappés d'un malgré les instance,
tome ir. 29
450 11° PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
DES SIENS QU IL REN-
CONTRE, GARACONTIÉ
POURSUIT SA ROUTE.
coup de foudre, les captifs jugèrent que toutes leurs espé-
rances allaient s'évanouir, &, de leur côté, les ambassa-
deurs ne furent pas moins déconcertés à cette rencontre. On
fait halte, on tient conseil sur conseil, on délibère le jour
& la nuit. « Quelle assurance, disent les députés Sonnon-
« touans, d'aller à Villemarie où le sang d'une robe noire,
« tout fraîchement répandu, ne nous menace que des fers
« & de la prison ? » Les députés Onnontagués avaient bien
plus à craindre encore, puisque le meurtre de M. Le-
maître avait, été commis par ceux de leur nation. Pour
se dégager donc d'une ambassade si périlleuse, les uns &
les autres feignirent d'être malades; ce qui faisait craindre
aux Français d'être ramenés au pays des Iroquois, &
replongés au moins dans une dure captivité. Toutefois
Garacontié, comme chef de l'ambassade, se détermina à
passer outre, bien assuré que les Français qui refiaient à
Onnontagué étaient une assez bonne caution pour mettre
sa propre vie en assurance, attendu qu'il ramenait à Ville-
marie neuf Français. Cette résolution remplit de joie les
captifs, comme s'ils fussent sortis d'un naufrage. Ils conti-
nuèrent donc leur route, lorsqu'une nouvelle bande d'Iro-
quois Onneiouts, qui allaient faire la guerre aux Français,
renouvela encore leurs inquiétudes. Garacontié, embar-
rassé lui-même, s'efforça de les détourner de leur dessein,
jugeant bien que la paix qu'il allait négocier avec les Fran-
çais serait assez mal accueillie si elle était mêlée de sang
par cette nouvelle guerre ; & ce ne fut qu'à force de pré-
sents qu'il parvint à les déterminer à porter leurs armes
ailleurs. S'étant ainsi ouvert un passage libre, il arriva
enfin à Villemarie, le 5 octobre 1 66 1, avec les neuf Français.
XXIX.
ARRIVÉE DES PRISON-
NIERS A VILLEMARIE.
ACCUEIL FAIT A GA-
RACONTIÉ.
Il serait difficile d'exprimer la vive allégresse qui
éclata de toutes parts en les revoyant ; car on les reçut
comme des morts qui seraient ressuscités du tombeau.
Dès qu'ils eurent mis pied à terre, ils se rendirent immé-
diatement à l'église, pour protefter, au pied des autels,
qu'après Dieu ils étaient redevables de leur vie à la pro-
4' GUERRE. GARACONTIÉ RAMÈNE DES CAPTIFS. l66l. 45 I
tecfion de Marie , leur puissante patronne , déclarant
même à haute voix les vœux qu'ils lui avaient faits dans
leur captivité, pour obtenir le miracle de leur délivrance,
comme de jeûner tous les samedis, de réciter chaque jour
certaines prières, ou de garder la chafteté en son honneur.
Enfin, après qu'on leur eût donné mille témoignages d'ami-
tié & de félicitation mêlés de larmes de joie qui coulaient
de tous les yeux, chacun des captifs se mit à raconter ses
aventures (*)(i). Il était naturel que les colons de Ville- ,>R{
marie fissent à Garacontié l'accueil le plus amical. On p. 37.
l'appelait à l'envi le père des Français ; &, après l'avoir
traité le mieux que l'on pût, chacun s'empressa, lorsqu'il
partit, de lui faire quelques présents en signe de recon-
naissance. Il n'y avait pas jusqu'aux enfants qui ne s'em-
pressassent de lui témoigner celle dont ils étaient pénétrés
pour lui, autant qu'ils en étaient capables ; & Garacontié
était lui-même ravi de recevoir, de ces petits innocents,
des poignées de farine ou des épis de blé d'Inde qu'ils lui
apportaient pour en charger son canot. A son embarque-
ment, il fut salué par une salve générale de mousquets; &,
par honneur pour lui, on tira même le canon (2).
Le 21 octobre de cette année 1661, M. de Laval in-
forma le Saint-Siège des événements que nous venons de
rapporter; nous placerons ici sa courte relation, comme
un monument contemporain , qui confirme la vérité de
ces récits, & y ajoute même quelques nouveaux traits.
xxx.
M. DE LAVAL ENVOIE
A ROME LA RELATION
DES ÉVÉNEMENTS DE
CETTE ANNÉE.
(*) Nous lisons dans le regiftre mortuaire, sous la date de ce jour,
5 octobre 1661, cette note écrite de la main de M. Souart : « Les
« Iroquois, qui sont venus aujourd'hui en ambassade & ont ramené
« neuf Français, nous ont dit que Pierre Goguet, âgé de trente-quatre
« ans, qui avait été pris par les Onneiouts, le 25 février, a été tué
« par eux d'un coup de fusil, étant à la chasse; & le R. P. Le Moyne,
« qui eft en ce pays, nous a assurés par lettre de la mort de Pierre
« Goguet. » Malgré tous ces témoignages, cette nouvelle fut trouvée
fausse parla suite. Aussi M. Souart ajouta-t-il plus tard à cette note
les paroles suivantes : « Pierre Goguet a depuis écrit de la Nouvelle-
ce Hollande à sa femme, & j'ai vu la lettre. »
452 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Archives de la
Propagande, vol. Amé-
rica, 3, Canada, 256.
epift. 2 i, octob. 16O1,
fol. 26.
XXXI.
D AN S SA RELATION, M. DE
LAVAL PASSE SOUS SI-
LENCE LA MORT DE
M. LEMAITRE.
L'un des missionnaires a été envoyé au milieu des
Iroquois; nos ennemis, malgré l'incertitude & le péril
de l'issue de son voyage, ces barbares n'ayant jamais
gardé avec nous aucune fidélité. Trois députés des
ennemis étaient venus pour nous rendre quatre Fran-
çais qu'ils avaient faits prisonniers, en demandant que
nous leur remissions réciproquement huit de leurs
compagnons que nous tenions captifs; ils nous don-
naient l'espérance certaine que, si l'un des mission-
naires voulait aller au pays des Iroquois, ils ne le
renverraient pas seul, mais lui rendraient plus de vingt
captifs, & que tous reviendraient avant l'hiver. Ils
ajoutaient qu'il y avait en captivité chez eux des Hurons
chrétiens qui demandaient un prêtre pour les inftruire,
& que plusieurs Iroquois désiraient aussi d'être inftruits.
Enfin, les prisonniers Français détenus par eux nous
écrivaient la même chose, & assuraient pieusement que
les épis blanchissants attendaient la moisson. Mettant
notre confiance en Dieu, & espérant contre toute espé-
rance, nous avons envoyé un prêtre dans ce pays. Il a
été reçu avec beaucoup d'affection par ces barbares
nos ennemis, & îreft pas revenu chez nous ; mais il
inftruit en toute liberté les Hurons chrétiens, aussi bien
que les Français, & même beaucoup d'Iroquois des
deux sexes. La parole que ces barbares nous avaient
donnée relativement aux captifs Français n'a pas été
cependant tout à fait vaine ; il eft vrai qu'ils ne les ont
pas renvoyés tous; ils en ont rendu la moitié, en pro-
mettant le refte pour le commencement du printemps
de l'année prochaine. Quel sera l'événement? Dieu le
sait. Nous espérons pourtant que les travaux de cet
ouvrier de la vigne du Seigneur procureront la gloire
de Dieu au milieu des ennemis, pendant tout l'hiver, &
que la foi chrétienne y fera de nouveaux progrès (i). »
En racontant ainsi, le 21 octobre 1661, les nouvelles
intéressantes de cette année, entre autres le retour à Ville-
4e GUERRE. M. DE LAVAL INFORME LE SAINT-SIÈGE. I 66 1 . 453
marie des neuf prisonniers, neuf jours auparavant, M. de
Laval a jugé cependant à propos de garder un silence ab-
solu touchant la merveille qui parut sur le mouchoir avec
lequel on avait enveloppé la tète de M. Lemaître, 8c n'a
même pas parlé de son cruel massacre par les Iroquois ,
arrivé le 29 août précédent, quoique ces deux circons-
tances eussent pu offrir à la Cour Romaine plus d'intérêt
encore que beaucoup de menus détails dans lesquels il
eft entré. Aussi, dans sa relation de Tannée précédente,
avait-il rappelé le souvenir de ceux des RR. PP. Jésuites
qui avaient péri précédemment , les uns par le fer, les
autres par le feu des Iroquois, d'autres enfin au milieu des
neiges (1). S'il a passé sous silence la mort de M. Lemaître, (0 Reiatio misùo-
quoique arrivée tout récemment, c'eft sans doute qu'étant , l °' Glt' 4' '
toujours persuadé que l'établissement de Villemarie, & les
prêtres de Saint-Sulpice qui en avaient la conduite, étaient
un obftacle au bien de la religion, il aura cru devoir sup-
primer dans sa relation tout ce qui eût été à leur avantage;
&1 on conçoit aisément qu'il n'aurait pu raconter à Alexan-
dre Villes circonftances de cette mort, sans adoucir beau-
coup le portrait assez peu flatté qu'il lui faisait de ces ecclé-
siaftiques, de M. de Queylus, alors présent au Canada, &
enfin de tout le séminaire de Saint-Sulpice de Paris; car
ce fut surtout alors, comme nous le rapporterons dans la
suite, qu'il lui exposa contre eux ses défiances & ses craintes.
Il aurait d'ailleurs démenti celles qu'il lui avait déjà expri-
mées l'année précédente , lorsque, parlant de l'arrivée de
M. Lemaître, venu avec M. Vignal, qui périt aussi peu
après par le glaive des Iroquois, il avait jugé à propos de pro^andH^^
jeter de graves soupçons sur l'un & sur l'autre (2); mais 12 verso, n° 5o. '
ces soupçons & ce silence semblent montrer de plus en Du0 alii anno sllPe-
111 , . rTi* riore ad Abbatis de
plus le dessein de Dieu sur ces ecclesiaitiques , & n être Queylus auxiUum ve-
que la suite des conseils de sa providence sur l'œuvre de nere... qui me satis
Villemarie. S'il permettait qu'ils fussent ainsi exposés aux ^Zs^JZ
humiliations & aux mépris, c'était sans doute pour faire Abbatis de Queylus
fructifier avec plus d'abondance & rendre plus solides & intimos se"s"s ha"-
... t-1 i- • sere> ei(i"c s"n{ con~
plus durables les travaux auxquels ils se livraient pour sa jimaissimi.
454 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XXXII.
PRÉCAUTIONSPRISES PAR
LES IROQUOIS A l'É-
GARD DE LEURS PRI-
SONNIERS.
XXXIII.
UN COLON, APRÈS AVOIR
ÉTÉ PRIS ET REPRIS,
ARRIVE ENFIN A VIL-
LEMARIE.
gloire, avec tant de pureté d'intention, de sacrifices & de
générosité.
Nous avons dit que les prisonniers, à leur débarque-
ment, s'étaient empressés d'aller à l'église pour témoigner
à Marie leur reconnaissance. C'eft que, d'ordinaire, au
moment de leur prise par les Iroquois, les colons avaient
coutume de lui faire quelque promesse, dans l'espérance
d'obtenir par ce moyen leur liberté. L'un d'eux, qui n'était
pas au nombre des neuf dont nous venons de parler,
recouvra la sienne d'une manière bien providentielle, rap-
portée dans la relation de cette année. Les Iroquois, qui
l'avaient deftiné au feu & qui le conduisaient dans leur
pays, craignant qu'il ne s'échappât de leurs mains, avaient
soin de le lier durant la nuit & de mettre, de plus, ses
mains & ses pieds dans les fentes de grosses pièces de bois
en forme d'entraves. Ces bois, ouverts avec violence, ve-
nant à se resserrer, étaient pour lui une torture des plus
horribles, augmentée encore par la rigueur du froid; car,
ayant été pris vers la fin de l'hiver, il n'avait pour lit que
la neige. Enfin, de peur qu'il ne s'échappât, malgré ces
entraves, l'Iroquois auquel ce prisonnier était échu avait
coutume de se coucher sur les pieds de son captif, afin
d'être réveillé si l'autre venait à faire le moindre mouve-
ment. Ce tourment dura un temps considérable, les vain-
queurs s' étant détournés de leur route pour se livrer à la
chasse; &, pendant le jour, le prisonnier était encore
obligé de porter sur son dos leur bagage, comme s'il eût
été une bête de charge, ce qui pourtant lui était plus tolé-
rable que le repos de la nuit.
On approchait du bourg où il devait terminer sa vie,
lorsqu'il résolut de faire un dernier effort pour s'échapper,
&, après avoir renouvelé ses vœux & ses promesses à
Marie, il fit si bien, une nuit, qu'il parvint à détourner dou-
cement son maître de dessus ses pieds sans qu'il s'éveillât,
&, s'étant heureusement dégagé de sa torture, il prit in-
4e GUERRE. PRISONNIER ÉCHAPPÉ. 1 66 1 . 455
continent la fuite 8c s'enfonça dans les bois. Mais, après
avoir beaucoup couru, par des broussailles & des halliers,
jusqu'à perdre haleine, il reconnut, à sa grande frayeur,
qu'il se retrouvait précisément à la cabane d'où il était
parti. Il s'élance au plus tôt d'un autre côté, se met à
courir avec plus de vitesse encore; enfin, le jour com-
mençant à poindre, il aperçoit de nouveau la cabane.
Alors il monte sur un arbre, d'où il peut apercevoir les
Iroquois; il eft témoin de leur étonnement, lorsqu'ils
reconnaissent sa fuite ; 8c il les voit allant & venant tout
autour de lui, suivant ses traces assez bien marquées
sur la neige, mais tellement confondues à cause des tours
8c des détours qu'il avait faits, que les Iroquois s'y per-
daient eux-mêmes 8c ne savaient de quel côté le pour-
suivre. Le jour 8c la nuit suivants se passèrent dans ces
frayeurs mortelles ; mais, le lendemain, tout le bois d'alen-
tour étant dans un profond silence, il jugea qu'il pouvait
descendre avec assurance, dans l'espoir que sa fuite
serait plus heureuse le jour qu'elle ne l'avait été la nuit.
Il prend donc le chemin opposé à celui qu'avaient tenu
les Iroquois à leur départ, 8c se met à marcher à grands
pas; toutefois, sans y penser, il va se jeter dans une autre
bande d'ennemis, qui à l'inftant ne manquent pas de le
garrotter fortement comme un captif repris. Se voyant
alors replongé dans son premier malheur, il s'adresse de
nouveau à sa Protectrice, parvient une seconde fois à se
remettre en liberté 8c se dirige du côté de Villemarie.
Chemin faisant, il rencontre fort à propos un pied ou plutôt
un os d'orignal, qu'il suce 8c qu'il ronge quelque temps;
mais, quoiqu'il n'ait plus bientôt pour toute nourriture que
les bourgeons des arbres, il eil toujours plein d'espérance
que Celle qui l'avait fait échapper de tant de périls le con-
duira enfin au port du salut. Après s'être ainsi sauvé
deux fois, il gravissait une petite colline, lorsque la même
bande d' Iroquois, des mains desquels il s'était échappé
d'abord, montait de l'autre côté, revenant de Villemarie,
où elle avait fait de nouveaux captifs. De sorte que, arrivé
456 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Relation de i66r,
p. 24, 25, 26; 27.
XXXIV.
MALGRÉ LA REDDITION
DES PRISONNIERS, ON
DOUTE DES SENTI-
MENTS DES IROQUOIS
POUR -LA PAIX.
au sommet de cette petite montagne, il se rencontre avec
eux & se voit repris par ses premiers bourreaux. Ils ne
laissèrent pas de le garrotter de nouveau, quoiqu'il fût
exténué de fatigue & qu'il ressemblât plutôt à un squelette
qu'à un homme vivant. Enfin, pour se délivrer une se-
conde fois de leurs mains, il feignit d'être malade & de
tomber en convulsions; ce qui ayant déterminé ses maîtres
à relâcher un peu ses liens, il s'échappa pour la troisième
fois ; &, par une suite de circonftances merveilleuses qu'il
ne pouvait lui-même assez admirer,, il arriva heureuse-
ment à Villemarie, où il s'acquitta de ses vœux envers sa
libératrice, en témoignant publiquement les sentiments de
jufte reconnaissance dont il était pénétré (1).
Malgré la reddition des neuf prisonniers ramenés
dans ce porte, les colons n'avaient pas pour cela plus de
sécurité, & se trouvaient toujours exposés aux hoftilités
des Iroquois. « Ceux qui tuent, écrivait la Mère Marie de
l'Incarnation, sont les Agniers, & ceux qui demandent
la paix sont les Onnontagués & ceux d'OiHguen... S'il y
a de la sincérité dans la recherche que les Iroquois font
de la paix, on la conclura avec eux & avec trois autres
nations qui leur sont alliées, parmi lesquelles il y a plus
de quatre cents captifs chrétiens. Cependant l'expérience
que l'on a des trahisons de ces peuples nous a fait
craindre qu'ils ne se joignissent aux Agniers pour venir
détruire nos habitations, lorsque nous nous- reposerions
dans l'attente de la paix; ce qui a fait que Ton s'eft tou-
jours tenu sur ses gardes, comme si l'on eût été dans une
pleine guerre. Et, en effet, nous avons appris que les
Agniers ont fait des présents à celui qui conduisait le
P. Le Moyne, afin de le tuer en chemin : ce qui pour-
tant n'a pas eu lieu. Si l'on avait la paix avec ces cinq
nations, qui ont plus de seize cents hommes de guerre
sur pied, l'on pourrait humilier les Agniers, qui n'en ont
pas plus de quatre cents. C'eft ce que l'on a dessein de
faire l'an prochain, si le Roi envoie le régiment qu'il a
M. D'ARGENSON A VILLEMARIE. l659 ET SUIV.
« fait espérer (i). » Mais ce secours était encore éloigné, (i) Marie de rincar-
8c les plus sages ne comptaient, pour la conservation du ™555.°aobre ,66ï'
pays, que sur Tassiftance divine. « Quoique l'intention des
« Iroquois, disait encore la Mère Marie de l'Incarnation,
« soit de nous chasser ou de nous détruire, je crois que
« celle de Dieu eft de nous conserver, de nous retenir
« ici & de faire triompher cette nouvelle Église (2). » (2) 2 novem.
~ .. * t a- r»-i-'.- v 1661, p. 55q.
Pour obtenir cette grâce , la même Religieuse composa, a
son propre usage, une prière au Sacré-Cœur de Jésus,
l'un des monuments les plus anciens de cette dévotion,
que communément l'on croit n'avoir pris naissance en
France qu'au dix-huitième siècle (3). (3) Marie de rincar-
nation. Lettres spiri-
tuelles, 1 6 sept. 1661,
Nous avons parlé, dans ce chapitre, des mouvements let- 87°, p- 219, 220,
de guerre qui agitèrent le Canada l'année 1 661 . Avant de 221'
poursuivre la suite de cette cruelle guerre, il nous refte à
raconter divers événements qui eurent lieu sous le gou-
vernement de M. d'Argenson, & nous avons cru devoir les
exposer à part pour mettre plus de clarté dans les récits
que nous allons en faire.
CHAPITRE XVII
ADMINISTRATION DE M. DARGENSON. SES RAPPORTS AVEC
M. DE LAVAL. DE l65o A 1 66 1 .
I.
Dans tous les écrits publiés jusqu'ici sur la Nouvelle- réserve de la grande
France, il n'efl: presque pas parlé de M. d'Argenson; c'eft
ce qui nous engage à donner sur son adminiftration
quelques détails qui pourront contribuer à le faire con-
naître. Arrivé en Canada avec la qualité de Gouverneur
général de ce pays, il crut pouvoir s'assimiler aux Gouver-
neurs généraux des provinces du royaume, & s'attribuer
COMPAGNIE SUR VIL-
LEMARIE.
458 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
sur Villemarie la même autorité dont ceux-ci jouissaient
dans toutes les places de leurs gouvernements ; en quoi il
semble qu'il s'exagérait à lui-même ses prérogatives. Les
cent Associés propriétaires de la Nouvelle-France avaient
bien déclaré, par leurs lettres de concession de l'île de
Montréal, que les sentences des juges de cette île pour-
raient être revues par la Cour supérieure, qui serait établie
à Québec ou ailleurs, mais sans réserver aucune autorité
au Gouverneur général sur celui de Villemarie; & le Roi
lui-même n'avait fait aucune réserve de cette espèce, alors
que le Canada appartenait encore à une Compagnie de
marchands. On a vu que, par ses lettres, il avait donné
pouvoir aux Associés de Montréal de nommer le Gouver-
neur de cette île, d'y faire des fortifications, d'y ériger un
corps de ville, d'y porter des vivres & des munitions, sans
qu'ils fussent tenus de mouiller l'ancre en aucun lieu, &
qu'il avait expressément ordonné qu'on laissât à la Com-
pagnie & au Gouverneur de Montréal une liberté entière
dans la conduite, l'augmentation & la défense de leur co-
lonie. Aussi ne voyons-nous pas que lés Gouverneurs gé-
néraux eussent entrepris de disposer des hommes de Vil-
lemarie; & si M. de Lauson, en i653, s'efforça un infiant
de retenir la recrue des cent hommes, M. de Maison-
neuve ne manqua pas de lui remontrer rinjuftice de sa
prétention, ces hommes ayant été levés non aux dépens
de la grande Compagnie, mais aux frais de celle de Mont-
réal. Pareillement nous ne voyons pas que les Gouver-
neurs généraux eussent prétendu exercer aucune autorité
dans le Fort de Villemarie : ce Fort, que les Associés de
Montréal avaient confirait & muni d'artillerie, sans que la
grande Compagnie ni le Roi y eussent contribué en rien,
étant leur propriété particulière aussi bien que l'île de
Montréal.
il
honneurs que m. dar- Cependant, au printemps de i65g, M. d'Argenson,
arrivé depuis moins d'un an en Canada , monta à Ville-
marie, & s'attendit à y être reçu avec les mêmes honneurs
GENSON EXIGE A VIL-
LEMARIE.
M. D ARGENSON A VILLEMARIE. 1 65Q ET SUIV. 4-5$
qu'on rendait en France aux Gouverneurs généraux. A leur
entrée dans quelque forteresse de leur gouvernement, on
leur présentait les clefs de la place, & on leur demandait
le mot d'ordre. Comme jusqu'alors on n'en avait pas usé
de la sorte à Villemarie, M. de Maisonneuve se contenta
de le recevoir avec politesse, sans lui rendre ces honneurs :
ce qui choqua beaucoup M. d'Argenson, qui lui en fit des
reproches 8c commanda même qu'on lui apportât les clefs
du Fort. Quelque délicate & difficile que fût la circons-
tance, M. de Maisonneuve ne laissa pas de faire paraître
sa prudence & son habileté. Simple délégué de la Compa-
gnie de Montréal , maîtresse & propriétaire du Fort & de
l'île, il ne voulait pas faire des actes de soumission qui
eussent pu la mettre dans la dépendance des Cent Asso-
ciés, dont M. d'Argenson était le représentant en Canada,
ni fournir un prétexte aux Gouverneurs généraux pour
s'arroger le droit de disposer des hommes & des muni-
tions de Villemarie en faveur de Québec, réduit alors à
une grande détresse. Il ne devait pas non plus manquer de
respect au Gouverneur général, qui, bien que mandataire
des Cent Associés, était revêtu dans sa charge, aussi bien
que lui dans la sienne, de l'autorité du Roi, seigneur suze-
rain de tout le pays. Il jugea donc que, sans refuser abso-
lument à M. d'Argenson ce qu'il exigeait, il était de son
devoir d'y mettre des reftrictions, qui fussent comme une
proteftation honnête contre un empiétement qu'il aurait été
censé avoir approuvé, s'il s'y fût prêté tout d'abord. Dans
cette vue, il fit quelque difficulté avant de lui envoyer les
clefs du Fort ; & quant au mot d'ordre, il ne le prit que le
troisième jour, & envoya même son Major pour le recevoir.
m.
Sous cette impression pénible, M. d'Argenson, dans tableau de villemarie
une lettre aux siens, fit un assez trifte portrait de la colo- PAR M- D'ARGENS0N-
nie de Villemarie. Après s'être plaint de la manière dont
il y avait été reçu, « il faut, ajoute-t-il, que je vous entre-
« tienne de Montréal , place qui fait tant de bruit & qui
« eft si peu de chose. J'en parle comme savant; j'y ai été
460 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Emplois du vi-
comte d'Argenson.
Lettre du 4 mars 1 65g,
fol. 72, 73.
ce printemps, & je puis vous assurer que, si j'étais
peintre, je l'aurais bientôt dessinée. Montréal eft une
île assez difficile à aborder, même en chaloupe, à cause
des grands courants du fleuve Saint-Laurent, qui se
rencontrent à son abord, &<particulièrement à une demi-
lieue au-dessous. Il y a un Fort où les chaloupes abor-
dent, & qui tombe en ruines. On a commencé une
redoute & fait un moulin sur une petite éminence fort
avantageuse pour la défense de l'habitation. Il y a envi-
ron quarante maisons, presque toutes à la vue les unes,
des autres, & en cela bien situées, parce qu'elles se
défendent en partie; cinquante chefs de famille, &
d'hommes en tout cent soixante. Enfin il n'y a que
deux cents arpents de terres défrichées, appartenant à
messieurs de la Compagnie, dont la moitié eft affectée à
l'hôpital, si bien que ce n'eft plus que cent arpents qui
leur reftent, dont la jouissance n'est pas entière à eux,
ces arpents ayant été défrichés par des particuliers,
auxquels on a attribué la jouissance du travail qu'ils
feraient, jusqu'à ce que ces messieurs de la Compagnie
de Montréal leur eussent rendu autant de travail sur les
concessions propres aux habitants (*) (1). » Pour bien
apprécier ce témoignage, il faut se rappeler que M. d'Ar-
genson écrivait avant l'arrivée de la recrue des cent neuf
personnes conduites par les prêtres du séminaire, & avant
l'établissement des maisons fortifiées de Saint-Gabriel &
de Sainte-Marie, dans un temps enfin où les colons avaient
été contraints d'abandonner leurs champs, trop exposés
alors aux embuscades des Iroquois.
(*) Ces observations de M. d'Argenson manquent d'exaftitude,
parce que sans doute le court séjour qu'il fit à Villemarie ne lui permit
pas de s'informer des choses plus à fond. En i655, M. de Maison-
neuve permit à tous les habitants, non pas de prendre, sur ces deux
cents" arpents, des terres déjà défrichées, mais bien de défricher, sur
(2) Voyez ce qui a ^ refte du Domaine des seigneurs, telle quantité de terres qu'ils vou-
été dit plus haut, an- draient, soit de celles où le bois était encore debout, soit de celles où
nde i655. il était simplement abattu & non débité (2).
M. D ARGENSON A QUÉBEC. 1 65g ET SU1V. 46 1
IV.
Il rit aussi des plaintes sur M. d1 Ailleboufï. ; & ces plaintes de m. d'ar-
plaintes pourraient donner à penser qu'en succédant à genson sur m. d'ail-
..... . j , LEBOUST.
celui-ci, il ne se tint pas assez en garde contre les préven-
tions que quelques-uns conçoivent à l'égard de ceux qui
les ont précédés immédiatement dans les mêmes emplois,
8: qui ont eu l'approbation publique. Il trouva mauvais
que M. d'Aillebouit, Tannée qu'il occupa par intérim la
place de Gouverneur général, n'eût pas pris le titre de
son lieutenant, & se fût attribué les appointements atta-
chés à la charge de Gouverneur (i). Les trois années du (g Emplois du vi-
gouvernement de M. d'Argenson ne devaient commencer, fomte . ?/^ge"son'
D . ' Lettre a M. de Fan-
d'après les termes formels de sa commission royale, qu'à camp, 5 sept. i658,
dater du jour où il arriverait à Québec; on ne voit donc foL 42-
pas pourquoi M. d'Aillebouit, ancien Gouverneur général,
aurait dû prendre le titre de son lieutenant, alors que le
gouvernement de M. d'Argenson n'avait pas commencé
encore. On ne voit pas non plus pourquoi il ne se serait
pas attribué les appointements attachés à cette place,
obligé comme il Tétait d'en supporter toutes les charges,
entre autres l'entretien de la garnison : appointements
qui, comme nous le dirons bientôt, étaient même tout à
fait insuffisants pour couvrir les dépenses du Gouverneur.
v.
Au relfe, ces jugements de M. d'Argenson pourraient triste situation de
être regardés comme un effet naturel tant du peu de sym- M- D'ARGENS0N A
.. . -11 1^ • QUÉBEC.
pathie des Associés de la grande Compagnie pour ceux
de Montréal, que du chagrin que sa propre position à
Québec lui causait à lui-même. Quoiqu'il fût arrivé dans
ce pays avec les intentions les plus sincères d'en procurer
le bien aux dépens de sa fortune & même de sa vie , &
quoique, par sa bravoure & son expérience, il eût été peut-
être plus capable qu'aucun des autres Gouverneurs géné-
raux ses prédécesseurs de réduire les Iroquois à la raison
& d'assurer la tranquillité de la colonie, il se voyait hors
d'état de la défendre, n'étant assiflé ni par la Compagnie
des Cent Associés, qui l'avait désigné pour Gouverneur
général, ni par les habitants, trop épuisés alors pour lui
462 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Bibliothèque du
Louvre. Lettre de
M. d'Argenson, sans
adresse, du 5 sept.
i658, fol. 37.
(2) Marie de l'Incar-
nation, let. 61e, o£l.
1661, p. 567I
(3) Emplois du vi-
comte d'Argenson.
Lettre du 8 o£t. i65g,
fol. 112.
(4) Ibid. Lettre de
M. de Laval, 21 oct.
i65g, fol. 78.
VI.
m. d'argenson n'a pas
de quoi subsister
et songe a repasser
en france.
venir en aide. Comme nous l'avons vu déjà., il ne deman-
dait, pour procurer la sécurité de Québec , que cent tra-
vailleurs, qu'il aurait employés à abattre tous les bois
les plus proches de la ville, où les Iroquois pouvaient
se cacher aisément; & manquant de ce faible secours (i),
il avait les plus juftes sujets de craindre que, par quelque
coup de main, ils ne vinssent à enlever cette place. C'eft
ce que nous apprend la Mère de l'Incarnation, à qui
M. d'Argenson témoignait une très-particulière confiance.
« Il a beaucoup à souffrir, écrivait-elle, se voyant chargé
« de ce pays sans avoir pu obtenir du secours de France ;
« si bien que, craignant que, par quelque surprise, les Iro-
« quois ne vinssent à s'emparer du Fort de Québec, l'im-
« puissance où il s'eft vu de leur résiffer lui a donné du
« chagrin, qui a pu contribuer beaucoup à ses infirmi-
« tés (2). » Dans un tel état de détresse, le P. Lallemant
écrivait que tout ce qu'il pouvait, c'était de porter com-
passion à ce Gouverneur, obligé de soutenir un pays qui
était sur le penchant de sa ruine, & étant deftitué du secours
dont il aurait besoin pour le relever (3). De son côté, M. de
Laval écrivait, le 20 octobre 1659, au comte d'Argenson,
conseiller d'État, frère du Gouverneur : « Quelque soin
« & quelque vigilance que M. votre frère puisse apporter
« pour soutenir ce pays, s'il n'eft secouru cette année, il
« ne peut subsifter sans un effet extraordinaire de la puis-
« sance divine, que l'on ne doit pas se promettre, bien
« que nous devions l'espérer de sa bonté (4). »
On comprend que, dans la position où se trouvait
M. d'Argenson, la place de Gouverneur général ne devait
pas se montrer à lui sous un aspect riant. Aussi, dès la
deuxième année de son gouvernement, était-il résolu de
se retirer, en alléguant pour motif apparent sa santé, mais
pour raison essentielle l'impossibilité où il était de soutenir
le Canada & même d'y subsifter, à cause de la misère
générale, qui ne permettait pas de payer les appointements
des officiers publics. « Tout le fonds pour les charges
m. d'argenson A QUÉBEC. i65q ET SUIV. 4Ô3
du pays, écrivait-il, se prend sur le droit des pelleteries,
dont le quart appartient au magasin; & ces pelleteries
sont présentement si peu en valeur, que nous sommes
obligés d'en diminuer de beaucoup le prix. Les années
précédentes, nous n'avons pas trouvé assez de fonds
pour payer les charges ordinaires : jugez si nous pou-
vons mieux le faire maintenant, où nous sommes obli-
gés de diminuer nos fonds par le rabais du caftor (i). (i) Emplois du vi-
Feu M. de Montmagny a été le seul qui ait pu réussir, cromte , d'Ar_senson-
u J -L. r Lettre du 4 août 1 65g,
parce que, outre l'entretien de sa maison & les gages foi. 7o.
de ses domeitiques, il touchait mille écus tous les ans (2). (2) md. Lettre à
Je ne m'étonne donc nullement si aucun des Gouver- M.dsMorangis, 5sep.
ib58. fol. 38.
neurs généraux qui l'ont suivi n'ont pas reçu toute l'ap-
probation qu'ils pouvaient attendre, à cause de la diffi-
culté qu'ils ont trouvée à subsifter dans ce pays, où les
dépenses sont horribles (3). Je ne vois donc aucune (3) md., Lettre à
apparence de continuer davantage cet emploi; toutes les ^fc*™p,5sep:
dépenses que j'ai faites jusqu'à présent ont pesé sur
moi, & je trouve qu'il n'efl: pas à propos que je m'en-
gage davantage, ne recevant que deux mille écus pour
ma dépense, & les deux autres mille écus étant pour la
garnison. D'ailleurs la porte des missions efl: entière-
ment fermée par la guerre des Iroquois (4). » foi. 38?"*'' 7°&
VII.
Malgré la difficulté de sa position à Québec, M. d'Ar- QUALITÉS DE M. D'AR-
genson donna conftamment des preuves de son zèle pour GENS0N> SA P1ÉTÉ>
, . . , . SON ZELE.
la conservation & 1 accroissement de cette colonie, & se
lit aimer de tout le monde par son équité invariable & son
application à rendre la juftice à chacun. Il assiftait à toutes
les dévotions publiques, donnant même le premier l'exem-
ple en cela aux Français & aux sauvages nouvellement
convertis. « C'eft un homme de haute vertu & sans re-
« proche, dit la Mère Marie de l'Incarnation. J'ai souvent
« l'honneur de sa visite, & il y a toujours à profiter avec
« lui, car il ne parle que de Dieu & de la vertu , hors la
« nécessité de nos affaires, que nous lui communiquons
« comme à une personne de confiance & remplie de cha-
464 IIe PARTIE. LES CENTASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Marie de Tin- « rité (1). » L'éloge que fait ici cette Religieuse, personne
2 ^"ept n i 66Co!re 9°C' ^ un sens s* droit, d'un jugement si impartial & d'une
vertu si reconnue, eft assez juftifié par la conduite de ce
Gouverneur. Un marchand de la Rochelle, ayant fait passer
à Québec une fille de mauvaise vie pour la placer en ser-
vice, il le condamna à la ramener à la Rochelle à ses
propres frais, à perdre toutes les dépenses déjà faites pour-
elle, à rembourser celles que pouvait avoir déjà faites la
personne chez qui on Pavait placée, &, en outre, à cent
cinquante livres d'amende, somme alors considérable,
dont il attribua le tiers à l'hôpital de Québec. « Cela,
« écrivait-il, remettra en réputation notre pays, que
« l'on confond avec les îles Saint-Chriftophe, & em-
« péchera les marchands de se charger de personnes
(2) Emplois du vi- « de cette espèce (2). » Nous remarquerons ici, en
comte d'Argenson, passant que y[. d'Aillebouft, en i657, avait donné à
lettre du 14 o£t. 1 658, - , , . 1 .
foi. 61, 62. Québec l'exemple de cette conduite, en bannissant du
pays deux hommes & une femme pour cause d'immo-
(3) ibid., foi. i5. ralité (3).
VIII.
dévouement de m. M. d'Argenson fit surtout paraître son dévouement
soutien^ de PlaRco- Pour la colonie lorsque la guerre vint à se rallumer. Son-
lonie. géant alors à retourner en France, il attendait la réponse
de la grande Compagnie à laquelle il avait soumis les rai-
(4) Emplois du vi- sons qu'il croyait avoir de quitter le Canada (4); & même
comte d'Argenson, ai i,, i , " ■ . '„ :i
îet du 19 août iG5g' Pour empêcher 1 éclat que sa retraite aurait pu avoir, il
foi. 82, 83. avait déjà prié un de ses amis de lui procurer un passe-
port d'Espagne. Mais, sur ces entrefaites, les Iroquois
ayant recommencé la guerre, il changea d'avis, quoique
sa position à Québec n'eût pas été améliorée, & que la
guerre dût la rendre plus difficile encore. « Cette consi-
« dération de la guerre, écrivait-il, me fait résoudre à
« attendre avec une indifférence tout entière, ou ma con-
« tinuation dans cet emploi, ou mon retour en France. Ce
« que je désire uniquement, c'efl de ne contribuer ni à
(5) ibid. « l'un ni à l'autre (5). » Enfin la nouvelle s'étant répan-
due à Québec que la grande Compagnie le continuait pour
m. d'argenson A QUÉBEC. i65o et suiv. 465
trois ans, la joie qui éclata alors montre combien ce
Gouverneur avait su gagner l'affection de la colonie.
« Nous avons rendu grâces à Dieu, écrivait sur ce sujet la
« Mère Marie de l'Incarnation : la„joie a été universelle &
« publique, 8c nous souhaiterions qu'il fût continué dans
h sa charge par Sa Majefté le refte de ses jours. Si mes-
« sieurs de la Compagnie savaient son mérite, ils s'em-
« ploieraient assurément à se procurer ce bien à eux- (OManedei'inear-
v , nation , lettre 90*,
« mêmes & a tout le pays (i). » I? sept. l66o, P. 2o4<
IX.
Mais, nonobltant cette nouvelle, M. d'Argenson ne m. d'argenson demande
, . r «• , SON RAPPEL.
reçut point, pour les motirs que nous expliquerons plus
tard, les lettres de continuation que la grande Compagnie
lui avait fait espérer; en sorte que, voyant de plus en
plus Timpuissance où il était de procurer le bien du pays,
il résolut de repasser en France. Il aurait même quitté
son Gouvernement avant d'être remplacé, s'il eût trouvé
en Canada, après la mort de M. d'Ailleboufl, arrivée sur
ces entrefaites, un homme à qui il eût pu le confier. « Je
« mande à messieurs de la Nouvelle-France, écrivait-il à
0 son frère, de pourvoir à mon Gouvernement, parce que
« ma santé ne me permet pas d'en supporter plus long-
« temps les fatigues. Ils avaient dessein de me continuer,
« 8c m'avaient fait espérer qu'ils m'enverraient les expédi-
« tions de ma continuation. Je suis] bien aise qu'ils s'en
« soient oubliés, parce qu'ils auraient la peine d'en expé-
« dier encore d'autres. Faites en sorte qu'on choisisse une
« personne qui ait, outre la vraie piété, une grande fermeté
« d'esprit 8c une forte santé, 8c, ce qui eft absolument
« nécessaire, qui ait assez de condition pour qu'on ne
« méprise pas sa naissance, 8c de bien pour qu'on ne croie
« pas qu'elle vient ici faire sa fortune : car cela ruinerait
« tout le bien qu'il pourrait entreprendre. Messieurs de
» la Compagnie de la Nouvelle-France peuvent s'assurer
« que ce n'eft aucun mécontentement de leur part qui me
« fait résoudre mon retour. Ma faiblesse 8c les oppositions
« qu'on fait naître tous les jours m'empêchent de leur
TOME II. 3o •
TRE M. DARGENSON
ET M. DE LAVAL.
466 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(ij Emplois du vi-
comte d'Argenson, « continuer les services que j'ai toujours désiré de leur
Lettre du 4 nov. 1660, « rendre (ï). »
folio 80. v J
X.
refroidissement en- Ces oppositions , m dont parle ici M. d'Argenson,
venaient en grande partie de certaines mésintelligences
survenues entre lui & M. de Laval. Ce Gouverneur était
parti de France sans avoir jamais témoigné d'inclination
particulière pour les Révérends Pères Jésuites, quoique le
conseiller d'État, son frère, professât pour eux le plus
entier dévouement. Ce dernier en conçut même quelque
peine, & s'en ouvrit confldemment à M. de Laval, avec
lequel il avait des liaisons particulières : ce qui naturelle-
ment affligea à son tour le Prélat, tout dévoué lui-même
à ces bons Religieux. Cette communication fut cause qu'à
l'occasion de quelque petit froissement survenu entre le
Gouverneur & les Jésuites, M. de Laval lui donna un
avertissement charitable, qui n'eut/pas d'heureux résultats,
& altéra même entre eux la bonne harmonie. « Je crus
« être obligé, écrivait-il au conseiller, de lui donner un
« avis important : c'était seul à seul, à cœur ouvert. Cepen-
« dant il ne me fit que trop connaître qu'il ne trouvait
« aucunement bon que je le lui donnasse, & se fâcha
« même de ce que vous m'aviez fait cette ouverture sur lui.
« Je ne sais, depuis ce temps, ce qu'il a pensé de moi ;
« mais il semble que je lui sois suspect. »
xi.
CONTESTATIONS SUR LES Peut-être aussi M. de Laval, de son côté, contribua-
t-il, sans le vouloir, à aliéner de lui l'esprit du Gouverneur,
en ne ménageant pas assez, par un excès de zèle, sa grande
délicatesse sur l'article des préséances & des honneurs; &
l'on nous permettra d'entrer ici dans quelques détails,
comme très-propres à faire connaître les mœurs & les
idées de cette époque. M. d'Argenson, conformément à
ce qu'il avait vu faire ailleurs, présentait dans les solennités
le pain bénit à la grand'messe paroissiale, au son des fifres
& des tambours. Cette coutume parut blâmable à M. de
Laval; &, pour l'abolir efficacement, il ordonna que la
HONNEURS ET LES
PRÉSÉANCES.
M.
D'ARGENSON ET Mr. DE LAVAL. l6ÔO. 467
bénédiction du pain aurait lieu avant la grand'messe (i). di?genson7foi.5i. '
Le jour de Noël & à la messe de minuit de Tannée 1659,
M. Pellerin, qui remplissait l'office de sous-diacre, au
lieu d'encenser lui-même le Gouverneur selon la cou-
tume, le rit encenser par le Thuriféraire & après tout
le Chœur, conformément à Tordre de M. de Laval : ce
qui donna lieu à une vive conteftation entre le Gou-
verneur & TÉvèque. Celui-ci, pour jutîifier ce qu'il avait
ordonné, se fondait sur la coutume de France ; &, de son
côté, M. d'Argenson alléguait le cérémonial des Évêques,
qu'on suivait en effet à Québec (2), & qui prescrit d'encen- (2) Archives de la
t . 1 Propagande, v. A me-
ser le Gouverneur avant le Chœur (*), ajoutant qu on ne rica, 3, Canada, 21
pouvait s'autoriser d'une coutume contraire dans un pays °a- l66l< foL 2"-
nouveau tel que le Canada (3). L'Évèque exigeait aussi (3) Lettres de m.
1 1 v 1 1 d'Argenson, 5 sept.
que le Gouverneur ne communiât qu après les acolytes, ^ss, foi. 53; 1406t.,
& qu'il en usât de la même sorte dans la diftribution du foL 63> 68> 74.
pain bénit, dans celle des cierges, des rameaux, dans
l'adoration de la Croix, la présentation de Teau bénite (4). (4) Journal des Jé-
ta 1 r i,t^ a suites, 1659. Noël.
Une autre circonstance fâcheuse fut que 1 Eveque, sans
en avoir prévenu M. d'Argenson, déclara, le 28 novembre
1660, dans une assemblée de marguilliers, que le Gouver-
neur n'était plus marguillier honoraire. Celui-ci, vivement
blessé, se rendit deux jours après à leur assemblée, &
prétendit se maintenir dans cette charge, ajoutant que
TÉvêque n'avait pas le pouvoir de l'en déposséder ainsi.
Ce conflit donna lieu à d'autres paroles peu respectueuses
pour le Prélat, & laissa des sujets de mécontentement de
part & d'autre (5). Ils eurent encore une grande contefta- ^ Idem'' 20 nov"
tion pour convenir entre eux de la place qu'occuperaient
les bancs de l'un & de l'autre à l'Église. M. d'Aillebouft,
qui vivait encore & se trouvait alors à Québec, fut pris
pour arbitre ; & Ton régla que le banc de TÉvêque serait
(*) Cceremoniale episcoporum, lib. I, cap. xxm. — Sunt thuri-
ficandi Proreges & Gubernatores regnorum & provinciarum immé-
diate polt Episcopum.
468 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(1) Journal des Jé-
suites, 7 septembre
n')5o.
(2') Idem., s déc.
i(>5r), 3 1 juillet 1660.
XII.
CONSULTATION SUR LES
HONNEURS ET LES
PRÉSÉANCES.
(3) Emplois du vi-
comte d'Argenson,
iettre du 4 juil. 1660,
fol. 74.
placé dans l'enceinte formée par la baluiïrade, & celui du
Gouverneur, hors de là, au milieu de la nef (i). Mais un
point sur lequel il semble que l'Évêque aurait pu se mon-
trer plus facile, c'était de déterminer si dans les assem-
blées publiques, telles que les feftins, le Gouverneur ou
TÉvêque devait occuper la première place : chacun des
deux prétendant qu'elle lui était due, & ne voulant pas la
céder à l'autre. 11 résulta de là que les Jésuites, dans leurs
solennités, n'invitaient à dîner ni l'Évêque ni le Gou-
verneur, & que le jour de Saint-Ignace, 3i juillet, ils en-
voyèrent un saumon à l'un & à l'autre (2).
Nous sommes entrés dans ces détails sur les pré-
séances, parce qu'on y attachait tant d'importance alors,
que M. d'Argenson crut devoir en écrire à la Compagnie
des Cent Associés & aussi à celle du Saint-Sacrement,
dont il était membre, pour obtenir des éclaircissements
sur les points conteftés (*). « Je vous prie de lire ma lettre
« avant de la présenter, dit-il à l'un de ses amis, pour
« voir s'il n'y a rien qui puisse choquer. M. de Laval a
« fait naître cette conteflation ; & je puis dire avec vérité
« que son zèle, en plusieurs rencontres, approche fort
« d'une grande attache à son sentiment, & d'empiétement .
« sur les charges des autres. Toutes ces difficultés avec
« lui ne nous empêchent pas de bien vivre ensemble;
« mais je pense qu'il eft important de les terminer pour
« donner une face à ce pays. Dans toutes ces contefta-
« lions, j'ai toujours fait le R. P. Lallemant médiateur.
« C'eft une personne d'un si grand mérite .& d'un sens si
« achevé, que je pense qu'on ne peut rien y ajouter (3).
« Aussi je ne puis m'empècher de dire qu'il m'aurait été
« plus avantageux que M. de Laval eût pris sa confiance
('*) Cette Compagnie avait été établie à Paris par le P. de Con-
dren, général de l'Oratoire. (Voy. Vie de M. Olier, ire partie, liv. IV,
note 14.)
m. d'argenson et m. de lavai.. îùbo. 4-bq
( i) Emplois du vi-
, comte d'Argenson,
« plutôt au R. P. Lallemant, supérieur, qu au P. Rague
" lettre du 4 juil. 1660,
« neau(i). » foL 88-
XIII.
PLAINTES DE M. d'aR -
OENSON CONTRE M. DE
Outre ces sujets de refroidissement, il y avait trop
d'opposition naturelle dans leurs caractères & dans leur laval.
manière d'agir , pour qu'ils pussent relier longtemps ensem-
ble. Peu après son arrivée en Canada, M. d'Argenson
écrivait, le 5 septembre 1 658, au sujet de divers procédés
du prélat, qui lui paraissaient excessifs : « M. l'Évêque
de Pétrée a un zèle qui le porte si souvent hors du
droit de sa charge, & une telle adhérence à ses senti-
ments, qu'il ne fait aucune difficulté d'empiéter sur le
pouvoir des autres, & avec tant de chaleur qu'il n'écoute
personne. Ces jours derniers, il fit enlever une^servante
d'un habitant de Québec, & mit de son autorité cette
fille chez les Ursulines, sur. le seul prétexte qu'il voulait
la faire inftruire ; & par là il priva cet habitant du service
qu'il avait droit de recevoir de sa servante, après l'avoir
amenée de France avec beaucoup de frais. Cet habi-
tant, qui eft M. Denis, ne connaissant pas quelle était la
personne qui l'avait souflraite, me présenta requête
pour l'avoir. Je gardai la requête par devers moi trois
jours, sans y répondre, afin d'empêcher l'éclat de cette
affaire. Le R. P. Lallemant, avec qui j'en communiquai,
blâma fort le procédé de M. de Pétrée; il s'employa de
tout son pouvoir pour faire rendre cette fille sans bruit,
& n'y gagna rien. Tellement que je fus obligé de répon-
dre à la requête, en permettant à M. Denis de reprendre
sa servante partout où il la trouverait ; & si je n'eusse
insinué sous main d'accommoder cette affaire, & que
l'habitant, à qui on refusa d'abord de la rendre, eût
poursuivi en juftice l'Évêque de Pétrée, j'eusse été
obligé de pousser cette affaire avec beaucoup de scan-
dale, & cela par la volonté de ce Prélat, qui dit que
l'Évêque peut ce qu'il veut, & qui ne menace que d'ex-
• • / v ^ r ,, , (2) Emplois du vi-
communication (2). » Ce fut apparemment d après ce comte d'Argenson,
principe que M. de Laval ordonna d'amener de la cam- 'et. du 7 sept., foi. 52.
470 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
LIBRES ET DANS CEUX
DES URSULINES.
pagne à Québec une fille qu'on croyait être obsédée du
démon, ainsi qu'un meunier qui, l'ayant demandée en
mariage & ayant été refusé à cause de sa mauvaise con-
duite, était soupçonné d'avoir jeté sur elle quelque malé-
(0 Marie de l'incar- fice & d'être magicien. Cet homme fut mis en prison, & la
nation, îet. 6o% sept. fiue enfermée chez les Hospitalières Ci).
1662, p. 563, 594. r v J
changements" dans les D'après ce même principe, M. de Laval, pour
usages des- HospiTA- procurer le bien spirituel des deux communautés de filles
établies à Québec, changea divers usages qu'elles avaient
pratiqués jusqu'alors. La Mère Juchereau rapporte, entre
autres choses, qu'il obligeâtes Hospitalières à faire gras le
samedi, depuis Noël jusqu'à la Purification, quoique, dans
leur conftitution, il y eût quelque chose de contraire; & il
leur donna là-dessus ses ordres par écrit, le 27 décembre
(2) Hiftoirede l'Hô- 1660 (2). Il fit aussi plusieurs changements dans les usages
tel-Dieu de Québec, des Religieuses Ursulines, voulant entre autres choses que
p" 1 u la maîtresse des novices fût choisie par la voie de l'élection.
« Cette proposition nous surprit extrêmement, dit la
« Mère Marie de l'Incarnation; &, pour en empêcher
« l'exécution, nous conteftâmes fort. Mais quelques raisons
« que nous pussions dire, il ne voulut point nous écou-
« ter. Ce que nous pûmes obtenir fut que cette élection
« serait seulement pour trois ans, sans conséquence.
« Notre Révérende Mère ne laissa pas d'en avoir bien
(3) Marie de rincar- (( du déplaisir (3). » Un changement plus considérable,
nation, let. du 3 oft. qui devait offrir plus de difficultés, eut pour objet les
conftitutions mêmes des Ursulines. « Monseigneur notre
« Prélat, dit-elle encore, a fait faire un abrégé de nos
« conft itutions , selon son idée, dans lequel, laissant ce
« qu'il y a de subftantiel, il retranche ce qui sert d'expli-
« cation & peut en faciliter la pratique. Il y a ajouté en-
« suite ce qu'il lui a plû; en sorte que cet abrégé, qui
« serait plus propre pour des Carmélites ou pour des
« Religieuses du Calvaire que pour des Ursulines, ruine
« effectivement notre conftitution. Il nous a donné huit
« mois ou tin an pour y penser; mais l'affaire eft déjà
l66o, p. 2 12, 2 1 3,
2 14
M. DE LAVAL ET LES RELIGIEUSES. l6Ô0. 47 1
pensée 8c la résolution toute prise : nous ne l'accepte-
rons pas, si ce n'eft à l'extrémité de l'obéissance. Nous
ne disons mot néanmoins, pour ne pas aigrir les choses;
car nous avons affaire à un Prélat qui, étant d'une
très-haute piété, s'il eft une fois persuadé qu'il y va de
la gloire de Dieu, n'en reviendra jamais; & il nous en
faudra passer par là : ce qui causerait un grand préju-
dice à nos observances. Il s'en eft peu fallu que notre
chant n'ait été retranché. Il nous laisse seulement nos
Vêpres & nos Ténèbres; pour la grand'Messe, il veut
qu'elle soit chantée à voix droite, n'ayant nul égard à
ce qui se fait, soit à Paris, soit à Tours, mais seule-
ment à ce que son esprit lui suggère être pour le mieux.
Nous ne chantons plus aux Messes, parce que cela, dit-il,
donne de la diffraction au célébrant, & qu'il ne l'a point
vil pratiquer ailleurs. J'attribue tout ceci au zèle de ce
très-digne Prélat; mais, en matière de règlement, l'ex-
périence le doit emporter par-dessus toutes les spécu- (i ) Marie de î-incar-
lations(l). » nation, let. du 1 3 sept.
1661, p. 216, 217.
472 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
CHAPITRE XVIII
RETOUR MOMENTANÉ DE M. DE QUEYLUS EN CANADA.
M. d'argenson REMPLACÉ.
I.
lettres de cachet Cette même année 1661, M. de Laval fit paraître, par
contre m. de Q.UEY- seg p^c^és envers M. de Queylus, combien il était per-
suadé du principe que M. d'Argenson lui attribue : qu'un
évêque peut tout ce qu'il veut L'éloignement où M. de
Queylus était toujours de Villemarie nuisait beaucoup aux
progrès de cette colonie, alors que le séminaire de Saint-
Sulpice en était le seul soutien. Il semblait pourtant diffi-
cile qu'il pût y revenir, l'Evêque de Pétrée, qui regar-
dait son retour comme nuisible à la gloire de Dieu, ayant
pris les moyens qu'il jugeait être les plus assurés pour
l'empêcher d'y reparaître; car, après s'être procuré, en
i65q, une lettre de cachet qui l'obligeât de repasser en
France, il avait demandé & obtenu une autre lettre, le
27 février 1660, pour lui défendre de retourner en Canada.
Dans cette dernière, on faisait dire au Roi que, pour
de bonnes raisons, il désirait que M. de Queylus n'entre-
prît pas ce voyage; &, de plus, par une autre lettre de
cachet, qu'on fit écrire à M. d'Argenson lui-même, le
14 mars suivant, on ajoutait que cette défense avait pour
motif la crainte d'un schisme, qu'on supposait que M. de
Queylus voulait y introduire; ce prétexte était un moyen
assuré pour le tenir éloigné du pays, ou pour l'en faire
expulser de nouveau par le Gouverneur, s'il prenait la li-
berté d'y reparaître (*).
(*) Nous aurions passé volontiers sous silence ces triftes démè-
COMPROMIS POUR M. DE QUEYLUS. l6(5l. 4y3
II.
M. de Queylus était dans le Rouergue lorsque la compromis pour qub
lettre de cachet qui le concernait tut adressée aux Associés M" DE ^UEYLUS PUT
ALLER EN CANADA.
lées, si M. de Laval n'eût désiré lui-même d'en conserver le souvenir
à la poftérité, en taisant transcrire, bien des années après, dans le
regiftre des actes de son épiscopat, ces lettres de cachet, & d'autres
qu'il écrivit lui-même à cette occasion. Nous croyons donc entrer
dans ses vues en les reproduisant ici & en les accompagnant des détails
hiftoriques qui précédèrent ou qui suivirent ces lettres : détails abso-
lument nécessaires pour les apprécier à leur jufte valeur. Comme elles
sont les seuls monuments de ces débats qui exiftent à Québec,
& qu'elles ne portent avec elles aucun commentaire, elles pourraient
faire juger très-sévèrement M. de Queylus par les lecteurs étrangers
à la connaissance de cette époque de l'hiftoire Canadienne, ainsi qu'il
eft arrivé à la plupart de ceux qui, depuis plus d'un siècle, ont eu
occasion de lire les lettres dont nous parlons. L'abbé de Latour a cru
y découvrir tout ce qu'il a imaginé sur M. de Queylus, dans les
Mémoires qu'il a donnés au public sur M. de Laval. Ayant été le pre-
mier, & le seul jusqu'à ce jour, qui ait entrepris d'écrire sur l'origine
de l'Eglise en Canada, il n'eft pas étonnant que ceux qui sont venus
après lui aient puisé de bonne foi à cette source, & se soient même
donné la liberté de le commenter, afin de n'être pas ses simples échos.
Ainsi on a cru voir ressortir de ces lettres : que M. de Queylus avait
fini par se faire admettre comme grand-vicaire ; qu'il n'avait point
voulu reconnaître M. de Pétrée; qu'il avait brigué la mitre du
Canada; que, comme il persistait dans sa rébellion, une lettre de
cachet fut obtenue pour le faire repasser en France, mais inutile-
ment; & qu'enfin, pour faire cesser toute résistance, il fallut l'in-
terdire en 1661 (1). Pour garant de ces prétendus faits, on allègue, Hiftoire duCana-
non les monuments contemporains, qui seuls pourraient en établir na(ja Garneau liv.III
la certitude, mais deux hommes, mortsdepuis peu de temps, M. Noi- ch. iv. Edit. de [852,
seux & M. Jacques Viger, qui, l'un & l'autre, n'ont connu de ces t. I, p. 174.
démêlés que ce qu'en a imaginé l'abbé de Latour. Nous pensons
donc ne pas nous écarter du dessein de M. de Laval en reproduisant
ici ces mêmes lettres., & remplir en même temps les devoirs d'un
hiftorien sincère en mettant sous les yeux de nos lecteurs les autres
monuments relatifs à ces démêlés, afin qu'ils puissent apprécier, avec
connaissance de cause, les événements que nous avons à raconter dans
cette partie de notre hiftoire.
Voici d'abord la lettre de cachet adressée à M. de Queylus pour
l'empêcher de repasser en Canada :
« M. l'abbé de Queylus. — Ayant été informé que vous faisiez
« état de partir au plus tôt par le premier vaisseau pour retourner en
«. Canada, & ne désirant pas,, pour bonnes raisons, que vous fassiez
« ce voyage, je vous écris cette lettre pour vous dire que mon inten-
474 Ije PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
de Montréal. Ils s'empressèrent de lui en donner avis &
rengagèrent à faire tout ce qui serait en son pouvoir pour
en obtenir la révocation du Roi, qui se trouvait alors dans
le midi de la France. Comme on avait fait appréhender à
la Cour quelque schisme en Canada s'il y reparaissait, les
Associés, pour dissiper tout à fait des craintes si étranges
& si injurieuses, offrirent à M. de Lamoignon, premier
président du Parlement de Paris, qui s'entremettait dans
cette affaire, de promettre que tous les ecclésiaftiques ré-
sidant déjà à Villemarie, & ceux qu'on y enverrait à l'ave-
nir, ne reconnaîtraient, aussi bien que M. de Queylus,
d'autre juridiction en Canada que celle du Vicaire apofto-
lique, & qu'on en donnerait l'assurance par écrit. Ils ajou-
tèrent que, après que ce prélat aurait reçu toutes les
« tion eft que vous demeuriez dans mon royaume; vous défendant
« très-expressément d'en sortir sans ma permission expresse. A quoi
« m'assurant que vous satisferez, je ne vous ferai la présente plus
« longue que pour prier Dieu qu'il vous ait, Monsieur l'abbé de
(1) Archives de l'ar- « Queylus, en sa sainte garde (i).
chevêché de Québec, « Écrit à Aix, ce 27 février 1660.
reg. A, p. i5cj. ,( t^ouis_ »
La lettre de cachet adressée à M. d'Argenson était conçue en.
ces termes :
« Monsieur le vicomte d'Argenson. — Depuis que le sieur Evêque
« de Pétrée a été envoyé en la Nouvelle- France pour y faire les fonc-
" « tions épiscopales, j'ai eu avis qu'il y a des personnes qui essayent,
« par divers moyens, d'y introduire quelque schisme, en y établis-
« sant une autorité indépendante de celle de l' Evêque de Pétrée.
« Voulant empêcher une chose qui pourrait apporter beaucoup de
« désordre & de confusion dans l'Église de ce pays, je vous fais cette
« lettre pour vous dire que vous ayez à favoriser l'établissement & le
«. maintien de l'autorité ecclésiaftique de l'Evêque de Pétrée dans
« tous les lieux où votre pouvoir s'étend, conformément à la mission
« qu'il a reçue de notre Saint-Père le Pape, & que vous empêchiez
« qu'il ne soit rien fait qui puisse y être contraire; vous assurant que,
«. comme c'eft une chose qui regarde la gloire de Dieu, les soins que
(2) Archives de l'ar- « vous en prendrez me seront très-agréables (2). »
cheveché de Québec, Nous rapporterons, dans le cours de ce chapitre, les autres lettres
reg. , p. 1 9. relatives à M. de Quevlus.
COMPROMIS POUR M. DE QUEYLUS. 1 66 1 . 4y5
satisfactions 8c les promesses qu'il pouvait désirer, ils
espéraient qu'il n'empêcherait pas M. de Queylus de
retourner à Villemarie, cette opposition de sa part ne pou-
vant plus avoir aucun fondement raisonnable. Qu'enfin,
s'ils désiraient son retour dans ce pays, c'était que la com-
munauté dont il était le Supérieur y avait acquis quelques
propriétés, Sainte-Marie & Saint-Gabriel (i), & envoyé de (0 Archives du sé-
France un nombre considérable d'hommes pour le défri- m,naire ^e s^-su1-
r pice de Paris. Assem-
chement des terres & l'augmentation de la colonie, dont biée du 2 3 mars 1660.
M. de Queylus était en grande partie le soutien. Les pro-
positions des Associés de Montréal furent agréées, & l'on
promit que, sur cette déclaration signée de M. de Breton-
villiers, on expédierait une nouvelle lettre de cachet, pour
déroger à la précédente & donner à M. de Queylus la
liberté de repasser en Canada. M. de Bretonvilliers, au
mois de mai de cette année 1660, donna volontiers la dé-
claration convenue & la remit à M. de Fancamp, chargé
de la présenter lui-même au président de Lamoignon (2). , 00 ^. Assemblée
r r u w du 17 mai 1660.
On espéra d'abord de cette négociation un très-heu- M. DE LAVAL AGIT, DE
reux résultat. Comme, dans la déclaration de M. de Bre- S0N_CÔT^°"R_PR°.
tonvilliers, il était flipulé que tous les prêtres de Saint-
Sulpice, résidant alors à Villemarie, ne reconnaîtraient
d'autre juridiction que celle du Vicaire apoftolique, M. de
Laval voulut concourir spontanément, de son côté, à
l'accomplissement de cet acte, en recevant de chacun des
prêtres de Saint-Sulpice présents à Villemarie leur signa-
ture pour le même objet. Au mois d'août de cette année,
ils signèrent donc une ordonnance qu'il avait rendue pour
cela, & déclarèrent qu'en témoignage dé leur adhésion à
l'autorité suprême du Souverain Pontife, dont M. de Laval
était le vicaire dans la Nouvelle-France, ils n'y reconnais-
saient d'autre juridiction que la sienne & renonçaient à
toute autre qu'ils auraient pu y exercer de bonne foi, telle
que celle de l'archevêque de Rouen; qu'enfin ils signaient
cette ordonnance en preuve de leur obéissance parfaite &
de leur soumission. Quoique adressée, en général, à tous
CURER L EFFET DU
COMPROMIS.
476 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
les prêtres & à tous les clercs résidant dans le Canada,
l'ordonnance n'avait pourtant été rendue qu'à l'occasion
des quatre prêtres du séminaire de Villemarie, MM. Souart,
Galinier, Vignal & Lemaître qui vivait encore, &, en la
signant, ils ratifièrent, chacun en Canada, la promesse que
M. de Bretonvilliers avait déjà faite pour eux à Paris.
Aussi aucun des Jésuites ne la signa-t-il, & si quatre
prêtres résidant à Québec la signèrent, ce fut apparemment
pour écarter tout soupçon que cette ordonnance eût pu
faire naître à l'égard des prêtres de Villemarie, si elle
n'eût été adressée qu'à eux seuls. Car M. de Lauson-
Charny, M. Torcapel, M. de Bernières & M. Pellerin (*),
les quatre dont nous parlons ici, étaient de la famille
même de M. de Laval, qui n'aurait eu aucune raison, sans
cela, pour prendre aussi leur signature.
IV.
M. DE LAVAL FAIT SA
VISITE A VILLEMARIE
REQUÊTE QUE LU
L'ordonnance eft du 3 août 1660 (1); le 17 du même
^ mois, M. de Laval partit de Québec pour aller faire sa
ADRESSENT LES CO- visite à Villemarie, où il arriva avec M. de Lauson-
L0NS- Charny, son officiai, le 21, sur les cinq heures du soir (2).
. (1) Archives de Par- qr i£ recut avec jes honneurs dus à sa dignité, &, de son
chevêche de Québec, A i .
reg.A,P. 18 — Archi- coté, il se montra plein de bonté envers tous, spécialement
ves du séminaire de envers les Hospitalières de Saint-Joseph, réduites alors à
Villemarie, pièce au- , , , . €• . _ . , , , , . , ^
tographe du 3 août la plus grande détresse. Depuis la mort de M. de la Dau-
l6°°. versière, elles avaient perdu leur fondation (**), &, n ayant
(2) Journal des Jé-
suites, 17 août 1660.
(*) MM. Torcapel & Pellerin étant partis pour la France le
18 octobre 1660, M, de Laval nomma curé de Québec M. de Ber-
nières; dans la pénurie où il se trouvait pour remplacer M. Pellerin,
(3) Journal des Jé- il eut recours à un Jésuite & nomma vicaire le P. Lemercier (3).
mes, 21 06t. 1660. La fondation donnée par madame de Bullion ayant été remise
entre les mains de M. de la Dauversière, ruiné peu après parla perte
d'un navire, avait étéconfondue dans sa succession & saisie par le Roi, à
qui M. de la Dauversière était redevable comme receveur des finances.
Les Filles de Saint-Joseph, se voyant donc sans ressources, suppliè-
rent l'Évêque de Pétrée, le 3o août de cette année 1660, de permettre
qu'elles fussent nourries sur le revenu de l'hôpital, en attendant que
M. DE LAVAL A V1LLLMARIE. 1 66 1 .
477
plus aucun moyen de subsifter, elles supplièrent M. de
Laval de permettre qu'elles fussent entretenues sur le
revenu de l'Hôtel-Dieu, au défaut du leur propre (i).
C'était une occasion naturelle pour ce Prélat de les ren-
voyer en France, s'il n'eût pas eu le désir sincère de les
conserver à Villemarie ; & l'on vit alors le fondement de
cette assurance donnée, l'année précédente, par M. de la
Dauversière, que, si elles n'étaient pas parties cette année-
là pour le Canada, elles n'y seraient jamais allées. « Elles
« ont été à la veille de repasser en France, écrivait, dans
« ces circonltances, la Mère Marie de l'Incarnation; mais
« Monseigneur notre Prélat les a retenues, sur la requête
« qui lui a été présentée par les habitants de Montréal (2). »
(1) Archives du sé-
minaire de Québec.
Pièces relatives à l'Hô-
tel-Dieu. Requête du
3o août 1660.
(2) Marie de l'Incar-
nation, lett.xc, 17 sep-
tembre 1660.
Nous avons dit qu'à Paris M. de Bretonvilliers avait
fait remettre aux agents de M. de Laval la déclaration
signée de lui; mais, pour des raisons que nous ignorons,
elle lui fut rendue vers le mois de juillet (3), & l'opposition
de ce Prélat, relativement au retour de M. de Queylus à
Villemarie, persévéra comme auparavant. Affligés de voir
que leur œuvre était par là exposée à être abandonnée &
à se ruiner d'elle-même, les Associés de Montréal eurent
alors la pensée de s'adresser au Souverain-Pontife, comme
au supérieur immédiat du Canada, adminiftré par un
Vicaire apoftolique. Jusque-là, l'état chancelant de la
colonie n'avait pas permis de faire ériger la cure de Ville-
marie selon les formes canoniques : on songea donc à
demander à Sa Sainteté de vouloir bien y en ériger une,
en proposant qu'elle "fût adminiftrée par M. de Queylus ;
& pour la doter on assura un fonds convenable. M. de
Fancamp avait déjà donné pour cet objet deux mille
livres (4); M. de Queylus en offrit six mille, & M. de Bre-
tonvilliers dix-huit mille (5). Enfin, les associés de Mont-
les seigneurs de Montréal leur envoyassent les mille livres de rente
qu'ils s'étaient obligés de leur fournir, en acceptant la fondation de
madame de Bullion (6).
les associes de moist-
réal demandent au
pape l'érection
d'une cure.
(3) Archives du' sé-
minaire de Saint-Sul-
pice de Paris. Assem-
blée du 12 juil. 1660.
(4) Acle de Gau-
thier, notaire à Paris,
du 1 9 ; vril i65y.
(5) Acte de Marreau,
notaire à Paris, du
18 août iGôo.
(6) Archives du sé-
minaire de Québec,
Pièces relativesà l'Hô-
tel-Dieu. Requête du
3o août 1660.
478 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMI\ DE MONTRÉAL.
MENT ACCUSE DE JAN-
SÉNISME, A ROME.
(1) Archives du sé- réal se proposaient d'obtenir aussi du Souverain Pontife
minaire de Saint-Sui- rétablissement d'un Chapitre à Villemarie, & étaient réso-
pice à Paris. Assem- , 1 r • - . . 1 • ✓ \
biéedujo janv. 1661. iUS de faire une fondation pour cet objet (i) (*).
VI.
m. de queylus fausse- Pour cette négociation, ils envoyèrent M. de Queylus
à Rome ; mais en y arrivant il fut étrangement surpris
d'apprendre qu'on y eût écrit contre lui des lettres pleines
(2) Archives du sé- de calomnies, qui devaient lui faire perdre toute conside-
minairede Saint-Sui- tion dans l'esprit des cardinaux & dans celui du Souverain
pke. Assemblée du pontife Qn allait jusqu'à l'accuser d'être Jansénifte (2),
10 janvier iobi. • . . . . /
(3 ) Archives du m i- & c'était une qualification qu'on donnait aussi à l'archevê-
mrtère des affaires que de Rouen (3), quoique les sedaires , de leur côté , trai-
étvangeres. Rome. x . / 1 1 \
i65g-i66o, n» i37. tassent a inquisiteur & de persécuteur ce même archevë-
Lettre de l'archevêque qUe Tjne sj étrange imputation n'aurait pas été reçue
de Rouen au cardinal , t-. .. , , , , . ,
Mazarin. a Rome, si M. de Queylus eut ete connu dans cette ville
(4) Hirtoire eccié- comme il l'était en France, où, par ses travaux, il s'était
siaftique ^xvii^ae- aCqUjs ^es éloges & les applaudissements des évêques & de
chap. xviu, p. 172; tout le clergé (5). Jamais, au refie, imputation ne fut plus
chap. xix, p. 278, an- dénuée de fondement que l'attribution de Jansénisme aux
née ioox ; chap. xvn, . 1
p. 403 ; t. vi, p. 48, prêtres de Saint-Sulpice, qui furent, au contraire, de tous
117, i37. Manuscrit jes ecclésiafliques séculiers, ceux qui contribuèrent le
de la bibliothèque de v . x ,x
îaSorbonne. plus a faire condamner cette hérésie, comme le savent
(5 ) Assemblée du très-bien ceux qui connaissent l'hiffoire de ce temps, &
i656, p. 629, 1060. comme d'ailleurs on en voit la preuve la plus irrécusable
dans la vie même de M. Olier (**). Mais, à Rome, où ces
(*)I1 paraît que ce projet ne fut pas d'abord abandonné, malgré les
obftacles qui empêchèrent alors l'érection de la cure. Du moins le 18
octobre 1666, M. Souart passa une procuration pour fonder en son
(6) Archives du sé- nom un canonicat à Villemarie (6).
minaire de Montréal. . ' .....
Inventaire de Paris ( ) On sait que Nicole, dans une lettre tort connue qu il adressait
18 octobre 1666. à Quesnel & à Arnault, attribuant la condamnation des Janséniftes
aux intrigues des Jésuites & à celles d'un cêrtain grand directeur, qui
eft M. Olier & ses prêtres, compare les premiers aux démons &
appelle ironiquement les autres des âmes angéliques. « Il faut que
'7) Lettres de Ni- " vous sachiez, ajoute-t-il, que les personnes que vous aimez n'ont
cole. Nouvelle édit. K Pas eu seulement pour adversaires des âmes achérontiques, mais
in-12, 1743. Lett. 42<-, « ces sortes d'âmes angéliques, & que leur ruine eft arrivée par la
i5 déc. 1693. « conspiration de ces deux sortes d'anges (7). »
M. DE QUEYLUS A ROME. 1 66 1 .
479
ecclésialtiques n'avaient point de défenseur, la calomnie
contre M. de Queylus, quelque mal ourdie qu'elle fût,
indisposa si fort les esprits contre sa personne, que
d'abord on refusa même de l'écouter. Comme il ne s'était
pas attendu à trouver la Cour Romaine ainsi prévenue
contre lui, & que, en partant de France, il n'avait pris au-
cune lettre pour sa jullification, il serait reparti de cette
ville sans avoir pu se disculper, s'il n'y eût trouvé un pro-
tecteur puissant, qui prit hautement sa défense. Ce fut le
cardinal Bagny, qui, depuis sa nonciature en France,
professait la plus profonde vénération pour la mémoire
de M. Olier, 8c avait en ethnie singulière le séminaire de
Saint-Sulpice 8c M. de Queylus lui-même. Il se fit le garant
de sa foi auprès du Pape, & montra que cette incul- (0 Archives du sé-
, ... . v . ... minaire de Saint-Sul-
pation était une injurieuse 8c grossière calomnie (i). pice) à Paris. Assem-
Le supérieur de la mission de Saint-Lazare à Rome 8c les biées des io janv. &
autres prêtres Français de cette maison qui connaissaient 11 feuler l661,
personnellement M. de Queylus, rendirent de leur côté
les plus honorables témoignages à son zèle pour la défense
de la doctrine catholique 8c la sanctification de l'Ordre sa-
cerdotal. Enfin sur ces entrefaites on remit au Souverain
Pontife des lettres du duc de Longueville, où ce prince
parlait avec éloge de M. de Queylus (2); 8c, sur toutes ces (2) Archives de la
assurances, non-seulement il fut traité avec les égards que Propagande à Rome,
, . . ..ft, ,. 1 vol. America, 3, Ca-
mentaient ses travaux pour 1 bghse , mais il ne douta pas, nada> 256,ioL i.
-après le bon accueil qu'il reçut, que le Souverain Pontife
ne fût disposé à lui accorder quelques faveurs particu-
lières pour le séminaire de Saint-Sulpice (3) 8c spécia- (3) Archives du se'-
lement l'érection canonique d'une Cure à Montréal. M. de minaire de samt-Sui-
1 ■ pice, a Pans. Assem-
Queylus s'entretint, avec les officiers de la Propagande, biéedu n fév. 1661.
du différend qui exiftait entre le vicaire apoftolique
8c l'archevêque de Rouen; 8c il paraît qu'un des
motifs de son voyage était d'y mettre un. terme par le dé-
siftement de l'archevêque, moyennant quelques condi-
tions. Du moins le secrétaire de la Propagande écrivait-il :
« M. l'abbé de Queylus s'eft borné à demander pour
« l'archevêque quelques satisfactions très-modérées 8c en
480 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(0 Archives de la « grande partie raisonnables. Je référai le tout à Sa Sain-
Propagande^ Lettre () tet^ ^ orcjonna $en écrire au nonce de France pour
foi. ?5, 36. « l'en informer (1). »
vu.
bulles pour la cure Quant à l'érection de la cure, M. de Queylus se pré-
DE VILLEMAR1E, OB- , , f^. , , -, . A . , , ,„ .
tenues a rome. senta a la Datene, ou devaient être traitées les affaires
de la nature de celle qu'il sollicitait, & obtint sans peine
l'objet de sa demande. Par une Bulle donnée au mois de
décembre de cette même année 1660, le Pape Alexan-
dre VII accorda à M. de Bretonvilliers , co-seigneur de
Montréal, la faculté d'ériger dans cette île, pour l'avan-
tage des fidèles du lieu, une église paroissiale, dont le curé
serait inftitué par le Saint-Siège apofïolique, & présenté par
Propagande!" Lettre Jes supérieurs du séminaire de Saint-Sulpice de Paris (2).
du 24 août 1663, Mais, dans les circonftances où l'on se trouvait alors, ces
fo1' V 2' Bulles devaient donner lieu à de nouveaux démêlés à
cause d'une autre clause particulière dont nous allons
parler. On a vu que, par l'une de ses lettres de cachet, le
roi avait défendu tout exercice de la juridiction de l'ar-
chevêque de Rouen dans le Canada, jusqu'à ce que le
Pape eût déclaré si ce Prélat était fondé ou non, en préten-
(3) Archives de l'ar- dant que ce pays fût de son diocèse (3); &, à ne juger
LeWes^du6 i^mai de cette contestation que par les actes publics de la Cour
i65g. Reg. a, p. %Ï2. de Rome & de celle de France, antérieurs à ce voyage de
M. de Queylus à Rome, on pouvait à certains égards la
considérer comme non décidée encore; puisque, d'une
part, le Pape, dans sa Bulle d'inftitution de Vicaire apos-
tolique, avait supposé que Québec fût dépendant du dio-
cèse de Rouen; & que, de l'autre, conformément à cette
clause, le roi avait déclaré dans ses lettres patentes, que
la juridiction du Vicaire apofiolique n'empêcherait pas
celle de l'archevêque. Or, dans l'attente où étaient alors les
esprits, les Bulles accordées à M. de Queylus pouvaient
être regardées comme une confirmation officielle des
droits prétendus par l'archevêque. Car, bien que M. de
Laval eût supplié la Cour Romaine, le i3 juin de cette
année, de n'accorder aucune lettre qui pût favoriser les
BULLES POUR LA CURE DE VILLEMARIE. 1 66 1 . 48 1
RANCES DE L ARCHE-
VÊQUE DE ROUEN.
prétentions de ce Prélat (*), toutefois les Bulles dont nous
parlons chargeaientper sonnellement l'archevêque de Rouen
de s'assurer de la solidité des biens-fonds assignés pour
la dotation de la Cure (i); & rien n'était plus propre que p^^^Amï
cette clause à faire croire que le différend avait été jugé rieà,3, Canada, i56,
par le Pape en faveur de ce Prélat. foL r"
VIII.
D'abord le nonce Piccolomini, qui avait pris si lort à le nonce ne fait
cœur l'indépendance du Vicaire apoftolique, ne fit rien J^^™*
pour mettre obffacle à l'exécution de ces Bulles , quoi- lèvent les espé-
qu'elles portassent que la Cure devait être érigée de son
consentement. Déjà avant leur expédition, M. de Laval,
craignant sans doute que les Associés de Montréal, comme
seigneurs de cette île, ne prétendissent être patrons de la
Cure ou n'en obtinssent à Rome le patronage, avait eu soin
d'écrire au nonce, pour le prier sans doute de détourner le
Pape de le leur accorder. Du moins le nonce lui avait répon-
du : « Pour que le Souverain Pontife comprenne mieux les
dommages que pourrait vous causer ce prétendu droit de
patronage, écrivez vous-même à Sa Sainteté (2). » Cepen- (2) Archives du sé-
dant, quand il eut connaissance des Bulles, le nonce n'y fit binaire de Québec.
T1 n .... Lettre autographe du
aucune opposition. 11 elt vrai qu il se montra assez nonce, du 14 janvier
mécontent de ce qu'on les eût expédiées sans sa participa- lC6u
tion, ni même sans l'en informer : ce qui fut cause que
M. de Bretonvilliers & ses confrères résolurent d'en mettre
les originaux sous ses yeux (3) ; mais nous ne voyons pas (3) Archives du sé-
que le nonce ait rien fait alors pour s'y opposer. Au mois minan-edeSamt-Sui-
*• . n i Plce> assemblée du
de janvier 1661, ignorant encore que M. de Queylus fût rer juillet 1661.
allé à Rome, il rappelait dans une lettre au cardinal préfet
de la Propagande les troubles qui avaient eu lieu précé-
demment, comme aussi le retour de M. de Queylus du
Canada par l'ordre de la reine & la défense d'y retourner;
/*« t. 1 n -n r, • • j 'a U) Archives de la
( j « Precor atque obteltor îlluitnssimas dominationes veitras, ut propagande épift. ad
ne velint ullas litteras ullo praetextu, cuiquam concedere quibus uti g. Conçreçationem ,
posset ad deftruclionem hujus Ecclesire (4). s i3 junii 16O0.
tome 11. 3i
482 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMr. DE MONTRÉAL.
(1) Archives de la
Propagande, volume
America, 3, Canada,
256, fol. 22.
(2) Ibid. Lettre du
20 janvier 1 C67.
(3) Archives du sé-
minaire de Saint-Sul-
pice, assemblée du
) 7 mai 1660.
(4) Archives de la
Propagande, ibid., let-
tre du 22 ocl. 1661,
au Pape, fol. 3 3 verso.
il ajoutait cependant que des personnes de bien pensaient
que toutes ces mesures sévères étaient l'effet d'une intri-
gue; & sans se prononcer lui-même là-dessus, il concluait
que le Pape ordonnerait ce qu'il jugerait plus utile au bien
du service de Dieu (1). Lorsque le nonce eut connais-
sance des Bulles, jugea-t-il que l'érection de cette Cure
était un moyen d'accommodement ménagé par le Saint-
Siège? c'eft ce que nous ne pouvons assurer. Au moins
il eft certain que, dans une lettre qu'il écrivit de Ravenne
au secrétaire de la Propagande quelques années après, &
dans laquelle il rappelait cette affaire, non-seulement il
ne donnait aucun blâme à M. de Queylus, qu'il savait
être allé à Montréal à l'occasion de la Cure, mais il faisait,
au contraire, l'éloge de son zèle & de son désintéresse-
ment. « Les Bulles pour l'érection de cette Cure, dit-il,
« furent expédiées en faveur de monsieur l'abbé de Quey-
« lus, très-digne prêtre du Séminaire de Saint-Sulpice, qui,
« outre l'emploi de ses fatigues dans cette sainte œuvre,
« y appliquait les revenus dont il était pourvu très-abon-
« damment (2). » Mais l'archevêque de Rouen, si inté-
ressé dans cette affaire, conclut des bulles de M. de
Queylus, dès qu'il en eut connaissance, que le Saint-Siège
avait jugé le différend en sa faveur. Depuis quelque temps
il était assez indifférent sur l'article de sa juridiction en
Canada, & la soutenait assez faiblement (3). Dès ce mo-
ment il se considéra comme établi Ordinaire de ce pays
par les Bulles apoftoliques, & délégua en cette qualité
d'Ordinaire, par un écrit particulier, M. de Laval lui-
même, pour qu'il mît en possession de la Cure M. de
Queylus (4).
IX.
M. DE QUEYLUS PART Cependant les Associés de Montréal , voyant qu'il
>A'N0~ avait obtenu l'érection de ce bénéfice, voulurent qu'il
partît immédiatement pour le Canada. Ils jugèrent que
la lettre de cachet qui lui en avait interdit l'entrée, ne de-
vait pas l'empêcher de mettre à exécution la commission
du Saint-Siège, ni qu'eux-mêmes, en favorisant son dé-
POUR LE CANADA
NOBSTANT SA LETTRE
DE CACHET.
ABUS DES LETTRES DE CACHET. 1 66 1 .
483
part, manquassent de respect pour la volonté formelle du
roi, puisque, d'après le contenu des Bulles, le motif de sa
défense n'exiffait plus, & que d'ailleurs les lettres de ca-
chet n'étaient pas toujours alors une marque des ordres
intimés par l'autorité royale.
On sait, en effet, que l'usage de ces lettres, accordées
par les officiers du Roi, & souvent à son insu, donnait
lieu à des abus qui tournaient au mépris de son autorité.
Par ces lettres, signées quelquefois en blanc, on ordonnait
ou l'on défendait, au nom du Roi, tout ce qu'on voulait (*) ;
8c ce qu'il y avait de plus étrange, c'efl qu'il n'était pas rare
de voir dans la même affaire les parties opposées produire,
chacune de son côté, des lettres contradictoires, qu'elles
s'étaient procurées par intrigue. Nous avons raconté que
des lettres de cachet du u mai 1659 avaient ordonné la
continuation de l'exercice de la juridiction de l'archevêque
de Rouen en Canada, & que d'autres lettres, du 14 du
même mois, ordonnaient le contraire. Aussi, trois ans
après l'époque où nous sommes parvenus, c'elf-à-dire
en 1664, le Roi, qui commençait à prendre connaissance
des affaires par lui-même, défendit-il à ses officiers d'ac-
corder aucune de ces sortes de lettres sans un ordre exprès
de sa part. Ecrivant au duc de Créquy, son ambassadeur
à Rome, & lui parlant entre autres choses de l'érection du
siège de Québec, il ajoutait : « Comme il ne s'expédie
« plus, en quelque manière que ce soit, aucune lettre de
« cachet que par mon ordre, & avec une entière con-
« naissance de cause, je désire que vous y ayez le
« même égard qu'aux lettres que je vous écris; & vous
(*) Ainsi M. de Bretonvilliers reçut une de ces lettres qui l'obli-
geait *de recevoir au Séminaire de Saint-Sulpice deux Capucins sortis
de leur Ordre, comme si cette maison eût été une prison pour renfer- ,„'.,_.
. ...(!] Archives du se-
mer les Religieux apoftats.Tous les directeurs du Séminaire, quoique mjnajre ^e Saint-Sul-
pleins de respect envers le monarque , s'opposèrent unanimement piCC) ^ Paris. Assem-
à l'exécution de cet ordre prétendu, qui en effet n'eut aucune suite (i). ble'e du 29 août 1664.
484 IIe PARTIE. LES CENT. ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
« ne courrez pas risque, comme il eft arrivé ci-devant
« à d'autres, de recevoir deux ordres contraires dans une
(0 Archives du mi- (( même affaire (1). »
niftère des affaires
étrangères à Paris.
Rome, 1661. Lettre Pour tous ces motifs, les Associés de Montréal jugèrent
quy, du ivôa^ieL" clue> nonobftant la lettre de cachet du 27 février 1660,
pièce 123. M. de Queylus pouvait repasser en Canada; & en consé-
quence il se rendit au lieu de rembarquement. Les person-
nes qui prenaient en France le soin des affaires de M. de
Laval, ayant eu connaissance de son dessein, ne man-
quèrent pas de lui signifier de nouveau, avant qu'il mon-
(2) Archives de Par- tât sur le navire, la lettre de cachet obtenue contre lui (2).
chevêche de Québec, \\ partit néanmoins & arriva incognito (3) à Québec,
registre A, page 141. . _ A r r 111 1 ^ u * 1
(3jrMoire du Mont aout l^l> Par *a chaloupe du nomme Maheu, qui
réai, de 1660 à 1661. revenait de fîle Percée (4); & au lieu d'aller directement
(4) Journal des jé- à Villemarie , il voulut saluer auparavant M. de Laval,
& lui faire part du sujet de son voyage.
suiles, 3 août 1 66 1.
XI.
m. de laval s'oppose Depuis que ce dernier était en Canada, il n'avait reçu
a l érection de la aucune lettre de Rome en réponse à celles qu'il y avait
CURE , ET VEUT RETE- r . ,
N1R M. DE QUEYLUS A adressées (5); cependant ses agents résidant en France
québec. venaient de lui donner connaissance des Bulles dont
Propag^nde^vôfume M" de Queylus était le porteur, en ajoutant qu'elles
America, 3, Canada, avaient été obtenues par surprise. M. de Laval en jugea
206, foi. 26. ajnsj lui-même, quoique pourtant il n'eût pas de certitude
à cet égard. Aussi, pour s'en assurer, écrivit-il au Pape le
22 octobre suivant : « Je prie Votre Sainteté de me faire
« connaître quelle eft au vrai sa volonté sur cette contes-
« tation, & je me soumettrai à tout ce qu'elle aura fta-
tué (*); » néanmoins, à l'arrivée de M. de Queylus, il se
prononça contre les Bulles ; &, voyant que l'archevêque
de Rouen, par le mandat qu'il lui avait envoyé, se con-
(*) « Sed aliundè ad me rescriptum fuit subreptitias esse lias lit-
'•"Archi ^ 1 teras Romaeohtentas a D. abbate de Queylus. Rogo itaque Sanclitatem
r, rC.11VwS. &r ,a veftram, ut abs te rite intelligam quœ sit mens tua super ea conten-
Propagande, ibid.,fc\ . ' . , ., , „ ? ■? , /C\
33 verso 3 tionê... quidquid deraum ltatuerit, obsequens ero (6). »
M. DE QUEYLUS A QUÉBEC. 1 66 1 .
485
a
sidérait comme l'Ordinaire du Canada, établi par le Saint-
Siège, il conclut que ces Bulles réservaient à ce Prélat la
promotion du curé 6c refusa absolument d'y donner suite,
ce qui devait rendre & rendit en effet inutile le voyage de
M. de Queylus. Dans ce refus conseillé par la prudence
pour prendre du temps, on ne peut qu'approuver la
réserve du Vicaire apoflolique, & avec d'autant plus de
raison que, de fait, M. de Queylus, après avoir obtenu de
la Daterie l'érection de la Cure, était parti de Rome sans
en informer la Propagande, qui trois mois après s'était
pourvue à la Daterie pour s'y opposer, quoique trop
tard (i). Mais ce qui eft plus difficile à expliquer dans le (0 Archives de
xr- n »• i/i «i tît j s>. ' i Propagande. Volume
Vicaire apoltolique, c elt que, sachant que M. de Queylus America, 3, Canada,
avait dessein d'aller à Villemarie, non plus pour y prendre lettredu^août i663,
possession de la Cure, puisqu'il lui refusait son concours, fol' ^"36,
mais uniquement pour y revoir ses confrères & les
hommes qu'il y avait envoyés de France, dont il était le
soutien, M. de Laval ait fait toute sorte d'efforts pour
le retenir à Québec jusqu'après l'arrivée des premiers na-
vires qu'on attendait. M. de Queylus comprit que ce délai
n'était qu'un prétexte pour le renvoyer immédiatement
en France, si les vaisseaux apportaient quelque nouvelle
lettre de cachet qu'on aurait obtenue contre lui. Il repré-
senta donc à M. de Laval que sa demande lui paraissait
être trop sévère; & M. d'Argenson, de son côté, fit à
l'évêque les mêmes représentations. Néanmoins, dès le
lendemain, ce Prélat défendit par lettre à M. de Queylus,
sous peine de désobéissance, de sortir de Québec (*) (2); [^Archives de l'ar-
x > ' N '/ v chevêche do Québec.
Défense à M. l'abbé
c , , . de Queylus d'aller au
(*) Sa lettre était conçue en ces termes : _ Montréai,4aoûti66r,
« Jugeant que votre présence au Montréal, avant la venue des registre A, page 140.
« premiers navires qui doivent arriver de France dans peu de jours,
« serait nuisible au bien de notre Eglise; & que, nonobstant la prière
« que nous vous avons faite de n'y pas aller, vous êtes néanmoins
« dans le dessein d'y monter au plus tôt : nous vous faisons défense,
« sous peine de désobéissance, de quitter cette habitation de Québec;
« & afin que vous n'en prétendiez cause d'ignorance, nous mandons
« au premier clerc, ou prêtre, de vous signifier notre présente ordon-
ne nance. »
486 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XII.
NOUVEAUX EFFORTS DE
M. DE LAVAL POUR
RETENIR M. DE OUEY-
LUS A QUÉBEC.
& comme il craignait qu'il ne partît, malgré la défense
qu'il venait de lui faire, il écrivit, le même jour 4 août, à
M. d'Argenson, pour requérir main-forte contre lui, s il
passait outre (*), alléguant pour motif la lettre de cachet
qui lui avait défendu précédemment d'aller en Canada. Ce
Gouverneur, qui eftimait M. de Queylus, s'était porté
malgré lui à l'exécution des ordres donnés en 1659, pour
le conduire sous escorte de Villemarie à Québec ; il alla
donc à l'inftant trouver l'évêque, pour lui représenter de
nouveau la rigueur d'une telle mesure , & s'excusa d'y
donner lui-même les mains.
Toutes ces représentations n'empêchèrent pas M. de
Laval d'écrire, le lendemain, au Gouverneur une deuxième
lettre, pour le presser de nouveau, en ajoutant que les inté-
rêts des Majeftés divine & humaine lui faisaient une obli-
gation de conscience de lui donner main-forte (**).I1 allé-
guait pour motif de ses inftances que, par le passé, M. de
Queylus avait été la cause de beaucoup de désordres dans
l'Église du Canada, sans spécifier pourtant en quoi
auraient consifté ces désordres. Dans le journal privé des
(*) Lettre de M. de Laval à M. d'Argenson, du 4 août 1661 :
« Jugeant nuisible au bien de notre Eglise que M. l'abbé de
« Queylus monte au Montréal avant la venue des premiers vaisseaux,
« & ne l'ayant pas vu dans la disposition de nous rendre l'obéissance
« qu'il nous doit, je me suis trouvé obligé de lui signifier mes dé-
« fenses de quitter l'habitation de Québec, pour l'exécution desquelles,
« au cas qu'il ne veuille s'y soumettre, nous vous prions de tenir la
« main, selon les ordres que vous en avez du Roi. J'attends de vous
(1) Archives de Tar- « cette grâce (i).»
chevêché de Québec.
(**) Voici cette lettre :
« Je vous ai prié, par lettre & de vive voix, lorsque hier vous
« prîtes la peine de venir ici, de tenir la main aux défenses que
« nous avons été obligé de faire à M. l'abbé de Queylus de monter au
« Montréal jusqu'à la venue des premiers vaisseaux. J'ai cru qu'il
« était de notre obligation de vous supplier, pour une troisième fois,
« de considérer qu'il ne se peut rien de plus clair, ni de plus exprès
« que les ordres que vous avez du Roi, lesquels nous lûmes hier en-
Défense à M. l'abbé
de Queylus d'aller au
Montréal. 4 août 1661,
regiftre A, p. 140.
M. DE QUEYLUS A QUÉBEC. 1 66 1 .
487
Jésuites, où ces Pères n'étaient point obligés de garder
aucune réserve à l'égard de ce dernier, il n'en eft pas fait
non plus mention, quoiqu'on y entre dans beaucoup de
détails sur M. de Queylus, 8c que même ces détails
soient racontés avec tout le laisser-aller de notes particu-
lières qu'on n'écrit que pour soi, & où il n'y a pas toujours
assez de mesure dans la forme. Peut-être M. de Laval
voulait-il rappeler les sujets d'accusation contre M. de
Queylus rapportés déjà sous l'année i65c), plutôt que l'im-
putation de Jansénisme faite apparemment à M. de Queylus,
en Canada, alors que les prêtres de Saint-Sulpice y étaient
à peine connus. Du moins eft-il certain que, si l'on porta
cette calomnie à Rome, on s'efforça aussi de la répandre
en Canada, jusque-là qu'un prédicateur très-ardent, trompé
sans doute par ces bruits, accusa, dans la chaire desTrois-
Rivières, ces ecclésiaftiques & M. de Bretonvilliers, leur
supérieur, d'être Janséniftes, leur donnant même unequa-
« semble, qui vous obligent de nous donner le secours qui nous eft
« nécessaire pour la conduite de notre Église, en quoi consifte imi-
te quement votre charge.
« Voici, de plus, des ordres poftérieurs du Roi, donnés à Aix,
« du 14 mars 1660, qui vous doivent assurer des intentions de Sa
« Majefté sur ce sujet. Vous ne pouvez non plus les ignorer touchant
« la personne de M. de Queylus, vous ayant fait voir & lu les défenses
« expresses qu'Elle lui a faites de retourner en Canada, même de
« sortir de son royaume, données à Aix, du 27 février 1660.
« En vérité, monsieur, il me semble, devant Dieu, que tout cela
1 « eft plus que suffisant pour vous obliger à m'accorder l'aide que je
« vous demande, ne s'agissant que de l'exécution d'un ordre, le plus
« doux, quoiqu'il ne vous semble pas tel, ni à M. de Queylus, qui
« puisse être porté par un évêque envers un ecclésiaftique qui, ayant,
« par le passé, été la cause de beaucoup de désordres en notre Église,
« part de France contre la volonté du Roi, signifiée même au port de
« mer, & contre celle des personnes qui ont le soin de nos affaires
« spirituelles, comme j'en suis assuré par les lettres que j'ai reçues de
« France depuis hier. Je veux donc croire que les intérêts des Ma-
« jeftés divine & humaine joints ensemble auront quelque pouvoir (1) Archives de l'ar-
« sur votre esprit, & que j'obtiendrai ce que je vous demande en chevêché de Québec,
« toute juftice (1). » registre A, p. 141.
488 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
( () Arch. du royau- lifïcation si étrange qu'on n'ose presque pas la rapporter,
™86 -"io Mém"K' car 11 les aPPela prêtres de TAntechrift (1) (*).
xm. ' . *W*
m. de queylus part Voyant donc que M. d'Argenson lui refusait son
pour vi l--le marie, appui, M. de Laval écrivit le même jour, 5 août, une
PROCÉDURES DE M. DE j , , , , , _ . . il •! i
laval . deuxième lettre a M. de Queylus, par laquelle il le menaça
de suspense, en lui faisant, par cette seule lettre, les trois
monitions canoniques usitées en pareil cas (**). M. de
Queylus, l'un des seigneurs propriétaires de l'île de Mon-
tréal, qui y possédait d'ailleurs en propre les maisons for-
tifiées de Saint-Gabriel & de Sainte-Marie, où il entretenait
un certain nombre d'hommes pour la défense du pays, ne
jugea pas que M. de Laval, comme revêtu du caractère
épiscopal, pût l'empêcher légitimement de se rendre dans
ses propriétés, ni même qu'il eût ce pouvoir comme Vi-
(2) Archives de la
Propagande, vol. A me-
rica, 3, Canada , 2 56,
fol. 299, art. 24, 25.
(*) On supposait apparemment que ces prétendus janséniftes
sulpiciens devaient résider en France; car, l'année 1660, M. de Laval,
dans sa relation adressée au Souverain Pontife touchant l'état de
l'Eglise du Canada, déclarait qu'il n'y avait dans ce pays ni erreur
dans la foi, ni abus dans l'exercice du culte : « Romanum ritum hic
« omnes sequuntur, nequeerrores ulli, nulli abusus irrepserunt; nul-
« lus hic error in fide,neque abusus ullusin religionis exercitio (2). »
(**) La lettre de M . de Laval eft conçue en ces termes :
« Nous étant senti obligé, par le soin que Dieu nous a donné de
« cette Eglise, de vous faire défense expresse, sous peine de désobéis-
se sance, de quitter cette habitation de Québec, & toutefois ayant
« appris de divers endroits que, nonobftant toutes nos prières &
« défenses, vous continuez, avec mépris de notre autorité, dans le
« dessein de monter au plus tôt à Montréal; après nous être servi de
« tous les moyens possibles que la charité & le devoir de notre charge
« nous ont pu fournir pour vous réduire à votre devoir, nous nous
« sommes enfin vu contraint, quoique à regret & contre nos inclina-
« tions, vu votre obftination dans le mépris de nos ordres, de vous
« faire itérative défense d'aller à Montréal sans notre permission,
« sous peine de suspension des fonctions sacerdotales encourue par
« le seul fait. C'eft ce que nous faisons par ces présentes; & afin que
« vous n'en prétendiez cause d'ignorance, nous mandons au premier
« clerc, ou prêtre, de vous signifier cette ordonnance pour première,
« deuxième & troisième fois, à cause de la précipitation que vous
« apportez pour votre départ. »
M. DE QUEYLUS A QUÉBEC. 1 66 1 ;
48C)
caire apostolique, après l'accueil que lui-même avait reçu
à Rome. Voyant d'ailleurs que M. d'Argenson, convaincu
de l'abus qu'on faisait alors des lettres de cachet , ne
trouvait pas mauvais qu'il entreprît ce voyage & se refu-
sait absolument à y mettre obftacle, quoique représentant,
dans le pays, la personne du Roi, il se détermina à partir,
malgré le danger qu'il devait courir de la part des Iroquois,
en remontant le fleuve ; 8c ce fut sans doute pour éviter
plus sûrement leur rencontre qu'il s'embarqua dans la
nuit du 5 au 6. A peine M. de Laval eut-il appris son départ
que, poussant les choses à la dernière rigueur, il lui écrivit
une nouvelle lettre, le 6 août, conçue en ces termes : « Et
« d'autant que, depuis notre ordonnance portée, nous
« avons appris que non-seulement vous vous disposiez à
« partir au plus tôt, mais encore que, le jour d'hier,
« 5 août, vous vous êtes embarqué de nuit, nous vous
« réitérons les défenses précédentes; &, au cas que vous
« ne retourniez à Québec pour y recevoir nos ordres & y
« obéir, nous vous déclarons suspens de l'office sacer-
« dotal , peine que vous encourez si vous passez
« outre.
xiv.
PURETE D INTENTION DE
M. DE LAVAL DANS CES
QUEYLUS QUITTE DE
NOUVEAU LE CANADA.
Si Ton ne connaissait la piété sincère de M. de Laval
& son zèle ardent pour les intérêts de la religion, on au- procédures, m. de
rait lieu d'être étonné que, en sa qualité de Vicaire apofto-
lique, il eût voulu empêcher M. de Queylus d'aller visiter
la colonie de Montréal, dont celui-ci était le principal sou-
tien ; & qu'il se soit servi pour cela d'une lettre de cachet,
en demandant, même avec instance, main forte contre sa
personne. S'il n'eût pas été aussi indifférent à sa réputa-
tion devant les hommes que l'a montré toute la suite de
sa vie, ces mesures outrées & violentes eussent pu le faire
passer pour un homme ambitieux, qui n'eût vu dans M. de
Queylus qu'un rival proposé par le clergé de France pour
être évêque du Canada, & dont la présence & la grande
popularité lui auraient fait ombrage, alors surtout que lui-
même n'étant que simple Vicaire apoftolique pouvait être
49O IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
révoqué par le Pape du jour au lendemain (*) . Ces ins-
tances pour presser M. d'Argenson d'employer la force
armée montrent donc combien ce Prélat fermait les yeux
à toutes les considérations humaines , lorsqu'il était
convaincu qu'il y allait de son devoir & de la gloire
de Dieu. Il eft même à remarquer que la chaloupe qui
avait amené M. de Queylus à Québec , le 3 du mois d'août,
ayant aussi apporté les premières nouvelles du rappel de
(0 Journal des Jé- M. d'Argenson (1) & de la venue de son successeur,
rites, 3 août 1661. M du B{)^ ^Avaugour, refté à l'île Percée dans ces cir-
constances , la délicatesse demandait, ce semble, que
M. de Laval attendît l'arrivée du nouveau Gouverneur
pour requérir ensuite main-forte contre M. de Queylus,
plutôt que de presser M. d'Argenson, quoiqu'il s'y refusât
absolument, de terminer son gouvernement par une arres-
tation si odieuse. Dans les dispositions où était M. de Laval,
il paraissait impossible que M. de Queylus pût demeurer
en Canada sans donner lieu à des troubles par sa présence ;
& son séjour à Villemarie fut d'assez courte durée. Il se
trouvait dans ce lieu lorsque M. Lemaître, l'un de ses
ecclésiaftiques , y fut tué par les Iroquois, le 29 du mois
(2) Archevêché de
Québec > regiftre A ,
p. 23 1 .
(3) Archives de la
Propagande. Jbid,,îo\.
3i, 104.
(*) Ce fut peut-être pour lui donner toute assurance de conti-
nuer le bien qu'il faisait en Canada, qu'on lui expédia une lettre de
cachet du i3 mars 1660, avec cette promesse : « J'ai voulu vous dire,
« par cette lettre, que lorsqu'il y aura lieu de faire ériger un évéché
« audit pays, j'en ferai volontiers inftance à notre Saint-Père le
« Pape & vous nommerai ensuite à Sa Sainteté, pour en être pour-
« vu (2). » Cette même promesse lui fut réitérée par une lettre de la
Reine Mère, du 23 avril 1662; & comme la lettre du i3 mars était
une promesse que le monarque lui faisait du futur évêché de la
Nouvelle-France, on eut soin de la faire enregiftrer à Québec. Enfin,
à l'occasion de nouvelles inftances pour l'éreftion du siège épiscopal,
le Roi ayant donné pour cela l'abbaye de Maubec à M. de Laval,
le 14 décembre 1662, il le nomma par le brevet de cette abbaye pour
être le premier pourvu par le Pape de l'évêché de Québec (3). Quoique
l'érection du siège n'ait pas eu lieu alors, M. de Laval, dès ce mo-
ment prit le titre d'évêque nommé par le Roi, ce qui, du côté de la
Cour, le rendait comme inamovible dans le gouvernement spirituel
du pays.
M. DE QUEYLUS QUITTE DE NOUVEAU LE CANADA. 49 1
d'août de cette année 1661 ; & nous voyons encore que le
22 du mois suivant, il donna, de concert avec MM. Souart,
Galinier, Vignal 8: d'Àllet, 2,5oo livres tournois' à confti-
tution de rentes, pour favoriser rétablissement de la
famille de Sailly à Villemarie ; dans fade de ce jour, il
eft qualifié : Supérieur des ecclésiastiques associés pour la
conversion des sauvages (1). Enfin il s'embarqua à Que- (0 Greffe de Viiie-
i i • / \ • marie, adle de Basset,
bec le 22 octobre par le dernier des vaisseaux (2); mais, du 2, sept l66l_
d'après ce que rapporte M. de Laval, il paraît qu'une (2) Journal des jé-
nouvelle lettre de cachet était arrivée de France pour lui sultes' 22 °a" 1661 '
ordonner de repartir immédiatement, & que le nouveau
Gouverneur l'obligea d'obéir à cet ordre (3). (3) Archives de la
Propagande, America
3, Canada, 256,f. 33.
Après les éclats qu'on vient de voir, on comprend xy.
que M. de Laval ne devait garder dans ses lettres aucun daterie se justifie
" ^, , 1 • • AUPRES DU ROI ET DU
ménagement a 1 égard de M. de Queylus. 11 se plaignit
NONCE DE LA CONCES-
d'abord à la Cour de France de ce que, à Rome, on lui eût SI0N DES bulles.
accordé l'érection d'une Cure pour Montréal, ajoutant que,
si elle était établie, il s'ensuivrait un schisme & la ruine
entière de l'Église naissante du Canada; &, comme le roi,
par un effet de son zèle ardent pour affermir & étendre la
foi catholique dans ce pays, entrait sincèrement dans
les vues de M. de Laval & lui accordait toutes ses de-
mandes (4) (*), ce prince fit écrire à Rome pour se (4) Archives de la
plaindre de la concession des Bulles ; &, de son côté, le l^deTwli^du 16
nonce en fit aussi ses plaintes à la Daterie. On répondit a°ût 1664, Mid., foi.
qu'on les avait accordées en effet à M. de Queylus, mais 58°
sur d'excellentes atteffations données par le cardinal
Bagni, par le Supérieur & les Prêtres de la Mission de
Rome, sans parler des lettres du duc de Longueville;
que, dans le même temps, on avait fait inftance pour ob-
tenir aussi l'érection d'une paroisse dans le lieu de Québec,
(*) « Verùm quod prascipuè pium régis animum tangit, Eccle-
siarum noftrarum cura eft & amor; hâc de causa nihil non agit ^ lbid fo] 58
rogatu noftro (5). »
492 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
en faveur de M. Gabriel de Peltel, & que, par défaut
d'atteftations, la demande n'avait point été admise. Que
le Roi n'avait donc pas sujet de se plaindre, puisque, d'une
part, on n'avait exposé à la Daterie aucun motif contraire,
que, de l'autre, le sujet s'était juftifié pour très-bon, & que
l'érection de cette Cure devait être utile au service de
Dieu; qu'enfin on ignorait que certaines personnes fussent
opposées à l'abbé de Queylus. Que, quant au nonce, il
n'avait pas lieu non plus d'être surpris qu'on eût expédié
ces Bulles, puisqu'il n'avait donné aucun avis à la
Daterie sur cette matière; 8c qu'enfin la Commission lui
(0 Archives de la avait été envoyée avec cette clause : que la paroisse ne
Propagande,*^., foi. p0uvait être érigée que de son consentement (i).
XVI.
MONTRÉAL ÉPROUVÉ PAR On peut se rappeler ici qu'avant rétablissement de
la contradiction, villemarie , le P. Vimont, dans sa relation de 1642,
SEVERITE DE LA COUR ' ' ' '
CONTRE CETTE ŒU- disait, en s'adressant aux Associés de Montréal, résolus de
VRE- mettre la main à cette œuvre : « Ces Messieurs me per-
« mettront de leur dire que les desseins qu'on entreprend
« pour la gloire de Jésus-Chrift en ce pays se conçoivent
« dans les dépenses & dans les peines, se poursuivent
^Relation de 104- " dans ^es contrariétés, s'achèvent dans la patience (2) ; »
p- 37. & jamais prédiction ne fut plus exactement vérifiée que
celle-ci. On a vu toutes les oppositions que l'Œuvre de
Montréal eut à soutenir, tant du côté de la grande Com-
pagnie que de celui de la plupart des Gouverneurs, sans
parler encore des Iroquois conjurés pour la perdre. Dieu
voulut qu'à ces contradictions déjà si fâcheuses, il s'en
joignît d'autres, plus sensibles encore, qui auraient dû
paralyser le zèle des Associés pour cette Œuvre, s'il
n'eût pris sa source dans les plus purs motifs de la foi. La
lutte s'étant engagée, comme on l'a vu, au sujet de la
juridiction spirituelle, l'Œuvre de Montréal, qu'on crut
pouvoir être favorable aux prétentions de l'archevêque de
Rouen, devint suspecte au Vicaire apoftolique, ainsi que
tous ceux qui en étaient le soutien; d'où il arriva que la
Cour, à qui on la représentait comme un obftacle à l'éta-
S.-SULPICE ACCUSÉ AUPRÈS DU S. -SIÈGE. l66o-l66l. 4g3
SULPICE ACCUSES AU-
PRÈS DE SAINT-SIEGE.
blissement du chriilianisme en Canada, vit elle-même
cette Œuvre de mauvais œil, 8: prit, dans un temps, des
moyens uniquement propres à la détruire. Ainsi, après la
première expulsion de M. de Queylus de ce pays, elle rit
défense au Séminaire de Saint-Sulpice de Paris, alors
Tunique soutien de Montréal, d'y envoyer aucun de ses (i) (i) Archives de la
prêtres, comme si les membres de cette Communauté eus- Proï*§and£ lettre du
r _ . . - . nonce au Cardinal &
sent été des ennemis que le Saint-Siège & l'Eglise Catho- Préfet, 27 juillet 1660.
lique avaient le plus à craindre dans ce pays. Enfin, une Ibld-' fo1, 20,
matière d'épreuves plus rudes encore, qui fut pour eux une
sorte de cruel martyre de cœur, c'eft que le Vicaire apos-
tolique se mit à les représenter dans ses lettres à la Cour
Romaine, comme des hommes suspects, prêts à se révolter
contre l'autorité du Saint-Siège.
XVII.
Il écrivait en 1 660 : « Il y a à Montréal des prêtres les prêtres de saint--
« séculiers que l'abbé de Queylus avait amenés avec lui
« en 1657, & j'ai nommé pour faire les fondions de curé,
« celui d'entre eux que j'ai cru plus obéissant, ou moins
« opposé que les autres à l'autorité du Saint-Siège, en ce
« qui concerne la juridiction prétendue de l'archevêque
« de Rouen (2). Ils sont quatre prêtres avec un clerc, tous (2) Archives de la
1 ^- vi ■ ." t •" ' r jniA Propagande; relatio
« plus portes qu il ne convient en faveur de 1 archevêque, mJio°nis Canadien-
« 8c pas assez envers le siège apoftolique; parce qu'ils sis, anno 1660, art.
« ont puisé les sentiments de l'abbé de Queylus auxquels 31 ' lbld'' toL I0'
« ils sont très-attachés (3). » Au sujet des Bulles obtenues n (3) lbid-> art-
à Rome pour l'érection de la Cure de Montréal, M. de Laval
écrivait au Pape : « Je prie Votre Sainteté de me faire con-
« naître qu'elle eft sa volonté touchant la juridiction de
« l'archevêque de Rouen. M. l'abbé de Queylus, venu ici
« cette année, avec la qualité de vicaire de cet arche-
« vêque, a voulu nous tromper par des lettres subrep-
« tices, & n'a obéi ni à nos prières, ni à nos défenses
« réitérées. Mais il a reçu l'ordre du Roi de retourner
>
« incontinent en France, pour rendre compte de sa déso-
« béissance, & a été contraint par notre Gouverneur de
« se conformer aux volontés du Roi. Maintenant je crains
fol. 12 verso.
494 116 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Archives de la
Propagande; lettre du
22 octobre 1661, fol.
33 verso.
(2 ) Ibid., lettre du
nonce du 20 janvier
1667.
(3) Ibid., vu0 kalend.
novemb. 1 665, fol. 65.
XVIII.
DÉVOUEMENT DES PRÊ-
TRES DE SAINT-SUL-
PICE ENVERS LE SAINT-
SIÈGE.
(4) Mémoires du P.
d'Avrigny, 1720, in-
12, t. II,p. 418 & suiv.
année 166 3.
que, de retour en France, usant de tous les moyens,
employant de nouveaux artifices, & faisant un faux
exposé de nos affaires, il n'obtienne de la Cour Romaine
quelque pouvoir qui trouble la paix de notre Eglise.
Car les prêtres qu'il a amenés avec lui de France, &
qui habitent Montréal , sont animés du même esprit
de désobéissance & de division; & j'appréhende avec
raison que tous ceux qui, dans la suite, viendront se
joindre à eux, du Séminaire de Saint-Sulpice, ne soient
dans les mêmes dispositions. S'il eft vrai que le droit
de patronage de la prétendue paroisse de Montréal ait
été accordé au Supérieur de ce Séminaire, & le droit
d'y pourvoir à l'archevêque de Rouen, comme on dit
qu'ils l'ont obtenu par lettres, subreptices, ce serait
élever autel contre autel dans notre Église de Canada;
le clergé de Montréal devant m' être toujours opposé, à
moi Vicaire apoftolique, ou à un autre qui me succéde-
rait un jour (1). » Il était naturel que, sur de telles
appréhensions, confirmées par les lettres de la Cour, le
Saint-Siège entrât en défiance ; & en effet il donna ordre
au nonce d'empêcher l'exécution des Bulles accordées à
M. de Queylus, de peur que, sans cela, tout le fruit de la
mission du Canada ne fût perdu (2); & l'on fut d'avis de
faire savoir à cet abbé , au nom de la Propagande, ou au
nom du Souverain Pontife, qu'il n'eût à s'attribuer aucun
droit dans la colonie de Montréal (3).
La juftice & la vérité nous obligent cependant
d'ajouter que ceux que le Vicaire apoftolique représen-
tait comme si opposés à l'autorité du Saint-Siège, étaient
dans des sentiments bien différents. Ils le montrèrent avec
assez d'éclat à' l'occasion des mouvements qui, en i663,
agitèrent le Parlement de Paris & la Sorbonne, au sujet
de l'infaillibilité du Pape & de sa, supériorité sur le Concile
général. On sait que le Parlement s'avisa de proscrire ces
deux points de doctrine , par un arrêt qu'il ordonna
même à la Sorbonne de transcrire dans ses regiftres (4).
JUSTIFICATION DES PRETRES DE S.-SULPICE. 1 66 1 . 4q5
Les prêtres de Saint-Sulpice ne pouvaient demeurer indif-
férents ; & voici ce qu'on lit de leurs sentiments à l'égard
du Pape, dans le journal que Colhert, fort engagé dans
ces idées parlementaires, nous a laissé sur ces débats :
« Communautés à craindre en cette occasion : celle de
« Saint-Sulpice. L'on y élève à la vérité des ecclésias-
« tiques dans une parfaite régularité; mais on assure que
« tout y eft extrême pour le Pape. Elle eft d'autant plus
« considérable, que l'on y nourrit plusieurs personnes de
« qualité, & qu'elle s'intitule le séminaire de tout le clergé
« du royaume, où elle a déjà bien des maisons qui la
« reconnaissent pour leur mère 8c leur maîtresse. Tous
s les Docteurs de Saint-Sulpice déclamèrent fort contre la
« harangue de M. le Subftitut du Procureur général. L'un
« d'eux, M. de la Barmondière, fait profession du zèle
« ardent qui anime cette vertueuse Communauté; mais
« ce zèle, un peu mal réglé, lui fit avancer, en pleine Sor-
« bonne, qu'il ne pensait pas qu'on pût consentir l'enre-
« gifhrement de l'arrêt, sans un véritable péché mortel.
« M. Le Blanc, de cette Communauté, de la même force &
« du même esprit, dit que c'était par lâcheté, & par crainte
« des puissances temporelles qu'on enregiltrait cet arrêt.
« Celui-ci, qui a été Huguenot, haittout ce qu'ils aiment, &
« par ce -principe, & par celui de la dévotion, il eft tout
« porté pour Rome , avec emportement; il ne man-
« que point de feu, ni de capacité (*), & eft propre à
« proposer & à appuyer pour Rome tout ce que les dévots
« voudront. Le Breton, aussi de Saint-Sulpice, fort
« homme de bien, désintéressé & fort zélé, sachant d'ail-
« leurs bien son Saint Thomas, a l'esprit de cette Com-
« munauté. M. de Poussé, curé de Saint-Sulpice, d'une
« ancienne maison de Champagne, froid, & de sens,
« extraordinairement dévot, & véritablement sans ambi-
(*) M. Le Blanc composa un recueil de cantiques Français qu'on
envoya à Villemarie, & qui contribuèrent à exciter & à nourrir la
piété des colons.
4Ç)6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Bibliothèque im-
périale, mss. Colbert,
i55,p.47,5i,7o,io5.
XIX.
m. d'argenson quitte
son gouvernement.
(2) Lettres de Marie
de l'Incarnation, su-
pra.
(3) Emplois du
vicomte d'Argenson,
lettre au comte d'Ar
genson , 4 novembre
1660, fol. 80.
(4) Archives de la
Marine, carton : Mé-
moires généraux sur le
Canada , mémoire de
Lachenaie, p. 10, 11.
« tion; allant toujours naïvement au bien qu'il voit; il eft
« enclin à Rome par principe de dévotion, plus que par
« étude ni cabale, & eft du nombre des vingt-deux doc-
« teurs qui ont fait des proteftations séditieuses contre
« l'enregiltrement du premier arrêt, au sujet de l'infailli-
« bilité du Pape : disant, être prêts de mourir pour le
« contenu de leurs proteftations » (i). Certainement des
hommes de ce caractère, représentés ici au naturel, ne
pouvaient inspirer au Saint-Siège aucune crainte fondée ;
mais il était dans les desseins de la Providence que leur
Œuvre à Villemarie fût éprouvée par la contradiction ,
les rebuts & les mépris, Dieui se plaisant d'ordinaire à
marquer de ce signe les Œuvres dont il veut être reconnu
Fauteur, & à sanctifier ses inftruments par la pureté d'in-
tention & la patience.
Le départ de M. de Queylus pour la France avait
été précédé par celui de M. d'Argenson, que nous rap-
pellerons ici en peu de mots. Il n'eft pas évident que les
infirmités de ce Gouverneur aient été le véritable motif de
son départ, quoiqu'il l'ait allégué lui-même dans ses lettres.
Après qu'on eut fait à Québec une sorte de réjouissance
publique au sujet de la nouvelle qu'on y reçut de sa con-
tinuation pour trois ans (2) , il fut assez • étonné de ne
pas recevoir de la grande Compagnie ses lettres de
pouvoirs. Il en conclut que si ce n'était pas un oubli
de leur part, ce qui ne paraissait pas vraisemblable, ces
Messieurs devaient avoir pris une résolution contraire
à son égard, c'est-à-dire révoqué sa continuation; & ce
fut alors qu'il demanda d'une manière absolue son rappel
en France, en alléguant ses infirmités (3). S'il fallait en
croire M . de Lachenaie, dans son Mémoire sur le Canada,
le départ de M. d'Argenson aurait eu un autre motif. Il
assure que M. de Laval, à qui ce Gouverneur déplut, pria
le Président de Lamoignon de le retirer; ce qu'il fit en
1661 (4); & cette assertion semble être confirmée, quant
au fond, par le Mémoire du Roi à M. Talon, de l'année
M. D'ARGENSON REPASSE EN FRANCE. 1 66 1 . 497
1 665 (i). Il eft vrai que la Mère Marie de l'Incarnation 00 Archives de u
, , , . , marine, mémoire du
donne une autre cause de ce rappel; mais ce quelle en roi r M Talori;
dit peut se concilier avec M. de Lachenaie 8c ne le con- i665, foi. 7
tredit pas : « Enfin le vicomte d'Argenson, dit-elle, nous
« quitte à cause de ses infirmités qui lui ont fait demander
« son rappel. Outre cette raison , je vous dirai en con-
« fiance qu'il a eu à souffrir en ce pays. Il s'eft trouvé
« des esprits inconsidérés qui ont murmuré de sa con-
« duite, & en ont fait de grosses plaintes, capables d'of-
« fenser un homme de sa qualité 8c de son mérite. Il a
» souffert tout cela avec beaucoup de générosité. L'im-
» puissance néanmoins où il s'eft vu de secourir le pays,
« le défaut de personnes de conseil à qui il pût commu-
u niquer en confiance certaines affaires secrètes, le peu
« d'intelligence qu'il avait avec les premières puissances
« du pays, & enfin ses indispositions qui commençaient
« à devenir habituelles, l'ont porté à se procurer la paix
« par sa retraite. Pour notre particulier, nous perdons
« beaucoup en M. d'Argenson : c'était un homme très-
« charitable à notre égard, 8c qui ne laissait passer aucune
« occasion de nous obliger (2). » M. d'Avaugour, son (2) Lettres de Marie
successeur, étant arrivé à Québec le dernier du mois de l'incarnation, lettre
, . -, ^ - • 1 1 1 ■ ■• LXI, odlobre i66r,
d'août de cette année 1661, partit le lendemain pour visiter pages 567; 5^s.
Villemarie 8c les Trois-Rivières (3) ; & pria M. d'Argen- (31 journai des Jé-
son de continuer en son absence les fondions de Gouver- suites, août & 1"
neur (4). Il retourna à Québec le 19 septembre, 8c, ce septem re 10 '•
■\ir jii 11 1 • j (4) Lettres de Marie
même jour, M. d Argenson s embarqua sur le vaisseau du je j/incarnation, md.,
capitaine Poulet, 8c fit voile pour la France. page 567.
XX.
Le Canada avait fait une autre perte considérable MORT DE M. LOUIS
l'année précédente en la personne de M. Louis d'Aillé- d'ailleboust.
bouft, ancien Gouverneur général, décédé au Fort de Ville-
marie, sa résidence ordinaire, 8c qui fut inhumé le i^de (5) Regifires de in
juin (5). D'après la Mère Juchereau, il mourut fort chré- par?isse d! Jillemarie'
' . ' J r icr juin 1000.
tiennement (6), 8c, au rapport de la Mère Marie de l'Incar- (6) Hiffoire de l'Hô-
nation, sa mort fut pour le Montréal une grande perte (7). tel^gU de (iuebec'
Il ne laissa point d'enfants, ayant vécu en continence, (7)Lett.58«,p. 556.
TOME II. 32
498 H9 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
comme il a été dit, avec madame Barbe de Boulongne,
(0 Hifioire de l'Hô- son épouse, qui, de son côté, demeura conftamment fidèle
tel-Dieu de Québec, au vœu quelle avait fait à Dieu dès son bas âge (1); mais
p» 267 2Ô3
il eut un héritier de son nom, M. Charles- Joseph d'Aille-
bouft, son neveu, dont on a parlé, qui épousa Catherine
Le Gardeur de Répentigny, & laissa une poftérité nom-
breuse. Celui-ci fit revivre la mémoire de son oncle, &
sembla avoir hérité de l'eitime publique & de la considé-
ration dont le défunt avait joui à Villemarie (*).
XXI
«. boucher, envoyé au M- d'Avaugour , après avoir visité les principaux
roi pour demander portes & pris connaissance du pays, ne put s'empêcher
d'être étonné que M. d'Argenson eût pu le garder avec si
peu de forces & se maintenir dans son gouvernement. Il
pria même celui-ci, avant qu'il s'embarquât pour la France,
de dire au Roi de sa part que si, dans le courant de
l'année suivante 1662, il ne recevait pas les troupes qu'on
lui avait promises, il quitterait son gouvernement, sans
(2) Lettres de Marie attendre qu'on le rappelât (2),, & peu après il écrivit lui-
56 1^garnatlon' p- même au Roi pour presser l'envoi de ce secours. En vue
de l'obtenir, il disait à ce prince que, après qu'on serait
délivré des Iroquois, on pourrait faire en Canada un puis-
sant royaume ; & désirant d'appuyer plus fortement ses
raisons, il députa au Roi M. Boucher, en le chargeant de
ses lettres. Celui-ci, qui résidait dans le pays depuis près
(3) Hiik>ire véritable de trente ans (3), & avait même été Gouverneur des Trois-
& naturelle de la Nou- Rivières, parut être à M. d'Avaugour plus capable que
velle-France. Paris, , ,
1064, in- 12. Avant- personne pour représenter au monarque les avantages
propos, qu'offrait le pays & les ressources qu'on pourrait en tirer.
Le Roi fit à M. Boucher diverses queftions sur le Ca-
(*) Ainsi voyons-nous, en 1661, les citoyens se réunir pour élire
leur syndic dans la maison de M. d'Aillebouft des Musseaux, qui se
ft' d Vil trouvait alors la plus considérable de Villemarie : le séminaire n'étant
• * a. î d £" pas encore bâti. On élut, le 21 novembre, Jacques Teftard de La
m fine. Actes de rSas-
set 3 juillet i658 Forelt, en remplacement de Médéric de Bourduceau, qui avait occupé
18 fuit, 1660, 21 nov.' la place de syndic l'année précédente, & avait succédé à Marin Jannot,
166 1. successeur du sieur Lachapelle, dans le même emploi (4).
DE MONS ENVOYÉ PAR LE ROI. l6Ô2.
499
DE MONS POUR CON-
NAITRE LE PAYS.
nada (*); il l'écouta avec une bonté extraordinaire (i), & (OHiftoire véritable
j il ji > • & naturelle de la Nou-
promit de peupler le pays, dy envoyer un régiment velle.France. Epître
Tannée suivante 8: de faire conftruire de petits canots pour dédkatûire.
voguer sur la rivière des Agniers , résolu de les dé-
truire (2), afin de se rendre maître par là de tout le pays. (2)Lett. 64*,p. 573,
Voulant même en avoir une connaissance plus détaillée 574>
& prendre de sages mesures dans la guerre qu'il méditait,
il y envoya un gentilhomme, nommé M. de Mons, auquel
il joignit un envoi de colons, le plus considérable qu'on eût
vu encore.
XXII.
De Mons arriva en effet en Canada avec deux gros le roi envoie le sieur
vaisseaux portant de trois à quatre cents personnes. Étant
monté de Québec aux Trois-Rivières en un jour, il établit
de nouveau Gouverneur de ce dernier porte M. Pierre
Boucher, qu'il avait ramené de France avec lui, & alla de
là à Villemarie. « C'eft le lieu le plus exposé aux Iroquois,
« & où par conséquent les habitants sont le plus aguerris,
« dit-il dans le mémoire de son voyage. Ils sont si cha-
« ritables, que, quand quelqu'un d'eux eft pris par ces
b barbares, les autres cultivent ses champs pour faire
« subsifter sa famille. » Dans cette excursion & aux en-
virons de Villemarie, il s'empara adroitement d'un capi-
taine Iroquois de grande réputation, qu'il conduisit de là
à Québec, & dont il parle en ces termes : « C'eft le capi-
« taine général des Iroquois, que nos Français ont sur-
« nommé Néron, à cause de sa cruauté insigne. Elle l'a
» porté à immoler autrefois quatre-vingts hommes aux
(*) Le Roi demanda en particulier à M. Boucher si les familles
se composaient d'un grand nombre d'enfants (3). Il dut répondre d'une (3) Hiftoire véiita-
manière affirmative, comme le fait remarquer la Mère de l'Incarna- ble, etc. Avant-propos,
tion. « Il eft en effet étonnant, dit-elle, de les y voir en si grand nom-
« bre, très-beaux & bien faits, sans aucune difformité corporelle, si
« ce n'efl par accident. Un pauvre homme aura huit enfants & plus,
« qui l'hiver vont nu-pieds & nu-tête, avec une petite camisole sur
«. le dos, & ne vivent que d'anguilles & d'un peu de pain] & avec
« tout cela ils sont gros & gras (4). » (4) Lett. 64e,p. 574.
DOO II PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
mânes d'un de ses frères, tué en guerre, en les faisant
tous brûler à petit feu ; & de plus à en tuer soixante
autres de sa propre main, desquels il porte des signes
imprimés sur sa cuisse, qui, pour ce sujet, paraît cou-
verte de caractères noirs. Cet homme a ordinairement
neuf esclaves avec lui. C'eft un capitaine de grande mine,
d'une belle preftance, & d'une si grande égalité & pré-
sence d'esprit que, se voyant pris & environné de gens
armés, il n'en témoigna pas plus d'étonnement que s'il
eût été seul. Interrogé s'il ne voulait pas bienvenir avec
.nous à Québec, il se contenta de répondre froidement
que ce n'était pas une demande à lui faire, puisqu'il était
entre nos mains. On le fit donc monter dans notre
barque, où je prenais plaisir à considérer le génie de cet
homme & celui d'un Algonquin, qui. était avec nous, 8c
qui portait la chevelure d'un Iroquois qu'il avait tué
tout fraîchement en guerre. Ces deux hommes, quoique
ennemis à se manger, s'entretenaient dans cette barque
fort familièrement & en riant, étant fort difficile de
juger lequel des deux était le plus habile à dissimuler
ses sentiments. Je faisais mettre Néron auprès de moi à
table ; & il s'y comportait avec une gravité, une retenue
& une bienséance qui ne tenaient rien du barbare ; mais
le refte de la journée il mangeait incessamment, en sorte
qu'il ne jeûnait que quand il était à table. Enfin je
descendis avec ces prisonniers à Québec, aussi heu-
reusement que j'étais monté à Montréal (i). » Après
avoir visité le pays, M. de Mons tomba d'accord de tout
ce que M. d'Avaugour avait mandé au Roi, & de ce que
(2) Marie de l'Incar- M. Boucher venait de lui confirmer (2), savoir : qu'on
nation. Lettre 64, p. pourrait faire en Canada un royaume plus grand & plus
beau que ne l'était l'ancienne France; & il écrivit même
la relation de son voyage pour faire connaître ses avan-
tages plus en détail. Enfin il repartit fort content la même
année, se promettant de revenir au bout de huit mois
(3) ibid., P. 574 pour continuer ses observations (3), & dans l'espérance
d'amener le secours promis par le monarque.
(î)Relationde i6h3,
p. 28, 29.
HISTOIRE DE LA NOU-
VELLE-FRANCE.
ÉCRIT DE m. BOUCHER. 1 663 . 5oi
xxin.
Pour hâter son arrivée , en mettant ce prince 8c ses m. boucher publie so.\
minières plus en état de juger des ressources que le
Canada pouvait offrir, M. Boucher composa, en i663, &
fit imprimer ensuite à Paris, un petit écrit fort remar-
quable qu'il dédia à Colbert, minilfre des Colonies, 8c qu'il
intitula pour cela Hijloire véritable & naturelle de la
Xoupelle-France. C'eft ce qui explique pourquoi il s'y
borne à des descriptions de lieux, à rénumération des
animaux, des arbres 8c de tout ce qu'on trouvait alors
dans ce pays, 8c à des détails sur les sauvages, principa-
lement sur ceux que la France avait dessein de combattre.
Il parle aussi du climat 8c de la fertilité des terres : « Dès
le commencement de mai, dit-il, les chaleurs sont ex-
trêmement grandes, 8c Ton ne dirait pas que nous sor-
tions d'un grand hiver. Cela eit cause que tout avance,
8c que Ton voit en moins de rien la terre parée de ver-
dure. C'eit une chose admirable, que le blé qu'on
sème dans la fin d'avril 8c jusqu'au -20 mai s'y recueille
dans le mois de septembre, 8c soit parfaitement beau 8c
bon. L'hiver y eit très-froid, mais c'eft un froid qui elt
gai; 8c la plupart du temps ce sont des jours beaux 8<
sereins (i). Montroyal, la dernière de nos habitations, (i) Hiftoire vcri-
eft située dans une belle 8c grande île ; les terres y sont
très-bonnes, & produisent du grain en abondance; tout
y vient parfaitement bien ; la pêche 8c la chasse y sont
très-bonnes. » Parlant des animaux du pays, tels que
l'élan, appelé aussi original, il dit que les mâles portent
un bois semblable à celui des cerfs; & au sujet du caribou,
que le mâle a le pied fourchu, 8c qu'il l'ouvre si large en
courant, qu'il n'enfonce jamais l'hiver dans les neiges,
quelque hautes qu'elles soient (2). Il fait remarquer que ^ Hiftoire
les caftors ont l'adresse de conftruire des chaussées que blette, p. 54, 55,56.
l'eau ne peut rompre; d'arrêter par là de petites rivières;
d'inonder ainsi une grande partie de pays, qui leur sert
ensuite d'étang pour se jouer 8c pour y faire leur demeure ;
8c qu'enfin les sauvages qui vont à la chasse ont toutes
les peines du monde à rompre ces sortes de chaussées.
table, etc., p. i8, 19.
venta-
LES COLONS POUR
CULTIVER LE PAYS.
502 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
xxiv. ê ;
NÉCESSITÉ DE DÉFENDRE Il n'y a point ici de chevaux, dit-il, car il eft assez
dangereux d'avoir du foin, tant que les Iroquois nous
feront la guerre, surtout aux habitations des Trois-
Rivières & du Montroyal, où les faucheurs & les feneurs
sont toujours en danger d'être tués par les ennemis. Une
autre raison qui empêche d'avoir des chevaux, c'eft qu'il
en coûterait beaucoup à les faire venir de France, & qu'il
y a peu de personnes qui aient de quoi fournir à ces
(1) Hiftoire véri- frais (i). On ne peut aller ni à la chasse ni à la pêche
table, etc., P. 137. qu'avec crainte d'être tué ou pris par les Iroquois, qui
nous tiennent serrés de très-près; & même on ne peut
labourer les champs qu'avec des risques continuels; ils
dressent des embuscades de tous côtés, il ne faut qu'un
petit buisson pour mettre à l'abri, ou, pour mieux dire, à
l'affût, six ou sept de ces barbares, qui se jettent sur vous
à l'improvifte, soit que vous y alliez, soit que vous en
reveniez. Ils n'attaquent jamais s'ils ne se sentent pas les
plus forts; s'ils sont les plus faibles, ils ne disent mot.
Sont -ils découverts, ils quittent tout & s'enfuient; &
comme ils sont très-leftes à la course, il eft malaisé de les
(2) Hiftoire véri- atteindre (2). M. Boucher, en dédiant cette hiftoire à
table, p. i5o, i5i. Colbert par une épître datée des Trois-Rivières, le 8 oc-
tobre 1 663, s'était proposé de convaincre ce miniftre que
la Nouvelle-France méritait véritablement d'être peuplée,
& qu'il était jufte d'y protéger les sujets du Roi contre
leurs agresseurs ; mais le secours se fit attendre jusqu'en
l'année i665, & avant son arrivée il y eut bien du sang
répandu, surtout à Villemarie, comme nous allons le
raconter en reprenant la suite de la quatrième guerre
avec les Iroquois.
NOUVELLES HOSTILITÉS. CONTAGION. l66l.
5o3
CHAPITRE XIX
SUITE DE LA QUATRIEME GUERRE. NOUVELLES HOSTILITES.
M. DE MAISONNEUVE CONSIDÉRÉ COMME JUGE.
DE l66l A l662.
Au commencement du mois d'août de Tannée 1662,
la Mère Marie de l'Incarnation écrivait : « Nous n'avons
« pas été trop inquiétés dans ces quartiers de Québec par
« les Iroquois, toute leur attention étant à Montréal (1),
« où ils ont recommencé leurs meurtres, nonobftant leurs
« beaux pourparlers de paix (2). » Ce fut sans doute pour
donner aux colons de Villemarie plus de facilité à repous-
ser les attaques de ces barbares, que Dieu les préserva
d'une maladie générale qui, Tannée 1661, désola le
Canada. C'était une espèce de contagion, qui gagna toutes
les familles; en sorte qu'il n'y en eut pas une seule
d'exempte. Presque tous les enfants des sauvages & une
grande partie de ceux des Français en moururent. « On
« n'avait pas encore vu une semblable mortalité, ajoute
« la même Religieuse. Nous en avons été attaquées toutes.
« Enfin, je ne crois pas qu'il y ait eu vingt personnes dans
« tout le Canada qui en aient été exceptées (3). » Il paraît
cependant que Villemarie fut entièrement préservée de ce
fléau; du moins, sur dix-sept personnes qui moururent
cette année, une se noya, deux finirent leurs jours d'une
mort naturelle, & toutes les autres périrent par le^glaive
des Iroquois. Ces victimes n'apaisèrent pas néanmoins la
fureur de ces barbares, qui, au contraire, dès l'automne
de cette année 1661, attaquèrent de nouveau Villemarie,
avec autant & plus d'acharnement & de rage qu'aupa-
ravant.
NOUVELLES HOSTILITES
A VILLEMARIE. CON-
TAGION.
(1) Marie de l'Incar-
nation, lettre 62' ,
6 août 1662, p.
(2) Jbid., p.
569.
570.
568
(3) Ibid.j lettre 60*
sept. 16G1, p. 564.
TRAVAILLEURS AI. ILE-
A-LA-PIERRE.
304 11 PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
IL
m. vignal conduit des Après la mort de M. Lemaître on avait nommé
M. Guillaume Vignal pour lui succéder; & l'un de ses pre-
miers soins, dans la charge d'économe, fut de continuer
le bâtiment commencé par son prédécesseur pour loger
ses confrères. Depuis leur arrivée à Villemarie, les prêtres
de Saint-Sulpice, comme on l'a dit, demeuraient provi-
soirement à l'Hôtel-Dieu, en attendant que la maison du
Séminaire, qu'ils faisaient confïruire proche & en face du
fleuve, fût en état de les recevoir. Le nouvel économe,
désirant de la faire achever promptement, résolut d'aller
avec un certain nombre d'hommes dans une petite île du
Saint- Laurent, située au-dessus de celle de Sainte-Hélène,
afin d'en tirer des pierres qu'on y trouvait sans beaucoup
de travail : ce qui l'avait fait appeler l'Ile ou l'Ilet-à-la-
Pierre (*). Mais, pour y protéger ses travailleurs en cas
d'attaque, il prit avec lui treize hommes en tout, & de-
manda à M. de Maisonneuve la permission de les con-
duire à cette île, le 25 octobre 1661. Comme, la veille de
ce jour, d'autres y étaient allés déjà pour le même dessein,
M. de Maisonneuve craignit qu'ils n'eussent été aperçus
par les Iroquois, & qu'en y allant ainsi, le lendemain,
M. Vignal & les siens ne tombassent dans quelque embus-
cade que ces barbares auraient pu dresser tout exprès
pour les surprendre. Aussi ne donna-t-il cette permission
qu'avec peine, & uniquement pour céder aux inftances
(*) L'Ilet-à-la- Pierre appartenait, en 1677, à la seigneurie de la
Prairie, de la Magdeleine qui, s'étendant depuis l'île Sainte-Hélène
jusqu'à deux lieues au-dessus, comprenait Pllet-à-la-Pierre & les
(1) Documentspour battures adjacentes (1). Il paraît qu'il fut cédé à M. Le Moyne de
servir à Phiftoire du Longueil, à qui appartenait l'île Sainte-Hélène. Du moins voyons-
Canada, de 1626 à nous qu'en 17 1 3 M. de Longueil céda à son. tour l'Ilet-à-la- Pierre à
1768, in-fol. Manus- jean Caillou, qui, de son côté, la donna aux Sœurs de la Congréga-
critde Québec, n» 120. tjon Notre-Dame (2). Mais comme cette île leur était à charge,
Aveux par la seigneu- &^es prièrent, en 1771, M. Joseph Fleury-Deschambault, ancien
rie de la Magdeleine, agent dg ^ Compagnie des inc[es, & alors tuteur de la baronne de
' 7\\ t. a d Longueil, de la réunir aux terres de la baronnie de ce nom, en les
(2) Acte de Raim- a ? . ,.,,,,„,, , ,
hault notaire à Ville- tenant quittes de tous droits : ce qu'il ht le 3 décembre de cette
marie, 3 déc. 171 3. année.
4e GUERRE. ACTION DE l'iLE-A-LA-PIERRE. l66l. 5o5
pressantes de M. Vignal. Celui-ci partit donc pour l'Ile-
à-la-Pierre, ayant parmi ceux qui raccompagnaient deux
jeunes gens de famille (i); l'un, Jean-Baptifte Moyen, né (0 Hiftoire du Mont-
ai Paris, âgé d'environ dix-huit ans, qui, selon toutes les ceaaSs0pnar^eD°66i ^
apparences, était frère des deux demoiselles de ce nom, 1662.
amenées à Villemarie après avoir été prises par les Iro-
quois ; l'autre, Joseph Duchesne, né à Dieppe (*), parent
de Charles Le Moyne. Il avait aussi avec lui Jacques Le
Preifre, âgé de trente ans, domeftique du Séminaire,
Jacques Dufresne, âgé d'environ vingt-huit; René Cuil-
lerier, déjà nommé dans cette hiftoire; &, entre plusieurs
autres, un jeune gentilhomme, Claude de Brigeac, âgé
de trente ans (**). Ce dernier, né à Ligny en Barrois(2), (2) Regiftre mor-
était venu comme soldat à Villemarie, par pur motif de ^jVjj î^""'
religion, dans l'intention d'y sacrifier sa vie pour l'établis-
sement de l'Église catholique (3), & M. de Maisonneuve (3) Hiftoire du Mont-
avait ert lui une si parfaite confiance, qu'il en avait fait rea1' lbld-
son secrétaire particulier.
(*) Sur le regiftre mortuaire de Villemarie on lit que Joseph
Duchesne était âgé d'environ vingt ans; mais on doit conclure du
regiftre de la paroisse de Saint-Jacques de Dieppe, oh il avait été
baptisé, que le 25 octobre 1661, jour de sa mort, il n'avait point
encore achevé sa dix-neuvième année, étant né le 12 novembre 1642.
Il était fils de noble homme François Duchesne & de Madeleine Da-
blon, dont la famille avait aussi été anoblie. François Duchesne fut
d'abord assesseur & ensuite conseiller à Arques; il était allié par sa
femme à noble homme Simon Dablon, conseiller échevin de la ville
de Dieppe (4). (4) Regiftres de la
paroisse de Saint-
(**) D'après la Relation de 1 662, page 9, ce gentilhomme signait Jacques de Dieppe,
ainsi son nom Brigeac; dans celle de \665, page 20, nous lisons 19 o£t. 1642, 24 sept,
cependant Brigeart, & c'eft peut-être ce qui a porté M. Dollier à l644> 20 fév- l647-
suivre lui-même cette orthographe. Dans le regiftre mortuaire, on a
écrit de Brigard, sans doute par inadvertance, car à la marge du
même aile on lit Brigeard. Cependant la Soeur Bourgeoys, qui le
connaissait apparemment & vivait alors à Villemarie, l'appelle
Brisac, ce qui peut donner à penser que la véritable orthographe de
son nom, dénaturée sans doute par cette prononciation vicieuse, était
Brigeac, ainsi que le suppose la signature de ce dernier, rapportée
dans la Relation de 1662.
5û6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
III.
m. vignal blessé par S'étant donc tous embarqués sur un bateau plat & sur
les.Roouo,s;sestRa- quelques canots, ils se dirigèrent vers l'Ile-à-la-Pierre, &
V AILLEURS PRENNENT 1 x .
la fuite. quelques-uns, y étant arrivés avant les autres à force de
rames, allèrent chacun de son côté pour se délasser un
inftant avant de se mettre au travail. Mais, comme l'avait
craint M. de Maisonneuve, des Iroquois d'Agnié & d'autres
(0 Relation de i665, d'Onneiout (i), au nombre de trente-cinq, s'étaient cachés
en embuscade derrière cette île, & y attendaient les tra-
vailleurs. M. Vignal, venu des premiers, s'éloigna de ceux-
ci pour quelques moments, & alla, sans le savoir, se jeter
de lui-même dans l'embuscade; ce qu'il ne reconnut que
lorsqu'il se sentit percé d'un coup d'épée, Prenant aussitôt
la fuite, il court en toute hâte vers les siens, qui à l'infrant
voient paraître l'ennemi & l'entendent pousser ses huées
ordinaires. Malheureusement le sieur de Brigeac était
encore sur l'eau avec d'autres. S'il eût pu arriver des pre-
miers à terre, il eût mis tout ce monde en état de défense,
& pris les précautions que la prudence exigeait; mais
n'étant pas là, les autres furent tellement effrayés, que
ceux qui avaient déjà mis pied à terre, aussi bien que les
autres qui n'étaient pas débarqués, ne songèrent qu'à
prendre la fuite, à l'exception du sieur de Brigeac, qui se
jette à terre & se met à appeler les Français. Ils ne le
secondèrent pas dans cette occasion, &, comme le remar-
que M. Dollier, s'oublièrent de leur bravoure ordinaire ;
sans cela, ajoute-t-il, les Iroquois auraient été défaits.
IV.
iNTRÉPiDiTé du sieur Quoique seul au commencement, Brigeac ne laisse
DE BRIGEAC, QUI FAIT ^ f ^ ^ £ fô ^ ^barCS & \e& eiTlpêche Veïl-
FUIR TRENTE - CINQ. -T ...
IROQUOIS. dant quelque temps d'avancer; ce qui favorise la fuite des
autres, qui autrement eussent tous été pris. Honteux d'être
ainsi arrêtés par un seul homme, les Iroquois se déter-
minent enfin à aller sur lui pour l'invefïir & le tuer Leur
grand nombre ne l'intimide pas, il ajufte son arquebuse &
tire sur leur capitaine, qui tombe à l'inftant. Cette mort si
brusque & si inattendue effraye tellement les autres , que
d'abord ils sont incertains s'ils doivent se retirer ou essuyer
4e GUERRE. MORT DE M. VIGNAL. l66l. 5c>7
encore la décharge d'un piftolet que Brigeac tenait à la
main. Bientôt, répouvante les ayant saisis, ils commen-
çaient à fuir, lorsque l'un d'eux se mit à les haranguer
en leur disant : « Eh quoi ! où sont donc le cœur & la gloire
« de notre nation ? Quelle honte que trente-cinq guerriers
« Iroquois s'enfuient devant quatre Français! » Il n'en reliait
en effet alors que ce nombre sur rile-à-la-Pierre,les autres
s'étant embarqués 8c se laissant aller au courant de l'eau.
Fortifiés par ce discours, les Iroquois font de furieuses
décharges sur le bateau plat, qui gagnait le large, eftro-
pient plusieurs des Français, & blessent mortellement
Jean-Baptifle Moyen. Sur ce bateau était aussi Joseph
Dufresne, qui, voyant son camarade grièvement blessé,
se met à l'exhorter à la mort, sans penser au danger qu'il
court ; & il eft atteint par une balle qui le tue à l'inftant
même. Les Iroquois, voyant que le sieur de Brigeac n'était
pas soutenu, font aussitôt sur lui des décharges, dont une
balle lui casse le bras droit & fait tomber de sa main le
piftolet qu'il tenait. Il paraît qu'il eut assez de force pour
le reprendre, & qu'il opposa d'abord une grande résiftance
aux Iroquois avant d'être pris par eux. Du moins, d'après
la relation de i665, il ne laissait pas de leur présenter
encore le piftolet, quoiqu'il eût le bras rompu. Mais,
n'ayant pas la force de le tirer, il se jette dans l'eau; les
Iroquois s'y jettent après lui, &, l'ayant pris, le traînent
sur les rochers, la tète & le visage en bas, presque tout
autour de l'île. M. Vignal, voyant tous les siens en déroute,
voulut, malgré sa blessure, monter dans le canot de René
Cuillerier, dont il saisit le fusil pour s'aider à monter, &
par un mouvement inconsidéré le trempa dans l'eau. Les
Iroquois, qui remarquèrent cette circonftance, sachant que
Cuillerier n'avait plus le moyen de leur résilier, s'empres-
sèrent de tirer sur le canot avant qu'il eût pu prendre le
large, & ce moyen leur réussit si fort à leur gré, que
M. Vignal fut percé d'outre en outre, & pris ensuite avec
Cuillerier (i).
v.
DÉFAITE DES COLONS.
DE BRIGEAC BLESSÉ ET
PRIS AVEC PLUSIEURS
AUTRES.
( i ) Hiftoiredu Mont-
réal, par M. Dollier
de Casson, de 1 66 1
à 1662.
5o8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
VI.
m. vignalj blessé et Ainsi percé & tout couvert de sang, M. Vignal, qu'on
pris, exporte ses 2nq\\ jeté rudement dans un canot, se levait de temps en
COMPAGNONS D'iNFOR- ' . 1 • J 1
tune. temps avec beaucoup de peine & de vives douleurs, &
adressait aux autres prisonniers, qui étaient dans des
canots proches dusien,des paroles de consolation & d'en-
couragement. « Tout mon regret, leur disait-il, eft d'être
« moi-même la cause qui vous a mis dans l'état où vous
« êtes; mes amis, prenez courage, endurez pour l'amour
« de Dieu. » Et ces paroles, prononcées par un homme
aussi digne lui-même de compassion que l'était alors
M. Vignal, perçaient le cœur de tous ses compagnons d'in-
fortune. Ce jour-là, 25 oclobre, les Iroquois tuèrent Jacques
Le Preftre dans l'Ile-à-la-Pierre, où ils brûlèrent son corps
ou peut-être le jetèrent dans le fleuve; car, après cet évé-
nement, on ne put rien en retrouver. Celui de Joseph
Duchesne fut inhumé le lendemain à Villemarie. Jean-
Baptifte Moyen mourut de ses blessures & reçut aussi les
honneurs de la sépulture ecclésiaftique le 29 du même
mois. Quant à MM. Vignal & de Brigeac, ils furent faits
maire ^6 &\qo£i prisonniers, ainsi que René Cuillerier & Jacques Dufresne;
1661, i3 février & ces deux derniers n'avaient reçu aucune blessure, malgré
i3 mars 1662. ies ^charges faites sur eux (i).
vu. •
les iroquois tuent Ayant traversé le fleuve avec leurs prisonniers, les
Iroquois allèrent débarquer à la prairie de la Madeleine,
en face même de Villemarie. Là, ils conftruisirent un ré-
duit à la hâte, pour s'y mettre à couvert des attaques des
(2) Relation de i665, Français (2), & médicamentèrent leurs blessés, afin de les
p' 2°' mettre en état de faire le chemin de leurs bourgades, où,
selon leur coutume, ils se proposaient de les donner en
spectacle & d'en faire autant de victimes de leur cruauté.
Mais ils ne traitèrent pas longtemps M. Vignal : voyant
qu'il était trop grièvement blessé pour pouvoir être guéri,
(3) Regiitre mor- ils le tuèrent au bout de deux jours (3), c'est-à-dire le 27 oc-
tuaire de Villemarie, . t r a.- i a i o 1
13 mars 1662 tobre, firent rôtir son corps sur un bûcher le man-
gèrent. Il paraît qu'ils brûlèrent ses os ; du moins ni dans
ce lieu, ni aux environs, les Français, malgré toutes leurs
M. VIGNAL ET MAN-
GENT SA CKAIR.
ET CUILLERIER EM-
MENÉS CAPTIFS.
4'' GUERRE. MORT DE M. VIGNAL . 1 66 1 . 50Q.
recherches, ne purent rien retrouver de ses relies après . ,„.,. . , ,,
' r -t (t)Hiltoire du Mont-
Cette affreuse & cruelle grillade (i). réal, 1 661-1662.
VIII.
Quant au sieur de Brigeac, ils lui donnèrent beaucoup DE BRIGEAC, DUFRESNE
de soins pour le guérir de ses blessures , & le mirent en
état de faire avec eux le chemin de leur pays. Les deux
autres prisonniers, René Cuillerier & Jacques Dufresne,
qui n'avaient reçu aucune blessure, furent liés chacun à
un arbre dans le réduit que ces barbares s'étaient cons-
truit. Là, Cuillerier s'étant mis à prier Dieu tout bas , un
sauvage qui l'aperçut lui demanda ce qu'il faisait; & l'autre
ayant répondu qu'il priait Dieu : « Prie donc à ton aise,
lui dit le sauvage en le déliant, & mets-toi à genoux. » Ils
passèrent ainsi la nuit dans ce retranchement, & le lende-
main, après avoir mangé le corps de M. Vignal, dont ils
avaient enlevé la chevelure, ils partirent en remontant vers
le Saut Saint-Louis. Après ce repas cruel & horrible, les
Iroquois se divisèrent en deux bandes. Ceux de la nation
d'Agnié emmenèrent avec eux Jacques Dufresne, & ceux
d'Onneiout, en plus grand nombre que les autres, prirent t ^
pour eux le sieur de Brigeac & René Cuillerier (2). p]22 oRclatlon
IX.
Ce fut une grande désolation à Villemarie lorsqu'on k^rets causés par
apprit le trifte résultat de cette excursion si désaffreuse.
« La vie de M. Vignal, lit-on dans la relation, était d'une
« très-douce odeur à tous les Français, par la pratique de
h l'humilité, de la charité & de la pénitence, vertus qu'il
« possédait à un degré rare, & qui le rendaient aimable à
« tous; & sa mort a été bien précieuse aux yeux de Dieu,
« puisqu'il Ta reçue de la main de ceux pour lesquels il a
« souvent voulu donner sa vie (3). » « M. Vignal, qui (3) Relation de 1 665,
« avait été notre confesseur, écrivait Marie de flncar- p' 20"
« nation, & à qui nous avions des obligations incroyables,
« a été mis à mort par les Agniers, avec trois hommes de
« sa compagnie (4). » Les Hospitalières de Saint- Joseph, 4 Marie de l'in-
dont M. Vignal était le supérieur & le confesseur, devaient "mation, lettre du
0 r .... 10 août 1 uot>, p. 5bq.
surtout être sensibles à sa perte. Elles en écrivaient ainsi
LA PERTE DE M. VI-
GNAL.
5lO IMPARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
(i) Lettre circulaire
des Hospitalières de
Saint-Joseph, ic part.,
p. 3. Annales de l'Hô-
t;l-Dieu Saint-Joseph,
parla Sœur Morin.
•
X.
DE BRIGEAC ET CUILLE-
RIER CONDUITS A ON-
NEIOUT.
à leurs sœurs de France : « Nous nous flattions de pos-
séder longtemps M. Vignal, qui nous avait été donné en
remplacement de M. Lemaître; mais Dieu en a disposé
autrement, & lui a fait éprouver le même sort qu'à ce
dernier. Étant allé, avec quelques ouvriers, à Vlle-à-la-
Pierre, il fut aperçu par les Iroquois, qui le prirent & le
tuèrent. Ces malheureux, non contents de cela, firent
rôtir sa chair & la mangèrent. Ce sont là des circons-
tances bien douloureuses pour ses amis, mais particu-
lièrement pour nous, qui en sommes vivement affligées;
car, quoique nous eussions fait choix de M. Lemaître
pour notre confesseur, nous avions reçu néanmoins
M. Vignal de la main de notre évêque comme de celle
même de Dieu (*). Il était très-porté pour nos intérêts,
& nous affectionnait beaucoup (i). »
Cependant les Iroquois qui emmenaient à Onneiout
les deux captifs dont nous avons parlé, firent huit journées
par terre, durant lesquelles René Cuillerier fut toujours
chargé de leurs bagages, comme s'il eût été pour eux une
bête de somme,' & presque sans vêtement, malgré la ri-
gueur de la saison. Le sieur de Brigeac ne suivait qu'avec
peine, ne pouvant presque marcher, à cause des blessures
qu'il avait reçues non-seulement au bras droit, mais à la
tête, aux pieds & par tout le corps, ce qui ne l'empêchait
pas pourtant de prier Dieu sans cesse. Les Iroquois, s'étant
aperçus que Cuillerier avait un livre de prières & qu'il le
lisait souvent, voulurent lui couper l'un des deux pouces,
pour l'empêcher de s'en servir, & lui défendirent même
(*) Pour entendre ces paroles, il faut savoir qu'avant leur départ
de la Flèche, les Hospitalières avaient choisi, de l'agrément de l'évê-
que d'Angers, M. Lemaître pour leur supérieur; mais qu'après leur
arrivée à Québec, M. de Laval leur donna M. Vignal à la place de
M. Lemaître; parce que peut-être il jugeait celui-ci trop porté à les
fortifier dans la résolution où elles étaient de persévérer dans leur
Inftitut, au lieu d'embrasser celui des Hospitalières de Québec,
comme on le désirait alors.
4e GUERRE. DE BRIGEAC. 1 66 1 .
5ll
de se trouver auprès du sieur de Brigeac, parce qu'ils
avaient remarqué qu'ils priaient Dieu ensemble. Après
avoir cheminé huit jours séparément, les deux bandes
d'Iroquois vinrent à se rencontrer; là, ayant dressé leurs
cabanes, ils- se livrèrent à des réjouissances, comme pour
célébrer leur victoire, firent grande chère de leur chasse,
& deux d'entre eux se détachèrent des autres & allèrent
porter aux bourgades Iroquoises la nouvelle de la venue
prochaine des prisonniers. Lorsque les sieurs de Brigeac
8c Cuillerier furent enfin arrivés à Onneiout , on les dé-
pouilla d'abord, 8c on leur peignit le visage à la façon ridi-
cule des sauvages ; ensuite on se mit en état de leur donner
la salve, qui consifïait à faire passer les prisonniers comme
entre deux haies d'assaillants, dont chacun les frappait
rudement de coups de bâton à leur passage ; mais l'un des
anciens d'Onneiout voulut qu'on les conduisît au carre-
four de ce bourg, où on les fit monter sur un échafaud.
Là, un Iroquois, après avoir donné sept ou huit coups de
bâton à Cuillerier, lui arracha les ongles; après quoi on fit
descendre les deux captifs, 8c on les mena dans une cabane
x .1 -î j • / \ ( ORelation de i665,
ou se tenait le conseil des anciens (i). Jol
xi.
Ce fut peut-être alors que le sieur de Brigeac, qui lettre que de brigeac
avait été guéri de ses blessures, sachant que le P. Le
Moyne était à Onnontagué, environ à vingt lieues d'On-
neiout, lui écrivit la lettre suivante : « Nous sommes deux
« prisonniers de Montréal à Onneiout, où nous arrivâmes
« le premier dimanche de décembre en pauvre équipage.
« Mon camarade a déjà eu deux ongles arrachés. Nous
« vous prions, pour l'amour de Dieu, de vous transporter
« jusqu'ici, 8c de faire votre possible, par des présents,
» pour nous retirer auprès de vous; 8c puis nous ne nous
« soucions plus de mourir. Nous avons fait alliance entre
« nous pour faire 8c pour souffrir tout ce que nous pour-
« rons pour la conversion de ceux qui nous tuent, 8c nous
« prions Dieu tous les jours pour leur salut. Nous n'avons
« trouvé ici aucun Français, ce qui nous aurait grande -
ECRIT AVANT
SUPPLICE.
5 12 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
CHARITE, SA PATIENCE
INVINCIBLE.
« ment consolés, comme nous l'espérions. M. Vignal a été
« tué par les barbares, n'ayant pu marcher que deux jours,
« à cause de ses blessures. Je vous écris de la main
(0 Relation de. 662, (( gauche- Votre serviteur, Brigeac (i). »
XII
horrible supplice or Toute la nuit qui précéda le supplice des deux pri-
sieur de brigeac sa sonniers , on voulut les obliger à chanter, conjointement
avec un Algonquin, pris chez les Outawais par une autre
bande, & même à se dire des injures & à se tourmenter
les uns les autres avec des charbons ardents. Les Fran-
çais refusèrent cependant d'obéir à des commandements
si cruels; en sorte qu'un capitaine Iroquois, voyant qu'ils
ne voulaient point faire de mal à l'Algonquin, quoiqu'ils
fussent fort maltraités par ce dernier, fit asseoir les deux
Français auprès de lui, comme pour les mettre en assu-
rance. Enfin le conseil ordonna que les deux Français
(2) Relation de 1 665, périraient par le feu (2). Le sieur de Brigeac fut horrible-
p-21- ment tourmenté auparavant. D'abord ils lui arrachèrent
les ongles, puis le bout des doigts, en y appliquant des
tisons, enflammés ; ensuite ils lui coupèrent des morceaux
de chair, tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre,
l'écorchèrent ainsi cruellement, le chargèrent encore de
coups de bâton , & appliquèrent des tisons ardents & des
fers rougis au feu sur sa chair ainsi dépouillée. Pendant
les vingt-quatre heures que dura son supplice , ce martyr
de Jésus-Chrilt , par sa patience admirable & invincible,
les mit dans un tel transport de fureur & de rage , qu'ils
inventèrent, pour le faire souffrir davantage, les genres de
(3) HiftoireduMont- tourments les plus inouïs (3). Voici ce qu'on lit dans la
réai, de 1661 à 1662. reiat}on je Tannée 1 665 : « Il fut brûlé toute la nuit, depuis
« les pieds jusqu'à la ceinture; & le lendemain on conti-
« nua encore à le brûler, après lui ayoir cassé les doigts.
« Durant cette sanglante & cruelle exécution, il ne cessa
« jamais de prier Dieu pour la conversion de ces barbares,
« offrant pour eux toutes les douleurs qu'ils lui faisaient
« endurer, faisant à Dieu cette prière : Mon Dieu, con-
« pertisse{-les, & répétant toujours ces paroles sans pous
4e GUERRE. RENÉ CUILLERIER. l66l.
5l3
« ser un seul cri de plainte, quelque affreuses que fussent
« ses tortures (1). » « Les sauvages, ajoute la Sœur Bour- (o Relation de iG65,
« geoys, le firent souffrir à leur volonté, avec toutes les p-21,
e cruautés imaginables ; mais sa patience 8c l'amour de
« Dieu étaient tels, qu'il témoignait bien de la joie de
a souffrir ainsi , 8c donnait de l'admiration tant aux sau-
« vages eux-mêmes qu'à d'autres Français qui avaient été
« pris. » Elle parle ici de René Cuillerier, merveilleuse-
ment surpris d'un tel prodige de vertu & d'une patience
si héroïque. Parmi les Iroquois ses bourreaux, plusieurs
en étaient tout hors d'eux-mêmes, ne sachant que penser
d'un homme qui se montrait ainsi supérieur aux plus hor-
ribles tourments (2). Enfin les barbares, ennuyés de le (2)Hiftoire du Mont-
brùler, l'un d'entre eux lui donna un coup de couteau,
lui arracha le cœur & le mangea. Ils lui coupèrent le nez,
les lèvres & les joues, burent ensuite son sang, 8c, l'ayant
haché en pièces, le mirent dans la chaudière 8c le man-
gèrent.
réal, de 1 66 1 à 1662.
René Cuillerier avait d'abord été condamné au feu,
aussi bien que de Brigeac ; mais la sœur du capitaine tué
par ce dernier s'opposa à la mort de René, 8c le demanda
pour qu'il lui tînt la place de son frère. L'un des vieil-
lards jugea que cette demande était raisonnable, 8c Cuil-
lerier fut adjugé à cette femme, non sans peine toutefois.
Après dix-neuf mois de cette dure captivité, étant à la
chasse avec ceux d'Agnié 8c d'Onneiout, il résolut de
s'échapper, 8c demanda à son camarade Dufresne, qui
était parmi les Agniers, s'il ne voudrait pas se sauver
avec lui. Sur sa réponse négative, Cuillerier se joignit à
deux autres Français du même bourg, déterminés comme
lui à s'exposer à tout le ressentiment des Iroquois, s'ils
étaient repris dans leur fuite. Ils marchèrent ainsi pen-
dant neuf jours pour aller d'abord à la Nouvelle-Hollande,
n'ayant pour toute nourriture que les herbes qu'ils trou-
vaient sur leur chemin. Quoiqu'ils eussent jeté leurs
paquets pour être plus leftes à la course 8c qu'ils ne mar-
XIII.
CUILLERIER ET DEUX
AUTRES PRISONNIERS
S'ECHAPPENT ET RE-
TOURNENT EN CA-
NADA.
TOME II.
33
5 14 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
p. % i
chassent que la nuit, ils furent plusieurs fois en grand
danger de tomber entre les mains de ces barbares, pas-
sant, sans y penser, tantôt auprès de leurs cabanes, tantôt
se trouvant tout proche de quelque bourg. Quatre ou
cinq fois ils furent poursuivis, &, dans une de ces cir-
conftances, presque toute la jeunesse de la seconde bour-
gade d'Agnié courut après eux. Malgré plusieurs dangers
imminents, ils arrivèrent enfin chez les Hollandais, sans se
faire connaître d'abord; mais, ayant appris qu'il ne s'y trou-
vait aucun Iroquois, ils se déclarèrent pour Français &
furent reçus à bras ouverts. Le Gouverneur du Fort d'O-
range, qui les accueillit avec bonté, leur fit donner des
habits & fréta une chaloupe pour les conduire à Manathe,
de peur qu'ils ne fussent découverts & enlevés par les
Iroquois. De Manathe ils se rendirent à Bofton, & de là à
Québec, en suivant toujours la côte. Ainsi se termina leur
(r) Relation de i665, captivité (i) . René Cuillerier remonta à Villemarie, où son
retour excita la plus vive allégresse; il y vécut encore fort
longtemps, & nous aurons plusieurs fois occasion de
parler de lui dans la suite de cette hiftoire.
xiv. ., . , ,
mort du major closse. Mais, avant son retour, & quelques mois seulement
après sa prise par les Iroquois, Villemarie essuya la perte
inconteftablement la plus grande qu'elle eût faite depuis
son établissement : ce fut la mort du brave Major Lam-
bert Closse, arrivée le 6 de février 1662, qui périt avec
(2) Regiftre mor- trois autres colons (2) . C'eft ce qui fait dire à Marie de
tuan-e de la paroisse l'incarnation, dans sa lettre du 10 août de la même année :
de Villemarie, 7 fév. ' _ ' , , . . , , .. ,
!662. « M. Lambert, Major, un des plus vaillants hommes qui
« aient été en ce pays, a été tué dans un combat, 8c douze
(3) Marie de Pincar- « Français avec lui (3). » Elle veut dire, sans doute, que
huit d'entre eux furent faits prisonniers & conduits en es-
clavage. Voici, d'après M. Dollier de Casson, comment ce
brave Major, si intrépide dans les combats, & qui s'était
illuffré par tant de beaux faits d'armes, succomba lui-
même & fut enlevé à la colonie, qu'il couvrit de deuil par
sa mort. Ce jour-là, M. Closse, toujours prêt, selon sa
nation , lettre 62
10 août' 1662, p. 56g.
4° GUERRE. MORT DU MAJOR CLOSSE.
5l5
coutume, à exposer sa vie pour protéger celle des colons
qu'il savait être en danger, s'était porté avec plusieurs
autres dans un endroit attaqué par des Iroquois, où se
trouvaient quelques travailleurs ; & parmi ceux qui le sui-
virent était un Flamand, attaché comme domeftique à
son service. Le feu non interrompu des Iroquois ébranla
le courage de ce lâche auxiliaire, qui en vint jusqu'à
prendre la fuite & à abandonner le Major; tandis qu'un
autre serviteur de ce dernier, appelé Pigeon, d'une taille
au-dessous de la médiocre, déploya dans cette même
action un courage vraiment héroïque, & alla si avant
au milieu des ennemis que, s'il n'eût été extrêmement
lefte à la course, il aurait dû être atteint par leurs balles,
auxquelles il eut le bonheur d'échapper. Mais la fuite du
Flamand haussa le cœur aux Iroquois, qui attaquèrent
avec plus de hardiesse le Major. Ainsi délaissé, il ne perdit
rien de son sang-froid ordinaire, ni de son intrépidité
dans cette occasion; & si Dieu n'eût permis que ses deux
piftolets ne fissent feu l'un après l'autre, il eût vraisem-
blablement changé la fortune du combat, ou du moins
eût fait éprouver à l'ennemi de nouvelles pertes ; mais,
avant qu'il eût pu remettre ses armes en état d'être tirées,
il fut atteint lui-même & perdit la vie (i) . (.) Hiftoh-eduMont-
r v ' treal, de 1661 a 1602.
XV.
M. Dollier de Casson fait remarquer que le Maj Or ÉLOGE DU MAJOR CLOSSE.
tirait le piftolet avec une adresse & unejuflesse incompara-
bles, & que la généreuse intrépidité de son cœur lui don-
nait une si grande présence d'esprit, qu'il n'était nulle-
ment troublé au milieu des dangers les plus imminents.
« Au refte, ajoute-t-il, si le Major de Villemarie périt en
« cette rencontre, il mourut en brave soldat de Jésus-
x Chrift & de notre Monarque, après avoir mille fois
« exposé sa vie, sans jamais craindre de la perdre,
« n'étant venu dans ce pays que pour la sacrifier à Dieu. »
Nous devons ajouter qu'il n'était pas moins remarquable
pour ses vertus chrétiennes que pour son courage. Dans
les différends survenus au sujet de la Compagnie de
5 I 6 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
Montréal, ce brave Major, en se dévouant tout entier au
soutien de Villemarie, à laquelle il s'était donné, sut pourtant
se conserver toujours l'amitié des Membres de la grande
Compagnie, spécialement celle des RR. PP. Jésuites,
qui, de leur part, lui témoignèrent conftamment une con-
( i) Journal des Je- fiance particulière bien méritée (i). C'eft apparemment
suites, 22 odt. i657. p0ur ce motif que, dans la Relation de 1662, ils lui ont
donné ces éloges juftement dus à sa mémoire : « C'était
« un homme dont la piété ne cédait en rien à la vaillance,
« & qui avait une présence d'esprit tout à fait rare dans
« la chaleur des combats. Il a tenu ferme à la tête de vingt -
« six hommes seulement contre deux cents Onnontaghe-
« ronnons, combattant depuis le matin jusqu'à trois heures
« après-midi, quoique la partie fût si peu égale. Il leur a
« fait souvent lâcher prise, les repoussant des poftes
« avantageux & même des redoutes dont ils s'étaient
« emparés, & a juftement mérité la louange d'avoir sauvé
« Montréal & par son bras & par sa réputation. Aussi
« a-t-on jugé à propos de tenir sa mort cachée aux enne-
« mis, de peur qu'ils n'en tirassent de l'avantage. Nous
« devions cet éloge à sa mémoire, puisque Montréal lui
(2) Relation de 1662, (( doit la vie (2). »
p. 4, 5.
xvi. • \ . . ' .
la veuve closse. au- Lambert Closse avait épousé, comme il a été dit, Eli-
tres colons tués sabeth Moyen, qui se trouva veuve à dix-neuf ans. La
AVEC LE MAJOR. , . , i • • ,
mort prématurée de son mari occasionna quelque em-
barras dans ses affaires, & mademoiselle Mance, sa mère
adoptive, qui l'aima toujours comme son enfant, voulut
bien s'obliger à payer annuellement aux créanciers les
(3) Greffe de Ville- intérêts des sommes qui leur étaient dues (3). Madame
marie. Ade de Basset, Qosse détacha pour la même fin dix arpents de son
:o mars 1667. . L rr, . , j, » 1
(4) wd., 3i mars nei (4); & lorsque le Séminaire eut succède a la Com-
l667- pagnie de Montréal, comme nous le dirons bientôt, il
remit gratuitement à la veuve Closse tous les droits qu'il
avait à percevoir sur ce fief ; & cela, eft-il dit dans l'ade,
en considération des bons & agréables services que son
maria rendus à l'établissement de cette colonie, où il a été
M. DE BELESTRE COM-
MANDANT A SAINTE -
4e GUERRE. FAIT d'aRMES DE SAINTE-MARIE. l6Ô2. 5 [7
tué par les Iroquois en la défendant (i). Il ne laissa d'Éli- (i) Greffe de viiie-
sabeth Moyen, son épouse, qu'une fille, Jeanne Cécile mane- Fo1 & hom"
1 a j j 1 mage de \\ veuve
Closse, alors âgée de deux ans, dont nous parlerons dans ciosse, i-« fév, 1667.
la suite. Avec ce brave Major périrent trois courageux
colons) Jean Le Comte, de la ville d'Orléans, paroisse de
Notre-Dame de Recouvrance, âgé de trente & un ans ;
Louis Griffon, de la Rochelle, âgé de vingt & un ans, 8c
Simon Leroy, qui tous reçurent les honneurs de la sépul-
ture, le lendemain 7 février, avec le Major, & furent inhu-
més au cimetière. Les communications étaient alors si
difficiles, qu'on ne connut à Québec la mort du Major
Closse qu'environ deux mois après, c'eft-à-dire à la fin de
mars (2). (*) Journal des Je-
x > suites, mars 1662.
xvir.
Pour le remplacer à Villemarie, M. de Maisonneuve M. DU PUIS MAJOR,
établit Major M. Zacharie du Puis, comme étant le plus
digne d'occuper cette place, & même, en cas de besoin, marie.
de le remplacer lui-même en qualité de Gouverneur.
Après M. du Puis, l'homme de la colonie le plus propre
au métier des armes était, sans doute, M. Picoté de Bé-
leffre, qui commandait les travailleurs de la maison de
Sainte-Marie; & excités par l'exemple & la bravoure de
ces chefs, les colons, malgré les pertes qu'ils avaient
faites, ne cessèrent pas de montrer toujours le même cou-
rage dans les attaques que leur donnaient fréquemment
les Iroquois. Trois mois après la mort du Major Closse,
jour pour jour, le 6 mai de cette année 1666, eut lieu à
Sainte-Marie un fait d'armes où M. de Béleffre eut occa-
sion de faire éclater sa bravoure. M. Dollier, qui nous a
conservé les circonflances de cette action, fait remarquer
que la Reine du ciel, sous l'invocation de laquelle ce porte
avait été placé, semblait l'avoir pris sous sa sauvegarde,
en préservant conftamment de la mort & même des bles-
sures ceux qui le défendaient, quoiqu'ils fussent attaqués
souvent. Il eft vrai que la plupart étaient des hommes de
cœur qui avaient fait preuve de leur courage & étaient
singulièrement redoutés par les Iroquois.
5 1 8 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XVIII.
embuscade des mû- Le 6 mai, cinquante de ces barbares, venus pour $ur-
ouois a sainte-marie. prendre quelques-uns des hommes de Sainte-Marie, se
cachèrent dans les bois voisins, & y réitèrent tout ce
jour, en attendant le moment de fondre sur ceux des tra-
vailleurs qu'ils pourraient trouver à l'écart. Par une pro-
tection visible du ciel, un prêtre du Séminaire, accom-
pagné de quelques serviteurs, avait rôdé tout ce jour dans
le même bois, & tout proche de l'embuscade, sans être
aperçu par les ennemis. Il eft même à remarquer qu'ayant
voulu allumer du feu, dont la fumée l'eût fait découvrir par
les Iroquois, qui eussent pu s'approcher de lui & des siens
sans être vus, la Providence voulut que le bois ne prît
point feu, malgré toutes les tentatives qu'on fit pour l'al-
lumer. Le soir de ce même jour, après que les hommes
se furent retirés du travail pour retourner à Sainte-Marie,
il arriva que trois de ces braves, Truteau, Roulier &
Langevin, étaient encore au chantier, où il ne reftait plus
qu'eux & un nommé Le Soldat, pofté en sentinelle dans
un méchant trou qui méritait à peine le nom de redoute.
Ces trois hommes, regagnant enfin eux-mêmes la maison,
étaient arrivés près de cette redoute, lorsque tout à coup
les cinquante Iroquois, reliés cachés jusqu'alors à la dis-
tance d'une portée de fusil ou environ, se lèvent sans
bruit & courent sur eux, afin de les prendre vivants pour
(i)HiftoireduMont- jes mener prisonniers dans leurs bourgades (i).
réal, de 1 66i à 1662
XIX.
QUATRE COLONS ASSIÉ
Dans ce même moment, l'un des trois braves, levant
gés par cinquante la tête & les apercevant, s'écrie : Aux armes ! voici les
ennemis sur nous. Aussitôt chacun prend son fusil; & la
sentinelle, qui s'était endormie,' réveillée par ce cri
d'alarme, commence, au contraire, à prendre la fuite.
Les Iroquois^ se voyant déçus dans leur attente, font sur
les nôtres une décharge à brûle-pourpoint ; mais les trois
Français, sans avoir été atteints par cette grêle de balles,
quittent aussitôt les champs où ils se trouvaient encore 8c
courent à toutes jambes pour se jeter dans la redoute.
Le sieur Truteau, d'une grande taille, très-fort & d'un
4e GUERRE. FAIT D'ARMES DE SAINTE-MARIE. l6Ô2. 5 1 9
VRE LES ASSIEGES
AVEC PERTE POUR LES
courage à toute épreuve, rencontrant la sentinelle qui
fuyait, la fait entrer dans la redoute à coups de pied & à
coups de poing, lui reprochant son indigne lâcheté, &
produit sur elle une si efficace impression, qu'il semble
lui rendre le courage. Alors commence, d'une part, l'at-
taque la plus vive, &, de l'autre, la résiftance la plus
vigoureuse : les Iroquois faisant sur la redoute de
furieuses décharges, & les assiégés répondant, de leur
côté, avec une confiance intrépide & toujours avec dom-
mage pour les Iroquois qui, après avoir tiré sur la redoute
deux ou trois cents coups de fusil, n'eurent d'autre avan-
tage que d'avoir coupé en deux le fusil de Roulier.
xx.
M. de Béleftxe, entendant la fusillade, sort au plus M. DE BÉLESTRE DELI-
vite de Sainte-Marie, avec tout ce qu'il peut y conduire
d'hommes, pour dégager les assiégés; & chemin faisant il IROQUOIS.
rencontre les travailleurs dont une partie fuyait & l'autre
courait vers la redoute. Il arrête les fuyards, leur repro-
che une conduite si indigne des hommes de Sainte-Marie
& les conduit tous avec lui au combat. Dès leur arrivée,
ils commencent à répondre aux ennemis en faisant sur
eux leurs décharges & en s'efïorçant de les invenir. Mais
les Iroquois, s'apercevant qu'on allait leur couper le pas-
sage, s'enfuirent aussitôt dans les bois, emportant avec
eux leurs blessés, dont l'un mourut peu après de ses bles-
sures. Enfin on tira tant de coups de part & d'autre dans
cette action, qu'à Villemarie, en entendant ces furieuses
décharges , on jugea que tous les hommes de ce pofte
avaient été pris ou tués. On y courut en toute hâte, & on
fut merveilleusement surpris, en arrivant, de voir tout le
contraire de ce qu'on avait craint (i).
(i)Hiftoire du Mont-
réal de 1 66 1 à 1662.
. . . , XXI.
Pour inspirer à ses soldats cette intrépidité de cou- M< DE MAIS0NNEUVE
rage dont nous avons raconté tant d'illufïres exemples, & considéré comme
ce mépris de la vie au milieu des dangers, le moyen
qu'employait M. de Maisonneuve était de procurer & de
maintenir dans la colonie l'intégrité des mœurs; & parce
JUGE DE VILLEMARIE.
520 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
qu'il était convaincu que rien ne pouvait les rendre plus
impropres au métier des armes que les vices grossiers qui
dégradent l'homme & déshonorent le chrétien, c'était
surtout contre ces vices qu'il déployait l'énergie de son
caractère & sa sage & inflexible fermeté. G 'eft ce que
nous allons admirer dans sa conduite, comme juge parti-
culier de l'île de Montréal, & l'on nous permettra de faire
ici cette digression pour ne pas lui dérober une partie nota-
ble de la gloire qu'il s'eft acquise. On eft surpris qu'ayant
passé toute sa vie dans le métier des armes, il ait su allier
ensemble & réunir en sa personne, le caractère décidé &
résolu d'un Gouverneur militaire toujours prêt à marcher
à l'ennemi, & celui d'un juge consommé dans l'exercice
de la juftice, par la sagesse qui reluit dans toutes ses sen-
tences, & qui même peut nous laisser incertains s'il a
été supérieur comme Gouverneur de place ou comme
juge (*).
(*) Appelé & choisi par la divine Providence pour exercer la
juftice, M. de Maisonneuve se rendait digne, par la droiture inva-
riable de ses vues & par la sainteté de sa vie, de servir d'organe à
Dieu dans les jugements qu'il portait; & la sagesse de ses sentences
peut juftifier à bon droit ces paroles de M. Olier, sur les qualités
que devraient avoir tous les juges: « S'ils étaient bien purs, ils au-
« raient dans leurs cœurs la sagesse & la force de Dieu, véritable
« juge de tout le monde, dont ils ne doivent être que de simples
« organes extérieurs. Les hommes étant corporels & visibles, Dieu se
« sert de la personne sensible des juges pour rendre par eux ses
« arrêts. Dans ces magiftrats on devrait donc voir paraître non-seu-
« lement sa sagesse pour rendre à chacun ce qui lui appartient, selon
« que Dieu le sait & le voit en lui-même, mais encore sa force pour
« ordonner tout ce qui eft de la juftice & que la sagesse leur montre,
« sans jamais se laisser subjuguer par qui que .ce soit, comme tenant
« la place de Dieu, qui eft indépendant & ne peut être forcé par per-
te sonne. Ainsi le juge eft au-dessus de tout, incorruptible pour les
« présents, ne recevant jamais rien de ses parties, des biens desquelles
« il eft roi, pour en disposer dans l'équité & la juftice. En un mot,
« il doit juger comme Dieu jugerait, s'il occupait la charge extérieure
(i) Manuscrits de ft jg • tjent. & porter des arrêts tels que Dieu même les pro-
M. Olier. Attributs 1 •? - 1 1 -j ' j * 1 1 • r \
,. . « noncerait, si la cause était plaidee devant lui (i). »
divins. 1 r v '
JEUX DE HASARD ET
DE LA BOISSON.
M. DK MAISON NEUVE COMME JUGE. 321
XXII.
La passion des jeux de hasard, celle de la boisson, funestes effets des
presque inséparables Tune de l'autre, & le blasphème, lui
parurent être des germes deftructeurs de la colonie, qu'il
devait extirper dès qu'ils commencèrent à y paraître. Trois
de ses soldats, s'étant laissés aller au jeu & à la boisson,
& se trouvant ensuite incapables d'acquitter les dettes
qu'ils avaient contractées, prirent le parti de déserter de
la garnison <Sc d'abandonner le pays. Informé de leur fuite,
il les fit aussitôt poursuivre, &, par la diligence de ses
émissaires, ces fuyards, atteints à quatre lieues seulement
de Villemarie, furent ramenés au Fort & mis aux fers, le
8 janvier 1 658. Pour retrancher la cause de si graves
désordres, qui auraient pu causer la ruine du pays, en le
privant des soldats nécessaires à sa défense, il rendit
l'ordonnance suivante, le 18 du même mois : « Depuis
l'établissement de cette colonie, nous avions toujours
travaillé de tout notre pouvoir, suivant le pieux dessein
< de MM. les Associés seigneurs de cette île, à y établir
les bonnes mœurs, en prévenant toute sorte de scan-
dale & d'excès, tant par nos soins que par nos ordon-
nances, & cela en nous servant des voies les plus douces
& les plus favorables aux intérêts des particuliers, qu'a
pu nous suggérer l'inclination que nous avons de pro-
curer leur avancement. Trois soldats de notre garnison,
ayant contracté des dettes excessives pour favoriser leur
penchant au vin, & désespérant de pouvoir satisfaire
leurs créanciers, n'ont point trouvé d'autre moyen,
pour se dérober aux poursuites de ceux-ci, que de s'éva-
der par une fuite aussi dangereuse pour eux-mêmes que
préjudiciable à la sécurité publique & à l'établissement
de la colonie de Villemarie. Après l'évasion de ces sol-
dats, personne ne peut douter que nous ne soyons obligé,
par le devoir de notre charge & pour l'acquit de notre
conscience, d'apporter à ce mal le dernier remède, qui
ne peut être que le retranchement entier des occasions
qui y ont donné lieu.
522 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
XXIII.
ORDONNANCE CONTRE
LES JEUX DE HASARD,
LA BOISSON ET LE
BLASPHÈME.
« En conséquence, nous défendons : i° A toute sorte
de personne, de quelque qualité ou condition qu'elle
soit, habitant de ce lieu ou autre, d'y vendre ou débiter,
« en gros ou en détail, sous quelque prétexte que ce soit,
« sans un ordre de nous, exprès & par écrit, aucune
« boisson enivrante, sous peine d'amende arbitraire, à
« laquelle on sera contraint par corps. — 2° De plus, nous
« interdisons tous jeux de hasard. — 3° Nous cassons &
« annulons toute promesse, par écrit ou verbale, directe
« ou indirecte, faite ou à faire, tant pour ce sujet que
« pour toute autre sorte de jeu, avec défense aux créan-
« ciers de faire aucune poursuite en juftice pour le recou-
« vrement de ces sortes de dettes, sous peine de vingt
« livres d'amende & de confiscation des sommes ainsi
« demandées. — 40 Quant à ceux qui seront convaincus
« d'avoir fait des excès de vin, d'eau-de-vie ou d'autres
« boissons enivrantes, ou d'avoir juré ou blasphémé le
« saint nom de Dieu, ils seront châtiés, soit par amende
« arbitraire, soit par punition corporelle, suivant l'exi-
« gence des cas. — 5° Pour obvier aux évasions men-
« tionnées ci-dessus, nous déclarons, par la présente
« ordonnance, que tous les fuyards seront par là même
« convaincus du crime de désertion; &, de plus, que tous
« ceux qui les favoriseront dans leur fuite, soit en les
« recélant, soit en les aidant de quelque manière que ce
« soit , seront aussi censés être coupables du même
(1) Greffe de ville- « crime (i). » Le syndic des habitants, Marin Jeannot, &
marie, ordonnance de Vautres officiers de la colonie furent chargés de tenir la
M. de Maisonneuve, . . . . . ^ , ,
du 18 janvier i658. main a 1 exécution de cette ordonnance, & le greffier de la
juflice seigneuriale la publia à l'issue des Vêpres, & l'affi-
cha, près de la porte de l'église paroissiale, le même jour,
18 janvier 1 658.
xxiv. . .......
blasphémateurs punis II ne suffisait pas de l'avoir rendue ainsi obligatoire,
par m. de maison- \\ fallait surtout la faire observer, & ce fut ce que procura
M. de Maisonneuve par sa vigilance & sa fermeté; car,
dans toutes les minutes du greffe, nous ne trouvons aucun
M. DE MAISONNEUVE COMME JUGE.
523
autre cas de désertion arrivé sous son gouvernement que
celui que nous venons d'indiquer, ni d'autre contravention
au rerte de cette ordonnance que les deux cas suivants.
Un individu fut convaincu d'avoir, à la suite de quelques
excès de boisson, blasphémé le saint Nom de Dieu, tant
en la redoute de Sainte-Marie que dans la maison d'un
particulier, la nuit du 16 au 17 février 1 663 . Pour venger
l'honneur dû à Dieu, M. de Maisonneuve condamna à
vingt livres d'amende envers l'église paroissiale, tant le
blasphémateur que l'individu dans la maison duquel le
blasphème avait été ainsi réitéré (1); & cela conformé-
ment à la déclaration du Roi, qui obligeait les témoins de
ces scandales à les dénoncer dans les vingt-quatre heures
aux juges des lieux : obligation que le maître de la maison
avait négligé de remplir. Ce dernier ayant été convaincu
d'avoir aussi blasphémé contre Dieu, & proféré des
paroles sales & scandaleuses, M. de Maisonneuve le
priva, pour l'espace d'une année, de l'usage d'un arpent
de la terre qu'il lui avait donnée au nom des seigneurs, &
en attribua la jouissance à l'église de Villemarie. En
même temps il ordonna aux marguilliers de choisir, sur
cette terre; l'arpent qui serait le plus à leur gré & de le
louer à quelque colon, en leur défendant de transiger
avec le blasphémateur lui-même. Enfin, pour prévenir
les dégâts que celui-ci y aurait pu faire par dépit, il l'obli-
gea à l'avoir en sa garde pendant cette année, & à réparer
tous les dommages qui y seraient faits, sauf à lui d'avoir
recours contre les malveillants (2).
Dans les différends survenus entre les particuliers
pour des intérêts matériels, lorsque M. de Maisonneuve,
après avoir bien examiné leurs prétentions respectives,
jugeait que leurs droits étaient incertains, il les engageait
à se désiffer de leurs poursuites; &, par l'efficacité de ses
paroles, leur faisait désirer à eux-mêmes le désiftement,
afin de conserver entre eux l'union & la concorde. Ainsi,
dans un litige au sujet d'une succession, il termina le dif-
(1) Greffe de Ville-
marie. Jugement de
M. de Maisonneuve,
du 22 fév. 1 663.
(2) Greffe d'e Ville-
marié. Jugement de
M. de Maisonneuve,
20 o£t. 1 66 1 .
XXV.
ADRESSE DE M. DE MAI-
SONNEUVE POUR RÉ-
TABLIR l'union EN-
TRE LES PARTIES DI-
VISÉES.
»
324 IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
fcrend en ordonnant, du consentement exprès des deux
parties, qu'elles demeureraient entièrement quittes Tune
(0 Greffe de ville- envers l'autre (i). Si quelque particulier en injuriait un
mane. Jugement de autre ^e paroles, il condamnait toujours le coupable à une
M. de Maisonneuve, r > r
1 8 juin 1 665. réparation en présence de témoins, ou à une déclaration
de désaveu devant notaire pour satisfaire au prochain
outragé; &, en outre, le plus souvent, à une amende en-
vers l'église, pour expier l'outrage fait à Dieu. Une femme
ayant maltraité & injurié M. Louis- Arthur de Sailly, il la
condamna à lui faire réparation dans trois jours, en pré-
sence des témoins que M. de Sailly choisirait, & à une
amende de vingt livres envers l'église, sous peine d'être
(2) ibid., 11 août saisie & mise en prison après les trois jours expirés (2).
i6d3. Pareillement, Louis Loisel & sa femme ayant été offensés
de paroles par un individu, M. de Maisonneuve, après
avoir fait examiner l'affaire par son Major, M. du Puis,
condamna le coupable aux frais de la procédure, à dix
livres d'amende envers l'église & à fournir dans les vingt-
quatre heures, à Loisel, un acte de réparation devant no-
(3) ibid. Jugement taire (3) . Deux femmes s'accusèrent mutuellement d'avoir
2 7^anteierai66?neUVe' ma^ Par^ l'une de l'autre; quoique le tort fût des deux
côtés, M. de Maisonneuve condamna l'une d'elles à dé-
clarer dans les vingt-quatre heures, en présence de deux
témoins & du greffier, qu'elle avait offensé l'autre de pa-
roles par pure colère. Il porta aussi contre la seconde un
semblable jugement; &, afin de les obliger à l'exécuter sans
délai, il déclara que, après les vingt-quatre heures écoulées
depuis la signification de cette sentence, si l'une ou l'autre
n'avait pas satisfait, elle donnerait cinquante livres à
l'église paroissiale & serait, en outre, contrainte par corps
à la déclaration ordonnée (*).
(*) Ce moyen eut l'effet qu'il s'en était promis : l'une & l'autre
(4) Ibid. Jugement firent cette déclaration, en présence de Jean Gervaise,de Jean Lemer-
deM.de Maisonneuve, cher & de Basset, greffier, qui en dressa l'acfe pour le conserver au
3 juillet 1 G 5 8 . greffe, où on le voit encore (4).
M. DE MAISONNEUVE COMME JUGE.
525
Il parait que, à mesure que la colonie devenait plus
nombreuse, ces sortes de querelles étaient aussi plus fré-
quentes qu'elles ne Pavaient été auparavant, surtout parmi
les femmes. Pour les prévenir, M. du Puis, chargé du
commandement en l'absence de M. de Maisonneuve ,
rendit l'ordonnance suivante, le 20 septembre 1662 :
« Etant pleinement informé des désordres & des scan-
« dales occasionnés par les injures & les paroles infa-
« mantes qui se disent pour le moindre sujet, & désirant,
« pour la gloire de Dieu & pour le bien public, empêcher
« de tout notre pouvoir qu'une si damnable coutume
« s'établisse , qui infailliblement attirerait la colère de
« Dieu sur cette colonie : nous défendons très-expressé-
« ment les paroles injurieuses, pour quelque cause ou
« prétexte que ce soit, sous peine de punition pécuniaire
b pour la première fois, &, en cas de récidive, de peine
« corporelle, sans exception d'âge ni de sexe ; &, afin que
« les maris ne prétendent pas cause d'ignorance, comme
« la loi les établit seigneurs de leurs femmes, nous les
« sommons de tenir la main à ce qu'elles ne tombent pas
« dans cette faute, s'ils veulent éviter l'infamie d'un châ-
« timent aussi sévère qu'équitable (1). »
Lorsque le coupable, non content d'injurier quel-
qu'un de paroles, en venait à le frapper de coups, dans ce
cas, M. de Maisonneuve le condamnait toujours à une
amende pécuniaire envers l'offensé. Une femme en ayant
battu une autre, il condamna la première à une amende
de cinquante livres envers la seconde, sous peine d'être mise
en prison si elle n'avait satisfait dans huit jours (2). Une
autre qui avait frappé un homme, fut condamnée à une
amende de vingt-cinq livres &, en outre, à une pareille
somme envers l'église paroissiale. Un particulier ayant
battu un soldat de la garnison, qui fut assez maître de soi-
même pour ne pas rendre l'offense, M. de Maisonneuve
condamna le coupable à trente livres d'amende envers
l'offensé &, en outre, à défrayer le chirurgien Bouchard,
XXVI.
ORDONNANCE POUR PRE-
VENIR LES PAROLES
INJURIEUSES.
(1) Greffe de ylle-
lemarie. Ordonnance
de M. du Puis, 20 sep-
tembre 1662.
XXVII.
JUGEMENTS DE M. DE
MAISONNEUVE A L'oC-
CASION DE BATTERIES.
(2) Jugement de
M. de Maisonneuve,
25 mai 1660..
52Ô IIe PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL.
qui, pendant quinze jours, avait logé, nourri & médica-
(i) Jugement de menté ce soldat (i). Un serviteur, frappé par un individu,
f9 ddécembre0"657!C' ^ut m*s Par la hors d'état, pendant quelques jours, de
servir son maître; M. de Maisonneuve, par sa sentence,
n'attribua aucun dédommagement personnel à ce servi-
teur, qui sans doute n'était pas tout à fait innocent dans le
conflit; mais, sur la visite du chirurgien, il condamna
l'agresseur à douze livres envers le maître.
XXVIII. . . :'" ' \
sagesse et équité de Voici une preuve remarquable de la sagesse de M . de
m. de maisonneuve Maisonneuve, dans les appréciations qu'il faisait de la
DANS SES SENTENCES. ' 11 1
culpabilité des prévenus, & de la parfaite équité qui pré-
sidait à ses sentences. Un soldat des plus braves de sa
garnison, qui s'était diftingué dans plusieurs faits d'armes,
nommé Saint-Jacques, venait d'assifter à la sainte Messe,
sans doute dans des dispositions très-chrétiennes, lorsqu'il
fut assailli à la porte de l'église par une femme qui, se
jetant sur lui, se mit à le frapper à coups de bâton, pour
le punir, disait-elle, d'avoir noirci sa réputation par une
atroce calomnie. Ce soldat se laissa injurier & frapper sans
en tirer par lui-même aucune vengeance, quoiqu'il l'eût
pu aisément, & se contenta de porter sa plainte à M. de
Maisonneuve, en proteflant qu'il n'avait jamais eu la
pensée d'inventer sur cette femme la calomnie qu'elle lui
imputait. M. de Maisonneuve la fait comparaître; elle se
présente avec assurance, avouant qu'elle a battu Saint-
Jacques pour se venger d'une calomnie qu'il a inventée
contre son honneur; & comme M. de Maisonneuve lui
demandait devant qui Saint-Jacques avait donc proféré
cette calomnie, elle articule le nom d'un autre soldat,
qu'elle assure la lui avoir rapportée à elle-même, en ajou-
tant que celui-ci la tenait de la propre bouche de Saint-
Jacques. Là-dessus, M. de Maisonneuve fait comparaître
ce soldat, qui avoue sans détour avoir tenu ce propos à la
femme en queftion, mais en déclarant en même temps
qu'il l'a inventé lui-même par légèreté, & qu'il n'a jamais
entendu dire rien de semblable à Saint-Jacques. Voici
M. DE MAISON NEUVE COMME JUGE.
quelle fut la sentence de M. de Maisonneuve. D'abord, de
l'aveu des parties, il déclara que Saint-Jacques était inno-
cent, 8c qu'il avait été injulfement opprimé. Quant au
soldat calomniateur, il jugea qu'il avait offensé tout à la
fois 8c Dieu, qui défend la calomnie, 8c cette femme, dont
il avait voulu noircir malicieusement la réputation. Il le
condamna donc, d'abord, à vingt livres d'amende envers
l'église paroissiale, pour satisfaire à Dieu, 8c ensuite à cin-
quante livres pour réparation envers la femme outragée;
mais celle-ci ayant entrepris de se venger de ses propres
mains, 8c même de frapper un innocent, il la condamna à
son tour à vingt livres au profit de l'église paroissiale,
pour réparer l'injure faite à Dieu, 8c à donner à Saint-
Jacques les cinquante livres que le calomniateur était tenu
de lui donner à elle-même (i).
Lorsqu'il s'agissait de délits publics contre les
bonnes mœurs, M. de Maisonneuve, en condamnant les
coupables, ajoutait aux amendes le bannissement perpé-
tuel, de peur qu'ils ne devinssent contagieux en demeu-
rant dans la colonie. Nous trouvons aux archives judi-
ciaires de Villemarie trois cas de ce genre, arrivés sous
son gouvernement. Un soldat de sa garnison, qu'il avait
chargé de veiller à la garde de la Pointe-Saint-Charles,
fut accusé d'abandonner journellement la redoute, 8c
d'aller tenir à plusieurs femmes honnêtes des discours
fort messéants. Pour s'assurer de la vérité, il usa d'un
ftratagème qui lui réussit, par le moyen du major Closse,
encore vivant, 8c de son aide-major, M. du Puis, qu'il
avait mis l'un 8c l'autre dans le secret. Saisi & conduit en
prison, ce soldat confessa lui-même sa mauvaise conduite;
8c, sur ses propres aveux, fut condamné au bannissement.
« Pour réparation du scandale qu'il a donné à toute l'ha-
« bitation de Villemarie, dit M. de Maisonneuve dans
« sa sentence, nous l'avons cassé de notre garnison, 8c
« condamné à deux cents livres d'amende, applicables à
« des filles pauvres, pour les aider à se marier à Ville-
(i) Jugement
i3 juillet 1 656.
du
XXIX.
SENTENCES DE BANNISSE-
MENT POUR PROCURER
LES BONNES MŒURS
DANS LA COLONIE.
528 11e PARTIE. LES CENT ASSOC. ET LA COMP. DE MONTRÉAL
« marie; &, afin d'éviter la continuation du scandale,
« nous Pavons banni pour toujours de toute l'étendue de
(0 Jugement du « notre Gouvernement (i). »
4 novembre 1 658.
Un autre, qui avait défriché & mis en valeur trois
arpents & demi de terre sur le domaine des seigneurs,
ayant été convaincu d'avoir cherché à porter atteinte,
quoique sans succès, à l'honneur d'une mère de famille,
M. de Maisonneuve le déposséda de cette terre, dont il
donna la moitié à l'église paroissiale, en réparation de
l'offense faite à Dieu, & le relfe aux enfants de la femme
qu'il avait voulu outrager. Une femme, ayant eu le mal-
heur de tomber dans une faute contre les mœurs, & le
bruit s'en étant répandu parmi les colons, M. de Maison-
neuve, après avoir convaincu le coupable, le condamna à
une amende de six cents livres envers le mari, & au ban-
nissement perpétuel, après trois mois pour régler ses
affaires ; &, sur l'aveu de la femme, il la priva de son
douaire, cassa toutes les autres conventions matrimoniales
faites à son profit, & permit à son mari de la rendre à ses
père & mère, ou de la tenir renfermée le refte de ses
(2) Jugement du jours (2). On lit dans le journal des Jésuites que, vers le
17 juin 1660. mois de septembre 1648, on amena de Villemarie à Qué-
bec un tambour, condamné à mort pour un crime détes-
table qu'on ne spécifie pas, en ajoutant que les Mission-
naires, résidant alors à Villemarie, s'opposèrent secrète-
ment à l'exécution du criminel & demandèrent qu'il fût
conduit à Québec, où d'ailleurs celui-ci avait droit d'ap-
peler de la sentence de M. de Maisonneuve. C'eft la seule
sentence de mort portée par celui-ci, à en juger du moins
par tout ce que nous avons pu trouver des actes de son
Gouvernement. Le procès de ce condamné ayant été revu
à Québec, on commua la peine en celle des galères, en lui
offrant cependant sa liberté, s'il voulait accepter l'office
(3) Journal des Je- d'exécuteur public, ce qu'il fit (3).
suites, sept. 1640.
En terminant ce chapitre, nous ferons remarquer,
M. DE MAISON N E U VE COMME JUGE.
qu'à toutes ses autres qualités comme juge, M. de Mai-
sonneuve joignait une impartialité que sa grande religion,
son désintéressement parfait & sa fermeté de caractère
rendirent toujours invariable (*). L'un des individus dont
on vient de parler, quoique des plus considérables de la
colonie, fut néanmoins condamné par lui au bannissement
perpétuel. Il eft vrai que plus tard il reparut à Villemarie,
peut-être parce qu'il appela de cette sentence, & que le
jugement fut reformé ; du moins fit-il une fondation per-
pétuelle à l'église paroissiale, sans doute en réparation du
scandale qu'il avait donné à ses concitoyens. Ce fut la
fondation de six messes en l'honneur du Très-Saint Sacre-
ment, qu'on devait célébrer le premier jeudi des mois
de janvier, mars, mai, juillet, septembre 8c novembre, à
huit heures 8c demie du matin (**).
(*) C'eft, comme le fait observer M. Olier, l'un des attributs
divins qui devrait reluire dans les juges de la terre. « Dieu, dit-il, ne
a considère point si la personne eft grande ou petite pour lui faire
« bon droit, si elle eft pauvre ou riche; il regarde à l'équité & à ren-
« dre à chacun ce qui lui appartient, ne voyant goutte pour faire
« acception de personne. Non est per sonar uni acceptor Deus. Ainsi
« le vrai juge doit être aveugle à toute condition (i). »
(**)Du consentement de M. Souart, curé de la paroisse, les trois
marguilliers alors en charge, Charles Le Moyne, Pierre Gadois &
Jacques Le Ber, acceptèrent la fondation, en promettant de faire son-
ner ces jours-là la cloche en branle une demi-heure avant la Messe (2).
(1) Manuscrits de
M. Olier. Attributs de
Dieu.
'(■2) Greffe de Ville-
marie. Actede Basset,
27 août 1662. — Re-
giftre de la paroisse.
Délibe'r. delà fabrique,
vol. A, 27 août 1662.
TOME II.
ROLE GÉNÉRAL
DE LA RECRUE DE I 653.
Nous avons dit que M. de Maison neuve & M. de la Dauversière
enrôlèrent pour Villemarie cent cinquante-quatre hommes, dont cent
dix-huit passèrent leurs contrats d'engagement à la Flèche, devant de
Lafousse, notaire de cette ville, dans les mois de mars, avril & mai 1 653.
Le 20 juin suivant, le vaisseau qui portait la recrue étant dans la
rade de Saint-Nazaire, près de Nantes, le notaire Belliotte se trans-
porta à bord de ce navire & dressa un acte par lequel cent trois de
ces hommes reconnurent avoir reçu diverses sommes, formant en tout
onze mille soixante-dix livres, en avancement des gages que la Com-
pagnie de Montréal s'était obligée de leur donner à chacun tous les
ans. Il paraît que plusieurs, après s'être enrôlés, se désiftèrent ou
furent empêchés de partir alors. On peut d'ailleurs présumer que
quelques autres qui s'étaient d'abord embarqués, voyant ensuite le
danger imminent où les exposait le mauvais état du vaisseau, qui les
obligea enfin de relâcher, profitèrent de cette circonftance pour dé-
serter la recrue. Du moins, ce fut pour rendre leur désertion plus
difficile, que M. de Maisonneuve les mit tous dans une île, en
attendant qu'il' se fût pourvu d'un autre vaisseau. Quoi qu'il en soit,
de cent cinquante-quatre qui s'étaient enrôlés, il n'y en eut que cent
treize qui passèrent la mer; & la maladie, pendant la traversée, ayant
emporté huit de ces hommes, la recrue, en arrivant en Canada, ne
fut plus composée que de cent cinq soldats effectifs, ainsi que l'assure
M. de Belmont.
Comme tous étaient pleins de résolution & en état de porter les
armes, ils prirent part à une multitude de petits combats, dans les-
quels vingt-un ou vingt-deux de ces braves succombèrent, de ce nom-
bre sept ou peut-être huit qui périrent, en 1660, dans la célèbre
action du Long-Saut. Un grand nombre d'autres qui survécurent aux
532
ROLE GÉNÉRAL
précédents turent sans cloute grièvement blessés en combattant & mis
hors d'état de service, par suite de leurs blessures. C'eft ce qui peut
expliquer pourquoi, lorsque M. de Maisonneuve établit, en 1 663 , la
milice de la Sainte-Famille, dans laquelle cent quarante colons en-
trèrent aussitôt, il n'y eut dans ce nombre que trente-un des hommes
de la recrue de i653, quoique environ quatre-vingts, qui en avaient
fait partie, fussent encore vivants.
Nous donnerons ici le rôle général des cent cinquante-quatre
hommes qui s'engagèrent pour faire partie de cette célèbre recrue de
t 65 3^ qui, sous la conduite de M. de Maisonneuve, sauva toute la
colonie Française en volant au secours de Pile de Montréal; & nous
indiquerons ceux d'entre eux qui, en 1 663, s'enrôlèrent dans la mi-
lice de la Sainte-Famille. Quelque monotone que puisse paraître
cette nomenclature, on nous permettra de la donner ici dans son
entier, en considération de ceux qui devront y trouver la souche de
leur famille en Canada, & la désignation des lieux particuliers de
l'ancienne France d'où ils tirent leur origine.
ANSELIN,
Pierre , d'Abbeville, en Picardie, par a£te passé à la Flèche,
entre lui & M. de la Dauversière, le 14 avril 1 653 j s'engagea à
faire partie de la recrue qui devait s'embarquer prochainement pour
Villemarie. (De Lafonsse, notaire.)
AUDRU,
Jacques, de Paris, s'engagea aussi à La Flèche, avec le même,
le 18 avril (de Lafousse); & le 20 juin étant dans la rade de Saint-
Nazaire, il déclara avoir reçu, en avancement de ses gages, la somme
de soixante-quinze livres. {Belliotte, notaire.)
AVISSE,
François, qu'on pense avoir été originaire de Paris, contracta
aussi avec M . de la Dauversière le même engagement, le 1 4 avril 1 65 3 .
(De Lafousse, notaire.)
BALUE,
Jacques, résidant à Chafteau, en Anjou, ou Chateau-la-Val-
lière, aujourd'hui département d'Indre-&-Loire, chef-lieu de canton,
dans l'arrondissement de Tours. Il prit son engagement avec M. de
Maisonneuve & M. de la Dauversière, à la Flèche, le 1" avril i653.
[De Lafousse, notaire.)
DE LA RECRUE DE [653.
533
BARBOUSON (De),
Valérie, de Clermont en Bassigny, s'engagea par contrat,
entre lui & M. de la Dauversière, le 12 avril 1 653 . (De Lafousse,
notaire.)
BARDET,
Michel, de la paroisse de Vilaines, près de la Flèche, aujour-
d'hui dans le département de la Sarthe, arrondissement de la Flè-
che, canton de Malicorne, contracta, le 14 avril i653, avec M. de la
Dauversière, & promit de se rendre au lieu de l'embarquement. (De
Lafonsse, notaire.)
BAREAU,
Pierre, de la ville de la Flèche, fit les mêmes conventions avec
M. de Maisonneuve & M. de la Dauversière, le 3o mars 1 653 (de
Lafousse, notaire); & s'étant rendu à Saint-Nazaire, ou la recrue
était réunie, déclara, le 20 juin, avoir reçu quatre-vingt-huit livres
en avancement de ses gages. (Belliotte, notaire.)
BASTARD,
Vves. On ne connaît pas le lieu de son origine, ni les circonltances
de ses engagements; mais, s'étant joint à la recrue réunie dans la
rade de Saint-Nazaire, il reconnut avoir reçu cent livres, le 20 juin
1 65 3 . Ce brave colon fut tué l'année suivante par les Iroquois, le
1 1 octobre, & inhumé le lendemain à Villemarie. (Registres de la
paroisse de Villemarie.)
BAUDOIN,
Olivier. Nous ne connaissons pas non plus les circonltances de
son engagement, ni le lieu de sa naissance. Il se rendit, comme le
précédent, à Saint-Nazaire & déclara, le 20 juin 1 65 3 , avoir reçu
soixante-dix-neuf livres en avancement de gages. ("Acte de Belliotte,
notaire.)
BAUDRY,
Antoine, de la paroisse de Ghemiré en Charnie, pays du Maine,
aujourd'hui département de la Sarthe, arrondissement du Mans,
canton du Loué^ fit son engagement avec M. de la Dauversière, le
4 avril 1 65 3 (de Lafousse, notaire); & le 20 juin, il déclara avoir
reçu sur ses gages la somme de cent vingt-six livres. (Belliotte,
notaire.)
BEAUVAIS,
Pierre, de la paroisse d'Avenières, près Laval, aujourd'hui dé-
partement de la Mayenne, arrondissement & canton de Laval, prit
534
ROLE GÉNÉRAL
son engagement avec M. de la Dauversière, le i5 avril de la même
année. [De Lafousse, notaire.)
BELLANGER,
René, de Sainte-Colombe, aujourd'hui département delà Sarthe,
arrondissement & canton de la Flèche, s'engagea avec le même, le
,14 avril 1 653 . {De Lafousse, notaire}
BÉLIOT,
Charles-Jean, de la paroisse de Saint-Jean de Lamotte, aujour-
d'hui département de la Sarthe, arrondissement de la Flèche, canton
de Pontvallain, s'engagea par contrat avec M. de Maisonneuve &
M. de la Dauversière, le 12 mai [de Lafousse, notaire); & 'confessa,
le 20 juin suivant, avoir reçu de la Compagnie de Montréal cent dix-
neuf livres. {Belliotte, notaire.)
BENOIT,
Paul, de la ville de Nevers, fut engagé pour la Compagnie de
Montréal, le 23 mai i653, par M. de Maisonneuve & M. de la Dau-
versière {de Lafousse, notaire); & le 20 juin suivant, il déclara avoir
reçu cent vingt-trois livres en avancement de ses gages. {Belliotte,
notaire.) Il fut l'un de ceux qui, en 1 663 , s'enrôlèrent volontaire-
ment dans la milice de la Sainte-Famille pour la défense du pays.
BESNARD,
René, de Villiers-au-Bouan, près Chafteau, en Anjou, aujour-
d'hui Villiers-au-Bouin, département d'Indre-&-Loire, arrondisse-
ment de Tours, canton de Château-la-Vallière. - Il contracta son en-
gagement avec M. de la Dauversière le 7 avril, & en signa l'acte
qu'on voit encore à la Fèche dans les minutes de de Lafousse. Avant
son départ de France, il reçut cent vingt livres & signa aussi l'afte
du notaire Belliotte, où cette somme eft mentionnée.
BIARDS,
Gilles, de la Flèche, faubourg Saint-Jacques, fut engagé pour
Montréal par M. de Maisonneuve & M. de la Dauversière, le 3o mars
1 65 3 , devant de Lafousse, notaire à la Flèche.
BITEAU,
Louis, dit Saint-Laurent, natif de la paroisse de Clermont, au-
jourd'hui arrondissement & canton de la Flèche, s'engagea par con-
trat passé entre lui & MM. de Maisonneuve & de la Dauversière,
le 12 mai 1 65 3 , devant le même notaire, & reçut cent vingt-neuf
livres en avancement de ses gages. {Belliotte, notaire.) A Villemarie,
DE LA RECRUE DE 1 653 .
535
il entra dans une pieuse association de braves colons qui se dévouaient
à faire la garde, au péril de leur vie, pour défendre celle des travail-
leurs, avant que M. de Maisonneuve eût établi la milice de la Sainte-
Famille, & mourut le i5 février r 65 S .
BOIVIN,
Jacques, de la paroisse de Sainte-Colombe, aujourd'hui arron-
dissement &. canton de la Flèche, passa son engagement avec M. de
Maisonneuve & M. de la Dauversière, le 3o mars 1 65 3 , devant le
notaire de Lafousse, & déclara, le 20 juin suivant, avoir reçu quatre-
vingt-onze livres en avancement de ses gages. (Belliotte, notaire.)
BONDY,
René, de la ville de Dijon, passa son engagement avec M. de
Maisonneuve & M. de la Dauversière, à la Flèche, le 23 mai. Il
signa l'afte dressé ce jour-là par le notaire de Lafousse; & ayant reçu
en avancement de ses gages cent trente-quatre livres, il signa aussi
la reconnaissance de cette somme, écrite par Belliotte, le 20 juin
suivant.
BONNEAU,
Jean, fils de Michel Bonneau, de la Flèche, faubourg Saint-
Jacques, contracta son engagement avec M. de Maisonneuve & M. de
la Dauversière, le 3o mars de la même année. (De Lafousse, no-
taire.)
BOUCHARD,
Etienne, né à Paris, paroisse Saint- Paul, maître chirurgien,
domicilié à Epernon, contracta engagement avec les mêmes, le
10 mai i653, devant de Lafousse, notaire, dont il signa l'afte, non
moins que celui de Belliotte, du 20 juin, par lequel il reconnut avoir
reçu cent quarante-sept livres, en avancement des gages que lui avait
assurés la Compagnie de Montréal.
BOUDU,
(ou Bondu), René, de la paroisse de Souvigné-sous-Chalteau ,
en Anjou, aujourd'hui Souvigné tout court, département d'Indre-&-
Loire, arrondissement de Tours, canton de Château-la-Vallière. Il
s'engagea par contrat passé entre lui & M. de la Dauversière, devant
de Lafousse, notaire, le 9 avril de la même année.
BOULLAY,
Auguftin, de la ville du Mans, passa son engagement avec M. de
la Dauversière, le 29 avril i653, devant de Lafousse, notaire à la
Flèche.
536
ROLE GÉNÉRAL
BOUTELOU,
Jacques, de la paroisse de Montigue, aujourd'hui département
de la Mayenne, arrondissement & canton de Laval, s'engagea pour
Montréal , avec M. de la Dauversière, le i5 avril de la même année,
devant de Lafousse.
BOUVIER,
Michel, de la Flèche, faubourg Saint-Germain, passa son enga-
gement, le même jour, avec M. de la Dauversière {de Lafousse, no-
taire), & reçut quatre-vingt-dix-huit livres en avancement de gages,
ainsi qu'il en fit la déclaration le 20 juin suivant. {Belliotte, notaire.)
BOUZÉ,
(ou Bruzé), Pierre, natif de Sablé, aujourd'hui département de
la Sarthe, arrondissement de la Flèche & chef-lieu de canton, passa
son engagement avec M. de la Dauversière, le 25 avril 1 65 3 , à la
Flèche {de Lafousse, notaire) , & reçut cent sept livres en avance-
ment de ses gages, comme il le déclara devant le notaire Belliotte, le
20 juin, avant le départ.
BRASSIER,
Jacques. Il dut passer son engagement ailleurs qu'à la Flèche,
puisqu'on n'en trouve aucune trace dans les minutes de de Lafousse;
mais étant à la rade de Saint-Nazaire, pour mettre à la voile avec
M. de Maisonneuve, il déclara, le 20 juin 1 85 3, en présence du notaire
Belliotte, avoir reçu de la Compagnie de Montréal vingt-sept livres,
en avancement de ses gages. Il fut l'un des dix-sept braves qui,
en 1660, se dévouèrent pour le salut de la colonie, & périrent en
héros chrétiens dans la célèbre affaire du Long-Saut. Il était alors
âgé de vingt-cinq ans, ce qui suppose qu'il avait environ dix-huit
ans lorsqu'il se donna à M. de Maisonneuve pour faire partie de cette
recrue.
BROSSARD,
Urbain, de la ville de la Flèche, faubourg Saint-Germain, passa
son afle d'engagement avec M. de la Dauversière, le 12 avril 1 65 3 ,
devant de Lafousse, dont il signa l'afte. Il reçut cent quatre livres en
avancement de gages & en signa la reconnaissance à bord du navire,
le 20 juin suivant, en présence du notaire Belliotte. En i663, il fut
du nombre de ces courageux colons qui s'enrôlèrent dans la milice
de la Sainte-Famille pour le salut du pays. Selon l'usage de ce temps,
il signait Urban Brossard.
CADET,
René, demeurant à Saint-Germain, aujourd'hui département de
DE LA RECRUE DE 1 65 3 .
la Sarthe, arrondissement & canton de la Flèche, passa son engage-
ment avec M . de Maisonneuve & M . de la Dauversière, le 1 1 mai 1 65 3 ,
à la Flèche, devant le notaire de Lafousse , & déclara, le 20 juin sui-
vant, avoir reçu de la Compagnie de Montréal soixante -treize livres
en avancement de ses gages. (Belliotte, notaire.)
CADIEU, ,
Jean, natif de la paroisse de Pringé, aujourd'hui département de
la Sarthe, arrondissement de la Flèche, canton du Lude, fut engagé,
le ier mai, par M. de la Dauversière {de Lafousse, notaire), & reçut
cent cinquante livres sur ses gages, comme il le déclara devant le
notaire Belliotte le 20 juin suivant.
CHARTIER.
Guillaume, de la ville de la Flèche, passa son engagement avec
M. de Maisonneuve & M. de la Dauversière le 20 avril 1 653 {de
Lafousse, notaire), & reçut en avancement de gages cent vingt-trois
livres, ainsi qu'il l'attefta en présence de Belliotte , le 20 juin, avant
le départ pour le Canada.
CHARTIER,
Louis, chirurgien. Il passa son engagement ailleurs qu'à la
Flèche; mais étant déjà sur le navire, il déclara avoir reçu de la Com-
pagnie de Montréal cent vingt livres en avancement de ses gages. Le
18 avril 1660, il signa un contrat à Villemarie, comme témoin, avec
cette qualité de chirurgien. {Greffe de Villemarie, donation en faveur
de Jean Pichard.)
CHAUDRONNIER,
Jean, demeurant au Bailleul, aujourd'hui département de la
Sarthe, arrondissement de la Flèche, canton de Malicorne, fut engagé
par M. de Maisonneuve & M. de la Dauversière le 20 avril 1 65 3 , en
présence de de Lafousse; &, le 20 juin suivant, déclara devant Bel-
liotte avoir reçu quatre-vingt-seize livres sur ses gages.
CHAUVIN,
Pierre, de la paroisse de Solesme, aujourd'hui arrondissement de
la Flèche, canton de Sablé, s'engagea, par son contrat passé antre lui
& M. de la Dauversière le 4 avril 1 653 , devant de Lafousse, &, le
20 juin, confessa, en présence de Belliotte, avoir reçu quatre-vingts
livres sur ses gages, de la part de la Compagnie de Montréal.
CHESNEAU,
Jean, demeurant à Saint-Aubin, passa son engagement avec
538
ROLE GÉNÉRAL
M. de la Dauversière le 4 avril 1 65 3, à la Flèche, devant de Lafousse.
CHEVALIER
(ou le Chevalier), Louis, de la ville de Caen, contracta son en-
gagement avec M. de la Dauversière le 4 avril 1 65 3 , & signa l'acte
qui en fut dressé par le même notaire. Il signa aussi la déclaration
qu'il fit^ le 20 juin, d'avoir reçu, en avancement de ses gages, cent
huit livres. {Belliotte, notaire.) En i663, il s'enrôla dans la milice de
la Sainte-Famille pour la défense du pays, & jouit jusqu'à sa mort
de l'eftime de ses concitoyens, comme la suite de cette hiftoire le
montrera.
CHEVASSET,
Antoine. On ignore le nom de son pays & le lieu de son engage-
ment. Il faisait néanmoins partie de la recrue de M. de Maisonneuve,
de 1 653; & le 26 juin, avant de mettre à la voile, il signa Pacte de
Belliotte, par lequel il reconnut avoir reçu de la Compagnie de Mont-
réal soixante-dix-neuf livres, en avancement de ses gages.
COMTE.
(Voyez Lecomte.)
CORNIER,
Nicolas, de la paroisse de Saint- Jean de Lamotte, aujourd'hui
département de la Sarthe, arrondissement de la Flèche, canton de
Pontvallain, contracta son engagement avec M. de la Dauversière le
8 mai 1 653, à la Flèche, devant de Lafousse.
COUBART,
René, de la paroisse de Huché, aujourd'hui arrondissement de la
Flèche, canton du Lude, contracta avec M. delà Dauversière le 2 5 avril,
& signa son acte d'engagement passé devant le même notaire. ' .
COUDRET,
Mathurin, de la paroisse de Villé, contracta avec M. de la Dau-
versière, devant de Lafousse, le 3 mai 1 65 3 .
CROUDEUX,
François, demeurant au lieu du Portai , paroisse de Chasnay,
aujourd'hui Channay, près de Château-la-Vallière , département
d'Indre-&-Loire, arrondissement de Tours; il s'engagea de la même
manière, & le même jour que le précédent.
CRUSSON,
François, dit Pilote, âgé de dix-sept ans. On ignore le nom de
DE LA RECRUE DE l653.
539
son pays aussi bien que le lieu de son engagement; mais il fit partie
de la recrue de 1 65 3 , &, avant de quitter la rade de Saint-Nazaire,
déclara, le 20 juin, en présence du notaire Belliotte, avoir reçu sur ses
gages soixante livres de la Compagnie de Montréal. Le plus bel éloge
que l'on puisse faire de ses sentiments & de sa valeur eft de dire qu'il
fut l'un des dix-sept braves qui, en 1660, périrent pour le salut de la
patrie, dans la célèbre affaire du Long-Saut. (Registres de la paroisse
de Villemarie.')
DAN Y,
Honoré , était de la paroisse de Mont- Louis, près de la ville de
Tours, ce qui à Villemarie" le fit surnommer le Tourangeau. (Regis-
tres de Villemarie.) Quoique nous ignorions le lieu & les autres cir-
conftances de son engagement, il fit néanmoins partie de la recrue de
1 65 3 , & étant déjà sur le navire, dans la rade de Saint-Nazaire, il
reconnut, en présence du notaire Belliotte, avoir reçu en avancement
de ses gages la somme de cent vingt-sept livres. Il s'enrôla en 1 663
dans la milice de la Sainte-Famille, pour la défense du pays , & fut
même élu caporal par ceux de ses concitoyens qui composaient la
16e escouade, dans laquelle il était entré.
DAROUDEAU,
Pierre, de la paroisse de la Bousse, aujourd'hui arrondissement
de la Flèche, canton de Malicorne, passa son engagement avec M. de
la Dauversière le 6 avril i653, en présence de de Lafousse.
DAUVIN,
Honoré, natif de la paroisse de Mouloux, près de Tours. Il con-
tracta avec M. de Maisonneuve & M. de la Dauversière son engage--
ment pour Montréal le 8 mai i653, à la Flèche, devant de Lafousse.
DAVOUST,
Jean, de la paroisse de Clermont, aujourd'hui arrondissement &
canton de la Flèche, s'engagea pour Montréal, à M. de Maisonneuve
& à M. de la Dauversière, le 1 1 mai de la même année, & signa son
acte d'engagement. Il signa pareillement l'acle du notaire Belliotte,
pour reconnaître qu'il avait reçu sur ses gages cent vingt-deux livres
de la part de la Compagnie de Montréal. Il ne mourut pas de la main
des Iroquois; mais , par zèle pour le salut de ces infidèles, ayant con-
duit en canot le P. du Perron, qui allait à Onnontaé, il se noya au
Saut Saint-Louis, en revenant à Villemarie, le 28 du mois d'août 1657,
quatre ans après son arrivée en Canada.
DENYAU,
Marin, de la paroisse de Luché, aujourd'hui arrondissement de
540
ROLE GKNÉRAL
la Flèche, canton du Lude, prit son engagement avec M. de Maison-
neuve & M. de la Dauversière le 11 mai de la même année. (De
Lafonsse, notaire.)
DÉPRÉ.
(ou Després), Simon. On ignore le lieu de son engagement &
celui de sa naissance, quoique le surnom de le Berry, qu'on lui don-
nait, puisse faire présumer qu'il était Berrichon. Il fut de la recrue
de i653, & étant sur le navire, il déclara, le 20 juin, avoir reçu de
la Compagnie de Montréal cent vingt livres en avancement de ses
gages, & signa de sa main cette déclaration. (Belliotte, notaire.) Il
s'enrôla en r 663 dans la 19e escouade de la milice de la Sainte-
Famille, résolu de sacrifier sa vie à la conservation de la colonie, &
acquit peu après cette gloire, étant tombé entre les mains des On-
neiouts, qui le brûlèrent cruellement, comme on l'apprit à Villema-
rie l'année suivante, 1664. (Registres de la paroisse de Villemarie.)
DESAUTELS,
Pierre, dit la Pointe, de la paroisse de Malicorne, aujourd'hui
chef-lieu de canton dans l'arrondissement de la Flèche, contracta avec
M. de la Dauversière son engagement, le 4 mai i653, devant de La-
fousse,dont il signa l'acle. Le 20 juin, il signa également l'acïe du
notaire Belliotte, pour reconnaître qu'il avait reçu en avancement
de ses gages cent une livres de la Compagnie de Montréal, & s'enrôla
en i663 dans la 7e escouade de la milice de la Sainte-Famille, pour
la défense de la colonie.
DESCHAMPS.
(Voyez Hunault.)
DÉSERY.
(Voyez Guésery.)
DESORSON.
Zacharie. On ignore le lieu de sa naissance & celui de son enga-
gement, quoiqu'il fît partie de la recrue de i653. Etant sur le navire,
il déclara avoir reçu cent quarante-trois livres en avancement de ses
gages, & signa l'acîe du notaire Belliotte, où cette déclaration était
mentionnée.
DESSOMMES,
Jessé, de la ville de la Ferté-Bernard , aujourd'hui chef-lieu de
canton, dans l'arrondissement de Mamers, département de la Sarthe,
fut engagé pour Montréal par M. de Maisonneuve & M. de la Dau-
versière le 3 mars 1 65 3 , en présence du notaire de Lafousse, dont il
signa l'afte.
DE LA RECRUE DE l653.
541
DOBIGEON,
Julien. On ignore le lieu de sa naissance & celui de son engage-
ment. S'étant rendu à bord du bâtiment qui devait le conduire en
Canada, il signa, le 20 juin 1 65 3 , l'aile du notaire Belliotte, par
lequel il reconnut avoir reçu en avancement de gages cent quatre-
vingts livres, de la part de la Compagnie de Montréal. Il vécut à
Villemarie avec beaucoup d'édification pour ses concitovens, & cou-
ronna sa vie par une mort glorieuse, ayant été tué par les Iroquois
le 3 1 mai 1 655 .
DOGUET,
Louis, demeurant à Luché, aujourd'hui canton du Lude, arron-
dissement de la Flèche, département de la Sarthe, fut engagé pour
Villemarie, le 20 avril i653, par M. de Maisonneuve & M. de la
Dauversière (de Lafoitsse, notaire); & reconnut, le 20 juin suivant,
avoir reçu sur ses gages la somme de soixante-onze livres. [Belliotte,
notaire.)
DOLBEAU,
Jean, de la ville de Paris, s'engagea à M. de la Dauversière pour
Montréal, le 14 avril 1 653 , devant le notaire de Lafousse, à la
Flèche.
DOUSSIN,
René, âgé de vingt-trois ans. On ne connaît ni le nom de son
pays, ni le lieu de son engagement. Il faisait néanmoins partie de la
recrue de i653, & étant sur le navire, il déclara devant le notaire
Belliotte avoir reçu cent dix-neuf livres de la Compagnie de Mont-
réal, en avancement de ses gages. Ce Doussin fut l'un des dix-sept
braves qui périrent dans l'immortelle aétion du Long-Saut. (Registre
de la paroisse de Villemarie, 1660.)
DRUZAU*
Jean. On ne connaît ni son pays, ni le lieu & les circonftances
de son engagement; on sait seulement qu'il était de la recrue de
1 65 3 , & qu'il avait reçu, en avancement de gages, la somme de cent
dix livres, comme il le reconnut en présence du notaire Belliotte,
étant déjà sur le bâtiment qui devait le porter en Canada.
DRUZAU,
Marin. Nous n'avons pas retrouvé non plus l'acte de son enga-
gement, qui dut avoir lieu ailleurs qu'à la Flèche. Mais, comme le
précédent, il faisait partie de la recrue de i653, & déclara, à bord du
bâtiment, avoir reçu de la Compagnie de Montréal cent trente-cinq
livres en avancement de ses gages.
542
ROLE GÉNÉRAL
DUCHARME,
(ou Ducharne) , Fiacre, de la ville de Pans, lut engagé à la Flè-
che par M. de Maisonneuve & M. delà Dauversière, le 23 mai 1 6 53 ,
devant le notaire de Lafousse] le 20 juin suivant , il reconnut avoir
reçu cent cinquante livres de la Compagnie de Montréal en avance-
ment de ses gages, & se montra toujours dévoué au bien & à la con-
servation de la colonie, notamment l'année 1 663 en s'enrôlant dans
la milice de la Sainte-Famille.
DUVAL,
Nicolas, de Forges, en Brie, aujourd'hui département de Seine-
&-Marne, arrondissement de Fontainebleau, canton de Montereau,
fut engagé par M. de la Dauversière, le Ier de mai i663, & déclara,
le 20 juin suivant, avoir reçu, en avancement de ses gages, soixante-
quinze livres de la Compagnie de Montréal. Duval fut l'un des braves
qui, résolus d'inspirer de la terreur aux Iroquois & de les arrêter
dans leur marche, s'engagèrent par serment, en face des saints autels,
à se battre, sous la conduite de Dollard, jusqu'au dernier souffle de
leur vie, sans accepter de quartier, & sauvèrent le pays par leur glo-
rieuse mort. Il périt ainsi, le 19 avril 1660, avant l'action du Long-
Saut.
FLEURY,
Jacques, de la ville d'Orléans, fut enrôlé pour Montréal par
M. de la Dauversière, le 14 avril 1 6 53 , devant de Lafousse, notaire
à la Flèche.
FONTAINE,
Louis. Nous ignorons le lieu de son origine & celui où fut passé
son contrat d'engagement. Nous voyons seulement qu'étant arrivé
à Saint-Nazaire, & se trouvant avec le refte de la recrue sur le bâti-
ment qui devait le porter en Canada, il déclara, en présence du
notaire Belliotte, avoir reçu de la Compagnie de Montréal soixante-
huit livres en avancement de ses gages. Il était différent d'un autre
colon de Villemarie nommé Antoine Lafontaine, qui s'enrôla dans la
milice de la Sainte-Famille, en i663.
FOUCAULT,
Etienne, de la paroisse de Montigué, aujourd'hui département
de la Mayenne, arrondissement & canton de Laval, s'engagea à M. de
la Dauversière, pour Villemarie, le i5 avril i653, devant le notaire
de Lafousse.
FOUCAULT,
François, de la ville de Sainte-Suzanne, aujourd'hui chef-lieu
DE LA RECRUE DE I 653 .
de canton dans l'arrondissement de Laval, prit son engagement avec
M, de Maisonneuve & M. de la Dauversière, le 2 5 mars de la même
année, devant le même notaire.
FRESNOT ,
ou Frenot, Jean, de la paroisse de Ruillé, en Champagne,
aujourd'hui département de la Sarthe , arrondissement du Mans,
canton de Contie, fut engagé à la Flèche par M. de Maisonneuve &
M. de la Dauversière, le 9 mai, devant de Lafousse; & le 20 juin
suivant, il déclara, en présence du notaire Belliotte, étant déjà sur le
navire, avoir reçu, en avancement de gages, cent dix-neuf livres de
la Compagnie de Montréal.
FR1CQUET,
Gilles, chirurgien, demeurant à la Flèche^ s'engagea à M. de Mai-
sonneuve & à M. de la Dauversière pour Villemarie, le 29 mai 1 653 .
{De Lafousse, notaire.)
FROGEAU,
Pierre, demeurant à Chalîeau, en Anjou (Voyez Balue), con-
tracta son engagement pour Villemarie avec M. de Maisonneuve
& M. de la Dauversière, le Ier avril de la même année, par-devant
de Lafousse, notaire à la Flèche, dont il signa l'acte.
FRUITIER,
Jean. Nous ne connaissons ni le lieu de sa naissance, ni celui où
il contracta son engagement. Il se rendit à Saint-Nazaire pour s'em-
barquer, & le 20 juin, étant déjà sur le navire, il reconnut, devant le
notaire Belliotte, avoir reçu, en avancement de ses gages, cent dix-
neuf livres de la Compagnie de Montréal, & signa l'afte de cette
reconnaissance.
GAILLARD,
Chriltophe, de la paroisse de Vernon, aujourd'hui dans l'arron-
dissement & le canton de la Flèche, contracta son engagement avec
MM. de Maisonneuve & delà Dauversière, le 20 mai 1 653 , à la Flè-
che, devant de Lafousse ; & le 20 juin, il confessa avoir reçu de la
Compagnie de Montréal soixante-cinq livres en avancement de ses
gages. {Belliotte, notaire.)
GALBRUN ,
Simon, de la même paroisse que le précédent, passa avec M. de
la Dauversière son engagement, le 14 avril 1 653, devant de Lafousse,
notaire. Etant déjà sur le navire qui devait le transporter au Canada,
544
ROLE GÉNÉRAL
il reconnut, par-devant Belliotte, notaire, avoir reçu quatre-vingt-
dix-sept livres en avancement des gages que la Compagnie de Mont-
réal lui avait assurés. Il fut du nombre des braves qui, en 1 663 ,
s'enrôlèrent dans la milice de la Sainte Famille pour la conservation
du pays.
GALLOIS,
François, de la ville de la Flèchej passa son engagement avec
M. de la Dauversière, le i5 avril, devant de Lafousse.
GASTEAU,
Jean, de la paroisse de Clermont, aujourd'hui arrondissement &
canton de la Flèche, contracta son engagement dans cette ville avec
M. de la Dauversière, le ier de mai 1 6 53 ; le 20 juin, il reconnut à
Saint-Nazaire avoir reçu cent vingt-trois livres en avancement de ses
gages; &, en 1 663 , étant entré, par dévouement pour le pays, dans
la milice de la Sainte- Famille, il fut élu caporal par les soldats de
la 5e escouade dans laquelle il s'était enrôlé.
GENDRON,
Guillaume. Nous ignorons le nom de son pays & le lieu où il
s'engagea pour Montréal. Il fut néanmoins de la recrue de 1 653 .
Etant déjà sur le navire, il reconnut devant Belliotte, notaire de
Saint-Nazaire, avoir reçu quatre-vingt-dix-neuf livres en avance-
ment de ses gages; &, en 1 663, il fut du nombre des braves colons
qui s'enrôlèrent dans la milice de la Sainte-Famille pour repousser
les Iroquois, résolus alors de ruiner la colonie.
GERVAISSE,
ou Gervaise, Jean, de la paroisse de Souvigné-sous-Chafteau,
en Anjou , contracta son engagement avec M. de la Dauversière,
le 2 avril i653, devant de Lafousse, dont il signa l'a été. Le 20 juin
suivant, il reconnut, étant sur le bâtiment, dans la rade de Saint-
Nazaire, avoir reçu cent vingt livres en avancement de ses gages, &
signa l'aéte de cette reconnaissance dressé par le notaire Belliotte.
En i663, il s'enrôla dans la 8e escouade de la milice de la Sainte-
Famille pour la défense du pays, & fut jusqu'à sa mort en grande
eftime parmi ses concitoyens, comme la suite de l'hiftoire le mon-
trera.
GILLES,
Noël, demeurant à Noyen, aujourd'hui département de la Sar-
the, arrondissement de la Flèche, prit son engagement pour Mont-
réal avec M. de Maisonneuve& M. de la Dauversière, le 20 avril i653,
à la Flèche, par-devant de Lafousse, notaire de cette ville.
»
DE LA RECRUE DE I 653.
GODIN,
ou Gaudin, Pierre, de la ville de Chaitillon-sur-Seine, contracta
avec M. de Maisonneuve & M. de la Dauversière, le 23 mai 1 6 53, à
la Flèche, devant le notaire de Lafousse, & promit de se rendre au
lieu de l'embarquement. Le 20 juin, il déclara, avant le départ de
Saint-Nazaire pour le Canada, avoir reçu cent vingt-sept livres en
avancement de ses gages; &, en 1 663 , il entra dans la 19e escouade
de la milice de la Sainte-Famille, par zèle pour la conservation du
pays.
GRAVELINE,
Urbain, du bourg de Clermont, aujourd'hui arrondissement &
canton de la Flèche, prit son engagement avec M. de Maisonneuve
& M. de la Dauversière, le 20 mai i653, devant le notaire de
Lafousse; & le 20 juin suivant déclara, en présence du notaire Bel-
liotte, avoir reçu, en avancement de gages, quatre-vingt-dix-huit
livres de la Compagnie de Montréal.
GRÉGOIRE,
Louis. Nous ignorons le lieu de sa naissance & celui où fut
passé le contrat de son engagement. S'étant rendu à Saint-Nazaire
pour l'embarquement, il déclara, avant le départ, avoir reçu cent
vingt-quatre livres de la Compagnie de Montréal en avancement de
ses gages. {Belliotte, notaire.)
GUÉRETIN,
Louis, demeurant au bourg de Parce, aujourd'hui département
de la Sarthe, arrondissement de la Flèche, canton de Sablé, & né
sur la paroisse d'Aumeray, à quatre lieues d'Angers, promit à M. de
Maisonneuve & à M. de la Dauversière, par contrat du 24 avril 16 53,
passé devant de Lafousse, de se rendre à Saint-Nazaire pour être
conduit à Montréal. Par un autre contrat du 20 avril suivant, il
reconnut avoir reçu soixante-quatorze livres en avancement de ses
gages (Belliotte, notaire), & servit utilement la colonie, s'étant enrôlé
en i663 dans la milice deftinée à la défendre contre les Iroquois.
GUÉSERY,
ou Désery, Pierre, de la paroisse de Malicorne, aujourd'hui
chefdieu de canton dans l'arrondissement de la Flèche, s'engagea à
M. de la Dauversière pour Montréal, par contrat du 6 avril 16 53,
passé à la Flèche, devant le notaire de Lafousse.
tome 11. 35
546
ROLE GÉNÉRAL
GUYOT,
Jean, de Villiers-au-Bouan, près Chalteau, en Anjou (Voyez
Besnard), promit à M. de la Dauversière, le 7 avril i653, de se rendre
au lieu de l'embarquement pour passer de là à Montréal, & signa
l'acle de cet engagement. Avant le départ de la rade de Saint-Nazaire,
il reconnut avoir reçu cent vingt livres en avancement de ses gages,
& signa également l'afte de cette reconnaissance, dressé par Belliotte,
notaire de ce lieu.-
HARDY,
Pierre, de la paroisse de Bailleul, aujourd'hui canton de Mali-
corne, dans l'arrondissement de la Flèche, s'engagea pour Montréal
par contrat passé à la Flèche entre lui & MM. de Maisonneuve &
de la Dauversière,, le 11 mai i653, devant le notaire de Lafousse.
HARDY,
Pierre, du lieu de Pottiron, paroisse de Saint-Thomas de la
Flèche, promit à M . de la Dauversière, par contrat du 1 5 avril i653,
de se rendre au lieu de l'embarquement pour passer de là à Montréal.
Celui-ci ou le précédent reconnut, le 20 juin, avoir reçu de la Com-
pagnie de ce nom la somme de soixante-dix-huit livres en avance-
ment de ses gages.
HÉRISSÉ,
François, de la paroisse de Souvigné-sous-Chafteau, en Anjou
(Voyez Boudu), s'engagea pour Montréal par contrat passé entre lui
& M. de la Dauversière, le g avril 16 53, à la Flèche, devant de La-
fousse, notaire en cette ville.
HOU RAY,
René. Nous ignorons le lieu de sa naissance & celui où fut passé
son contrat d'engagement. Étant à bord du navire qui devait le con-
duire en Canada, il reconnut avoir reçu de la Compagnie de Mont-
réal cent vingt-trois livres en avancement de ses gages, & signa l'afte
de cette reconnaissance dressé par le notaire Belliotte.
HUBAY.
Il s'engagea pour Montréal par contrat passé à la Flèche devant
de Lafousse, comme il paraît par le Répertoire des a£tes de ce notaire,
où ce contrat eft indiqué, quoiqu'on ne le retrouve plus aujourd'hui
parmi les minutes de de Lafousse.
HUDIN,
François, de la ville de la Flèche, promit, par contrat passé chez
DE LA RECRUE DE 1 65 3 .
547
le même, le 20 mai 1 65 3 , entre lui & MM. de Maisonneuve & de
la Dauversière, de se rendre au lieu de l'embarquement pour Ville-
marie, &, arrivé sur le navire, dans la rade de Saint-Nazaire, il
reconnut avoir reçu, en avancement de ses gages, quatre-vingt-trois
livres de la Compagnie de Montréal.
HUNALÎLT,
Toussaint, natif de la paroisse de Saint- Pierre aux champs ou ès
champs, en Normandie, aujourd'hui département de l'Oise, arron-
dissement de Beauvais, canton de Saint-Germer, s'engagea, par con-
trat passé entre lui & M. de la Dauversière, le 18 avril 16 53, à la
Flèche, devant de Lafousse, pour faire partie de la recrue. Il se rendit,
en effet, à Saint-Nazaire, & reconnut, avant le départ, avoir reçu
cent vingt livres en avancement de ses gages. Le nom de la paroisse
où il était né le fit surnommer Deschamps, qui eft le nom sous lequel
ses descendants ont depuis été connus en Canada.
HURTEBIZE,
André, demeurant à Royssé, en Champagne, aujourd'hui
Rouessé-le-Vassé, département de la Sarthe, arrondissement du Mans,
canton de Sillé-le-Guillaume. Il s'engagea pour Montréal, conjoin-
tement avec Marin, son frère, qui suit.
HURTEBIZE,
Marin, demeurant sur la paroisse de Saint-Remy, aujourd'hui
Saint-Remy-de-Sillé, département de la Sarthe, arrondissement du
Mans, canton de Sillé-le-Guillaume. Il s'engagea avec le précédent,
par contrat du i5 avril i653, passé à la Flèche, entre eux& M. de
la Dauversière, devant de Lafousse, & ils promirent l'un & l'autre de
se rendre au lieu de l'embarquement. Etant à bord, du vaisseau,
André reconnut, en présence de Belliotte, notaire, avoir reçu cent
livres, & Marin cent huit, en avance des gages que la Compagnie de
Montréal avait assurés à l'un & à l'autre.
JANOT,
Marin, dit la Chapelle, du nom de la paroisse de la Chapelle-
sous-Monthauson, près de Château-Thierry, sur laquelle il était né,
s'engagea, en i653, pour faire partie de la recrue, quoique nous ne
puissions désigner le lieu & la date de son engagement. Il avait reçu
cent huit livres en avancement de ses gages & en signa la reconnais-
sance le 20 juin suivant, avant de quitter la rade de Saint-Nazaire.
En i663, il s'enrôla dans la milice de la Sainte-Famille & jouit toute
sa vie de la considération de ses concitoyens, comme on le verra dans
la suite de cette hiftoire.
548
ROLE GÉNÉRAL
JETTÉ,
Urbain, de la paroisse de Saint-Pierre de Verron, près de la
Flèche. Nous ne connaissons pas non plus le lieu où il passa son
contrat d'engagement. Arrivé à Saint-Nazaire, il reconnut avoir reçu
cent trente-quatre livres en avancement de ses gages, & fit voile pour
le Canada. Il se dévoua, aussi bien que le précédent, pour la défense
de la colonie, & s'enrôla dans la 1 9e escouade de la milice de la Sainte-
Famille, en 1 663 .
JOUANNEAUX,
Mathurin, demeurant au lieu des Perrières, paroisse d'Aubigné,
aujourd'hui arrondissement de la Flèche, canton de Mayet, promit à
M. de la Dauversière, par contrat passé à la Flèche, le 2 mai i653,
devant de Lafousse, de faire partie de la recrue de cette année, &,
étant sur le vaisseau, dans la rade de Saint-Nazaire, il reconnut avoir
reçu de la Compagnie de Montréal quatre-vingt-une livres, en
avancement de ses gages, & signa l'aète de cette reconnaissance le
20 juin. Il servit utilement la colonie, comme on le verra dans la
suite de cette hiftoire, & fut du nombre des braves qui s'enrôlèrent
dans la milice de la Sainte-Famille, en 1 663 .
JOUSSELIN,
ou Josselin, Nicolas, de Solesmes, aujourd'hui arrondissement
de la Flèche, canton de Sablé, s'engagea, par contrat signé de sa
main, & promit à M. de la Dauversière, le Ier mai 1 6 53 , devant le
notaire de Lafousse à la Flèche, de faire partie de la recrue pour Vil-
lemarie. Arrivé sur le bâtiment qui devait le porter, il reconnut avoir
reçu de la Compagnie de Montréal soixante-quinze livres, en avance-
ment de ses gages, & signa l'afte de cette reconnaissance, dressé par
le notaire Belliotte. Il était alors âgé de dix-huit ans, &, en 1660, il
fut du nombre des braves qui périrent dans l'affaire du Long-Saut.
JOUSSET,
Mathurin, de la paroisse de Saint-Germain d'Arcé, aujourd'hui
arrondissement de la Flèche, canton du Lude, contracla avec M. de
la Dauversière son engagement pour Montréal, par contrat passé à la
Flèche devant de Lafousse, le 2 mai 1 6 53 , &, s'étant rendu à Saint-
Nazaire, il déclara avoir reçu cent vingt livres de la Compagnie de
Montréal, en avancement des gages qu'elle s'était obligée à lui payer
chaque année. Il fut l'un des braves qui, en 1 663, s'enrôlèrent dans la
milice delà Sainte-Famille, pour défendre le pays contre les Iroquois.
LAFOREST,
Jean, armurier, de la paroisse de Roizi, ou Royssi, pays de
DE LA RECRUE DE I 653 .
549
Maine, aujourd'hui Rouez, département de la Sarthe, arrondissement
du ManSj canton de Sillé-le-Guillaume. Il promit, par contrat du
3o mars 1 65 3, à M. de Maisonneuve& M. de la Dauversière, départir
cette année avec la recrue pour Montréal, & signa avec eux l'acle de
son engagement, passé à la Flèche devant de Lafousse, notaire.
LAIR,
Etienne, de la paroisse de Crosnières, aujourd'hui arrondisse-
ment & canton de la Flèche, s'engagea, par contrat passé entre lui &
M. de la Dauversière, le 14 avril i653, à se joindre à la recrue pour
Villemarie (de Lafousse, notaire), &, le 20 juin suivant, avant de
mettre à la voile, il reconnut, en présence du notaire Belliotte, avoir
reçu, en avancement de ses gages, soixante-quinze livres de la Com-
pagnie de Montréal.
LANGEVIN,
Mathurin, de la ville du Lude, aujourd'hui chef-lieu de canton
dans l'arrondissement de la Flèche ; par contrat passé entre lui &
M. le Royer de Boiftaillé, juge de la Flèche & frère de M. de la
Dauversière, il s'engagea, devant de Lafousse, notaire, le 17 mai 1 6 53 ,
à faire partie de la recrue pour Villemarie, & signa le contrat de son
engagement. Le 20 juin suivant, étant à bord du Saint-Nicolas de
Nantes, dans la rade de Saint-Nazaire, il reconnut avoir reçu de la
Compagnie de Montréal cent dix livres en avancement de ses gages,
& signa aussi cette reconnaissance en présence du notaire Belliotte
qui en avait dressé l'acle. Il fut très-zélé pour la défense de Ville-
marie, s'enrôla, en i663, dans la milice de la Sainte-Famille, pour
repousser les Iroquois, & jouit conftamment de Peftime de ses conci-
toyens, comme la suite de Phiftoire le montrera. Plusieurs colons
français, venus de l'Anjou, ont pu porter en Canada le surnom de
Langevin, emprunté du pays de leur naissance; mais ce nom était le
nom même de famille du colon dont nous parlons ici. Et comme il y
avait à Villemarie un autre citoyen de même nom, René Langevin,
qui entra, aussi bien que le précédent, dans la milice de la Sainte-
Famille dès qu'elle se forma, on donna à Mathurin Langevin le
surnom de Lacroix, sans doute pour le diftinguer de l'autre.
LARCHER,
François, de la paroisse de Sainte-Colombe, aujourd'hui arron-
dissement & canton de la Flèche, promit, par contrat passé avec
M. de la Dauversière, le 14 avril i653, de faire partie de la recrue
pour Villemarie. (De Lafousse, notaire.)
55o
ROLE GÉNÉRAL
LASOUDRAY (De),
Louis. Nous ignorons le lieu de son origine & celui ou fut passé
le contrat de-son engagement; mais il fit partie de la recrue de 1 653 .
& déclara, étant déjà sur le navire, avoir reçu, en avancement de ses
gages, cent dix livres de la Compagnie de Montréal, déclaration qu'il
signa de sa main, en présence du notaire Belliotte.
LAUSON,
Gilles, de la paroisse de Saint-Julien de Caen, s'engagea pour
Montréal ailleurs qu'à la Flèche, se rendit pareillement à Saint-
Nazaire, &_, avant que le Saint-Nicolas eût mis à la voile, il déclara
avoir reçu cent vingt-sept livres, en avancement de ses gages. En
1 663, il s'enrôla dans la 14e escouade de la milice de la Sainte-
Famille, pour défendre le pays contre les Iroquois.
LECOMTE,
Jean, demeurant sur la paroisse de Chemiré-en-Charnie, pays du
Maine, aujourd'hui arrondissement du Mans, canton de Loué, s'en-
gagea, âgé de Vingt & un ans, par contrat passé à la Flèche entre lui
& MM. de Maisonneuve & de la Dauversière, le 3o mars 1 653
{notaire de Lafoiissé), à aller à Villemarie, &,le 20 juin suivant, il
déclara, dans la rade de Saint-Nazaire, avoir reçu de la Compagnie
de Montréal cent vingt livres, en avancement des gages qu'elle lui
avait assurés. Il faut le diftinguer d'un autre Jean Lecomte, de la
ville d'Orléans, qui fut tué sur le champ d'honneur avec le Major
Closse, le 7 février 1662. Mais le premier ne fit pas une mort moins
glorieuse, ayant été l'un des dix-sept braves qui, après avoir fait des
acles d'une valeur héroïque, périrent pour le salut de la colonie dans
la célèbre aclion du Long-Saut, en 1660.
LECOMTE,
Michel, demeurait à Chemiré-en-Charnie, pays du Maine, &
cette circonftelnce peut faire présumer qu'il était de la même famille
que Jean Lecomte, qui périt au Long-Saut. Par contrat passé à la
Flèche entre lui & M. de Maisonneuve, conjointement avec M. de la
Dauversière, il s'engagea, le 24 avril, en présence du notaire de
Lafousse, à partir pour Montréal avec la recrue, &, rendu sur le
Saint-Nicolas, dans la rade de Saint-Nazaire, il déclara, devant le
notaire Belliotte, avoir reçu, en avancement de ses gages, la somme
de cent neuf livres de la Compagnie de Montréal.
LEFEBVRE,
Pierre. Nous ne connaissons ni le lieu de sa naissance ni les cir-
DE LA RECRUE DE 1 65 3 .
55i
confiances de son engagement. Il se rendit aussi à Saint-Nazaire &
déclara avoir reçu sur ses gages, des Associés de Montréal, la somme
de cent trois livres. (Belliotte, notaire.)
LÉGER,
Maurice, demeurant à la Flèche, faubourg Saint-Jacques, s'en-
gagea pour Villemarie par contrat passé entre lui & MM. de Maison-
neuve & de la Dauversière, le 3o mars 1 653 (de Lafonsse, notaire),
&, sur le navire qui devait l'y transporter, il reconnut, en présence
du notaire Belliotte, avoir reçu, en avancement de ses gagesj-la somme
de cent trente-trois livres de la part des Associés de Montréal.
LEMERCHER,
Jean, dit la Roche, de la ville de Paris, faubourg Saint-Laurent,
passa son contrat d'engagement avec M. de Maisonneuve & M. de la
Dauversière, le 2 5 mars, à la Flèche, & le signa de sa main (de
Lafonsse, notaire); s'étant rendu sur le Saint-Nicolas, dans la rade
de Saint-Nazaire, d'où la recrue devait partir, il reconnut avoir reçu
de la Compagnie de Montréal cent trente-sept livres, en avancement
des gages qu'elle lui avait assurés, & signa cette reconnaissance. Il
servit utilement la colonie & s'enrôla dans la milice de la Sainte-
Famille, en 1 663 .
LEPALLIER,
Joachim, du bourg de Clermont, aujourd'hui arrondissement &
canton de la Flèche, promit par contrat à M. de la Dauversière, le
Ier mai 1 6 53 , de se rendre au lieu de l'embarquement (de Lafonsse,
notaire), &, le 20 juin, il reconnut devant Belliotte avoir reçu de la
Compagnie de Montréal quatre-vingt-dix-neuf livres, en avancement
de ses gages.
LEPRINCE,
Olivier, demeurant à Villiers-Charlemagne, aujourd'hui dépar-
tement de la Mayenne, arrondissement de Château-Gontier, canton
de Grez-en-Bouère. Il s'engagea, par contrat passé à la Flèche, le
17 mai 16 53, signé par lui & par M. Le Royer de Boiftaillé, juge
de la Flèche & frère de M. de la Dauversière, & promit de se rendre
au lieu désigné pour l'embarquement.
LEROUX,
Sébastien, de Chemiré-en-Charnie, pays du Maine, aujourd'hui
arrondissement du Mans, canton de Loué, promit à M. de Maison-
neuve & à M. de la Dauversière, par contrat fait à la Flèche le
3o mars i653, de passer à Villemarie avec la recrue, & de conduire
avec lui Marguerite Lemercier, sa femme, & leurs deux enfants, une
552
ROLE GÉNÉRAL
fille âgée de sept ans & un garçon qui en avait cinq & demi. {De
Lafousse, notaire.)
LEROY,
Simon, de la paroisse de Ligron, aujourd'hui canton de Mali-
corne, dans l'arrondissement de la Flèche, promit par contrat à M. de
la Dauversière, le ier mai 1 6 53 , de passer avec la recrue à Villemarie
{de Lafousse, notaire), & reçut cent onze livres, en avancement de
ses gages, dont il donna une reconnaissance dans la rade de Saint-
Nazaire, avant que le vaisseau mît à la voile. Il fut tué avec le Major
Closse en "se battant contre les Iroquois, le 7 février 1662.
LORIOT
(ou Lorion), Martin, du bourg de Clermont, aujourd'hui arron-
dissement & canton de la Flèche, s'engagea, par contrat passé entre
lui & MM. de Maisonneuve & de la Dauversière, le 20 mai i653, à
partir pour Villemarie avec la recrue. Est-il différent de celui qui,
dans le rôle de la Sainte- Famille,, eft appelé Mathurin Lorion? C'eft
ce que nous n'osons ni affirmer ni nier.
LOUAIRE (De),
Claude, de la paroisse du Haut, dans le pays de Maine, aujour-
d'hui arrondissemènt de Mamers, dans le canton de la Ferté-Bernard,
promit, par contrat passé avec M. de la Dauversière, à la Flèche, le
14 avril i653, de se joindre à la recrue pour Villemarie.
LOUVART,
Michel, dit Desjardins, demeurant aux moulins de la Monnerie,
paroisse de Parcé, aujourd'hui dans le canton de Sablé, arrondisse-
ment de la Flèche, promit à M. de' la Dauversière, par contrat passé
avec lui à la Flèche., le i5 avril i653, devant le notaire de Lafousse,
de se rendre au lieu de l'embarquement pour aller de là à Villemarie.
Il reçut, en avancement de ses gages, cent vingt-cinq livres, dont il
donna une reconnaissance le 20 juin suivant, avant le départ du
vaisseau. {Belliotte, notaire.) L'année 1662, dans la nuit du 24 juin,
il fut cruellement assassiné sur le seuil de sa porte, par des sauvages
Loups tombés en ivresse. {Registre de la paroisse de Villemarie.)
M AGË,
Julien, de la paroisse de Ruillé, en Champagne, aujourd'hui
arrondissement du Mans, canton de Conlie, s'engagea, par contrat
fait à la Flèche, le 8 avril 16 53, entre lui & M. de la Dauversière, à
passer à Villemarie. Il a signé ce contrat, &, selon l'usage de ce
temps, a écrit Jalian Macé.
DE LA RECRUE DE I 653.
553
MAILLET,
René, de la paroisse de Sainte-Colombe, aujourd'hui arrondisse-
ment & canton de la Flèche, promit, par contrat passé dans cette
ville (notaire de Lafousse), à M. de Maisonneuve & à M. de la Dau-
versière, de se rendre au lieu de l'embarquement our se joindre à la
recrue.
MARTIN,
Olivier, né dans le voisinage de la ville d'Auray, en Bretagne.
On ignore les circonftances & le lieu de son engagement. Il se rendit
à Saint-Nazaire pour joindre la recrue; & le 20 juin, étant sur le
vaisseau, il reconnut avoir reçu quatre-vingt-dix-sept livres en avan-
cement de ses gages. Il fut tué par les[ jquois dans le mois de
mars 1661. (Registres de la paroisse de Villemarie.)
MARTIN,
Pierre, dit la Rivière, de la paroisse de Sainte-Colombe, aujour-
d'hui arrondissement & canton de la Flèche, promit à M. de la
Dauversière , par contrat passé à la Flèche, devant de Lafousse,
le 14 avril 1 653, de se rendre au lieu de l'embarquement, où il con-
fessa avoir reçu soixante-quinze livres en avancement de ses gages.
(Belliotte, notaire.) Il fut tué, comme le précédent, par les Iroquois
le 22 juin 1661 . (Registres de la paroisse de Villemarie.)
MAUGR'ISON,
Jean, demeurant à Chafteau, en Anjou, promit à M. de Mai-
sonneuve & à M. de la Dauversière, par contrat signé de sa main,
le ier avril i653 , de se joindre à la recrue pour Villemarie. (De
Lafousse, notaire.)
MILLOT
ou Milleaust, Jacques, de la paroisse de Crouzile ou Croixille,
pays de Maine, aujourd'hui dans le département de la Mayenne,
arrondissement de Laval, canton de Chailland, promit à M. de la
Dauversière, par contrat d'engagement passé à la Flèche, devant de
Lafousse, notairej de s'embarquer avec la recrue pour Villemarie;
& reçut, en avancement de ses gages, cent vingt livres. (Belliotte,
notaire.) Son zèle pour la conservation du pays le porta, en 1 663 ,
à s'enrôler dans la milice de la Sainte-Famille.
MILLET,
Nicolas, de la paroisse de Nerville-au-Bois, diocèse d'Orléans,
& surnommé le Beauceron, se rendit sur le Saint-Nicolas de
Nantes, dans la rade de Saint-Nazaire, & reconnut, devant le notaire
554
ROLE GÉNÉRAL
Belliotte, le 20 juin i653, avoir reçu, en avancement de ses gages,
cent quatorze livres. En 1 663 , il s'enrôla dans la milice de la Sainte-
Famille pour la défense du pays. Il était différent d'un autre colon
du même nom, Jean Millet, qui, en 1661, fut pris par les Iroquois,
& tué par eux à coups de bâton en arrivant dans leur pays. {Registre
de la paroisse de Villemarie.)
MOGIN,
Michel, de la ville du Mans, promit à M. de Maisonneuve & à
M. de la Dauversière, par son contrat d'engagement, signé de sa
main, & passé à la Flèche, devant de Lafousse, le 1 1 mai i653, de
se rendre au lieu de l'embarquement & de se joindre à la recrue.
MOTAIS,
ou Motain, Guy, de la paroisse de Meslay, aujourd'hui chef-
lieu de canton dans l'arrondissement de Laval, département de la
Mayenne, passa son contrat d'engagement à la Flèche, avec M. de
Maisonneuve & M. de la Dauversière, le 11 mai 1 653 (de Lafousse,
notaire); &, avant que le vaisseau mît à la voile, déclara, en pré-
sence de Belliotte, notaire, avoir reçu soixante-quatorze livres de la
Compagnie de Montréal en avancement des gages qu'elle lui avait
assurés.
MOULIÈRES,
Pierre, de la paroisse de Mareil-sur-Loir, aujourd'hui arron-
dissement & canton de la Flèche, promit, par contrat passé avec
M. de la Dauversière, le 8 avril 16 53, de se joindre à la recrue (de
Lafousse, notaire); & étant sur le bâtiment qui devait le trans-
porter en Canada, il reconnut avoir reçu de la Compagnie de Mont-
réal cent vingt livres en avancement de ses gages. (Belliotte, notaire.)
MOUSSEAUX,
Jacques, dit la Violette. Nous ignorons le nom de son pays &
les circonftances de son engagement. Etant sur le Saint-Nicolas de
Nantes, qui allait mettre à la voile, il déclara, le 20 juin, avoir reçu
de la Compagnie de Montréal cent quatorze livres en avancement de
ses gages. (Belliotte, notaire.) En i663, il s'enrôla dans la milice de
la Sainte-Famille pour la défense du pays.
NAIL,
Jacques, de Solesmes, aujourd'hui arrondissement de la Flèche,
canton de Sablé, prit engagement avec M. de la Dauversière, par
contrat du ier mai 1 653 , de se joindre à la recrue pour Villemarie
(de Lafousse, notaire), & déclara, le 20 juin suivant, avoir reçu
DE LA RECRUE DE I 653.
555
soixante-quinze livres en avancement de ses gages. (Belliotte ,
notaire.) A Villemarie, il se mit plus tard au service de Jean de
Saint-Père & fut tué avec ltii, en trahison, par les Iroquois, le
25 octobre 1657, à l'âge de trente-deux ans. (Registre de la paroisse
de Villemarie.)
NOCHER,
François, de Chemiré-en-Charnie, pays de Maine, aujourd'hui
arrondissement du Mans, canton de Loué, passa son engagement
avec M. de Maisonneuve & M. de la Dauversière, à la Flèche, par
contrat du 3o mars 1 65 3 , qu'il signa lui-même avec eux (de
Lafousse, notaire); & le 20 juin, étant sur le Saint-Nicolas de
Nantes, il reconnut avoir reçu de la Compagnie de Montréal cent
vingt-neuf livres en avancement de ses gages , reconnaissance qu'il
signa aussi. (Belliotte, notaire.)
OGER,
Jean. Nous ne connaissons point le lieu de son origine, ni les
circonftances de son engagement. S'étant rendu sur le vaisseau qui
devait porter la recrue en Canada, il déclara avoir reçu, en avance-
ment de ses gages, la somme de cent trente & une livres, comme le
déclare le notaire Belliotte dans son afte du 20 juin 1 653 .
OLIVIER,
Jean. Il se rendit pareillement sur le Saint-Nicolas de Nantes,
& reconnut, en présence du même notaire, avoir reçu sur ses gages
la somme de soixante- cinq livres. Le lieu de sa naissance & les cir-
constances de son engagement nous sont inconnus.
PAPIN,
Pierre, ûatit de la ville de Sablé, aujourd'hui chef-lieu de canton
dans l'arrondissement de la Flèche, demeurant au faubourg Saint-
Nicolas-de-Sablé., promit à M. de la Dauversière, par contrat fait à
la Flèche (notaire de Lafousse), de se joindre à la recrue. Il s'em-
barqua, en effet, avec elle, & avant que le navire mît à la voile,
déclara, devant le notaire Belliotte, avoir reçu de la Compagnie de
Montréal cent sept livres sur ses gages. En i663, il s'enrôla dans la
milice de la Sainte-Famille pour défendre le pays contre les Iroquois.
PÉCHART,
ou Pichard , Jean, demeurant au presbytère de Royssi, en
Champagne (Voyez Hurtebize, André), passa son engagement avec
M. de la Dauversière, le i5 avril 1 653, à la Flèche. (De Lafousse,
notaire.) Rendu sur le Saint-Nicolas, il reconnut avoir reçu de la
556
ROLE GÉNÉRAL
Compagnie de Montréal soixante-six livres en avancement de ses
gages (Belliotte, notaire), & arriva à Villemarie, où il fut tué par les
Iroquois le 14 août 1661. (Registre de la paroisse de Villemarie.)
PICART,
Hugues, dit la Fortune. Nous ignorons le lieu de sa naissance
& celui où il s'engagea par contrat à la Compagnie de Montréal, qui
lui donna cent trente-sept livres en avancement de gages, comme il
le reconnut, le 20 juin 1 65 3 , sur le Saint-Nicolas, avant qu'on mît
à la voile. (Belliotte, notaire.) En i663, il s'engagea dans la milice
de la Sainte-Famille pour la défense du pays.
PICHON,
Jean, demeurant à Chauvour, dans le Perche, contracta son enga-
gement pour Villemarie avec M. de Maisonneuve & M. de la Dau-
versière, le 24 avril 16 53, à la Flèche, devant le notaire de Lafousse.
PIRON,
François, de la ville de Suze, pays de Maine, aujourd'hui chef-
lieu de canton dans l'arrondissement du Mans, promit à M. de Mai-
sonneuve & à M. de la Dauversière, par contrat passé à la Flèche, le
3o mars i653, de se joindre à la recrue pour Villemarie (de Lafousse,
notaire) ; & s'étant en effet rendu sur le vaisseau, il déclara, le
20 juin suivant, avoir reçu en avancement de ses gages cent trente-
trois livres delà Compagnie de Montréal.
PIRON,
Pierre, chirurgien, demeurant au Bailleul, près de la Flèche,
promit à M. de la Dauversière, par contrat passé devant de Lafousse,
le 5 avril i653, de partir avec la recrue pour Villemarie. Il se rendit
en effet au lieu de l'embarquement, & déclara, avant le départ, avoir
reçu de la Compagnie de Montréal cent trente & une livres en avan-
cement de ses gages. (Belliotte, notaire.)
PRESTROT,
Jean, de la paroisse de Parcé, près Sablé, par contrat passé entre
lui & M. de la Dauversière, le 14 avril 1 65 3, prit le même engage-
ment que le précédent (de Lafousse, notaire); & déclara, avant
qu'on mît à la voile, avoir reçu sur ses gages cent vingt-trois livres.
(Belliotte, notaire.)
PRINCE.
Voyez Leprince.
PROUST,
Pierre, de la paroisse de Villé, s'engagea par contrat du i5 avril,
DE LA RECRUE DE l653. 55y
passé à la Flèche entre lui & M. de la Dauversière, à se joindre à
la recrue qui devait partir prochainement pour Villemarie. (De
Lafousse, notaire.)
RAGUIDEAU,
Pierre, dit Saint-Germain. Nous ignorons les circonftances de
son engagement, aussi bien que le lieu de sa naissance. Il fit partie
delà recrue de 1 653 ; & le 20 juin, avant qu'elle partît de la rade de
Saint- Nazaire, il reconnut avoir reçu de la Compagnie de Montréal
soixante-quatorze livres en avancement de ses gages, & signa pour
cela l'acre dressé par le notaire Belliotte. En 1 663 , il fut l'un des
braves qui s'enrôlèrent dans la milice de la Sainte-Famille, où il eut
le grade de caporal de la 7e escouade. Il se diftingua par sa bra-
voure, & périt victime de son zèle, par les armes des Iroquois, le
28 août 1 665 . (Registre de la paroisse de Villemarie.)
RENNES (De),
Bertrand. Nous ne connaissons ni le lieu de sa naissance ni celui
où il contracta son engagement. Il fit partie de la recrue de 1 653 , &
étant sur le navire qui allait la transporter en Canada, il reconnut
avoir reçu cinquante-cinq livres en avancement de ses gages. (Bel-
liotte, notaire.)
RICHARD,
Mathurin, demeurant aux moulins delà Bouère, paroisse de Sainte-
Colombe, près de la Flèche, promit à M. de Maisonneuve & à M. de
la Dauversière, par contrat passé entre eux à la Flèche le 20 avril 1 65 3,
de se joindre à la recrue qui allait partir pour Villemarie. (De La-
fousse, notaire.)
ROBIN,
Etienne, dit des Forges , âgé de vingt ans. Le lieu de sa nais-
sance & celui où il passa son contrat d'engagement nous sont égale-
ment inconnus. Il fit partie de la recrue de i653, & étant sur le
Saint-Nicolas de Nantes, qui allait mettre à la voile, il reconnut
avoir reçu de la Compagnie de Montréal soixante-dix-neuf livres, en
avancement des gages qu'elle lui avait assurés. (Belliotte, notaire.)
Il la servit avec un dévouement vraiment digne d'une mémoire éter-
nelle, puisqu'il fut l'un des dix-sept braves qui, après s'être couverts
de tant de gloire, périrent en héros chrétiens dans la célèbre affaire
du Long-Saut. (Registre de la paroisse de Villemarie.)
ROBUTEL,
Claude. Nous ne connaissons pas non plus le lieu de sa nais-
sance, ni celui où il s'engagea par contrat à la Compagnie de Mont-
558
ROLE GÉNÉRAL
réal^ qui lui donna soixante-seize livres en avancement des gages
convenus pour ses services. C'eft ce qu'il reconnut lui-même, en
signant l'afte dressé par le notaire Belliotte^ dans la rade de Saint-
Nazaire^ le 20 juin i653. Nous avous parlé de M. Claude Robu-
telj sieur de Saint-André^ qui, en 1659, passa avec sa femme à Ville -
marie, & y conduisit la recrue de cette année; & cette dernière
circonftance a pu faire croire à M. Dollier de Casson^ dans son His-
toire de Montréal, que M. Claude Robutel de Saint-André prit une
part aftive à la levée de 1 65 3 , & servit utilement en cela M. de Mai-
sonneuve. Dans les contrats passés à la Flèche en 1 65 3 pour l'enga-
gement de cent vingt personnes , il n'eft fait mention que de M. de
Maisonneuve, de M. de la Dauversière, & quelquefois du frère de ce
dernier, M. le Royer de Boiftaillé., spécialement autorisé à lever
ainsi des hommes pour Montréal. Le nom de M. Claude Robutel de
Saint-André ne paraît dans aucun de ces contrats : ce qui nous fait
soupçonner que M. Dollier aura pu confondre la recrue de 1 65 3 avec
celle de 1659. Quoi qu'il en soitj Claude Robutel , qui fit partie de
celle de i653, s'enrôla en i663 dans la milice delà Sainte-Famille j
& entra dans la 8e escouade, dont il fut élu caporal.
RODAILLER,
René. Nous ignorons le lieu de sa naissance & les circonftances
de son engagement. Nous savons toutefois qu'il fit partie de la recrue
de i653, & que, dans la rade de Saint-Nazaire, où il s'était rendu
pour le départ, il attefta, en présence du notaire Belliotte, que la Com-
pagnie lui avait avancé cent vingt livres sur ses gages, & signa cette
reconnaissance de sa main.
ROGER,
Chriftophe, natif du bourg de Clermontj près de la Flèche
(voyez Graveline), s'engagea, par contrat passé entre lui &M. de Mai-
sonneuve, conjointement avec M. de la Dauversière^ le 10 mai i653,
pour la Compagnie de Montréal {de Lafoasse, notaire), qui lui avança
quatre-vingt-dix-neuf livres sur ses gages, ainsi qu'il le reconnut
lui-même sur le Saint-Nicolas de Nantes^ avant le départ. (Belliotte,
notaire.) A Villemarie,, il édifia ses concitoyens par sa piété & sa bonne
conduite jusqu'au 25 juin 1 656 , où il périt dans le fleuve Saint-
Laurent. (Registre de la paroisse de Villemarie.)
ROISNÉ,
François., de la ville de Sablé , promit par contrat à M. de la
Dauversière, le 27 avril i653, de se rendre au lieu de l'embarquement
pour se joindre à la recrue. (De Lafousse , notaire.) Il s'y rendit en
DE LA RECRUE DE I 653 . 55g
effet, & reconnut, avant qu'on mit à la voile, avoir reçu en avance-
ment de ses gages la somme de quatre-vingt-huit livres. (Belliotte,
notaire.) En i663, il fut du nombre des braves qui s'offrirent à M. de
Muisonneuve pour composer la milice de la Sainte-Famille, deftinée
à repousser les Iroquois.
SALMON,
Pierre,, demeurant au lieu de la Roche, paroisse d'Arthézi, près
de la Flèche, promit par contrat à M. de la Dauversière, le 14 avril
t653j de se joindre à la recrue & d'aller avec elle à Villemarie. (De
Lafousse, notaire.)
SÉPURÉ,
André, natif de la paroisse de Thorrée, près de la Flèche , prit le
même engagement, le 1 3 mai, par contrat passé dans cette ville entre
lui & M. de Boiftaillé, autorisé pour cela par son frère M. de la Dau-
versière. (De Lafousse, notaire.)
TAVERNIER,
Jean. Nous ne connaissons ni les circonftances de son engage-
ment ni le lieu de sa naissance. Le surnom de la Lochetière, qu'on
lui donnait à Villemarie, pourrait peut-être donner à soupçonner
qu'il était venu des environs de Loches. Quoi qu'il en soit, Jean
Tavernier , qui avait passé son contrat d'engagement ailleurs qu'à la
Flèche, se rendit au lieu de l'embarquement, déclara, le 20 juin 1 65 3 ,
devant le notaire Belliotte, avoir reçu de la Compagnie de Montréal
quatre-vingt-dix-sept livres en avancement de ses gages , & signa de
sa main cette déclaration. A Villemarie,, il se diftingua par la sincé-
rité de ses sentiments religieux & par son courage. On ne doit pas
le confondre avec un autre brave colon, également surnommé la Lo-
chetière, déjà passé en Canada , où il avait donné des preuves écla-
tantes d'intrépidité & de valeur, & qui s'appelait Etienne Thibault.
Jean Tavernier n'était pas cependant inférieur en bravoure, puisqu'il
fut l'un des dix-sept braves qui, résolus de se sacrifier pourle salut de
la colonie, en inspirant par l'audace de leur courage de la terreur à
cinq cents & même à huit cents Iroquois^ donnèrent pendant huit
jours des preuves d'une valeur vraiment héroïque , & périrent enfin
les armes à la main dans la fameuse a£tion du Long-Saut. Il était
alors âgé de vingt-huit ans (Registre de la paroisse de Villemarie,
juin 1860), & devait' avoir vingt & un ans lorsqu'il s'enrôla pour
cette recrue.
THÉODORE,
Michel, dit Gilles. Nous ne connaissons pas non plus le lieu de
son origine ni les circonftances de son engagement. Comme le précé-
56o
ROLE GÉNÉRAL
dent, il se rendit à Saint-Nazaire, où il se joignit à la recrue, &, le
20 juin, il reconnut, devant le notaire Belliotte, avoir reçu, en avan-
cement de ses gages, la somme de cent quinze livres. En 1 663 „ il
s'enrôla dans la milice de la Sainte-Famille, &, le 4 mai de l'année
suivante, il fut tué par les Iroquois, au lieu appelé dès lors la Longue-
Pointe, dans l'île de Montréal.
TRUFFAULT,
René, de la ville de Laval, s'engagea, le 23 mai 1 6 53 , par con-
trat passé à la Flèche entre lui & MM. de Maisonneuve & de la
Dauversière, à se rendre au lieu de l'embarquement & à se joindre à
la recrue pour Villemarie. Il signa de sa main le contrat de cet enga-
gement. (De Lqfousse, notaire.)
TUPIN,
Simon, de la paroisse de Ruillé, en Champagne (voyez Fresnot),
prit cet engagement avec les mêmes, par contrat du 9 mai 1 653 .
(De Lafousse, notaire.)
VACHER,
Sylveftre, dit Saint-Julien, charpentier de la paroisse de Saint-
Julien, diocèse de Bourges. Nous ignorons le lieu & les autres cir-
conftances de son engagement. Il se réunit à la recrue dans la rade de
Saint-Nazaire, & déclara devant le notaire Belliotte, le 20 juin 16 53,
avoir reçu de la Compagnie de Montréal cent six livres, en avance-
ment de ses gages. Six ans après, il fut tué par les Iroquois, le
26 octobre 1659, vers le lac aux Loutres, près du Fort de Villemarie.
VALETS,
(ou Vallays), Jean, de la paroisse de Teillé, pays de Maine,
aujourd'hui arrondissement du Mans, canton de Ballon, s'engagea, à
l'âge de vingt ans, par contrat passé entre lui & MM. de Maison-
neuve & de la Dauversière, le 3o mars 16 53, à la Flèche, à joindre la
recrue qui devait partir prochainement pour Villemarie. (De Lafousse,
notaire.) On ne doit pas le confondre avec un autre colon de Ville-
marie, nommé la Vallée, qui, en 1 663 , s'enrôla dans la 20e escouade
de la milice de la Sainte- Famille; car Jean Valets avait déjà terminé
sa vie par une mort glorieuse & héroïque, ayant été l'un des dix-sept
braves qui périrent dans la célèbre aclion du Long-Saut. (Registre de
la paroisse de Villemarie.)
VALLIQUET,
Jean, de la Verdure, armurier de la ville du Lude, aujourd'hui
arrondissement de la Flèche & chef-lieu de canton, promit à M. de la
DE LA RECRUE DE 1 653 .
56l
Dauversière, par contrat passé entre eux à la Flèche, le 16 avril 1 6 53,
de faire partie de la recrue qui allait partir prochainement pour Vil-
lemarie. (De Lafousse, notaire.) Il signa de sa main ce contrat, ainsi
que la déclaration qu'il rit, le 20 juin^ dans la rade de Saint-Nazaire,
d'avoir reçu, en avancement de ses gages, la somme de cent quatorze
livres. (Belliotte, notaire.) Zélé pour défendre la colonie contre les
Iroquois, il s'enrôla, en 1 663 , dans la milice de la Sainte-Famille, &
entra dans la 19e escouade, dont il fut élu caporal.
VIGUEUX,
Charles, de la ville de Senlis, s'engagea, le 14 avril 16 53, par
contrat passé à la Flèche entre lui & M. de la Dauversière, à faire
partie de la recrue, & signa lui-même l'afte de cet engagement. (De
Lafousse, notaire.)
TOMK 11.
36
PREMIÈRE CHAPELLE DE SAINTE-ANNE
A LA COTE DE BEAUPRÉ. l658.
Ci) Mémoires sur la
de vie de M. Laval, liv.
X,in-i2, p. 169.
(2) Archives du sé-
minaire de Québec.
Vol. Affaires et diffi-
cultés avant 1720.
Catalogue des bien-
faiteurs de Notre-Da-
me de Recouvrante.
Il en a été de l'église de Sainte-Anne comme de plusieurs autres
lieux célèbres de dévotion, dont l'origine a été altérée par des conjec-
tures populaires , fondées sur l'ignorance des monuments; d'où il eft
arrivé que les récits apocryphes qu'on a faits de leurs origines s'étant
insensiblement accrédités dans le public , des écrivains poftérieurs
les ont accueillis de bonne foi, sans examen préalable. On savait, dans
le siècle dernier, qu'il avait exifté à la côte de Beaupré une première
église de Sainte-Anne, envahie ensuite par les eaux du fleuve &
remplacée par une autre; & comme le peuple ignorait l'origine de ce
monument primitif, il concluait qu'il avait dû remonter aux premiers
temps de la colonie. De plus, cette église ayant été conftruite sur les
bords du fleuve, on ajoutait qu'elle avait sans doute été bâtie par des
matelots; & comme elle était dédiée à Sainte-Anne, on supposait
enfin qu'elle avait été conftruite en souvenir du pèlerinage de Sainte-
Anne d'Aurav, à la demande des habitants du voisinage, venus pro-
bablement de la Bretagne. C'eft ce qu'on lit en partie dans une note
écrite au dernier siècle sur un regiftre de la paroisse de Sainte-Anne,
& dans les mémoires publiés par M. de Latour (1). De toutes ces sup-
positions on devait conclure, comme on l'a fait dans ces derniers
temps, que l'église dont M. de Queylus désigna la place en i658, était
non la première, mais une nouvelle église deftinée à remplacer celle
qui aurait exifté auparavant.
Mais toutes ces suppositions ne sont appuyées sur aucun fonde-
ment certain, ou plutôt l'examen dés monuments du temps montre
d'une manière irréfragable qu'avant l'année 1 65 8 il n'exiftait à la côte
de Beaupré aucune église ou chapelle dédiée à sainte Anne; & que
celle dont M. de Queylus désigna la place & détermina le nom fut la
première qui eût été érigée en Canada sous ce vocable, quoiqu'il
exiftât déjà dans l'église paroissiale de Québec un autel dédié à Dieu
sous le nom de cette Sainte (2).
PREMIÈRE CHAPELLE DE SAINTE-ANNE. 1(558. 563
i " D'abord aucun monument écrit n'attelle qu'il eût jamais exifté
quelque chapelle dans cette côte avant l'année 1 65 8. Jusqu'alors les
habitants qui s'y étaient établis, n'avaient eu ni église ni chapelle; &
pour ne pas les laisser tout à fait privés de secours spirituels, la Com-
pagnie des Cent Associés donnait autrefois vingt-cinq écus par an à
un prêtre de Québec pour qu'il y fit chaque année quelque voyage.
En i6q5, c'était M. de Saint-Sauveur, prêtre séculier, qui était chargé
de cette mission passagère; les Pères Jésuites la prirent ensuite, & y
firent chaque année la visite générale des habitants. En 1646, le
P. Vimont la parcourut à Pâques; l'année suivante, le P. Dequen
la visita après Noël; il en fit autant l'année d'après, & alla jusqu'au
cap de Tourmente. Enfin nous voyons d'autres de ces Religieux la
visiter les années suivantes, & le P. Jérôme Lallemant remplir cet
office de chanté, l'année même qui précéda l'arrivée de M. de Queylus
en Canada (1). (,) j0Umal des Jé-
20 On ne peut pas supposer qu'on allât ainsi célébrer la sainte suites, 25 oct. 1645,
Messe dans des maisons d'habitants, parce que les eaux du fleuve l646> l647> !4 ianv-
auraient détruit une chapelle bâtie dans cette côte, & dédiée à sainte l649' 7 "°v< i65o,
• 1» , _ . , . 11 dcc. ioDO.
Anne. Car le donateur du terrain sur lequel M. de Queylus désigna
la place de l'église ne supposait pas, dans son contrat du 8 mars i658,
qu'il eût jamais exifté, sur sa concession ni dans aucun autre lieu de
la côte de Beaupré, une église dédiée à cette Sainte. Voici ce qu'on y
lit : a Honorable homme Etienne de Lessart, touché du désir de (pro-
ie curer) l'honneur de Dieu & de contribuer selon son pouvoir à son
« service , voyant l'inclination & la dévotion que les habitants de
« Beaupré ont depuis longtemps d'avoir une église ou une chapelle
« dans laquelle ils puissent assifter au service divin & participer aux
« saints sacrements de notre mère l'Église, a volontairement donné
« deux arpents de front, sur une lieue & demie de profondeur, à
« condition que, dans la présente année 1 658 il sera commencé &
« continué incessamment de bâtir une église & chapelle au lieu qui
« sera trouvé le plus commode, suivant l'avis de M. le grand
« vicaire (2).» Il serait bien étonnant, s'il eût exifté déjà une chapelle (2) Archives de la
sur cette côte, qu'on n'eût pas parlé dans cet adle du désir que les Paroisse de Sainte*
... . . ,a-o iz-^r-^ Anne. Contrat du
habitants auraient eu de la voir rebâtir, & surtout^qu on n eut tait g mars l658
aucune mention de sainte Anne, si la dévotion envers cette Sainte eût
déjà été accréditée parmi eux.
3° En 1668, M. Thomas Morel, prêtre missionnaire de Sainte-
Anne, qui composa un recueil de miracles attribués à cette puissante
patronne, ne donne pas non plus à entendre qu'il eût exifté à la côte
de Beaupré une église de Sainte-Anne avant celle qu'il desservait
alors, ni que cette dévotion eût été répandue auparavant dans cette
côte. Au contraire, il dit assez nettement que l'une & l'autre ne fai-
saient que d'v commencer; il conclut son récit par ces paroles : « De
564
PREMIÈRE CHAPELLE DE SAINTE-ANNE.
« si heureux commencements nous font espérer que Dieu, par Pin-
te tercession de sainte Anne, comblera en ce saint lieu ce nouveau
(1) Archives du sé- « pays de mille bénédictions (i). »
minaire de Québec, 40 II eft certain que l'église dont M. de Queylus marqua la place
Miracles de Sainte- fur conftruite non sur la côte, mais au bord du fleuve, & que, par
Anne, 1668. conséquent, elle a été la première église de Sainte- Anne de Beaupré.
Comme, dès le commencement, les grandes crues des eaux firent
craindre que l'église & le presbytère, conftruittout auprès, ne pussent
subsifter longtemps dans ce lieu, M. de Laval, le 17 décembre 1666,
en confirmant les privilèges accordés au donateur du terrain par
M. de Queylus, y mit cette condition expresse : « Au cas qu'il soit
« bâti une chapelle du côté de la côte, il sera pris sur la terre dudit
« sieur de Lessart autant de terre qu'il sera jugé nécessaire pour cet
« effet, i) Et encore : « Dans ce cas, il sera pris pareillement sur la
« terre du sieur de Lessart, du côté de la côte , ce qui sera nécessaire
« pour l'accommodement du presbytère, qui eft placé sur la conces-
(2) Archives de la « sion du sieur de Lessart (2). » Mais cette clause : au cas qiCil soit
paroisse de Sainte- bâti une chapelle du côté de la côte , montre manifeftement que la
Anne; confirmation cnapelle alors exiftante, & à l'occasion de laquelle M. de Queylus
par M. de Laval, à a avajt accorcié \es privilèges confirmés dans cet a£te , n'était point du
suite du contrat du A , , , „ . r
8 mars 1657. cote ^e *a C0tej qu elle était située près du fleuve, sujette à être enva-
hie par les eaux, & par conséquent la chapelle primitive de Sainte-
Anne.
5° Ce que M. de Laval avait craint & prévu arriva : l'église de
Sainte-Anne & le presbytère furent détruits par les eaux avant l'été
de 1676, où M. Fillon, prêtre, en commença une nouvelle, non plus
au bord de l'eau, comme avait fait M. de Queylus, mais du côté de
la hauteur. Or le manque de fonds n'ayant pas permis de continuer
la conftruetion du nouvel édifice, il n'y eut plus, pendant un certain
nombre d'années , aucune église de Sainte-Anneau Petit-Cap. C'eft
M. de Laval qui nous apprend ces particularités dans un mémoire
qu'il envoya de France, au séminaire de Québec, en 1 685 , & qu'il
remit à M. de Saint- Valier, son successeur. « Comme M. Morel devait
« faire encore quelques quêtes pour le rétablissement de Péglise de
« Sainte-Anne , dit-il, il faudrait, en cas que l'on envoyât six ma-
te cons, en occuper deux à Sainte-Anne, & commencer au plus tard
« l'été de l'année 1686, à moins que les navires n'arrivassent assez
« tôt pour que l'on pût commencer dès cette "année même; ce qui
« aurait un bon effet & exciterait les peuples à continuer leurs cha-
« rités pour le rétablissement d'une église où tout le pays a une si
(3) Mémoirede 1 685, <c grande dévotion (3). » Voilà donc l'hiftoire véritable de la deftruc-
16 pages in-fol. tion de la chapelle primitive, & l'établissement d'une nouvelle sur la
hauteur.
6° Un autre témoignage, qui confirme de plus en plus & justifie
A LA COTE DE BEAUPRÉ. 1 658.
565
sans réplique ce que nous venons d'établir, c'eft une note écrite
en i686j adressée à M. des Maizerets, prêtre du séminaire de Québec,
& portant au dos ces mots écrits de la main de M. de Saint-Valier :
Le temps qu'on a commencé à bastir les églises de la côte de Beau-
pré. Voici ce qu'on y lit : « 1659, l'église de Sainte-Anne, pour la
« première fois, fut placée sur le bord de la rivière, à la haute marée,
« & ensuite portée plus haut, sur le bord du grand coteau , à cause
« de l'incommodité des eaux qui l'entouraient dans sa première
«. place. Cette (première) église, bâtie de pierres, en la place (c'eft-à-
« dire en remplacement) de cette première, qui n'était que de bois,
« fut commencée l'été de 1666, par les soins de feu M. Fillion, (1) Archives du sé-
« prêtre (1). » Cette deuxième, dont il eft parlé ici, subsifta jusque minaire de Québec,
dans l'année 1787, où l'on en conftruisit une nouvelle sur le même Lettre a M- Desmaize-
emplacement (2). ,',
ti r 1 > i- • (2) Reg'ftre de la
Il faut donc conclure que la première église du Petit-Cap, enva- parojsse de Sainte-
hie ensuite par les eaux du fleuve, était celle même dont M. de Quey- Anne. Note de M.
lus désigna la place en i65S, & qu'il mit sous l'invocation de sainte Gaillard.
Anne; qu'enfin la supposition d'une église plus ancienne encore, qui
aurait été bâtie dans le même lieu par des Normands ou des Bretons,
eft une hypothèse fausse, démentie par les monuments hiftoriques
du séminaire & de l'archevêché de Québec.
Si M. de Queylus plaça cette église sous le vocable de sainte
Anne, ce fut pour mettre de plus en plus en honneur le culte de cette
Sainte en Canada, conformément à ce que M. Olier avait déjà fait à
Paris, & surtout dans la paroisse de Saint-Sulpice, par un effet de sa
grande dévotion envers la sainte Famille de Jésus , Marie & Joseph ,
dont il voulut même que le monogramme servît d'armoiries à la
Compagnie qu'il inftitua. M. Olier honorait d'un culte particulier la
glorieuse sainte Anne, qui eut des rapports si intimes avec ces trois
auguftes personnes; il l'avait prise pour son avocate dans ses affaires
temporelles; &, faisant le pèlerinage d'Auray en Bretagne, il s'était
associé à la confrérie inftituée en son honneur dans cette célèbre
église (3). Il eut toujours singulièrement à cœur de répandre son culte ( 'i) Vie de M. Olier
parmi les paroissiens de Saint-Sulpice; &, en 1647, ayant fait cons- part. II,liv. iv,ch.xvi
truire, à l'extrémité du faubourg Saint-Germain, une église suceur- Edition de i853, t. I
, . . ■ , ■ P- 55b. lbid., hv, VI
sale pour la commodité de ceux qui étaient trop éloignes de 1 église ch xxv , ([ p gg
paroissiale, il l'avait placée sous le vocable de sainte Anne, quoique
les Religieux de l'abbaye eussent d'abord désiré qu'elle fût mise sous
celui de saint Maur, ce qui la fit appeler in-diftinRement Sainte-Anne, (4) lbid., part. II
ou la petite paroisse (4). Le vocable donné à cette nouvelle église fut llv- vj ch- VI> *• 11
cause, sans doute, qu'en 1 655 & 1 65 6 une chapelle ayant aussi été p' 9' ,
n • • ■ r» • • 1 i-J' j 1 (5/' Recherches en
conftruite au quartier Saint-Denis, pour la commodité des quelques tic]ues sur la vil[e d(
habitants trop éloignés de l'église de Montmartre, on l'appela pareil- Paris, parJâillot, 1775
lement du nom de Sainte-Anne , à laquelle on la dédia (5). M. de quartier Saint-Denis.
566 PREMIÈRE CHAPELLE DE SAINTE-ANNE . 1 658.
(i) Recherches cri-
tiques sur la ville de
Paris,parJaillot, 1775,
quartier Saint-Denis.
(2) Archives du sé-
minaire de Québec.
Lettre de M. Dudouit
à Mgr de Laval, du
26 mai 1682.
Queylus suivit donc ces exemples, en mettant aussi sous l'invocation
de sainte Anne l'église dont il autorisa la conftruclion à la côte de
Beaupré, pour l'avantage de plusieurs habitants trop éloignés de
l'église paroissiale de Québec.
Nous ajouterons , en terminant, qu'à Paris, pour diftinguer
l'église de Sainte-Anne, au faubourg Saint-Germain, de celle du fau-
bourg Montmartre, on désigna cette dernière sous le nom de Sainte-
Anne de la Nouvelle-France. On appelait ainsi le voisinage de cette
église,, parce qu'on avait commencé à y bâtir des maisons & à l'ha-
biter vers l'année 1624, d'où lui vient le nom de quartier on faubourg
de la Nouvelle-France ; & c'eft ainsi qu'on le trouve désigné sur les
anciens plans de Paris (1). Un particulier fort dévot à sainte Anne,
ayant laissé par teftament une rente à la fabrique de Saint-Sulpice à
Paris, attribua une partie de ce legs à V église de Sainte-Anne de la
Nouvelle-France , ce qui donna lieu à un singulier quiproquo.
M. Dudouit, chargé à Paris des intérêts de M. de Laval, alors évéque
de Québec, eut connaissance de ce legs , & en informa ce prélat , ne
doutant point qu'il n'eût été fait à l'église de la côte de Beaupré. Il
agit donc en conséquence ; mais il se désifta dès qu'il eut vu le tefta-
ment, & en écrivit à M. de Laval en ces termes : « J'ai éclairci le
« teftament, par lequel on disait être donnée à l'église de Sainte-Anne
k de la côte de Beaupré partie d'une rente due par la Fabrique de
« Saint- Sulpice. Cette donation ne regarde point le Canada , mais
« une chapelle Sainte-Anne au faubourg de la Nouvelle-France
« à Paris (2). » Le nom de ce faubourg eft tombé depuis longtemps
en désuétude; il n'en subsifte d'autre veftige aujourd'hui que le nom
de la caserne des gardes Françaises, située presque en face de l'empla-
cement où était l'église de Sainte-Anne, & qu'on appelle encore
caserne de la Nouvelle-France.
LITIGE
AU SUJET DU PRESBYTÈRE DE QUÉBEC.
Le témoignage de M. d'Argenson sur l'union qu'il fut charmé
de voir régner à Québec entre M. de Queylus & les Pères Jésuites
montre que la querelle survenue en 1657 entre les marguilliers & ces
Religieux, à laquelle M. de Queylus fut obligé de prendre part, n'al-
téra en rien la bonne harmonie; & pour mettre le lefteur à même de
juger de cette affairej qu'on a présentée sous d'assez fausses couleurs,
on nous permettra de la rapporter ici en détail. Nous avons raconté
qu'en 1645 les habitants, voulant offrir un presbytère à leur pafteur,
avaient donné six mille livres aux Jésuites, qui conftruisirent à cette
occasion une maison sur leur propre terrain; et il fut convenu alors
qu'ils refteraient en possession de la maison, dès qu'ils auraient rendu
la somme donnée. En i655, ils la rendirent en effet à la corporation
des habitants, de qui ils l'avaient reçue; mais les marguilliers, se
voyant alors sans presbytère & sans ressources pour en bâtir un,
demandèrent que la somme rendue à la corporation leur fût remise à
eux-mêmes, ce que leur accorda en effet un arrêt du Conseil du 4 dé-
cembre 1 65 5 (1). Toutefois, malgré cet arrêt, la somme ne leur avait (1) Archives de la
pas encore été remise deux ans après, en 1657, lorsque M. de Queylus fabrique de Notre-
alla demeurer à Québec. Les marguilliers , voyant alors qu'il exerçait Dame de Québec.
. . a. . . . ° ' ^ .,7 . J Boîte de fer OOQN,
les fonctions cunales sans avoir de presbytère , car il demeurait au no 3^
château Saint- Louis avec M. d'Ailleboult, profitèrent de cette circons-
tance pour se faire rendre la somme, déjà adjugée par arrêt. Mais,
craignant sans doute de ne pas l'obtenir en attaquant directement la
corporation, ils prièrent M. de Queylus, comme curé, de réclamer lui-
même des PP. Jésuites la reftitution du presbytère pour s'y loger, ou
la somme donnée pour en bâtir un, afin que ces Religieux obligeassent
eux-mêmes la corporation à la rendre à la Fabrique. M. de Queylus
ne crut pas devoir leur refuser son concours pour une demande julte
en soi, qui ne pouvait porter aucun préjudice aux Jésuites. La requête
fut donc présentée au nom de M. de Queylus par M. d'Allet, son
568 LITIGE AU SUJET DU PRESBYTERE DE QUÉBEC.
(1) Journal des Jé- secrétaire (i), quoique pourtant, selon les expressions de M. d'Argen-
suites, 1657. son^ arrivé peu après, le procès fut fait à la suscitation des marguil-
(2) Emplois du vi- nerS} ceux-ci plutôt que M. de Qiieylus ayant ému cette querelle (2).
r°?tL n \ r(>enson ' La conclusion fut que M. d'Aillebouft. exerçant alors les fonctions de
lettre au P.Lallemant, -, , 1 .
du 5 septemb. j 658. Gouverneur général, condamna pour la deuxième fois la corporation
lbii,, lettre de M. de des habitants à payer, par préférence à leurs autres dettes, tout ce qui
Fancamp, 5 septemb. serait nécessaire à la bâtisse d'un presbytère, jusqu'à concurrence de
1 fchi es le la S*X m*^e ^vres (3) '> & cependant la somme ne fut pas payée non plus
fabrique de Notre'- a^ors- H fallut une troisième sentence, rendue en 1663, le 17 novem-
Dame de Québec, bre, en vertu de laquelle les marguilliers reçurent enfin de la corpo-
Boîte de fer OOPPP, ration les six mille livres, & les remirent à M. de Bernières, qui bâtit
n° 41- le presbytère l'année d'après (4).
( 4 ) Ibid., pièces
HHH.,48.
FIN DU TOME DEUXIEME.
Paris. Imp. Poupai t-Davyl et Comp., rue du Bac, 3o.